Histoire de la Revolution francaise, Tome Cinquieme - Adolphe Thiers
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Tous les Vendeens etaient dans ce moment reunis aux Herbiers, autour du
generalissime d'Elbee. La division etait parmi eux comme chez leurs
adversaires, car le coeur humain est partout le meme, et la nature ne
reserve pas le desinteressement et les vertus pour un parti, en laissant
exclusivement a l'autre l'orgueil, l'egoisme et les vices. Les chefs
vendeens se jalousaient entre eux comme les chefs republicains. Les
generaux avaient peu de consideration pour le conseil superieur, qui
affectait une espece de souverainete. Possedant la force reelle, ils
n'etaient nullement disposes a ceder le commandement a un pouvoir qui ne
devait qu'a eux-memes sa fictive existence. Ils enviaient d'ailleurs le
generalissime d'Elbee, et pretendaient que Bonchamps eut ete mieux fait
pour leur commander a tous. Charette, de son cote, voulait rester seul
maitre de la Basse-Vendee. Ils etaient donc peu disposes a s'entendre, et a
concerter un plan en opposition a celui des republicains. Une depeche
interceptee venait de leur faire connaitre les projets de leurs ennemis.
Bonchamps fut le seul qui proposa un projet hardi et qui revelait des
pensees profondes. Il pensait qu'il ne serait pas possible de resister
long-temps aux forces de la republique reunies dans la Vendee; qu'il etait
pressant de s'arracher de ces bois, de ces ravins, ou l'on serait
eternellement enseveli, sans connaitre les coalises et sans etre connu
d'eux; en consequence il soutint qu'au lieu de s'exposer a etre detruit,
il valait mieux sortir en colonne serree de la Vendee, et s'avancer dans la
Bretagne ou l'on etait desire, et ou la republique ne s'attendait pas a
etre frappee. Il conseilla de marcher jusques aux cotes de l'Ocean, de
s'emparer d'un port, de communiquer avec les Anglais, d'y recevoir un
prince emigre, de se reporter de la sur Paris, et de faire ainsi une guerre
offensive et decisive. Cet avis, qu'on prete a Bonchamps, ne fut pas suivi
des Vendeens, dont les vues etaient toujours aussi bornees, et qui avaient
toujours une aussi grande repugnance a quitter leur sol. Leurs chefs ne
songerent qu'a se partager le pays en quatre portions, pour y regner
individuellement. Charette eut la Basse-Vendee, M. de Bonchamps les bords
de la Loire du cote d'Angers, M. de La Rochejaquelein le reste du
Haut-Anjou, M. de Lescure toute la partie insurgee du Poitou. M. d'Elbee
conserva son titre inutile de generalissime, et le conseil superieur son
autorite fictive.
Le 9, Canclaux se mit en mouvement, laissa au camp des Naudieres une forte
reserve sous les ordres de Grouchy et d'Haxo, pour proteger Nantes, et
achemina la colonne de Mayence vers Leger. Pendant ce temps l'ancienne
armee de Brest, sous les ordres de Beysser, faisant le circuit de la
Basse-Vendee par Pornic, Bourneuf et Machecoul, devait se rejoindre a Leger
avec la colonne de Mayence.
Ces mouvemens, diriges par Canclaux, s'executerent sans obstacles. La
colonne de Mayence, dont Kleber commandait l'avant-garde, et Aubert-Dubayet
le corps de bataille, chassa tous les ennemis devant elle. Kleber, a
l'avant-garde, aussi loyal qu'heroique, faisait camper ses troupes hors des
villages pour empecher les devastations. "En passant, dit-il, devant le
beau lac de Grand-Lieu, nous avions des paysages charmans, et des echappees
de vue aussi agreables que multipliees. Sur une prairie immense erraient au
hasard de nombreux troupeaux abandonnes a eux-memes. Je ne pus m'empecher
de gemir sur le sort de ces infortunes habitans, qui, egares et fanatises
par leurs pretres, repoussaient les bienfaits d'un nouvel ordre de choses
pour courir a une destruction certaine." Kleber fit des efforts continuels
pour proteger le pays contre les soldats, et reussit le plus souvent. Une
commission civile avait ete jointe a l'etat-major pour faire executer le
decret du 1er aout, qui ordonnait de ruiner le sol et d'en transporter la
population ailleurs. Il etait defendu aux soldats de mettre le feu; et ce
n'etait que d'apres les ordres des generaux et de la commission civile,
que les moyens de destruction devaient etre employes.
