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Histoire de la Revolution francaise, Tome Cinquieme - Adolphe Thiers

A >> Adolphe Thiers >> Histoire de la Revolution francaise, Tome Cinquieme

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Un interet plus grave appelait toute l'attention sur Toulon. Cette place,
occupee par les Anglais et les Espagnols, leur assurait un pied a terre
dans le Midi, et une base pour tenter une invasion. Il importait donc a la
France de la recouvrer au plus tot. Le comite avait donne a cet egard les
ordres les plus pressans, mais les moyens de siege manquaient entierement.
Carteaux, apres avoir soumis Marseille, avait debouche avec sept ou huit
mille hommes par les gorges d'Ollioules, s'en etait empare apres un leger
combat, et s'etait etabli au debouche meme de ces gorges, en vue de Toulon;
le general Lapoype, detache de l'armee d'Italie avec quatre mille hommes
environ, s'etait range sur le cote oppose, vers Sollies et Lavalette. Les
deux corps francais ainsi places, l'un au couchant, l'autre au levant,
etaient si eloignes qu'ils s'apercevaient a peine, et ne pouvaient se
preter aucun secours. Les assieges, avec un peu plus d'activite, auraient
pu les attaquer isolement, et les accabler l'un apres l'autre. Heureusement
ils ne songerent qu'a fortifier la place, et a la garnir de troupes. Ils
firent debarquer huit mille Espagnols, Napolitains et Piemontais, deux
regimens anglais venus de Gibraltar, et porterent la garnison a quatorze ou
quinze mille hommes. Ils perfectionnerent toutes les defenses, armerent
tous les forts, surtout ceux de la cote, qui protegeaient la rade ou leurs
escadres etaient au mouillage. Ils s'attacherent particulierement a rendre
inaccessible le fort de l'Eguillette, place a l'extremite du promontoire
qui ferme la rade interieure, ou petite rade. Ils en rendirent l'abord
tellement difficile, qu'on l'appelait dans l'armee, _le petit Gibraltar_.
Les Marseillais et tous les Provencaux qui s'etaient refugies dans Toulon,
s'employerent eux-memes aux ouvrages, et montrerent le plus grand zele.
Cependant l'union ne pouvait durer dans l'interieur de la place, car la
reaction contre la Montagne y avait fait renaitre toutes les factions. On y
etait republicain ou royaliste a tous les degres. Les coalises eux-memes
n'etaient pas d'accord. Les Espagnols etaient offenses de la superiorite
qu'affectaient les Anglais, et se defiaient de leurs intentions. L'amiral
Hood, profitant de cette desunion, dit que, puisqu'on ne pouvait
s'entendre, il fallait, pour le moment, ne proclamer aucune autorite. Il
empecha meme le depart d'une deputation que les Toulonnais voulaient
envoyer aupres du comte de Provence, pour engager ce prince a se rendre
dans leurs murs en qualite de regent. Des cet instant, on pouvait entrevoir
la conduite des Anglais, et sentir combien avaient ete aveugles et
coupables ceux qui avaient livre Toulon aux plus cruels ennemis de la
marine francaise.

Les republicains ne pouvaient pas esperer, avec leurs moyens actuels, de
reprendre Toulon. Les representans conseillaient meme de replier l'armee
au-dela de la Durance, et d'attendre la saison suivante. Cependant la prise
de Lyon ayant permis de disposer de nouvelles forces, on achemina vers
Toulon des troupes et du materiel. Le general Doppet, auquel on attribuait
la prise de Lyon, fut charge de remplacer Carteaux. Bientot Doppet lui-meme
fut remplace par Dugommier, qui etait beaucoup plus experimente, et fort
brave. Vingt-huit ou trente mille hommes furent reunis, et on donna
l'ordre d'achever le siege avant la fin de la campagne.

