Histoire de la Revolution francaise, III - Adolphe Thiers
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HISTOIRE
DE LA
REVOLUTION
FRANCAISE
Volume III
_PAR M.A. THIERS_
HISTOIRE DE LA REVOLUTION FRANCAISE.
CONVENTION NATIONALE.
CHAPITRE PREMIER.
NOUVEAUX MASSACRES DES PRISONNIERS A VERSAILLES.--ABUS DE POUVOIR ET
DILAPIDATIONS DE LA COMMUNE.--ELECTION DES DEPUTES A LA CONVENTION.
--COMPOSITION DE LA DEPUTATION DE PARIS.--POSITION ET PROJETS DES
GIRONDINS; CARACTERE DES CHEFS DE CE PARTI; DU FEDERALISME.--ETAT DU PARTI
PARISIEN ET DE LA COMMUNE.--OUVERTURE DE LA CONVENTION NATIONALE LE 20
SEPTEMBRE 1792; ABOLITION DE LA ROYAUTE; ETABLISSEMENT DE LA REPUBLIQUE.
--PREMIERE LUTTE DES GIRONDINS ET DES MONTAGNARDS; DENONCIATION DE
ROBESPIERRE ET DE MARAT.--DECLARATION DE L'UNITE ET DE L'INDIVISIBILITE DE
LA REPUBLIQUE.--DISTRIBUTION ET FORCES DES PARTIS DANS LA CONVENTION.
--CHANGEMENT DANS LE POUVOIR EXECUTIF.--DANTON QUITTE SON MINISTERE.
--CREATION DE DIVERS COMITES ADMINISTRATIFS ET DU COMITE DE CONSTITUTION.
Tandis que les armees francaises arretaient la marche des coalises, Paris
etait toujours dans le trouble et la confusion. On a deja ete temoin des
debordemens de la commune, des fureurs si prolongees de septembre, de
l'impuissance des autorites et de l'inaction de la force publique pendant
ces journees desastreuses: on a vu avec quelle audace le comite de
surveillance avait avoue les massacres, et en avait recommande l'imitation
aux autres communes de France. Cependant les commissaires envoyes par la
commune avaient ete partout repousses, parce que la France ne partageait
pas les fureurs que le danger avait excitees dans la capitale. Mais dans
les environs de Paris, tous les meurtres ne s'etaient pas bornes a ceux
dont on a deja lu le recit. Il s'etait forme dans cette ville une troupe
d'assassins que les massacres de septembre avaient familiarises avec le
sang, et qui avaient besoin d'en repandre encore. Deja quelques cents
hommes etaient partis pour extraire des prisons d'Orleans les accuses de
haute trahison. Ces malheureux, par un dernier decret, devaient etre
conduits a Saumur. Cependant leur destination fut changee en route, et ils
furent achemines vers Paris. Le 9 septembre on apprit qu'ils devaient
arriver le 10 a Versailles. Aussitot, soit que de nouveaux ordres fussent
donnes a la bande des egorgeurs, soit que la nouvelle de cette arrivee
suffit pour reveiller leur ardeur sanguinaire, ils envahirent Versailles
du 9 au 10. A l'instant le bruit se repandit que de nouveaux massacres
allaient etre commis. Le maire de Versailles prit toutes les precautions
pour empecher de nouveaux malheurs. Le president du tribunal criminel
courut a Paris avertir le ministre Danton du danger qui menacait les
prisonniers; mais il n'obtint qu'une reponse a toutes ses instances: _Ces
hommes-la sont bien coupables_. "Soit, ajouta le president Alquier, mais
la loi seule doit en faire justice.--Eh! ne voyez-vous pas, reprit Danton
d'une voix terrible, que je vous aurais deja repondu d'une autre maniere
si je le pouvais! Que vous importent ces prisonniers? Retournez a vos
fonctions et ne vous occupez plus d'eux..."
Le lendemain, les prisonniers arriverent a Versailles. Une foule d'hommes
inconnus se precipiterent sur les voitures, parvinrent a les entourer et a
les separer de l'escorte, renverserent de cheval le commandant Fournier,
enleverent le maire, qui voulait genereusement se faire tuer a son poste,
et massacrerent les infortunes prisonniers, au nombre de cinquante-deux.
