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Histoire de la Revolution francaise, Tome Cinquieme - Adolphe Thiers

A >> Adolphe Thiers >> Histoire de la Revolution francaise, Tome Cinquieme

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HISTOIRE

DE LA

REVOLUTION

FRANCAISE




[Illustration: MARIE ANTOINETTE. _Murell del._. Publie par Furne,
Paris.]




HISTOIRE DE LA REVOLUTION FRANCAISE

PAR M.A. THIERS DE L'ACADEMIE FRANCAISE

NEUVIEME EDITION

TOME CINQUIEME




HISTOIRE DE LA REVOLUTION FRANCAISE.


CONVENTION NATIONALE.




CHAPITRE XIII.


MOUVEMENT DES ARMEES EN AOUT ET SEPTEMBRE 1793.--INVESTISSEMENT DE LYON PAR
L'ARMEE DE LA CONVENTION.--TRAHISON DE TOULON QUI SE LIVRE AUX
ANGLAIS.--DEFAITE DE QUARANTE MILLE VENDEENS A LUCON.--PLAN GENERAL DE
CAMPAGNE CONTRE LA VENDEE.--DIVISIONS DES GENERAUX REPUBLICAINS SUR CE
THEATRE DE LA GUERRE.--OPERATIONS MILITAIRES DANS LE NORD.--SIEGE DE
DUNKERQUE PAR LE DUC D'YORK.--VICTOIRE DE HONDSCHOOTE.--JOIE UNIVERSELLE
QU'ELLE CAUSE EN FRANCE.--NOUVEAUX REVERS.--DEROUTE A MENIN, A PIRMASENS, A
PERPIGNAN, ET A TORFOU DANS LA VENDEE.--RETRAITE DE CANCLAUX SUR
NANTES.--ATTAQUES CONTRE LE COMITE DE SALUT PUBLIC.--ETABLISSEMENT DU
_gouvernement revolutionnaire_.--DECRET QUI ORGANISE UNE ARMEE
REVOLUTIONNAIRE DE SIX MILLE HOMMES.--LOI DES SUSPECTS.--CONCENTRATION DU
POUVOIR DICTATORIAL DANS LE COMITE DE SALUT PUBLIC.--PROCES DE CUSTINE; SA
CONDAMNATION ET SON SUPPLICE.--DECRET D'ACCUSATION CONTRE LES GIRONDINS;
ARRESTATION DE SOIXANTE-TREIZE MEMBRES DE LA CONVENTION.

Apres la retraite des Francais du camp de Cesar au camp de Gavrelle, les
allies auraient du encore poursuivre une armee demoralisee, qui avait
toujours ete malheureuse depuis l'ouverture de la campagne. Des le mois de
mars, en effet, battue a Aix-la-Chapelle et a Nerwinde, elle avait perdu la
Flandre hollandaise, la Belgique, les camps de Famars et de Cesar, les
places de Conde et de Valenciennes. L'un de ses generaux avait passe a
l'ennemi, l'autre avait ete tue. Ainsi, depuis la bataille de Jemmapes,
elle n'avait fait que des retraites, fort meritoires, il est vrai, mais peu
encourageantes. Sans concevoir meme le projet trop hardi d'une marche
directe sur Paris, les coalises pouvaient detruire ce noyau d'armee, et
alors ils etaient libres de prendre toutes les places qu'il convenait a
leur egoisme d'occuper. Mais aussitot apres la prise de Valenciennes, les
Anglais, en vertu des conventions faites a Anvers, exigerent le siege de
Dunkerque. Alors, tandis que le prince de Cobourg, restant dans les
environs de son camp d'Herin, entre la Scarpe et l'Escaut, croyait occuper
les Francais, et songeait a prendre encore le Quesnoy, le duc d'York,
marchant avec l'armee anglaise et hanovrienne par Orchies, Menin, Dixmude
et Furnes, vint s'etablir devant Dunkerque, entre le Langmoor et la mer.
Deux sieges nous donnaient donc encore un peu de repit. Houchard, envoye a
Gavrelle, y reunissait en hate toutes les forces disponibles, afin de
voler au secours de Dunkerque. Interdire aux Anglais un port sur le
continent, battre individuellement nos plus grands ennemis, les priver de
tout avantage dans cette guerre, et fournir de nouvelles armes a
l'opposition anglaise contre Pitt, telles etaient les raisons qui faisaient
considerer Dunkerque comme le point le plus important de tout le theatre de
la guerre. "Le salut de la republique est la," ecrivait a Houchard le
comite de salut public; et Carnot, sentant parfaitement que les troupes
reunies entre la frontiere du Nord et celle du Rhin, c'est-a-dire dans la
Moselle, y etaient inutiles, fit decider qu'on en retirerait un renfort
pour l'envoyer en Flandre. Vingt ou vingt-cinq jours s'ecoulerent ainsi en
preparatifs, delai tres concevable du cote des Francais, qui avaient a
reunir leurs troupes dispersees a de grandes distances, mais inconcevable
de la part des Anglais, qui n'avaient que quatre ou cinq marches a faire
pour se porter sous les murs de Dunkerque.

