Histoire de la Revolution francaise, IV - Adolphe Thiers
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HISTOIRE DE LA REVOLUTION FRANCAISE
PAR M.A. THIERS
DE L'ACADEMIE FRANCAISE
TOME QUATRIEME
CONVENTION NATIONALE.
CHAPITRE VII.
SUITE DE NOS REVERS MILITAIRES; DEFAITE DE NERWINDE.--PREMIERES
NEGOCIATIONS DE DUMOURIEZ AVEC L'ENNEMI.--SES PROJETS DE CONTRE-EVOLUTION;
IL TRAITE AVEC L'ENNEMI.--EVACUATION DE LA BELGIQUE.--PREMIERS TROUBLES DE
L'OUEST; MOUVEMENTS INSURRECTIONNELS DANS LA VENDEE.--DECRETS
REVOLUTIONNAIRES.--DESARMEMENT DES _suspects_.--ENTRETIEN DE DUMOURIEZ
AVEC DES EMISSAIRES DES JACOBINS.--IL FAIT ARRETER ET LIVRE AUX
AUTRICHIENS LES COMMISSAIRES DE LA CONVENTION.--DECRET CONTRE LES
BOURBONS.--MISE EN ARRESTATION DU DUC D'ORLEANS ET DE SA FAMILLE.
--DUMOURIEZ, ABANDONNE DE SON ARMEE APRES SA TRAHISON, SE REFUGIE DANS LE
CAMP DES IMPERIAUX; OPINION SUR CE GENERAL.--CHANGEMENTS DANS LES
COMMANDEMENTS DES ARMEES DU NORD ET DU RHIN.--BOUCHOTTE EST NOMME MINISTRE
DE LA GUERRE A LA PLACE DE BEURNONVILLE DESTITUE.
On a vu, dans le precedent chapitre, dans quel etat d'exasperation se
trouvaient les partis de l'interieur, et les mesures extraordinaires que
le gouvernement revolutionnaire avait prises pour resister a la coalition
etrangere et aux factions du dedans. C'est au milieu de ces circonstances,
de plus en plus imminentes, que Dumouriez, revenu de Hollande, rejoignit
son armee a Louvain. Nous l'avons vu deployant son autorite contre les
commissaires du pouvoir executif, et repoussant de toutes ses forces le
jacobinisme qui tachait de s'introduire en Belgique. A toutes ces
demarches il en ajouta une plus hardie encore, et qui devait le conduire a
la meme fin que Lafayette. Il ecrivit, le 12 mars, une lettre a la
convention, dans laquelle, revenant sur la desorganisation des armees
operee par Pache et les jacobins, sur le decret du 15 decembre, sur les
vexations exercees contre les Belges, il imputait tous les maux presens a
l'esprit desorganisateur qui se repandait de Paris sur la France, et de la
France dans les pays affranchis par nos armees. Cette lettre, pleine
d'expressions audacieuses, et surtout de remontrances, qu'il n'appartenait
pas a un general de faire, arriva au comite de surete generale, au moment
meme ou de si nombreuses accusations s'elevaient contre Dumouriez, et ou
l'on faisait de continuels efforts pour lui conserver la faveur populaire,
et l'attacher lui-meme a la republique. Cette lettre fut tenue secrete, et
sur-le-champ on lui envoya Danton pour l'engager a la retracter.
Dumouriez rallia son armee en avant de Louvain, ramena ses colonnes
dispersees, jeta un corps vers sa droite pour garder la Campine, et pour
lier ses operations avec les derrieres de l'armee hasardee en Hollande.
Aussitot apres, il se decida a reprendre l'offensive pour rendre la
confiance a ses soldats. Le prince de Cobourg, apres s'etre empare du
cours de la Meuse depuis Liege jusqu'a Maestrich, et s'etre porte au-dela
jusqu'a Saint-Tron, avait fait occuper Tirlemont par un corps avance.