La perirent Delessart et d'Abancourt, mis en accusation comme ministres,
et Brissac, comme chef de la garde constitutionnelle, licenciee sous la
legislative. Immediatement apres cette execution, les assassins coururent
aux prisons de la ville, et renouvelerent les scenes des premiers jours de
septembre, en employant les memes moyens, et en parodiant, comme a Paris,
les formes judiciaires. Ce dernier evenement, arrive a cinq jours
d'intervalle du premier, acheva de produire une terreur universelle. A
Paris, le comite de surveillance ne ralentit point son action: tandis que
les prisons venaient d'etre videes par la mort, il recommenca a les
remplir en lancant de nouveaux mandats d'arret. Ces mandats etaient en si
grand nombre, que le ministre de l'interieur, Roland, denoncant a
l'assemblee ces nouveaux actes arbitraires, put en deposer cinq a six
cents sur le bureau, les uns signes par une seule personne, les autres par
deux ou trois au plus, la plupart depourvus de motifs, et beaucoup fondes
sur le simple soupcon _d'incivisme_.
Pendant que la commune exercait sa puissance a Paris, elle envoyait des
commissaires dans les departemens pour y justifier sa conduite, y
conseiller son exemple, y recommander aux electeurs des deputes de son
choix, et y decrier ceux qui la contrariaient dans l'assemblee
legislative. Elle se procurait ensuite des valeurs immenses, en saisissant
les sommes trouvees chez le tresorier de la liste civile, Septeuil, en
s'emparant de l'argenterie des eglises et du riche mobilier des emigres,
en se faisant delivrer enfin par le tresor des sommes considerables, sous
le pretexte de soutenir la caisse de secours, et de faire achever les
travaux du camp. Tous les effets des malheureux massacres dans les prisons
de Paris et sur la route de Versailles avaient ete sequestres, et deposes
dans les vastes salles du comite de surveillance. Jamais la commune ne
voulut representer ni les objets, ni leur valeur, et refusa meme toute
reponse a cet egard, soit au ministere de l'interieur, soit au directoire
du departement, qui, comme on sait, avait ete converti en simple
commission de contributions. Elle fit plus encore, elle se mit a vendre de
sa propre autorite le mobilier des grands hotels, sur lesquels les scelles
etaient restes apposes depuis le depart des proprietaires. Vainement
l'administration superieure lui faisait-elle des defenses: toute la classe
des subordonnes charges de l'execution des ordres, ou appartenait a la
municipalite, ou etait trop faible pour agir. Les ordres ne recevaient
ainsi aucune execution.
La garde nationale, recomposee sous la denomination de sections armees, et
remplie d'hommes de toute espece, etait dans une desorganisation complete.
Tantot elle se pretait au mal, tantot elle le laissait commettre par
negligence. Des postes etaient completement abandonnes, parce que les
hommes de garde, n'etant pas releves, meme apres quarante-huit heures, se
retiraient epuises de degout et de fatigue. Tous les citoyens paisibles
avaient quitte ce corps, naguere si regulier, si utile; et Santerre, qui
le commandait, etait trop faible et trop peu intelligent pour le
reorganiser.
La surete de Paris etait donc livree au hasard, et d'une part la commune,
de l'autre la populace, y pouvaient tout entreprendre. Parmi les
depouilles de la royaute, les plus precieuses, et par consequent les plus
convoitees, etaient celles que renfermait le Garde-Meuble, riche depot de
tous les effets qui servaient autrefois a la splendeur du trone. Depuis le
10 aout, ce depot avait eveille la cupidite de la multitude, et plus d'une
circonstance excitait la surveillance de l'inspecteur de l'etablissement.