Nous avons laisse nos deux armees de la Moselle et du Rhin essayant de
s'avancer, mais trop tard, vers Mayence, et n'empechant pas la prise de
cette place. Depuis, elles s'etaient repliees sur Saarbruck, Hornbach et
Wissembourg. Il faut donner une idee du theatre de la guerre pour faire
comprendre ces divers mouvemens. La frontiere francaise est assez
singulierement decoupee au Nord et a l'Est. L'Escaut, la Meuse, la Moselle,
la chaine des Vosges, le Rhin, courent vers le Nord en formant des lignes
presque paralleles. Le Rhin, arrive a l'extremite des Vosges, tourne
subitement, cesse de couler parallelement a ces lignes, et les termine en
tournant le pied des Vosges, et en recevant dans son cours la Moselle et la
Meuse. Les coalises, sur la frontiere du Nord, s'etaient avances entre
l'Escaut et la Meuse; entre la Meuse et la Moselle, ils n'avaient point
fait de progres, parce que le faible corps laisse par eux entre Luxembourg
et Treves n'avait rien pu tenter; mais ils pouvaient davantage entre la
Moselle, les Vosges et le Rhin. On a vu qu'ils s'etaient places a cheval
sur les Vosges, partie sur le versant oriental, et partie sur le versant
occidental. Le plan a suivre, comme nous l'avons dit precedemment, etait
assez simple. En considerant l'arete des Vosges comme une riviere dont il
fallait occuper les passages, on pouvait porter toutes ses masses sur une
rive, accabler l'ennemi d'un cote, puis revenir l'accabler de l'autre. Ni
les Francais, ni les coalises n'en avaient eu l'idee; et depuis la prise de
Mayence, les Prussiens, places sur le revers occidental, faisaient face a
l'armee du Rhin. Nous etions retires dans les fameuses lignes de,
Wissembourg. L'armee de la Moselle, au nombre de vingt mille hommes, etait
postee a Saarbruck, sur la Sarre; le corps des Vosges, au nombre de douze
mille, se trouvait a Hornbach et Kettrick, et se liait dans les montagnes a
l'extreme gauche de l'armee du Rhin. L'armee du Rhin, forte de vingt mille
hommes, gardait la Lauter, de Wissembourg a Lauterbourg. Telles sont les
lignes de Wissembourg; la Sarre coule des Vosges a la Moselle, la Lauter
des Vosges dans le Rhin, et toutes les deux forment une seule ligne, qui
coupe presque perpendiculairement la Moselle, les Vosges et le Rhin. On en
devient maitre en occupant Saarbruck, Hornbach, Kettrick, Wissembourg et
Lauterbourg. C'est ce que nous avions fait. Nous n'avions guere plus de
soixante mille hommes sur toute cette frontiere, parce qu'il avait fallu
porter des secours a Houchard. Les Prussiens avaient mis deux mois a
s'approcher de nous, et s'etaient enfin portes a Pirmasens. Renforces des
quarante mille hommes qui venaient de terminer le siege de Mayence, et
reunis aux Autrichiens, ils auraient pu nous accabler sur l'un ou l'autre
des deux versans; mais la desunion regnait entre la Prusse et l'Autriche, a
cause du partage de la Pologne. Frederic-Guillaume, qui se trouvait encore
au camp des Vosges, ne secondait pas l'impatiente ardeur de Wurmser.
Celui-ci, plein de fougue, malgre ses annees, faisait tous les jours de
nouvelles tentatives sur les lignes de Wissembourg; mais ses attaques
partielles etaient demeurees sans succes, et n'avaient abouti qu'a faire
tuer inutilement des hommes. Tel etait encore, dans les premiers jours de
septembre, l'etat des choses sur le Rhin.