Dumouriez fit reprendre cette ville; et, voyant que l'ennemi n'avait pas
songe a garder la position importante de Goidsenhoven, laquelle domine
tout le terrain entre les deux Gettes, il y dirigea quelques bataillons,
qui s'y etablirent sans difficulte. Le lendemain, 16 mars, l'ennemi voulut
recouvrer cette position perdue, et l'attaqua avec une grande vigueur.
Dumouriez, qui s'y attendait, la fit soutenir, et s'attacha a ranimer ses
troupes par ce combat. Les Imperiaux repousses, apres avoir perdu sept a
huit cents hommes, repasserent la petite Gette et allerent se poster entre
les villages de Neerlanden, Landen, Nerwinden, Overwinden et Racour. Les
Francais, encourages par cet avantage, se placerent de leur cote en avant
de Tirlemont et dans plusieurs villages situes a la gauche de la petite
Gette, devenue la ligne de separation des deux armees.
Dumouriez resolut des lors de donner une grande bataille, et cette pensee
etait aussi sage que hardie. La guerre methodique ne convenait pas a ses
troupes peu disciplinees encore. Il fallait redonner de l'eclat a nos
armes, rassurer la convention, s'attacher les Belges, ramener l'ennemi
au-dela de la Meuse, le fixer la pour un temps, ensuite voler de nouveau
en Hollande, penetrer dans une capitale de la coalition, et y porter la
revolution. A ces projets Dumouriez ajoutait encore, dit-il, le
retablissement de la constitution de 1791, et le renversement des
demagogues, avec le secours des Hollandais et de son armee. Mais cette
addition etait une folie, ici comme au moment ou il etait sur le Moerdik:
ce qu'il y avait de sage, de possible et de vrai dans son plan, c'etait de
recouvrer son influence, de retablir nos armes, et d'etre rendu a ses
projets militaires par une bataille gagnee. L'ardeur renaissante de son
armee, sa position militaire, tout lui donnait une esperance fondee de
succes; d'ailleurs il fallait beaucoup hasarder dans sa situation, et il
ne devait pas hesiter.
Notre armee s'etendait sur un front de deux lieues, et bordait la petite
Gette, de Neer-Heylissem a Leaw. Dumouriez resolut d'operer un mouvement
de conversion, qui ramenerait l'ennemi entre Leaw et Saint-Tron. Sa gauche
etant appuyee a Leaw comme sur un pivot, sa droite devait tourner par
Neer-Heylissem, Racour et Landen, et obliger les Autrichiens a reculer
devant elle jusqu'a Saint-Tron. Pour cela il fallait traverser la petite
Gette, franchir ses rives escarpees, prendre Leaw, Orsmael, Neerwinden,
Overwinden et Racour. Ces trois derniers villages, faisant face a notre
droite, qui devait les parcourir dans son mouvement de conversion,
formaient le principal point d'attaque. Dumouriez, divisant sa droite en
trois colonnes aux ordres de Valence, leur enjoignit de passer la Gette au
pont de Neer-Heylissem: l'une devait deborder l'ennemi, l'autre prendre
vivement la tombe elevee de Middelwinden, foudroyer de cette hauteur le
village d'Overwinden et s'en emparer, la troisieme attaquer le village de
Neerwinden par sa droite. Le centre, confie au duc de Chartres, et compose
de deux colonnes, avait ordre de passer au pont d'Esemael, de traverser
Laer, et d'attaquer de front Neerwinden, deja menace sur son premier flanc
par la troisieme colonne. Enfin, la gauche, aux ordres de Miranda, devait
se diviser en deux et trois colonnes, occuper Leaw et Orsmael, et s'y
maintenir, tandis que le centre et la droite, marchant en avant apres la
victoire, opereraient le mouvement de conversion, qui etait le but de
la bataille.