On commenca par serrer la place de pres, et par etablir des batteries
contre les forts. Le general Lapoype, detache de l'armee d'Italie, etait
toujours au levant, et le general en chef Dugommier au couchant, en avant
d'Ollioules. Ce dernier etait charge de la principale attaque. Le comite de
salut public avait fait rediger par le comite des fortifications un plan
d'attaque reguliere. Le general assembla un conseil de guerre pour discuter
le plan envoye de Paris. Ce plan etait fort bien concu, mais il s'en
presentait un autre plus convenable aux circonstances, et qui devait a voir
des resultats plus prompts.

Dans le conseil de guerre se trouvait un jeune officier, qui commandait
l'artillerie en l'absence du chef de cette arme. Il se nommait Bonaparte,
et etait originaire de Corse. Fidele a la France, au sein de laquelle il
avait ete eleve, il s'etait battu en Corse pour la cause de la convention
contre Paoli et les Anglais; il s'etait rendu ensuite a l'armee d'Italie,
et servait devant Toulon. Il montrait une grande intelligence, une extreme
activite, et couchait a cote de ses canons. Ce jeune officier, a l'aspect
de la place, fut frappe d'une idee, et la proposa au conseil de guerre. Le
fort l'Eguillette, surnomme _le petit Gibraltar_, fermait la rade ou
mouillaient les escadres coalisees. Ce fort occupe, les escadres ne
pouvaient plus mouiller dans la rade, sans s'exposer a y etre brulees:
elles ne pouvaient pas non plus l'evacuer en y laissant une garnison de
quinze mille hommes, sans communications, sans secours, et tot ou tard
exposee a mettre bas les armes: il etait donc infiniment presumable que le
fort l'Eguillette une fois en la possession des republicains, les escadres
et la garnison evacueraient ensemble Toulon. Ainsi, la clef de la place
etait au fort l'Eguillette; mais ce fort etait presque imprenable. Le jeune
Bonaparte soutint fortement son idee comme plus appropriee aux
circonstances, et reussit a la faire adopter.

On commenca par serrer la place. Bonaparte, a la faveur de quelques
oliviers qui cachaient ses artilleurs, fit placer une batterie tres pres du
fort Malbosquet, l'un des plus importans parmi ceux qui environnaient
Toulon. Un matin, cette batterie eclata a l'improviste, et surprit les
assieges, qui ne croyaient pas qu'on put etablir des feux aussi pres du
fort. Le general anglais O'Hara, qui commandait la garnison, resolut de
faire une sortie pour detruire la batterie, et enclouer les canons. Le 30
novembre (10 frimaire), il sortit a la tete de six mille hommes, penetra
soudainement a travers les postes republicains, s'empara de la batterie,
et commenca aussitot a enclouer les pieces. Heureusement, le jeune
Bonaparte se trouvait non loin de la avec un bataillon. Un boyau conduisait
a la batterie. Bonaparte s'y jeta avec son bataillon, se porta sans bruit
au milieu des Anglais, puis tout a coup ordonna le feu, et les jeta, par
cette subite apparition, dans la plus grande surprise. Le general O'Hara,
etonne, crut que c'etaient ses propres soldats qui se trompaient, et
faisaient feu les uns sur les autres. Il s'avanca alors vers les
republicains pour s'en assurer, mais il fut blesse a la main, et pris dans
le boyau meme par un sergent. Au meme instant, Dugommier, qui avait fait
battre la generale au camp, ramenait ses soldats a l'attaque, et se portait
entre la batterie et la place. Les Anglais, menaces alors d'etre coupes, se
retirerent apres avoir perdu leur general, et sans avoir pu se delivrer de
cette dangereuse batterie.