Dans le Midi, les evenemens avaient acheve de se developper. La longue
incertitude des Lyonnais s'etait terminee enfin par une resistance ouverte,
et le siege de leur ville etait devenu inevitable. On a vu qu'ils offraient
de se soumettre et de reconnaitre la constitution, mais sans s'expliquer
sur les decrets qui leur enjoignaient d'envoyer a Paris les patriotes
detenus, et de dissoudre la nouvelle autorite sectionnaire. Bientot meme,
ils avaient enfreint ces decrets de la maniere la plus eclatante, en
envoyant Chalier et Riard a l'echafaud, en faisant tous les jours des
preparatifs de guerre, en prenant l'argent des caisses, et en retenant les
convois destines aux armees. Beaucoup de partisans de l'emigration
s'etaient introduits parmi eux, et les effrayaient du retablissement de
l'ancienne municipalite montagnarde. Ils les flattaient, en outre, de
l'arrivee des Marseillais, qui, disaient-ils, remontaient le Rhone, et de
la marche des Piemontais, qui allaient deboucher des Alpes avec
soixante-mille hommes. Quoique les Lyonnais, franchement federalistes,
portassent une haine egale a l'etranger et aux emigres, la Montagne et
l'ancienne municipalite leur causaient un tel effroi, qu'ils etaient prets
a s'exposer plutot au danger et a l'infamie de l'alliance etrangere, qu'aux
vengeances de la convention.

La Saone coulant entre le Jura et la Cote-d'Or, le Rhone venant du Valais
entre le Jura et les Alpes, se reunissent a Lyon. Cette riche ville est
placee sur leur confluent. En remontant la Saone du cote de Macon, le pays
etait entierement republicain, et les deputes Laporte et Reverchon, ayant
reuni quelques mille requisitionnaires, coupaient la communication avec le
Jura. Dubois-Crance, avec la reserve de l'armee de Savoie, venait du cote
des Alpes, et gardait le cours superieur du Rhone. Mais les Lyonnais
etaient entierement maitres du cours inferieur du fleuve et de sa rive
droite, jusqu'aux montagnes de l'Auvergne. Ils dominaient dans tout le
Forez, y faisaient des incursions frequentes, et allaient s'approvisionner
d'armes a Saint-Etienne. Un ingenieur habile avait eleve autour de leur
ville d'excellentes fortifications; un etranger leur avait fondu des pieces
de rempart. La population etait divisee en deux portions: les jeunes gens
suivaient le commandant Precy dans ses excursions; les hommes maries, les
peres de famille gardaient la ville et ses retranchemens. Enfin, le 8 aout,
Dubois-Crance, qui avait apaise la revolte federaliste de Grenoble, se
disposa a marcher sur Lyon, conformement au decret qui lui enjoignait de
ramener a l'obeissance cette ville rebelle. L'armee des Alpes se composait
tout au plus de vingt-cinq milles hommes, et bientot elle allait avoir sur
les bras les Piemontais, qui, profitant enfin du mois d'aout, se
preparaient a deboucher par la grande chaine. Cette armee venait de
s'affaiblir, comme on l'a vu, de deux detachemens, envoyes, l'un pour
renforcer l'armee d'Italie, et l'autre pour reduire les Marseillais. Le
Puy-de-Dome, qui devait fournir ses recrues, les avait gardees pour
etouffer la revolte de la Lozere, dont il a deja ete question. Houchard
avait retenu la legion du Rhin, qui etait destinee aux Alpes; et le
ministere promettait sans cesse un renfort de mille chevaux qui
n'arrivaient pas. Cependant Dubois-Crance detacha cinq mille hommes de
troupes reglees, et leur joignit sept ou huit mille jeunes
requisitionnaires. Il vint avec ces forces se placer entre la Saone et le
Rhone, de maniere a occuper leur cours superieur, a enlever aux Lyonnais
les approvisionnemens qui leur arrivaient par eau, a conserver ses
communications avec l'armee des Alpes, et a couper celles des assieges avec
la Suisse et la Savoie. Par ces dispositions, il laissait toujours le Forez
aux Lyonnais, et surtout les hauteurs importantes de Fourvieres; mais sa
situation le voulait ainsi. L'essentiel etait d'occuper les deux cours
d'eau et de couper Lyon de la Suisse et du Piemont. Dubois-Crance
attendait, pour completer le blocus, les nouvelles forces qui lui avaient
ete promises et le materiel de siege qu'il etait oblige de tirer de nos
places des Alpes. Le transport de ce materiel exigeait l'emploi de cinq
mille chevaux.