On etait arrive le 14 a Leger, et la colonne de Mayence s'y etait reunie a
celle de Brest, commandee par Beysser. Pendant ce temps, la colonne des
Sables, sous les ordres de Mieszkousky, s'etait avancee a Saint-Fulgent,
suivant le plan convenu, et donnait deja la main a l'armee de Canclaux.
Celle de Lucon, retardee un moment par sa defaite a Chantonay, etait
demeuree en arriere; mais, grace au zele des representans qui lui avaient
donne un nouveau general, Beffroy, elle s'etait reportee en avant. Celle de
Niort se trouvait a la Chataigneraie. Ainsi, quoique le mouvement general
eut ete retarde d'un jour ou deux sur tous les points, et que Canclaux ne
fut arrive que le 14 a Leger, ou il aurait du se trouver le 12, le retard
etant commun a toutes les colonnes, l'ensemble n'en etait pas detruit, et
on pouvait poursuivre l'execution du plan de campagne. Mais, dans cet
intervalle de temps, la nouvelle de la defaite essuyee par la division de
Lucon etait arrivee a Saumur; Rossignol, Ronsin et tout l'etat-major
avaient pris l'alarme; et, craignant qu'il n'arrivat de semblables accidens
aux deux autres colonnes de Niort et des Sables, dont ils suspectaient la
force, ils deciderent de les faire rentrer sur-le-champ dans leurs
premiers postes. Cet ordre etait des plus imprudens; cependant il n'etait
pas donne de mauvaise foi, et dans l'intention de decouvrir Canclaux et
d'exposer ses ailes; mais on avait peu de confiance en son plan, on etait
tres dispose, au moindre obstacle, a le juger impossible, et a
l'abandonner. C'est la sans doute ce qui determina l'etat-major de Saumur a
ordonner le mouvement retrograde des colonnes de Niort, de Lucon et des
Sables.
Canclaux, poursuivant sa marche, avait fait de nouveaux progres; il avait
attaque Montaigu sur trois points: Kleber, par la route de Nantes,
Aubert-Dubayet, par celle de Roche-Serviere, et Beysser, par celle de
Saint-Fulgent, s'y etaient precipites a la fois, et en avaient bientot
deloge l'ennemi. Le 17, Canclaux prit Clisson; et, ne voyant pas encore
agir Rossignol, il resolut de s'arreter, et de se borner a des
reconnaissances, en attendant de nouveaux renseignemens.
Canclaux s'etablit donc aux environs de Clisson, laissa Beysser a Montaigu,
et porta Kleber avec l'avant-garde a Torfou. On etait la le 18. Le
contre-ordre donne de Saumur etait arrive a la division de Niort, et avait
ete communique aux deux autres divisions de Lucon et des Sables;
sur-le-champ elles s'etaient retirees, et avaient jete, par leur mouvement
retrograde, les Vendeens dans l'etonnement, et Canclaux dans le plus grand
embarras. Les Vendeens etaient environ cent mille sous les armes. Un nombre
immense d'entre eux se trouvait du cote de Vihiers et de Chemille, en face
des colonnes de Saumur et d'Angers; un nombre plus considerable encore du
cote de Clisson et de Mortagne, sur Canclaux. Les colonnes d'Angers et de
Saumur, en les voyant si nombreux, disaient que c'etait l'armee de Mayence
qui les leur rejetait sur les bras, et se plaignaient de ce plan qui les
exposait a recevoir un ennemi si formidable. Cependant il n'en etait rien,
et les Vendeens etaient partout debout en assez grand nombre pour occuper
les republicains sur tous les points. Ce jour meme, loin de se jeter sur
les colonnes de Rossignol, ils marchaient sur Canclaux: d'Elbee et Lescure
quittaient la Haute-Vendee pour joindre l'armee de Mayence.