Ces dispositions furent arretees le 17 mars au soir. Le lendemain 18, des
neuf heures du matin, toute l'armee s'ebranla avec ordre et ardeur. La
Gette fut traversee sur tous les points. Miranda fit occuper Leaw par
Champmorin, il s'empara lui-meme d'Orsmael, et engagea une canonnade avec
l'ennemi, qui s'etait retire sur les hauteurs de Halle, et s'y etait
fortement retranche. Le but se trouvait atteint sur ce point. Au centre et
a droite, le mouvement s'opera a la meme heure, les deux parties de
l'armee traverserent Elissem, Esemael, Neer-Heylissem, et, malgre un feu
meurtrier, franchirent avec beaucoup de courage les hauteurs escarpees qui
bordaient la Gette. La colonne de l'extreme droite traversa Racour,
deborda dans la plaine, et au lieu de s'y etendre, comme elle en avait
l'ordre, commit la faute de se replier sur Overwinden pour chercher
l'ennemi. La seconde colonne de la droite, apres avoir ete retardee dans
sa marche, se lanca avec une impetuosite heroique sur la tombe elevee de
Middelwinden, et en chassa les imperiaux; mais au lieu de s'y etablir
fortement, elle ne fit que la traverser, et s'empara d'Overwinden. La
troisieme colonne entra dans Neerwinden, et commit une autre faute par
l'effet d'un malentendu, celle de s'etendre trop tot hors du village, et
de s'exposer par la a en etre expulsee par un retour des Imperiaux.
L'armee francaise touchait cependant a son but; mais le prince de Cobourg
ayant d'abord commis la faute de ne pas attaquer nos troupes a l'instant
ou elles traversaient la Gette, et gravissaient ses bords escarpes, la
reparait en donnant un ordre general de reprendre les positions
abandonnees. Des forces superieures etaient portees sur notre gauche
contre Miranda. Clerfayt, profitant de ce que la premiere colonne n'avait
pas persiste a le deborder, de ce que la seconde ne s'etait pas etablie
sur la tombe de Middelwinden, de ce que la troisieme et les deux composant
le centre s'etaient accumulees confusement dans Neerwinden, traversait la
plaine de Landen, reprenait Racour, la tombe de Middelwinden, Overwinden
et Neerwinden. Dans ce moment, les Francais etaient dans une position
desastreuse. Chasses de tous les points qu'ils avaient occupes, rejetes
sur le penchant des hauteurs, debordes par leur droite, foudroyes sur leur
front par une artillerie superieure, menaces par deux corps de cavalerie,
et ayant une riviere a dos, ils pouvaient etre detruits, et l'auraient ete
certainement si l'ennemi, au lieu de porter la plus grande partie de ses
forces sur leur gauche, eut pousse plus vivement leur centre et leur
droite. Dumouriez, accourant alors sur ce point menace, rallie ses
colonnes, fait reprendre la tombe de Middelwinden, et marche lui-meme sur
Neerwinden, deja pris deux fois par les Francais, et repris deux fois
aussi par les Imperiaux. Dumouriez y rentre pour la troisieme fois, apres
un horrible carnage. Ce malheureux village etait encombre d'hommes et de
chevaux, et dans la confusion de l'attaque, nos troupes s'y etaient
accumulees et debandees. Dumouriez, sentant le danger, abandonne ce champ
embarrasse de debris humains, et recompose ses colonnes a quelque distance
du village. La, il s'entoure d'artillerie, et se dispose a se maintenir
sur ce champ de bataille. Dans ce moment, deux colonnes de cavalerie
fondent sur lui; l'une de Neerwinden, l'autre d'Overwinden. Valence
previent la premiere a la tete de la cavalerie francaise, la charge
impetueusement, la repousse, et, couvert de glorieuses blessures, est
oblige de ceder son commandement au duc de Chartres. Le general Thouvenot
recoit la seconde avec calme, la laisse s'engager au sein de notre
infanterie, dont il fait ouvrir les rangs, puis il ordonne tout a coup une
double decharge de mitraille et de mousqueterie, qui, faite a bout
portant, accable la cavalerie imperiale et la detruit presque entierement.