Le 8 aout, il somma la ville; il imposa pour conditions le desarmement
absolu de tous les citoyens, la retraite de chacun d'eux dans leurs
maisons, la reddition de l'arsenal, et la formation d'une municipalite
provisoire. Mais dans ce moment, les emigres caches dans la commission et
l'etat-major continuaient de tromper les Lyonnais, en les effrayant du
retour de la municipalite montagnarde, et en leur disant que soixante mille
Piemontais allaient deboucher sur leur ville. Un engagement, qui eut lieu
entre deux postes avances, et qui fut termine a l'avantage des Lyonnais,
les exalta au plus haut point, et decida leur resistance et leurs malheurs.
Dubois-Crance commenca le feu du cote de la Croix-Rousse, entre les deux
fleuves, ou il avait pris position, et des le premier jour son artillerie
exerca de grands ravages. Ainsi, l'une de nos plus importantes villes
manufacturieres etait reduite aux horreurs du bombardement, et nous avions
a executer ce bombardement en presence des Piemontais, qui allaient
descendre des Alpes.

Pendant ce temps, Carteaux avait marche sur Marseille, et avait franchi la
Durance dans le mois d'aout. Les Marseillais s'etaient retires d'Aix sur
leur ville, et avaient forme le projet de defendre les gorges de Septemes,
a travers lesquelles passe la route d'Aix a Marseille. Le 24, le general
Doppet les attaqua avec l'avant-garde de Carteaux; l'engagement fut assez
vif, mais une section, qui avait toujours ete en opposition avec les
autres, passa du cote des republicains, et decida le combat en leur faveur.
Les gorges furent emportees, et, le 25, Carteaux entra dans Marseille avec
sa petite armee.