Ce succes anima singulierement les assiegeans, et jeta beaucoup de
decouragement parmi les assieges. La defiance etait si grande chez ces
derniers, qu'ils disaient que le general O'Hara s'etait fait prendre pour
vendre Toulon aux republicains. Cependant les republicains, qui voulaient
conquerir la place et qui n'avaient pas les moyens de l'acheter, se
preparaient a l'attaque si perilleuse de l'Eguillette. Ils y avaient jete
deja un grand nombre de bombes, et tachaient d'en raser la defense avec des
pieces de 24. Le 18 decembre (28 frimaire), l'assaut fut resolu pour
minuit. Une attaque simultanee devait avoir lieu du cote du general Lapoype
sur le fort Faron. A minuit, et par un orage epouvantable, les republicains
s'ebranlent. Les soldats qui gardaient le fort se tenaient ordinairement en
arriere, pour se mettre a l'abri des bombes et des boulets. Les Francais
esperaient y arriver avant d'avoir ete apercus; mais au pied de la hauteur
ils trouvent des tirailleurs ennemis. Le combat s'engage. Au bruit de la
mousqueterie, la garnison du fort accourt sur les remparts et foudroie les
assaillans. Ceux-ci reculent et reviennent tour a tour. Un jeune capitaine
d'artillerie, nomme Muiron, profite des inegalites du terrain, et reussit a
gravir la hauteur, sans avoir perdu beaucoup de monde. Arrive au pied du
fort, il s'elance par une embrasure; les soldats le suivent, penetrent dans
la batterie, s'emparent des canons, et bientot du fort lui-meme.

Dans cette action, le general Dugommier, les representans Salicetti et
Robespierre jeune, le commandant d'artillerie Bonaparte, avaient ete
presens au feu, et avaient communique aux troupes le plus grand courage. Du
cote du general Lapoype, l'attaque ne fut pas moins heureuse, et une des
redoutes du fort Faron fut emportee.

Des que le fort l'Eguillette fut occupe, les republicains se haterent de
disposer les canons de maniere a foudroyer la flotte. Mais les Anglais ne
leur en donnerent pas le temps. Ils se deciderent sur-le-champ a evacuer la
place, pour ne pas courir plus long-temps les chances d'une defense
difficile et perilleuse. Avant de se retirer, ils resolurent de bruler
l'arsenal, les chantiers, et les vaisseaux qu'ils ne pourraient pas
prendre. Le 18 et le 19, sans en prevenir l'amiral espagnol, sans avertir
meme la population compromise, qu'on allait la livrer aux montagnards
victorieux, les ordres furent donnes pour l'evacuation. Chaque vaisseau
anglais vint a son tour s'approvisionner a l'arsenal. Les forts furent
ensuite tous evacues, excepte le fort Lamalgue, qui devait etre le dernier
abandonne. Cette evacuation se fit meme si vite, que deux mille Espagnols,
prevenus trop tard, resterent hors des murs, et ne se sauverent que par
miracle. Enfin on donna l'ordre d'incendier l'arsenal. Vingt vaisseaux ou
fregates parurent tout a coup en flammes au milieu de la rade, et
exciterent le desespoir chez les malheureux habitans, et l'indignation chez
les republicains, qui voyaient bruler l'escadre sans pouvoir la sauver.
Aussitot, plus de vingt mille individus, hommes, femmes, vieillards,
enfans, portant ce qu'ils avaient de plus precieux, vinrent sur les quais,
tendant les mains vers les escadres, et implorant un asile pour se
soustraire a l'armee victorieuse. C'etaient toutes les familles provencales
qui, a Aix, Marseille, Toulon, s'etaient compromises dans le mouvement
sectionnaire. Pas une seule chaloupe ne se montrait a la mer pour secourir
ces imprudens Francais, qui avaient mis leur confiance dans l'etranger, et
qui lui avaient livre le premier port de leur patrie. Cependant l'amiral
Langara, plus humain, ordonna de mettre les chaloupes a la mer, et de
recevoir sur l'escadre espagnole tous les refugies qu'elle pourrait
contenir. L'amiral Hood n'osa pas resister a cet exemple et aux
imprecations qu'on vomissait contre lui. Il ordonna a son tour, mais fort
tard, de recevoir les Toulonnais. Ces malheureux se precipitaient avec
fureur dans les chaloupes. Dans cette confusion, quelques-uns tombaient a
la mer, d'autres etaient separes de leurs familles. On voyait des meres
cherchant leurs enfans, des epouses, des filles, cherchant leurs maris ou
leurs peres, et errant sur ces quais aux lueurs de l'incendie. Dans ce
moment terrible, des brigands, profitant du desordre pour piller, se
jettent sur les malheureux accumules le long des quais, et font feu en
criant: _Voici les republicains!_ La terreur alors s'empare de cette
multitude; elle se precipite, se mele, et, pressee de fuir, elle abandonne
ses depouilles aux brigands auteurs de ce stratageme.