Dumouriez reste ainsi maitre du champ de bataille, et s'y etablit pour
achever le lendemain son mouvement de conversion.
La journee avait ete sanglante; mais le plus difficile semblait execute.
La gauche, etablie des le matin a Leaw et Orsmael, devait n'avoir plus
rien a faire, et le feu ayant cesse a deux heures apres midi, Dumouriez
croyait qu'elle avait conserve son terrain. Il se regardait comme
victorieux, puisqu'il occupait tout le champ de bataille. Cependant la
nuit approchait, la droite et le centre allumaient leurs feux, et aucun
officier n'etait venu apprendre a Dumouriez, de la part de Miranda, ce qui
se passait sur son flanc gauche. Alors il concoit des doutes, et bientot
des inquietudes. Il part a cheval avec deux officiers et deux domestiques,
et trouve le village de Laer abandonne par Dampierre, qui commandait sous
le duc de Chartres l'une des deux colonnes du centre. Dumouriez apprend la
que la gauche, entierement debandee, avait repasse la Gette, et avait fui
jusqu'a Tirlemont; et que Dampierre, se voyant alors decouvert, s'etait
reporte en arriere, au poste qu'il occupait le matin avant la bataille. Il
part aussitot ventre a terre, accompagne de ses deux domestiques et de ses
deux officiers, manque d'etre pris par les hulans autrichiens, arrive vers
minuit a Tirlemont, et trouve Miranda qui s'etait replie a deux lieues du
champ de bataille, et que Valence, transporte la par suite de ses
blessures, engageait vainement a se reporter en avant. Miranda, entre a
Orsmael des le matin, avait ete attaque au moment ou les Imperiaux
reprenaient toutes leurs positions. La plus grande partie des forces de
l'ennemi avait porte sur son aile, qui formee en partie des volontaires
nationaux, s'etait debandee et avait fui jusqu'a Tirlemont. Miranda,
entraine, n'avait eu ni le temps ni la force de rallier ses soldats,
quoique Miacsinsky fut venu a son secours avec un corps de troupes
fraiches; il ne songea meme pas a en faire prevenir le general en chef.
Quant a Champmorin, place a Leaw avec la derniere colonne, il s'y etait
maintenu jusqu'au soir, et n'avait songe a rentrer a Bingen, son point de
depart, que vers la fin de la journee.
L'armee francaise se trouva ainsi detachee, partie en arriere de la Gette,
partie en avant; et si l'ennemi, moins intimide par une action aussi
opiniatre, eut voulu pousser ses avantages, il pouvait couper notre ligne,
aneantir notre droite campee a Neerwinden, et mettre en fuite la gauche
deja repliee. Dumouriez, sans s'epouvanter, se decide froidement a la
retraite, et des le lendemain matin il se prepare a l'executer. Pour cela,
il s'empare de l'aile de Miranda, tache de lui rendre quelque courage, et
veut la reporter en avant pour arreter l'ennemi sur la gauche de la ligne,
tandis que le centre et la droite, faisant leur retraite, essaieront de
repasser la Gette. Mais cette portion de l'armee, abattue par sa defaite
de la veille, n'avance qu'avec peine. Heureusement Dampierre, qui avait
repasse la Gette le jour meme avec une colonne du centre, appuie le
mouvement de Dumouriez, et se conduit avec autant d'intelligence que de
courage. Dumouriez, toujours au milieu de ses bataillons, les soutient, et
veut les conduire sur la hauteur de Wommersem, qu'ils avaient occupee la
veille avant le commencement de la bataille. Les Autrichiens y avaient
place des batteries, et faisaient de ce point un feu meurtrier. Dumouriez
se met a la tete de ces soldats abattus, leur fait sentir qu'il vaut mieux
tenter l'attaque que de recevoir un feu continu, qu'ils en seront quittes
pour une charge, bien moins meurtriere pour eux que cette froide
immobilite en presence d'une artillerie foudroyante. Deux fois il les
ebranle, et deux fois, comme decourages par le souvenir de la veille, ils
s'arretent; et tandis qu'ils supportent avec une constance heroique le feu
Des hauteurs de Wommersem, il n'ont pas le courage beaucoup plus facile de
charger a la baionnette. Dans cet instant un boulet emporte le cheval de
Dumouriez: il est renverse et couvert de terre. Ses soldats epouvantes
sont prets a fuir a cette vue, mais il se releve avec une extreme
promptitude, remonte a cheval, et continue a les maintenir sur le champ de
bataille.