Par une singuliere complication d'evenemens, Rossignol, en apprenant les
succes de Canclaux, qui avait penetre jusqu'au centre de la Vendee,
contremande ses premiers ordres de retraite, et enjoint a ses colonnes de
se reporter en avant. Les colonnes de Saumur et d'Angers, placees a sa
portee, agissent les premieres, et escarmouchent, l'une a Doue, l'autre aux
ponts de Ce. Les avantages sont balances. Le 18, celle de Saumur, commandee
par Santerre, veut s'avancer de Vihiers a un petit village nomme Coron.
Artillerie, cavalerie, infanterie, se trouvent, par de mauvaises
dispositions, accumulees confusement dans les rues de ce village qui etait
domine. Santerre veut reparer cette faute et faire reculer les troupes pour
les mettre en bataille sur une hauteur; mais Ronsin, qui, en l'absence de
Rossignol, s'attribuait une autorite superieure, reproche a Santerre
d'ordonner la retraite, et s'y oppose. Dans ce moment, les Vendeens fondent
sur les republicains, un horrible desordre se communique a toute la
division. Il s'y trouvait beaucoup d'hommes du nouveau contingent leve avec
le tocsin; ceux-ci se debandent; tout est entraine et fuit confusement, de
Coron a Vihiers, a Doue et a Saumur. Le lendemain 19, les Vendeens marchent
contre la division d'Angers, commandee par Duhoux. Aussi heureux que la
veille, ils repoussent les republicains jusqu'au-dela d'Erigne, et
s'emparent de nouveau des ponts de Ce.
Du cote de Canclaux, on se bat avec la meme activite. Le meme jour, vingt
mille Vendeens, places aux environs de Torfou, fondent sur l'avant-garde de
Kleber, composee tout au plus de deux mille hommes. Kleber se place au
milieu de ses soldats, et les soutient contre cette foule d'assaillans. Le
terrain sur lequel il se bat est un chemin domine par des hauteurs; malgre
le desavantage de la position, il ne se retire qu'avec ordre et fermete.
Cependant, une piece d'artillerie ayant ete demontee, un peu de confusion
se repand dans ses bataillons, et ses braves plient pour la premiere fois.
A cette vue, Kleber, pour arreter l'ennemi, place un officier avec quelques
soldats aupres d'un pont, et leur dit: _Mes amis, vous vous ferez tuer_.
Ils executent cet ordre avec un admirable heroisme. Sur ces entrefaites, le
corps de bataille arrive, et retablit le combat; les Vendeens sont enfin
repousses bien loin, et punis de leur avantage passager.
Tous ces evenemens s'etaient passes le 19; l'ordre de se reporter en avant,
qui avait si mal reussi aux deux divisions de Saumur et d'Angers, n'etait
pas encore parvenu, a cause des distances, aux colonnes de Lucon et de
Niort. Beysser etait toujours a Montaigu, formant la droite de Canclaux et
se trouvant decouvert. Canclaux voulant mettre Beysser a l'abri, lui
ordonna de quitter Montaigu et de se rapprocher du corps de bataille. Il
enjoignit a Kleber de s'avancer du cote de Beysser pour proteger son
mouvement. Beysser, trop negligent, avait laisse sa colonne mal gardee dans
Montaigu. MM. de Lescure et Charette la surprirent, et l'auraient aneantie
sans la bravoure de deux bataillons, qui, par leur opiniatrete, arreterent
la rapidite de la poursuite et de la retraite. L'artillerie et les bagages
furent perdus, et les debris de cette colonne coururent a Nantes, ou ils
furent recus par la brave reserve laissee pour proteger la place. Canclaux
resolut alors de retrograder, pour ne pas rester en fleche dans le pays,
expose a tous les coups des Vendeens. Il se replia en effet sur Nantes avec
ses braves Mayencais, qui ne furent pas entames, grace a leur attitude
imposante, et aux refus de Charette, qui ne voulut pas se reunir a MM.
d'Elbee et de Bonchamps, dans la poursuite des republicains.