Enfin les republicains entrerent, et trouverent la ville a moitie deserte,
et une grande partie du materiel de la marine detruit. Heureusement les
forcats avaient arrete l'incendie et empeche qu'il ne se propageat. De 56
vaisseaux ou fregates, il ne restait que 7 vaisseaux et 11 fregates; le
reste avait ete pris ou brule par les Anglais. Bientot, aux horreurs du
siege et de l'evacuation, succederent celles de la vengeance
revolutionnaire. Nous raconterons plus tard la suite des desastres de cette
cite coupable et malheureuse. La prise de Toulon causa une joie
extraordinaire, et produisit autant d'impression que les victoires de
Watignies, la prise de Lyon, et le deblocus de Landau. Des lors on n'avait
plus a craindre que les Anglais, s'appuyant sur Toulon, vinssent apporter
dans le Midi le ravage et la revolte.

La campagne s'etait terminee moins heureusement aux Pyrenees. Cependant,
malgre de nombreux revers et une grande imperitie de la part des generaux,
nous n'avions perdu que la ligne du Tech, et celle de la Tet nous etait
restee. Apres le combat malheureux de Truillas, livre le 22 septembre (1er
vendemiaire) contre le camp espagnol, et ou Dagobert avait montre tant de
bravoure et de sang-froid, Ricardos, au lieu de marcher en avant, avait
retrograde au contraire sur le Tech. La reprise de Villefranche, et un
renfort de quinze mille hommes arrive aux republicains, l'avaient decide a
ce mouvement retrograde. Apres avoir leve le blocus de Collioure et de
Port-Vendre, il s'etait porte au camp de Boulou, entre Ceret et
Ville-Longue, et veillait de la a ses communications en gardant la grande
route de Bellegarde. Les representans Fabre et Gaston, pleins de fougue,
voulurent faire attaquer le camp des Espagnols, afin de les rejeter au-dela
des Pyrenees; mais l'attaque fut infructueuse et n'aboutit qu'a une inutile
effusion de sang.

Le representant Fabre, impatient de tenter une entreprise importante,
revait depuis long-temps une marche au-dela des Pyrenees, pour forcer les
Espagnols a retrograder. On lui avait persuade que le fort de Roses pouvait
etre enleve par un coup de main. D'apres son voeu, et malgre l'avis
contraire des generaux, trois colonnes furent jetees au-dela des Pyrenees,
pour se reunir a Espola. Mais trop faibles, trop desunies, elles ne purent
se joindre, furent battues, et ramenees sur la grande chaine apres une
perte considerable. Ceci s'etait passe en octobre. En novembre, des orages,
peu ordinaires dans la saison, grossirent les torrens, interrompirent les
communications des divers camps espagnols entre eux, et les mirent dans le
plus grand peril.