Pendant ce temps, le duc de Chartres operait la retraite de la droite et
de la moitie du centre. Conduisant ses quatre colonnes avec autant
d'intrepidite que d'intelligence, il se retire froidement en presence d'un
ennemi formidable, et traverse les trois ponts de la Gette sans avoir ete
entame. Dumouriez replie alors son aile gauche, ainsi que la colonne de
Dampierre, et rentre dans les positions de la veille, en presence d'un
ennemi saisi d'admiration pour sa belle retraite. Le 19, l'armee se
trouvait, comme le 17, entre Hackenhoven et Goidsenhoven, mais avec une
perte de quatre mille morts, avec une desertion de plus de dix mille
fuyards, qui couraient deja vers l'interieur, et avec le decouragement
d'une bataille perdue.
Dumouriez, devore de chagrins, agite de sentimens contraires, songeait
tantot a se battre a outrance contre les Autrichiens, tantot a detruire la
faction des jacobins, auxquels il attribuait la desorganisation et les
revers de son armee. Dans les acces de sa violente humeur, il parlait tout
haut contre la tyrannie de Paris, et ses propos, repetes par son
etat-major, circulaient dans toute l'armee. Neanmoins, quoique livre a un
singulier desordre d'esprit, il ne perdit pas le sang-froid necessaire
dans une retraite, et il fit les meilleures dispositions pour occuper
long-temps la Belgique par les places fortes, s'il etait oblige de
l'evacuer avec ses armees. En consequence il ordonna au general d'Harville
de jeter une forte garnison dans le chateau de Namur, et de s'y maintenir
avec une division. Il envoya le general Ruault a Anvers pour recueillir
les vingt mille hommes de l'expedition de Hollande, et garder l'Escaut,
Tandis que de bonnes garnisons occuperaient Breda et Gertruydenberg. Son
but etait de former ainsi un demi-cercle de places fortes, passant par
Namur, Mons, Tournay, Courtray, Anvers, Breda et Gertruydenberg; de se
placer au centre de ce demi-cercle, et d'y attendre les renforts
necessaires pour agir plus energiquement. Le 22, il livra, devant Louvain,
un combat de position aux Imperiaux, qui fut aussi grave que celui de
Goidsenhoven, et leur couta autant de monde. Le soir, il eut une entrevue
avec le colonel Mack, officier ennemi qui exercait une grande influence
sur les operations des coalises, par la reputation dont il jouissait en
Allemagne. Ils convinrent de ne plus livrer de combats decisifs, de se
suivre lentement et en bon ordre, pour epargner le sang des soldats et
menager les pays qui etaient le theatre de la guerre. Cette espece
d'armistice, toute favorable aux Francais, qui se seraient debandes s'ils
avaient ete attaques vivement, convenait aussi parfaitement au timide
systeme de la coalition, qui, apres avoir recouvre la Meuse, ne voulait
plus rien tenter de decisif avant la prise de Mayence. Telle fut la
premiere negociation de Dumouriez avec l'ennemi. La politesse du colonel
Mack, ses manieres engageantes, purent disposer l'esprit si agite du
general a recourir a des secours etrangers. Il commencait a ne plus
apercevoir d'avenir dans la carriere ou il se trouvait engage: si quelques
mois auparavant il prevoyait succes, gloire, influence, en commandant les
armees francaises, et si cette esperance le rendait plus indulgent pour
les violences revolutionnaires, aujourd'hui battu, depopularise,
attribuant la desorganisation de son armee a ces memes violences, il
voyait avec horreur des desordres qu'il avait pu autrefois ne considerer