La cause qui empecha le succes de cette nouvelle expedition sur la Vendee
est evidente. L'etat-major de Saumur avait ete mecontent du plan qui
adjugeait la colonne de Mayence a Canclaux; l'echec du 5 septembre fut pour
lui un pretexte suffisant de se decourager, et de renoncer a ce plan. Un
contre-ordre fut aussitot donne aux colonnes des Sables, de Lucon et de La
Rochelle. Canclaux, qui s'etait avance avec succes, se trouva ainsi
decouvert, et l'echec de Torfou rendit sa position encore plus difficile.
Cependant l'armee de Saumur, en apprenant ses progres, marcha de Saumur et
d'Angers, a Vihiers et Chemille, et si elle ne s'etait pas si tot debandee,
il est probable que la retraite des ailes n'aurait pas empeche le succes
definitif de l'entreprise. Ainsi, trop de promptitude a renoncer au plan
propose, la mauvaise organisation des nouvelles levees, et la puissance
des Vendeens, qui etaient plus de cent mille sous les armes, furent les
causes de ces nouveaux revers. Mais il n'y avait ni trahison de la part de
l'etat-major de Saumur, ni vice dans le plan de Canclaux. L'effet de ces
revers etait funeste, car la nouvelle resistance de la Vendee reveillait
toutes les esperances des contre-revolutionnaires, et aggravait
singulierement les perils de la republique. Enfin, si les armees de Brest
et de Mayence n'en etaient pas ebranlees, celle de La Rochelle se trouvait
encore une fois desorganisee, et tous les contingens, provenant de la levee
en masse, rentraient dans leurs foyers, en y portant le plus grand
decouragement.
Les deux partis de l'armee s'empresserent aussitot de s'accuser.
Philippeaux, toujours plus ardent, ecrivit au comite de salut public une
lettre bouillante d'indignation, ou il attribua a une trahison le
contre-ordre donne aux colonnes de l'armee de la Rochelle. Choudieu et
Richard, commissaires a Saumur, ecrivirent des reponses aussi injurieuses,
et Ronsin courut aupres du ministere et du comite de salut public pour
denoncer les vices du plan de campagne. Canclaux, dit-il, faisant agir des
masses trop fortes dans la Basse-Vendee, avait rejete sur la Haute-Vendee
toute la population insurgee, et avait amene la defaite des colonnes de
Saumur et d'Angers. Enfin, rendant calomnies pour calomnies, Ronsin
repondit au reproche de trahison par celui d'aristocratie, et denonca a la
fois les deux armees de Brest et de Mayence, comme remplies d'hommes
suspects et malintentionnes. Ainsi s'envenimait toujours davantage la
querelle du parti jacobin contre le parti qui voulait la discipline et la
guerre reguliere.
L'inconcevable deroute de Menin, l'inutile et meurtriere tentative sur
Pirmasens, les defaites aux Pyrenees-Orientales, la facheuse issue de la
nouvelle expedition sur la Vendee, furent connues a Paris presque en meme
temps, et y causerent la plus funeste impression. Ces nouvelles se
repandirent successivement du 18 au 25 septembre, et, suivant l'usage, la
crainte excita la violence. On a deja vu que les plus ardens agitateurs se
reunissaient aux Cordeliers, ou l'on s'imposait encore moins de reserve
qu'aux Jacobins, et qu'ils regnaient au ministere de la guerre sous le
faible Bouchotte. Vincent etait leur chef a Paris, comme Ronsin dans la
Vendee, et ils saisirent cette occasion de renouveler leurs plaintes
accoutumees. Places au-dessous de la convention, ils auraient voulu ecarter
son autorite incommode, qu'ils rencontraient aux armees dans la personne
des representans, et a Paris dans le comite de salut public. Les
representans en mission ne leur laissaient pas executer les mesures
revolutionnaires avec toute la violence qu'ils desiraient y mettre; le
comite de salut public, reglant souverainement toutes les operations
suivant des vues plus elevees et plus impartiales, les contrariait sans
cesse, et il etait de tous les obstacles celui qui les genait le plus;
aussi leur venait-il souvent a l'esprit de faire etablir le nouveau pouvoir
executif, d'apres le mode adopte par la constitution.