C'etait le cas de se venger sur les Espagnols des revers qu'on avait
essuyes. Il ne leur restait que le pont de Ceret pour repasser le Tech, et
ils demeuraient inondes et affames sur la rive gauche a la merci des
Francais. Mais rien de ce qu'il fallait faire ne fut execute. Au general
Dagobert avait succede le general Turreau, a celui-ci le general Doppet.
L'armee etait desorganisee. On se battit mollement aux environs de Ceret,
on perdit meme le camp de Saint-Ferreol, et Ricardos echappa ainsi aux
dangers de sa position. Bientot il se vengea bien plus habilement du danger
ou il s'etait trouve, et fondit le 7 novembre (17 brumaire) sur une colonne
francaise, qui etait engagee a Ville-Longue, sur la rive droite du Tech,
entre le fleuve, la mer et les Pyrenees. Il defit cette colonne, forte de
dix mille hommes, et la jeta dans un tel desordre, qu'elle ne put se
rallier qu'a Argeles. Immediatement apres, Ricardos fit attaquer la
division Delatre a Collioure, s'empara de Collioure, de Port-Vendre et de
Saint-Elme, et nous rejeta entierement au-dela du Tech. La campagne se
trouva ainsi terminee vers les derniers jours de decembre. Les Espagnols
prirent leurs quartiers d'hiver sur les bords du Tech; les Francais
camperent autour de Perpignan, et sur les rives de la Tet. Nous avions
perdu un peu de territoire, mais moins qu'on ne devait le craindre apres
tant de desastres. C'etait du reste la seule frontiere ou la campagne ne se
fut pas terminee glorieusement pour les armes de la republique. Du cote des
Pyrenees Occidentales, on avait garde une defensive reciproque.

C'est dans la Vendee que de nouveaux et terribles combats avaient eu lieu,
avec un grand avantage pour la republique, mais avec un grand dommage pour
la France, qui ne voyait des deux cotes que des Francais s'egorgeant les
uns les autres.

Les Vendeens, battus a Cholet le 17 octobre (26 vendemiaire), s'etaient
jetes, comme on l'a vu, sur le bord de la Loire, au nombre de quatre-vingt
mille individus, hommes, femmes, enfans, vieillards. N'osant pas rentrer
dans leur pays occupe par les republicains, ne pouvant plus tenir la
campagne en presence d'une armee victorieuse, ils songerent a se rendre en
Bretagne, et a suivre les idees de Bonchamps, lorsque ce jeune heros etait
mort, et ne pouvait plus diriger leurs tristes destinees. On a vu qu'a la
veille de la bataille de Cholet, il envoya un detachement pour faire
occuper le poste de Varade, sur la Loire. Ce poste, mal garde par les
republicains, fut pris dans la nuit du 16 au 17. La bataille perdue, les
Vendeens purent donc impunement traverser le fleuve, a la faveur de
quelques bateaux laisses sur la rive, et a l'abri du canon republicain. Le
danger ayant ete jusqu'ici sur la rive gauche, le gouvernement n'avait pas
songe a defendre la rive droite. Toutes les villes de la Bretagne etaient
mal gardees; quelques detachemens de gardes nationales, epars ca et la,
etaient incapables d'arreter les Vendeens, et ne pouvaient que fuir a leur
approche. Ceux-ci s'avancerent donc sans obstacles, et traverserent
successivement Cande, Chateau-Gonthier et Laval, sans eprouver aucune
resistance.