qu'avec indifference. Eleve dans les cours, ayant vu de ses yeux quelle
machine fortement organisee il fallait pour assurer la duree d'un etat, il
ne pouvait concevoir que des bourgeois souleves pussent suffire a une
operation aussi compliquee que celle du gouvernement. Dans une telle
situation, si un general, administrateur et guerrier a la fois, tient la
force dans ses mains, il est difficile que l'idee ne lui vienne pas de
l'employer pour terminer des desordres qui epouvantent sa pensee et
menacent meme sa personne. Dumouriez etait assez hardi pour concevoir une
pareille idee; et, ne voyant plus d'avenir en servant la revolution par
des victoires, il songea a s'en former un autre en ramenant cette
revolution a la constitution de 1791, et en la reconciliant a ce prix avec
toute l'Europe. Dans ce plan, il fallait un roi, et les hommes importaient
assez peu a Dumouriez pour qu'il ne s'inquietat pas beaucoup du choix. On
lui reprocha alors de vouloir placer sur le trone la maison d'Orleans. Ce
qui porta a le croire, c'est son affection pour le duc de Chartres, auquel
il avait menage a l'armee le role le plus brillant. Mais cette preuve
etait fort insignifiante, car le jeune duc avait merite tout ce qu'il
avait obtenu, et d'ailleurs rien ne prouvait dans sa conduite un concert
avec Dumouriez. Une autre consideration persuada tous les esprits: c'est
que, dans le moment, il n'y avait pas d'autre choix possible, si l'on
voulait creer une dynastie nouvelle. Le fils du roi mort etait trop jeune,
et d'ailleurs le regicide n'admettait pas une reconciliation aussi prompte
avec la dynastie. Les oncles etaient en etat d'hostilite; et il ne restait
que la branche d'Orleans, aussi compromise dans la revolution que les
jacobins eux-memes, et seule capable d'ecarter toutes les craintes des
revolutionnaires. Si l'esprit agite de Dumouriez s'arreta a un choix, il
ne put en former d'autre alors, et ce fut cette necessite qui le fit
accuser de songer a mettre la famille d'Orleans sur le trone. Il le nia
dans l'emigration; mais cette denegation interessee ne prouve rien; et il
ne faut pas plus le croire sur ce point que sur la date anterieure qu'il a
pretendu donner a ses desseins. Il a voulu dire en effet que son projet de
resistance contre les jacobins etait plus ancien, mais ce fait est faux.
Ce n'est qu'alors, c'est-a-dire lorsque la carriere des succes lui fut
fermee, qu'il songea a s'en ouvrir une autre. Dans ce projet, il entrait
du ressentiment personnel, du chagrin de ses revers, enfin une indignation
sincere, mais tardive, contre les desordres sans issue qu'il prevoyait
maintenant sans aucune illusion.
Le 22, il trouva a Louvain Danton et Lacroix qui venaient lui demander
raison de la lettre ecrite le 12 mars a la convention, et tenue secrete
par le comite de surete generale. Danton, avec lequel il sympathisait,
esperait le ramener a des sentimens plus calmes, et le rattacher a la
cause commune. Mais Dumouriez traita les deux commissaires et Danton
lui-meme avec beaucoup d'humeur, et leur laissa decouvrir les plus
sinistres dispositions. Il se repandit en nouvelles plaintes contre la
convention et les jacobins, et ne voulut pas retracter sa lettre.
Seulement il consentit a ecrire deux mots, pour dire qu'il en donnerait
plus tard l'explication. Danton et Lacroix partirent sans avoir rien pu
obtenir, et le laissant dans la plus violente agitation.