Cet evenement en decida un autre, le plus funeste qui eut encore afflige la
republique. La ville de Toulon, qui avait toujours paru animee du plus
violent republicanisme, tant que la municipalite y avait ete maintenue,
avait change d'esprit sous la nouvelle autorite des sections, et allait
bientot changer de domination. Les jacobins, reunis a la municipalite,
etaient dechaines contre les officiers aristocrates de la marine; ils ne
cessaient de se plaindre de la lenteur des reparations faites a l'escadre,
de son immobilite dans le port, et ils demandaient a grands cris la
punition des officiers, auxquels ils attribuaient le mauvais resultat de
l'expedition de Sardaigne. Les republicains moderes repondaient la comme
partout, que les vieux officiers etaient seuls capables de commander les
escadres, que les vaisseaux ne pouvaient pas se reparer plus promptement,
que les faire sortir contre les flottes espagnole et anglaise reunies
serait fort imprudent, et qu'enfin les officiers dont on demandait la
punition n'etaient point des traitres, mais des guerriers malheureux. Les
moderes l'emporterent dans les sections. Aussitot une foule d'agens
secrets, intrigant pour le compte des emigres et des Anglais,
s'introduisirent dans Toulon, et conduisirent les habitans plus loin qu'ils
ne se proposaient d'aller. Ces agens communiquaient avec l'amiral Hood, et
s'etaient assures que les escadres coalisees seraient, dans les parages
voisins, pretes a se presenter au premier signal. D'abord, a l'exemple des
Lyonnais, ils firent juger et mettre a mort le president du club jacobin,
nomme Sevestre. Ensuite ils retablirent le culte des pretres refractaires;
ils firent deterrer et porter en triomphe les ossemens de quelques
malheureux qui avaient peri dans les troubles pour la cause royaliste. Le
comite de salut public ayant ordonne a l'escadre d'arreter les vaisseaux
destines a Marseille, afin de reduire cette ville, ils ne permirent pas
l'execution de cet ordre, et s'en firent un merite aupres des sections de
Marseille. Ensuite ils commencerent a parler des dangers auxquels on etait
expose en resistant a la convention, de la necessite de s'assurer un
secours contre ses fureurs, et de la possibilite d'obtenir celui des
Anglais en proclamant Louis XVII. L'ordonnateur de la marine etait, a ce
qu'il parait, le principal instrument de la conspiration; il accaparait
l'argent des caisses, envoyait chercher les fonds par mer jusque dans le
departement de l'Herault, ecrivait a Genes pour faire retenir les
subsistances et rendre ainsi la situation de Toulon plus critique. On avait
change les etats-majors; on avait tire de prison un officier de marine
compromis dans l'expedition de Sardaigne, pour lui donner le commandement
de la place; on avait mis a la tete de la garde nationale un ancien
garde-du-corps, et confie les forts a des emigres rentres; on s'etait
assure enfin de l'amiral Trogoff, etranger que la France avait comble de
faveurs. On ouvrit une negociation avec l'amiral Hood, sous pretexte d'un
echange de prisonniers, et, au moment ou Carteaux venait d'entrer dans
Marseille, ou la terreur etait au comble dans Toulon, et ou huit ou dix
mille Provencaux, les plus contre-revolutionnaires de la contree, venaient
s'y refugier, on osa faire aux sections la honteuse proposition de recevoir
les Anglais, qui prendraient la place en depot au nom de Louis XVII. La
marine, indignee, envoya une deputation aux sections pour s'opposer a
l'infamie qui se preparait. Mais les contre-revolutionnaires toulonnais et
marseillais, plus audacieux que jamais, repousserent les reclamations de la
marine, et firent accepter la proposition le 29 aout. Aussitot on donna le
signal aux Anglais. L'amiral Trogoff, se mettant a la tete de ceux qui
voulaient livrer le port, appela a lui l'escadre en arborant le drapeau
blanc. Le brave contre-amiral Saint-Julien, declarant Trogoff un traitre,
hissa a son bord le pavillon de commandement, et voulut reunir la marine
fidele. Mais, dans ce moment, les traitres, deja en possession des forts,
menacerent de bruler Saint-Julien avec ses vaisseaux: il fut alors oblige
de fuir avec quelques officiers et quelques matelots; les autres furent
entraines, sans trop savoir ce qu'on allait faire d'eux. L'amiral Hood, qui
avait long-temps hesite, parut enfin, et, sous pretexte de prendre le port
de Toulon en depot pour le compte de Louis XVII, le recut pour l'incendier
et le detruire.

Pendant ce temps, aucun mouvement ne s'etait opere aux Pyrenees; dans
l'Ouest, on se preparait a executer les mesures decretees par la
convention.

Nous avons laisse toutes les colonnes de la Haute-Vendee se reorganisant a
Angers, a Saumur et a Niort. Les Vendeens s'etaient, dans cet intervalle,
empares des ponts de Ce, et, dans la crainte qu'ils inspirerent, on mit
Saumur en etat de siege. La colonne de Lucon et des Sables etait seule
capable d'agir offensivement. Elle etait commandee par le nomme Tuncq, l'un
des generaux reputes appartenir a l'aristocratie militaire, et dont Ronsin
demandait la destitution au ministere. Aupres de lui se trouvaient les deux
representans Bourdon de l'Oise, et Goupilleau de Fontenay, animes des memes
dispositions et opposes a Ronsin et a Rossignol. Goupilleau surtout, ne
dans le pays, etait porte, par ses relations de famille et d'amitie, a
menager les habitans, et a leur epargner les rigueurs que Ronsin et les
siens auraient voulu exercer.