Celui-ci avait fait requisitions sur requisitions pour obtenir une garde
suffisante; mais soit desordre, soit difficulte de suffire a tous les
postes, soit enfin negligence volontaire, on ne lui fournissait point les
forces qu'il demandait. Pendant la nuit du 16 septembre, le Garde-Meuble
fut vole, et la plus grande partie de ce qu'il contenait passa dans des
mains inconnues, que l'autorite fit depuis d'inutiles efforts pour
decouvrir. On attribua ce nouvel evenement aux hommes qui avaient
secretement ordonne les massacres. Cependant ils n'etaient plus excites
ici ni par le fanatisme, ni par une politique sanguinaire; et, en leur
supposant le motif du vol, ils avaient dans les depots de la commune de
quoi satisfaire la plus grande ambition. On a dit, a la verite, qu'on fit
cet enlevement pour payer la retraite du roi de Prusse, ce qui est
absurde, et pour fournir aux depenses du parti, ce qui est plus
vraisemblable, mais ce qui n'est nullement prouve. Au reste, le vol du
Garde-Meuble doit peu influer sur le jugement qu'il faut porter de la
commune et de ses chefs. Il n'en est pas moins vrai que, depositaire de
valeurs immenses, la commune n'en rendit jamais aucun compte; que les
scelles apposes sur les armoires furent brises, sans que les serrures
fussent forcees, ce qui indique une soustraction et point un pillage
populaire, et que tant d'objets precieux disparurent a jamais. Une partie
fut impudemment volee par des subalternes, tels que Sergent, surnomme
_Agathe_ a cause d'un bijou precieux dont il s'etait pare; une autre
partie servit aux frais du gouvernement extraordinaire qu'avait institue
la commune. C'etait une guerre faite a l'ancienne societe, et toute guerre
est souillee du meurtre et du pillage.
Telle etait la situation de Paris, pendant qu'on faisait les elections
pour la convention nationale. C'etait de cette nouvelle assemblee que les
citoyens honnetes attendaient la force et l'energie necessaires pour
ramener l'ordre: ils esperaient que les quarante jours de confusion et de
crimes, ecoules depuis le 10 aout, ne seraient qu'un accident de
l'insurrection, accident deplorable mais passager. Les deputes meme,
siegeant avec tant de faiblesse dans l'assemblee legislative, ajournaient
l'energie a la reunion de cette convention, esperance commune de tous les
partis.
On s'agitait pour les elections dans la France entiere. Les clubs
exercaient a cet egard une grande influence. Les jacobins de Paris avaient
fait imprimer et repandre la liste de tous les votes emis pendant la
session legislative, afin qu'elle servit de documens aux electeurs. Les
deputes qui avaient vote contre les lois desirees par le parti populaire,
et surtout ceux qui avaient absous Lafayette, etaient particulierement
designes. Neanmoins, pour les provinces ou les discordes de la capitale
n'avaient pas encore penetre, les girondins, meme les plus odieux aux
agitateurs de Paris, etaient nommes a cause de leurs talens reconnus.
Presque tous les membres de l'assemblee actuelle etaient reelus. Beaucoup
de constituans, que le decret de non-reelection avait exclus de la
premiere legislature, furent appeles a faire partie de cette convention.
Dans le nombre on distinguait Buzot et Petion. Parmi les nouveaux membres
figuraient naturellement les hommes qui, dans leurs departemens, s'etaient
signales par leur energie et leur exaltation, ou les ecrivains qui, comme
Louvet, s'etaient fait connaitre, par leurs talens, a la capitale et aux
provinces.
A Paris, la faction violente qui avait domine depuis le 10 aout, se rendit
maitresse des elections et mit en avant tous les hommes de son choix.