Pendant ce temps, l'armee republicaine etait incertaine de leur marche, de
leur nombre et de leurs projets. Un moment meme, elle les avait crus
detruits, et les representans l'avaient ecrit a la convention. Kleber seul,
qui commandait toujours l'armee sous le nom de Lechelle, pensait le
contraire, et s'efforcait de moderer une dangereuse securite. Bientot, en
effet, on apprit que les Vendeens etaient loin d'etre extermines; que dans
la colonne fugitive, il restait encore trente ou quarante mille hommes
armes, et capables de combattre. Un conseil de guerre fut aussitot
rassemble; et comme on ne savait pas si les fugitifs se porteraient sur
Angers ou sur Nantes, s'ils marcheraient sur la Bretagne, ou iraient par la
Basse-Loire se reunir a Charette, on decida que l'armee se diviserait;
qu'une partie, sous le general Haxo, irait tenir tete a Charette, et
reprendre Noirmoutiers; qu'une autre partie sous Kleber occuperait le camp
de Saint-George pres de Nantes, et que le reste enfin demeurerait a Angers
pour couvrir cette ville, et observer la marche de l'ennemi. Sans doute, si
l'on eut ete mieux instruit, on aurait compris qu'il fallait rester reunis
en masse, et marcher sans relache a la poursuite des Vendeens. Dans l'etat
de desordre et d'effroi ou ils se trouvaient, il eut ete facile de les
disperser et de les detruire entierement; mais on ne connaissait pas la
direction qu'ils avaient prise, et, dans le doute, le parti que l'on prit
etait encore le plus sage. Bientot, cependant, on eut de meilleurs
renseignemens, et l'on apprit la marche des Vendeens sur Cande,
Chateau-Gonthier et Laval. Des lors on resolut de les poursuivre
sur-le-champ, et de les atteindre, avant qu'ils pussent mettre la Bretagne
en feu, et s'emparer de quelque grande ville, ou d'un port sur l'Ocean. Les
generaux Vimeux et Haxo furent laisses a Nantes et dans la Basse-Vendee;
tout le reste de l'armee s'achemina vers Cande et Chateau-Gonthier.
Westermann et Beaupuy formaient l'avant-garde; Chalbos, Kleber, Canuel,
commandaient chacun une division, et Lechelle, eloigne du champ de
bataille, laissait diriger les mouvemens par Kleber, qui avait la confiance
et l'admiration de l'armee. Le 25 octobre au soir (4 brumaire),
l'avant-garde republicaine arriva a Chateau-Gonthier; le gros des forces
etait a une journee en arriere. Westermann, quoique ses troupes fussent
tres fatiguees, quoiqu'il fut presque nuit, et qu'il restat encore six
lieues de chemin a faire pour arriver a Laval, voulut y marcher
sur-le-champ. Beaupuy, tout aussi brave, mais plus prudent que Westermann,
s'efforca en vain de lui faire sentir le danger d'attaquer la masse
vendeenne au milieu de la nuit, fort en avant du corps d'armee, et avec des
troupes harassees de fatigue. Beaupuy fut oblige de ceder au plus ancien en
commandement. On se mit aussitot en marche. Arrive a Laval au milieu de la
nuit, Westermann envoya un officier reconnaitre l'ennemi: celui-ci, emporte
par son ardeur, fit une charge au lieu d'une reconnaissance, et replia
rapidement les premiers postes. L'alarme se repandit dans Laval, le tocsin
sonna, toute la masse ennemie fut bientot debout, et vint faire tete aux
republicains. Beaupuy, se comportant avec sa fermete ordinaire, soutint
courageusement l'effort des Vendeens. Westermann deploya toute sa bravoure,
le combat fut des plus opiniatres, et l'obscurite de la nuit le rendit
encore plus sanglant. L'avant-garde republicaine, quoique tres inferieure
en nombre, serait neanmoins parvenue a se soutenir jusqu'a la fin; mais la
cavalerie de Westermann, qui n'etait pas toujours aussi brave que son
chef, se debanda tout a coup, et l'obligea a la retraite. Grace a Beaupuy,
elle se fit sur Chateau-Gonthier, avec assez d'ordre. Le corps de bataille
y arriva le jour suivant. Toute l'armee s'y trouva donc reunie le 26,
l'avant-garde epuisee d'un combat inutile et sanglant, le corps de bataille
fatigue d'une longue route, faite sans vivres, sans souliers, et a travers
les boues de l'automne. Westermann et les representans voulaient de nouveau
se reporter en avant. Kleber s'y opposa avec force, et fit decider qu'on ne
s'avancerait pas au-dela de Villiers, moitie chemin de Chateau-Gonthier a
Laval.