Les Vendeens, que la colonne de Lucon inquietait, resolurent de diriger
contre elle leurs forces partout victorieuses. Ils voulaient surtout donner
des secours a la division de M. de Roirand, qui, place devant Lucon, et
isolee entre les deux grandes armees de la Haute et de la Basse-Vendee,
agissait avec ses seules ressources, et avait besoin d'etre appuyee. Dans
les premiers jours d'aout, en effet, ils porterent quelques rassemblemens
du cote de Lucon, et furent completement repousses par le general Tuncq.
Alors ils resolurent de tenter un effort plus decisif. MM. d'Elbee, de
Lescure, de La Rochejaquelein, Charette, se reunirent avec quarante mille
hommes, et, le 14 aout, se presenterent de nouveau aux environs de Lucon.
Tuncq n'en avait guere que six mille. M. de Lescure, se fiant sur la
superiorite du nombre, donna le funeste conseil d'attaquer en plaine
l'armee republicaine. MM. de Lescure et Charette prirent le commandement de
la gauche, M. d'Elbee celui du centre, M. de La Rochejaquelein celui de la
droite. MM. de Lescure et Charette agirent avec une grande vigueur a la
droite; mais au centre, les soldats, obliges de lutter en plaine contre des
troupes regulieres, montrerent de l'hesitation: M. de La Rochejaquelein,
egare dans sa route, n'arriva pas a temps vers la gauche. Alors le general
Tuncq, faisant agir a propos son artillerie legere sur le centre ebranle, y
repandit le desordre, et en peu d'instans mit en fuite tous les Vendeens au
nombre de quarante mille. Aucun evenement n'avait ete plus funeste pour ces
derniers. Ils perdirent toute leur artillerie, et rentrerent dans le pays,
frappes de consternation.

Dans ce meme moment arrivait la destitution du general Tuncq, demandee par
Ronsin. Bourdon et Goupilleau, indignes, le maintinrent dans son
commandement, ecrivirent a la convention pour faire revoquer la decision du
ministre, et adresserent de nouvelles plaintes contre le parti
desorganisateur de Saumur, qui repandait, disaient-ils, la confusion, et
voulait remplacer tous les generaux instruits par d'ignorans demagogues.
Dans ce moment, Rossignol faisant l'inspection des diverses colonnes de son
commandement, arriva a Lucon. Son entrevue avec Tuncq, Goupilleau et
Bourdon, ne fut qu'un echange de reproches; malgre deux victoires, il fut
mecontent de ce que l'on avait livre des combats contre sa volonte: car il
pensait, du reste avec raison, qu'il fallait eviter tout engagement avant
la reorganisation generale des differentes armees. On se separa, et
immediatement apres, Bourdon et Goupilleau, apprenant quelques actes de
rigueur exerces par Rossignol dans le pays, eurent la hardiesse de prendre
un arrete pour le destituer. Aussitot, les representans qui etaient a
Saumur, Merlin, Bourbotte, Choudieu, et Rewbell, casserent l'arrete de
Goupilleau et Bourdon, et reintegrerent Rossignol. L'affaire fut portee
devant la convention: Rossignol, confirme de nouveau, l'emporta sur ses
adversaires. Bourdon et Goupilleau furent rappeles, et Tuncq suspendu.