Robespierre, Danton furent les premiers nommes. Les jacobins, le conseil
de la commune accueillirent cette nouvelle par des applaudissemens. Apres
eux furent elus Camille Desmoulins, fameux par ses ecrits; David, par ses
tableaux; Fabre-d'Eglantine, par ses ouvrages comiques et une grande
participation aux troubles revolutionnaires; Legendre, Panis, Sergent,
Billaud-Varennes, par leur conduite a la commune. On y ajouta le
procureur-syndic Manuel, Robespierre jeune, frere du celebre Maximilien;
Collot-d'Herbois, ancien comedien; le duc d'Orleans, qui avait abdique ses
titres, et s'appelait Philippe-Egalite. Enfin, apres tous ces noms, on vit
paraitre avec etonnement le vieux Dusaulx, l'un des electeurs de 1789, qui
s'etait tant oppose aux fureurs de la multitude, qui avait tant verse de
larmes sur ses exces, et qui fut reelu par un dernier souvenir de 89, et
comme un etre bon et inoffensif pour tous les partis. Il manquait a cette
etrange reunion le cynique et sanguinaire Marat. Cet homme etrange avait,
par l'audace de ses ecrits, quelque chose de surprenant, meme pour des
gens qui venaient d'etre temoins des journees de septembre. Le capucin
Chabot, qui dominait aux Jacobins par sa verve, et y cherchait les
triomphes qui lui etaient refuses dans l'assemblee legislative, fut oblige
de faire l'apologie de Marat; et, comme c'etait chez les jacobins que
toute chose se deliberait d'avance, son election proposee chez eux fut
bientot consommee dans l'assemblee electorale. Marat, un autre
journaliste, Freron et quelques individus obscurs, completerent cette
deputation fameuse qui, renfermant des commercans, un boucher, un
comedien, un graveur, un peintre, un avocat, trois ou quatre ecrivains, un
prince dechu, representait bien la confusion et la variete des existences
qui s'agitaient dans l'immense capitale de la France.
Les deputes arrivaient successivement a Paris, et a mesure que leur nombre
devenait plus grand, et que les journees qui avaient produit une terreur
si profonde s'eloignaient, on commencait a se rassurer, et a se prononcer
contre les desordres de la capitale. La crainte de l'ennemi etait diminuee
par la contenance de Dumouriez dans l'Argonne: la haine des _aristocrates_
se changeait en pitie, depuis l'horrible sacrifice qu'on en avait fait a
Paris et a Versailles. Ces forfaits, qui avaient trouve tant
d'approbateurs egares ou tant de censeurs timides, ces forfaits, devenus
plus hideux par le vol qui venait de se joindre au meurtre, excitaient la
reprobation generale. Les girondins indignes de tant de crimes, et
courrouces de l'oppression personnelle qu'ils avaient subie pendant un
mois entier, devenaient plus fermes et plus energiques. Brillans de talent
et de courage aux yeux de la France, invoquant la justice et l'humanite,
ils devaient avoir l'opinion publique pour eux, et deja ils en menacaient
hautement leurs adversaires.
Cependant, si les girondins etaient egalement prononces contre les exces
de Paris, ils n'eprouvaient et n'excitaient pas tous ces ressentimens
personnels qui enveniment les haines de parti. Brissot par exemple, en ne
cessant aux Jacobins de lutter d'eloquence avec Robespierre, lui avait
inspire une haine profonde. Avec des lumieres, des talens, Brissot
produisait beaucoup d'effet; mais il n'avait ni assez de consideration
personnelle, ni assez d'habilete pour etre le chef du parti, et la haine
de Robespierre le grandissait en lui imputant ce role. Lorsqu'a la veille
de l'insurrection, les girondins ecrivirent une lettre a Bose, peintre du
roi, le bruit d'un traite se repandit, et on pretendit que Brissot, charge
d'or, allait partir pour Londres. Il n'en etait rien; mais Marat, a qui
les bruits les plus insignifians, ou meme les mieux dementis, suffisaient
pour etablir ses accusations, n'en avait pas moins lance un mandat d'arret
contre Brissot, lors de l'emprisonnement general des pretendus
conspirateurs du 10 aout. Une grande rumeur s'en etait suivie, et le
mandat d'arret ne fut pas execute. Mais les jacobins n'en disaient pas
moins que Brissot etait vendu a Brunswick; Robespierre le repetait et le
croyait, tant sa fausse intelligence etait portee a croire coupables ceux
qu'il haissait. Louvet lui avait inspire tout autant de haine, en se
faisant le second de Brissot aux Jacobins et dans le journal _la
Sentinelle_. Louvet, plein de talent et de hardiesse, s'attaquait
directement aux hommes. Ses personnalites virulentes, reproduites chaque
jour par la voie d'un journal, en avaient fait l'ennemi le plus dangereux
et le plus deteste du parti Robespierre.