Il s'agissait de former un plan pour l'attaque de Laval. Cette ville est
situee sur la Mayenne. Marcher directement par la rive gauche que l'on
occupait, etait imprudent, comme l'observa judicieusement un officier tres
distingue, Savary, qui connaissait parfaitement les lieux. Il etait facile
aux Vendeens d'occuper le pont de Laval, et de s'y maintenir contre toutes
les attaques; ils pouvaient ensuite, tandis que l'armee republicaine etait
inutilement amassee sur la rive gauche, marcher le long de la rive droite,
passer la Mayenne sur ses derrieres, et l'accabler a l'improviste. Il
proposa donc de diviser l'attaque, et de porter une partie de l'armee sur
la rive droite. De ce cote il n'y avait pas de pont a franchir, et
l'occupation de Laval ne presentait point d'obstacle. Ce plan, approuve par
les generaux, fut adopte par Lechelle. Le lendemain, cependant, Lechelle,
qui sortait quelquefois de sa nullite pour commettre des fautes, envoie
l'ordre le plus sot et le plus contradictoire a ce qui avait ete convenu la
veille. Il prescrit, suivant ses expressions accoutumees, de marcher
_majestueusement et en masse_ sur Laval, en longeant par la rive gauche.
Kleber et tous les generaux sont indignes; cependant il faut obeir. Beaupuy
s'avance le premier; Kleber le suit immediatement. Toute l'armee vendeenne
etait deployee sur les hauteurs d'Entrames. Beaupuy engage le combat;
Kleber se deploie a droite et a gauche de la route, de maniere a s'etendre
le plus possible. Sentant neanmoins le desavantage de cette position, il
fait dire a Lechelle de porter la division Chalbos sur le flanc de
l'ennemi, mouvement qui devait l'ebranler. Mais cette colonne, composee de
ces bataillons formes a Orleans et a Niort, qui avaient fui si souvent, se
debande avant de s'etre mise en marche. Lechelle s'echappe le premier a
toute bride; une grande moitie de l'armee, qui ne se battait pas, fuit en
toute hate, ayant Lechelle en tete, et court jusqu'a Chateau-Gonthier, et
de Chateau-Gonthier jusqu'a Angers. Les braves Mayencais, qui n'avaient
jamais lache pied, se debandent pour la premiere fois. La deroute devient
alors generale; Beaupuy, Kleber, Marceau, les representans Merlin et
Turreau font des efforts incroyables, mais inutiles, pour arreter les
fuyards. Beaupuy recoit une balle au milieu de la poitrine. Porte dans une
cabane, il s'ecrie: "Qu'on me laisse ici, et qu'on montre ma chemise
sanglante a mes soldats." Le brave Bloss, qui commandait les grenadiers, et
qui etait connu par une intrepidite extraordinaire, se fait tuer a leur
tete. Enfin une partie de l'armee s'arrete au Lion-d'Angers; l'autre fuit
jusqu'a Angers meme. L'indignation etait generale contre le lache exemple
qu'avait donne Lechelle en fuyant le premier. Les soldats murmuraient
hautement. Le lendemain, pendant la revue, le petit nombre de braves qui
etaient restes sous les drapeaux, et c'etaient des Mayencais, criaient: A
bas Lechelle! vive Kleber et Dubayet! _qu'on nous rende Dubayet!_ Lechelle,
qui entendit ces cris, en fut encore plus mal dispose contre l'armee de
Mayence, et contre les generaux dont la bravoure lui faisait honte. Les
representans, voyant que les soldats ne voulaient plus de Lechelle, se
deciderent a le suspendre, et proposerent le commandement a Kleber.
Celui-ci le refusa, parce qu'il n'aimait pas la situation d'un general en
chef, toujours en butte aux representans, au ministre, au comite de salut
public, et consentit seulement a diriger l'armee sous le nom d'un autre. On
donna donc le commandement a Chalbos, qui etait l'un des generaux les plus
ages de l'armee. Lechelle, prevenant l'arrete des representans, demanda son
conge, en disant qu'il etait malade, et se retira a Nantes, ou il mourut
quelque temps apres.


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