La mise en vigueur de la constitution, souvent et mechamment demandee par
les aristocrates, avait de grands perils. Elle exigeait de nouvelles
elections, remplacait la convention par une autre assemblee, necessairement
inexperimentee, inconnue au pays, et renfermant toutes les factions a la
fois. Les revolutionnaires enthousiastes, sentant ce danger, ne demandaient
pas le renouvellement de la representation nationale, mais reclamaient
l'execution de la constitution en ce qui convenait a leurs vues. Places
presque tous dans les bureaux, ils voulaient seulement la formation du
ministere constitutionnel, qui devait etre independant du pouvoir
legislatif, et par consequent du comite de salut public. Vincent eut donc
l'audace de faire rediger une petition aux Cordeliers, pour demander
l'organisation du ministere constitutionnel, et le rappel des deputes en
mission. L'agitation fut des plus vives. Legendre, ami de Danton, et deja
range parmi ceux dont l'energie semblait se ralentir, s'y opposa vainement,
et la petition fut adoptee, a un article pres, celui qui demandait le
rappel des representans en mission. L'utilite de ces representans etait si
evidente, et il y avait dans cette clause quelque chose de si personnel
contre les membres de la convention, qu'on n'osa pas y persister. Cette
petition provoqua beaucoup de tumulte a Paris, et compromit serieusement
l'autorite naissante du comite de salut public.
Outre ces adversaires violens, ce comite en avait encore d'autres parmi les
nouveaux moderes, qu'on accusait de reproduire le systeme des girondins, et
de contrarier l'energie revolutionnaire. Fortement prononces contre les
cordeliers, les jacobins, les desorganisateurs des armees, ils ne cessaient
de faire leurs plaintes au comite, et lui reprochaient meme de ne pas se
declarer assez fortement contre les anarchistes.
Le comite avait donc contre lui les deux nouveaux partis qui commencaient a
se former. Suivant l'usage, ces partis profiterent des evenemens malheureux
pour l'accuser, et tous deux, d'accord pour condamner ses operations, les
critiquerent chacun a sa maniere.
La deroute du 15 a Menin etait deja connue; les derniers revers de la
Vendee commencaient a l'etre confusement. On parlait vaguement d'une
defaite a Coron, a Torfou, a Montaigu. Thuriot, qui avait refuse d'etre
membre du comite de salut public, et qu'on accusait d'etre l'un des
nouveaux moderes, s'eleva, au commencement de la seance, contre les
intrigans, les desorganisateurs, qui venaient de faire, au sujet des
subsistances, de nouvelles propositions extremement violentes. "Nos comites
et le conseil executif, dit-il, sont harceles, cernes par un ramas
d'intrigans qui n'affichent le patriotisme que parce qu'il leur est
productif. Oui, le temps est venu ou il faut chasser ces hommes de rapine
et d'incendie, qui croient que la revolution s'est faite pour eux, tandis
que l'homme probe et pur ne la soutient que pour le bonheur du genre
humain." Les propositions combattues par Thuriot sont repoussees. Briez,
l'un des commissaires envoyes a Valenciennes, lit alors un memoire critique
sur les operations militaires; il soutient qu'on n'a jamais fait qu'une
guerre lente et peu convenable au genie francais, qu'on s'est toujours
battu en detail, par petites masses, et que c'est dans ce systeme qu'il
faut chercher la cause des revers qu'on a essuyes. Ensuite, sans attaquer
ouvertement le comite de salut public, il parait insinuer que ce comite n'a
pas tout fait connaitre a la convention, et que, par exemple, il y avait
eu pres de Douay un corps de six mille Autrichiens, qui aurait pu etre