Le ministre Roland avait deplu a tout le parti jacobin et municipal par sa
courageuse lettre du 3 septembre, et par sa resistance aux empietemens
de la commune; mais n'ayant rivalise avec aucun individu, il n'inspirait
qu'une colere d'opinion. Il n'avait offense personnellement que Danton, en
lui resistant dans le conseil, ce qui etait peu dangereux, car de tous les
hommes il n'y en avait pas dont le ressentiment fut moins a craindre que
celui de Danton. Mais dans la personne de Roland c'etait principalement sa
femme qu'on detestait, sa femme, fiere, severe, courageuse, spirituelle,
reunissant autour d'elle ces girondins si cultives, si brillans, les
animant de ses regards, les recompensant de son estime, et conservant dans
son cercle, avec la simplicite republicaine, une politesse odieuse a des
hommes obscurs et grossiers. Deja ils s'efforcaient de repandre contre
Roland un bas ridicule. Sa femme, disaient-ils, gouvernait pour lui,
dirigeait ses amis, les recompensait meme de ses faveurs. Dans son ignoble
langage, Marat l'appelait _la Circe_ du parti.
Guadet, Vergniaud, Gensonne, quoiqu'ils eussent repandu un grand eclat
dans la legislative, et qu'ils se fussent opposes au parti jacobin,
n'avaient cependant pas eveille encore toute la haine qu'ils exciterent
plus tard. Guadet meme avait plu aux republicains energiques par ses
attaques hardies contre Lafayette et la cour. Guadet, vif, prompt a
s'elancer en avant, passait du plus grand emportement au plus grand
sang-froid; et, maitre de lui a la tribune, il y brillait par l'a-propos
et les mouvemens. Aussi devait-il, comme tous les hommes, aimer un
exercice dans lequel il excellait, en abuser meme, et prendre trop de
plaisir a abattre avec la parole un parti qui lui repondrait bientot avec
la mort.
Vergniaud n'avait pas aussi bien reussi que Guadet aupres des esprits
violens, parce qu'il ne montra jamais autant d'ardeur contre la cour,
mais il avait ete moins expose aussi a les blesser, parce que, dans son
abandon et sa nonchalance, il heurtait moins les personnes que son ami
Guadet. Les passions eveillaient peu ce tribun, le laissaient sommeiller
au milieu des agitations de parti, et, ne le portant pas au-devant des
hommes, ne l'exposaient guere a leur haine. Cependant il n'etait point
indifferent. Il avait un coeur noble, une belle et lucide intelligence, et
le feu oisif de son etre, s'y portant par intervalle, l'echauffait,
l'elevait jusqu'a la plus sublime energie. Il n'avait pas la vivacite des
reparties de Guadet, mais il s'animait a la tribune, il y repandait une
eloquence abondante, et, grace a une souplesse d'organe extraordinaire, il
rendait ses pensees avec une facilite, une fecondite d'expression,
qu'aucun homme n'a egalees. L'elocution de Mirabeau etait, comme son
caractere, inegale et forte; celle de Vergniaud, toujours elegante et
noble, devenait, avec les circonstances, grande et energique. Mais toutes
les exhortations de l'epouse de Roland ne reussissaient pas toujours a
eveiller cet athlete, souvent degoute des hommes, souvent oppose aux
imprudences de ses amis, et peu convaincu surtout de l'utilite des paroles
contre la force.
Gensonne, plein de sens et de probite, mais doue d'une facilite
d'expression mediocre, et capable seulement de faire de bons rapports,
avait peu figure encore a la tribune. Cependant des passions fortes, un
caractere obstine, devaient lui valoir chez ses amis beaucoup d'influence,
et chez ses ennemis la haine, qui atteint le caractere toujours plus que
le talent.
Condorcet, autrefois marquis et toujours philosophe, esprit eleve,
impartial, jugeant tres bien les fautes de son parti, peu propre aux
terribles agitations de la democratie, se mettait rarement en avant,
n'avait encore aucun ennemi direct pour son compte, et se reservait pour
tous les genres de travaux qui exigeaient des meditations profondes.