Le 23, apres une resistance assez vive pendant toute la journee, plusieurs
corps abandonnerent leurs postes, et il fut oblige de quitter Louvain en
desordre. Heureusement l'ennemi n'apercut rien de ce mouvement, et n'en
profita pas pour achever de jeter la confusion dans notre armee, en la
poursuivant. Dumouriez separa alors la troupe de ligne des volontaires, la
reunit a l'artillerie, et en composa un corps d'elite de quinze mille
Hommes, avec lequel il se placa lui-meme a l'arriere-garde. La, se
montrant au milieu de ses soldats, escarmouchant tous les jours avec eux,
il parvint a donner a sa retraite une attitude plus ferme. Il fit evacuer
Bruxelles avec beaucoup d'ordre, traversa cette ville le 25, et le 27 vint
camper a Ath. La, il eut de nouvelles conferences avec le colonel Mack, en
fut traite avec beaucoup de delicatesse et d'egards; et cette entrevue,
qui n'avait pour objet que de regler les details de l'armistice, se
changea bientot en une negociation plus importante. Dumouriez confia tous
ses ressentimens au colonel etranger, et lui decouvrit ses projets de
renverser la convention nationale. Ici, abuse par le ressentiment,
s'exaltant sur l'idee d'une desorganisation generale, le sauveur de la
France dans l'Argonne obscurcit sa gloire en traitant avec un ennemi dont
l'ambition devait rendre toutes les intentions suspectes, et dont la
puissance etait alors la plus dangereuse pour nous. Il n'y a, comme nous
l'avons deja dit, qu'un choix pour l'homme de genie dans ces situations
difficiles: ou se retirer et abdiquer toute influence, pour ne pas etre
complice d'un systeme qu'il desapprouve; ou s'isoler du mal qu'il ne peut
empecher, et faire une chose, une seule chose, toujours morale, toujours
glorieuse, travailler a la defense de son pays.
Dumouriez convint avec le colonel Mack qu'il y aurait une suspension
d'armes entre les deux armees; que les Imperiaux n'avanceraient pas sur
Paris, pendant qu'il y marcherait lui-meme, et que l'evacuation de la
Belgique serait le prix de cette condescendance; il fut aussi stipule que
la place de Conde serait temporairement donnee en garantie, et que, dans
le cas ou Dumouriez aurait besoin des Autrichiens, ils seraient a ses
ordres. Les places fortes devaient recevoir des garnisons composees d'une
moitie d'imperiaux et d'une moitie de Francais, mais sous le commandement
de chefs francais, et a la paix toutes les places seraient rendues. Telles
furent les coupables conventions faites par Dumouriez avec le prince de
Cobourg, par l'intermediaire du colonel Mack.
On ne connaissait encore a Paris que la defaite de Neerwinden et
l'evacuation successive de la Belgique. La perte d'une grande bataille,
une retraite precipitee, concourant avec les nouvelles qu'on avait recues
de l'Ouest, y causerent la plus grande agitation. Un complot avait ete
decouvert a Rennes, et il paraissait trame par les Anglais, les seigneurs
bretons et les pretres non assermentes. Deja des mouvemens avaient eclate
dans l'Ouest, a l'occasion de la cherte des subsistances et de la menace
de ne plus payer le culte; maintenant c'etait dans le but avoue de
defendre la cause de la monarchie absolue. Des rassemblemens de paysans,
demandant le retablissement du clerge et des Bourbons, s'etaient montres
aux environs de Rennes et de Nantes. Orleans etait en pleine insurrection,
et le representant Bourdon avait manque d'y etre assassine. Les revoltes
s'elevaient deja a plusieurs milliers d'hommes. Il ne fallait rien moins
que des armees et des generaux pour les reduire. Les grandes villes
depechaient leurs gardes nationales; le general Labourdonnaie avancait
avec son corps, et tout annoncait une guerre civile des plus sanglantes.
Ainsi, d'une part, nos armees se retiraient devant la coalition, de
l'autre la Vendee se levait, et jamais la fermentation ordinairement
produite par le danger n'avait du etre plus grande.