enleve et qui ne l'avait pas ete. La convention, apres avoir entendu Briez,
l'adjoint au comite de salut public. Dans ce moment, arrivent les nouvelles
detaillees de la Vendee, contenues dans une lettre de Montaigu. Ces details
alarmans excitent un elan general. "Au lieu de nous intimider, s'ecrie un
des membres, jurons de sauver la republique!" A ces mots, l'assemblee
entiere se leve, et jure encore une fois de sauver la republique, quels que
soient les perils qui la menacent. Les membres du comite de salut public,
qui n'etaient point encore arrives, entrent dans ce moment. Barrere, le
rapporteur ordinaire, prend la parole. "Tout soupcon dit-il, dirige contre
le comite de salut public, serait une victoire remportee par Pitt. Il ne
faut pas donner a nos ennemis le trop grand avantage de deconsiderer
nous-memes le pouvoir charge de nous sauver." Barrere fait ensuite
connaitre les mesures prises par le comite. "Depuis plusieurs jours,
continue-t-il, le comite avait lieu de soupconner que de graves fautes
avaient ete commises a Dunkerque, ou l'on aurait pu exterminer jusqu'au
dernier des Anglais, et a Menin, ou aucun effort n'avait ete fait pour
arreter les etranges effets de la terreur panique. Le comite a destitue
Houchard, ainsi que le general divisionnaire Hedouville, qui n'a pas fait
a Menin ce qu'il devait; et on examinera sur-le-champ la conduite de ces
deux generaux; le comite va ensuite faire epurer tous les etats-majors et
toutes les administrations des armees; il a mis les flottes sur un pied qui
leur permettra de se mesurer avec nos ennemis; il vient de lever dix-huit
mille hommes; il vient d'ordonner un nouveau systeme d'attaque en masse;
enfin, c'est dans Rome meme qu'il veut attaquer Rome, et cent mille hommes,
debarquant en Angleterre, iront etouffer a Londres le systeme de Pitt.
C'est donc a tort que l'on a accuse le comite de salut public; il n'a pas
cesse de meriter la confiance que la convention lui a jusqu'ici temoignee."
Robespierre prend alors la parole: "Depuis long-temps, dit-il, on s'attache
a diffamer la convention et le comite depositaire de sa puissance. Briez,
qui aurait du mourir a Valenciennes, en est lachement sorti, pour venir a
Paris servir Pitt et la coalition, en deconsiderant le gouvernement. Ce
n'est pas assez, ajoute-t-il, que la convention nous continue sa confiance.
Il faut qu'elle le proclame solennellement, et qu'elle rapporte sa decision
a l'egard de Briez, qu'elle vient de nous adjoindre." Des applaudissemens
accueillent cette demande; on decide que Briez ne sera pas joint au comite
de salut public, et on declare par acclamation que ce comite conserve
toute la confiance de la convention nationale.
Les moderes etaient dans la convention, et ils venaient d'etre repousses,
mais les adversaires les plus redoutables du comite, c'est-a-dire les
revolutionnaires ardens, se trouvaient aux Jacobins et aux Cordeliers.
C'etait surtout de ces derniers qu'il fallait se defendre. Robespierre se
rendit aux Jacobins, et usa de son ascendant sur eux: il developpa la
conduite du comite, il le justifia des doubles attaques des moderes et des
exageres, et fit sentir le danger des petitions tendant a demander la
formation du ministere constitutionnel. "Il faut, dit-il, qu'un
gouvernement quelconque succede a celui que nous avons detruit; le systeme
d'organiser en ce moment le ministere constitutionnel n'est autre chose que
celui de chasser la convention elle-meme, et de decomposer le pouvoir en
presence des armees ennemies. Pitt peut seul etre l'auteur de cette idee.