Buzot, plein de sens, d'elevation d'ame, de courage, joignant a une belle
figure une elocution ferme et simple, imposait aux passions par toute
la noblesse de sa personne, et exercait autour de lui le plus grand
ascendant moral.
Barbaroux, elu par ses concitoyens, venait d'arriver du Midi, avec un de
ses amis depute comme lui a la convention nationale. Cet ami se nommait
Rebecqui. C'etait un homme peu cultive, mais hardi, entreprenant, et tout
devoue a Barbaroux. On se souvient que ce dernier idolatrait Roland et
Petion, qu'il regardait Marat comme un fou atroce, Robespierre comme un
ambitieux, surtout depuis que Panis le lui avait propose comme un
dictateur indispensable. Revolte des crimes commis depuis son absence, il
les imputait volontiers a des hommes qu'il detestait deja, et il se
prononca, des son arrivee, avec une energie qui rendait toute
reconciliation impossible. Inferieur a ses amis par l'esprit, mais doue
d'intelligence et de facilite, beau, heroique, il se repandit en menaces,
et en quelques jours il obtint autant de haine que ceux qui pendant toute
la legislative n'avaient cesse de blesser les opinions et les hommes.
Le personnage autour duquel se rangeait tout le parti, et qui jouissait
d'une consideration universelle, etait Petion. Maire pendant la
legislative, il avait, par sa lutte avec la cour, acquis une popularite
immense. A la verite il avait, le 9 aout, prefere une deliberation a un
combat; depuis il s'etait prononce contre septembre, et s'etait separe de
la commune, comme Bailly en 1790; mais cette opposition tranquille et
silencieuse, sans le brouiller encore avec la faction, le lui avait rendu
redoutable. Plein de lumieres, de calme, parlant rarement, ne voulant
jamais rivaliser de talent avec personne, il exercait sur tout le monde,
et sur Robespierre lui-meme, l'ascendant d'une raison froide, equitable,
et universellement respectee. Quoique repute girondin, tous les partis
voulaient son suffrage, tous le redoutaient, et, dans la nouvelle
assemblee, il avait pour lui non-seulement le cote droit, mais toute la
masse moyenne, et beaucoup meme du cote gauche.
Telle etait donc la situation des girondins en presence de la faction
parisienne: ils avaient pour eux l'opinion generale, qui reprouvait les
exces; ils s'etaient empares d'une grande partie des deputes qui
arrivaient chaque jour a Paris; ils avaient tous les ministres, excepte
Danton, qui souvent dominait le conseil, mais ne se servait pas de sa
puissance contre eux; enfin ils montraient a leur tete le maire de Paris,
l'homme le plus respecte du moment. Mais a Paris, ils n'etaient pas chez
eux, ils se trouvaient au milieu de leurs ennemis, et ils avaient a
redouter la violence des classes inferieures, qui s'agitaient au-dessous
d'eux, et surtout la violence de l'avenir, qui allait croitre avec les
passions revolutionnaires.
Le premier reproche qu'on leur adressa fut de vouloir sacrifier Paris.