Telle etait la situation des choses, lorsque la garnison de Mayence arriva
dans la Vendee. Il s'agissait de savoir quel plan on suivrait, et de quel
cote on ferait agir cette brave garnison. Serait-elle attachee a l'armee de
la Rochelle et mise sous les ordres de Rossignol, ou a l'armee de Brest et
confiee a Canclaux? Telle etait la question. Chacun voulait la posseder,
parce qu'elle devait decider le succes partout ou elle agirait. On etait
d'accord pour envelopper le pays d'attaques simultanees, qui, dirigees de
tous les points de la circonference, viendraient aboutir au centre. Mais,
comme la colonne qui possederait les Mayencais devait prendre une offensive
plus decisive, et refouler les Vendeens sur les autres colonnes, il
s'agissait de savoir sur quel point il etait le plus utile de rejeter
l'ennemi. Rossignol et les siens soutenaient que le meilleur parti a
prendre etait de faire marcher les Mayencais par Saumur, pour rejeter les
Vendeens sur la mer et sur la Basse Loire, ou on les detruirait
entierement; que les colonnes d'Angers, de Saumur, trop faibles, avaient
besoin de l'appui des Mayencais pour agir; que, reduites a elles-memes,
elles seraient dans l'impossibilite de s'avancer en campagne pour donner la
main aux autres colonnes de Niort et de Lucon; qu'elles ne pourraient meme
pas arreter les Vendeens refoules, ni les empecher de se repandre dans
l'interieur; qu'enfin, en faisant avancer les Mayencais par Saumur, on ne
perdrait point de temps, tandis que par Nantes, ils etaient obliges de
faire un circuit considerable, et de perdre dix ou quinze jours. Canclaux
etait frappe au contraire du danger de laisser la mer ouverte aux
Vendeens. Une escadre anglaise venait d'etre signalee dans les parages de
l'Ouest, et on ne pouvait pas croire que les Anglais ne songeassent pas a
une descente dans le Marais. C'etait alors la pensee generale, et,
quoiqu'elle fut erronee, elle occupait tous les esprits. Cependant les
Anglais venaient a peine d'envoyer un emissaire dans la Vendee. Il etait
arrive deguise, et demandait le nom des chefs, leurs forces, leurs
intentions et leur but precis: tant on ignorait en Europe les evenemens
interieurs de la France! Les Vendeens avaient repondu par une demande
d'argent et de munitions, et par la promesse de porter cinquante mille
hommes sur le point ou l'on voudrait operer un debarquement. Tout projet de
ce genre etait donc encore bien eloigne; mais de toutes parts on le croyait
pret a se realiser. Il fallait donc, disait Canclaux, faire agir les
Mayencais par Nantes, couper ainsi les Vendeens de la mer, et les refouler
vers le haut pays. Se repandraient-ils dans l'interieur, ajoutait Canclaux,
ils seraient bientot detruits, et quant au temps perdu, ce n'etait pas une
consideration a faire valoir: car l'armee de Saumur etait dans un etat a ne
pouvoir pas agir avant dix ou douze jours, meme avec les Mayencais. Une
raison qu'on ne donnait pas, c'est que l'armee de Mayence, deja faite au
metier de la guerre, aimait mieux servir avec les gens du metier, et
preferait Canclaux, general experimente, a Rossignol, general ignorant, et
l'armee de Brest, signalee par des faits glorieux, a celle de Saumur,
connue seulement par des defaites. Les representans, attaches au parti de
la discipline, partageaient aussi cet avis, et craignaient de compromettre
l'armee de Mayence, en la placant au milieu des soldats jacobins et
desordonnes de Saumur.

Philippeaux, le plus ardent adversaire du parti Ronsin parmi les
representans, se rendit a Paris, et obtint un arrete du comite de salut
public en faveur de Canclaux. Ronsin fit revoquer l'arrete, et il fut
convenu alors qu'un conseil de guerre tenu a Saumur deciderait de l'emploi
des forces. Le conseil eut lieu le 2 septembre. On y comptait beaucoup de
representans et de generaux. Les avis se trouverent partages. Rossignol,
qui mettait une grande bonne foi dans ses opinions, offrit a Canclaux de
lui resigner le commandement, s'il voulait laisser agir les Mayencais par
Saumur. Cependant l'avis de Canclaux l'emporta; les Mayencais furent
attaches a l'armee de Brest, et la principale attaque dut etre dirigee de
la Basse sur la Haute-Vendee. Le plan de campagne fut signe, et on promit
de partir, a un jour donne, de Saumur, Nantes, les Sables et Niort.


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