Ses agens l'ont propagee, ils ont seduit les patriotes de bonne foi; et le
peuple credule et souffrant, toujours enclin a se plaindre du gouvernement,
qui ne peut remedier a tous ses maux, est devenu l'echo fidele de leurs
calomnies et de leurs propositions. Vous, jacobins, s'ecrie Robespierre,
trop sinceres pour etre gagnes, trop eclaires pour etre seduits, vous
defendrez la Montagne qu'on attaque; vous soutiendrez le comite de salut
public qu'on veut calomnier pour vous perdre, et c'est ainsi qu'avec vous
il triomphera de toutes les menees des ennemis du peuple."
Robespierre fut applaudi, et tout le comite dans sa personne. Les
cordeliers furent ramenes a l'ordre, leur petition oubliee; et l'attaque de
Vincent, repoussee victorieusement, n'eut aucune consequence.
Cependant il devenait urgent de prendre un parti a l'egard de la nouvelle
constitution. Ceder la place a de nouveaux revolutionnaires, equivoques,
inconnus, probablement divises parce qu'ils seraient issus de toutes les
factions vivant au-dessous de la convention, etait dangereux. Il fallait
donc declarer a tous les partis qu'on allait s'emparer du pouvoir, et
qu'avant d'abandonner la republique a elle meme, et a l'action des lois
qu'on lui avait donnees, on la gouvernerait revolutionnairement, jusqu'a ce
qu'elle fut sauvee. De nombreuses petitions avaient deja engage la
convention a rester a son poste. Le 10 octobre, Saint-Just, portant la
parole au nom du comite de salut public, proposa de nouvelles mesures de
gouvernement. Il fit le tableau le plus triste de la France; il chargea ce
tableau des sombres couleurs de son imagination melancolique; et, avec le
secours de son grand talent, et de faits d'ailleurs tres vrais, il
produisit une espece de terreur dans les esprits. Il presenta donc et fit
adopter un decret qui renfermait les dispositions suivantes. Par le premier
article, le gouvernement de la France etait declare _revolutionnaire_
jusqu'a la paix; ce qui signifiait que la constitution etait momentanement
suspendue, et qu'une dictature extraordinaire etait instituee jusqu'a
l'expiration de tous les dangers. Cette dictature etait conferee a la
convention et au comite de salut public. "Le conseil executif, disait le
decret, les ministres, les generaux, les corps constitues, sont places sous
la surveillance du comite de salut public, qui en rendra compte tous les
huit jours a la convention." Nous avons deja explique comment la
surveillance se changeait en autorite supreme, parce que les ministres, les
generaux, les fonctionnaires, obliges de soumettre leurs operations au
comite, avaient fini par ne plus oser agir de leur propre mouvement, et par
attendre tous les ordres du comite lui-meme. On disait ensuite: "Les lois
revolutionnaires doivent etre executees rapidement. L'inertie du
gouvernement etant la cause des revers, les delais pour l'execution de ces
lois seront fixes. La violation des delais sera punie comme un attentat a
la liberte." Des mesures sur les subsistances etaient ajoutees a ces
mesures de gouvernement, car le pain est le droit du peuple, avait dit
Saint-Just. Le tableau general des subsistances, definitivement acheve,
devait etre envoye a toutes les autorites. Le necessaire des departemens
devait etre approximativement evalue, et garanti; quant au superflu de
chacun d'eux, il etait soumis aux requisitions, soit pour les armees, soit
pour les provinces qui n'avaient pas le necessaire. Ces requisitions
etaient reglees par une commission des subsistances. Paris devait etre
comme une place de guerre approvisionnee pour un an, a l'epoque du 1er mars
suivant. Enfin, on decretait qu'il serait institue un tribunal, pour
verifier la conduite et la fortune de tous ceux qui avaient manie les
deniers publics.