Deja on leur avait impute de vouloir se refugier dans les departemens et
au-dela de la Loire. Les torts de Paris a leur egard etant plus grands
depuis les 2 et 3 septembre, on leur supposa d'autant plus l'intention de
l'abandonner, on pretendit qu'ils avaient voulu reunir la convention
ailleurs. Peu a peu les soupcons, s'arrangeant, prirent une forme plus
reguliere. On leur reprochait de vouloir rompre l'unite nationale, et
composer des quatre-vingt-trois departements, quatre-vingt-trois etats,
tous egaux entre eux, et unis par un simple lien federatif. On ajoutait
qu'ils voulaient par-la detruire la suprematie de Paris, et s'assurer une
domination personnelle dans leurs departemens respectifs. C'est alors que
fut imaginee la calomnie du federalisme. Il est vrai que, lorsque la
France etait menacee par l'invasion des Prussiens, ils avaient songe, en
cas d'extremite, a se retrancher dans les departemens meridionaux; il est
encore vrai qu'en voyant les exces et la tyrannie de Paris, ils avaient
quelquefois repose leur pensee sur les departemens; mais de la a un projet
de regime federatif il y avait loin encore. Et d'ailleurs, entre un
gouvernement federatif et un gouvernement unique et central, toute la
difference consistant dans le plus ou moins d'energie des institutions
locales, le crime d'une telle idee etait bien vague, s'il existait. Les
girondins, n'y voyant au reste rien de coupable, ne s'en defendaient pas,
et beaucoup d'entre eux, indignes de l'absurdite avec laquelle on
poursuivait ce systeme, demandaient si, apres tout, la Nouvelle-Amerique,
la Hollande, la Suisse, n'etaient pas heureuses et libres sous un regime
federatif, et s'il y aurait une grande erreur ou un grand forfait a
preparer a la France un sort pareil. Buzot surtout soutenait souvent cette
doctrine, et Brissot, grand admirateur des Americains, la defendait
egalement, plutot comme opinion philosophique que comme projet applicable
a la France. Ces conversations divulguees donnerent plus de poids a la
calomnie du federalisme. Aux Jacobins, on agita gravement la question du
federalisme, et on souleva mille fureurs contre les girondins. On
pretendit qu'ils voulaient detruire le faisceau de la puissance
revolutionnaire, lui enlever cette unite qui en faisait la force, et cela,
pour se faire rois dans leurs provinces. Les girondins repondirent de leur
cote par des reproches plus reels, mais qui malheureusement etaient
exageres aussi, et qui perdaient de leur force en perdant de leur verite.
Ils reprochaient a la commune de s'etre rendue souveraine, d'avoir par ses
usurpations empiete sur la souverainete nationale, et de s'etre arroge a
elle seule une puissance qui n'appartenait qu'a la France entiere. Ils lui
reprochaient de vouloir dominer la convention, comme elle avait opprime
l'assemblee legislative; ils disaient qu'en siegeant aupres d'elle, les
mandataires nationaux n'etaient pas en surete, et qu'ils siegeraient au
milieu des assassins de septembre. Ils l'accusaient d'avoir deshonore la
revolution pendant les quarante jours qui suivirent le 10 aout, et de
n'avoir rempli la deputation de Paris que d'hommes signales pendant ces
horribles saturnales. Jusque-la tout etait vrai. Mais ils ajoutaient des
reproches aussi vagues que ceux de federalisme dont eux-memes etaient
l'objet. Ils accusaient hautement Marat, Danton et Robespierre, d'aspirer
a la supreme puissance; Marat, parce qu'il ecrivait tous les jours qu'il
fallait un dictateur pour purger la societe des membres impurs qui la
corrompaient; Robespierre, parce qu'il avait dogmatise a la commune, et
parle avec insolence a l'assemblee, et parce que, a la veille du 10 aout,
Panis l'avait propose a Barbaroux comme dictateur; Danton enfin, parce
qu'il exercait sur le ministere, sur le peuple, et partout ou il se
montrait, l'influence d'un etre puissant. On les nommait les triumvirs,
et cependant il n'y avait guere d'union entre eux. Marat n'etait qu'un
systematique insense; Robespierre n'etait encore qu'un jaloux, mais il
n'avait pas assez de grandeur pour etre un ambitieux; Danton enfin etait
un homme actif, passionne pour le but de la revolution, et qui portait la
main sur toutes choses, par ardeur plus que par ambition personnelle. Mais
parmi ces hommes, il n'y avait encore ni un usurpateur, ni des conjures
d'accord entre eux; et il etait imprudent de donner a des adversaires,
deja plus forts que soi, l'avantage d'etre accuses injustement. Cependant
les girondins menageaient plus Danton, parce qu'il n'y avait rien de
personnel entre lui et eux, et ils meprisaient trop Marat pour l'attaquer
directement; mais ils se dechainaient impitoyablement contre Robespierre,
parce que le succes de ce qu'on appelait sa vertu et son eloquence les
irritait davantage: ils avaient pour lui le ressentiment qu'eprouve la
veritable superiorite contre la mediocrite orgueilleuse et trop vantee.