Recits d\'un soldat - Amedee Achard
RECITS D'UN SOLDAT
UNE ARMEE PRISONNIERE
UNE CAMPAGNE DEVANT PARIS
PAR
AMEDEE ACHARD
PARIS
1871
PREFACE
Les pages qu'on va lire sont extraites d'un cahier de notes ecrites
par un engage volontaire. Il n'y faut point chercher de graves etudes
sur les causes qui ont amene les desastres sous lesquels notre pays a
failli succomber, ni de longues dissertations sur les fautes commises.
Non; c'est ici le recit d'un soldat qui raconte simplement ce qu'il a
vu, ce qu'il a fait, ce qu'il a senti, au milieu de ces armees
s'ecroulant dans un abime. A ce point de vue, ces souvenirs, qui ont
au moins le merite de la sincerite, ont leur interet; c'est un nouveau
chapitre de l'histoire de cette funeste guerre de 1870 que nous
offrons a nos lecteurs.
RECITS D'UN SOLDAT
* * * * *
PREMIERE PARTIE
UNE ARMEE PRISONNIERE
I
Au mois de juillet 1870, j'achevais la troisieme annee de mes etudes a
l'Ecole centrale des arts et manufactures. C'etait le moment ou la
guerre, qui allait etre declaree, remplissait Paris de tumulte et de
bruit. Dans nos theatres, tout un peuple fouette par les excitations
d'une partie de la presse, ecoutait debout, en le couvrant
d'applaudissements frenetiques, le refrain terrible de cette
_Marseillaise_ qui devait nous mener a tant de desastres. Des
regiments passaient sur les boulevards, accompagnes par les clameurs
de milliers d'oisifs qui croyaient qu'on gagnait des batailles avec
des cris. La ritournelle de la chanson des _Girondins_ se promenait
par les rues, psalmodiee par la voix des gavroches. Cette agitation
factice pouvait faire supposer a un observateur inattentif que la
grande ville desirait, appelait la guerre; le gouvernement, qui
voulait etre trompe, s'y trompa.
Un decret appela au service la garde mobile de l'Empire, cette meme
garde mobile que le mauvais vouloir des soldats qui la composaient,
ajoute a l'opposition aveugle et tenace de la gauche, semblaient
condamner a un eternel repos. En un jour elle passa du sommeil des
cartons a la vie agitee des camps. L'Ecole centrale se hata de fermer
ses portes et d'expedier les diplomes a ceux des concurrents designes
par leur numero d'ordre. Ingenieur civil depuis quelques heures,
j'etais soldat et faisais partie du bataillon de Passy portant le no
13.
La garde mobile de la Seine n'etait pas encore organisee, qu'il etait
facile deja de reconnaitre le mauvais esprit qui l'animait. Elle
poussait l'amour de l'indiscipline jusqu'a l'absurde. Qui ne se
rappelle encore ces departs bruyants qui remplissaient la rue
Lafayette de voitures de toute sorte conduisant a la gare du chemin de
fer de l'Est des bataillons composes d'elements de toute nature?
Quelles attitudes! quel tapage! quels cris! A la vue de ces bandes qui
partaient en fiacre apres boire, il etait aise de pressentir quel
triste exemple elles donneraient.
Mon bataillon partit le 6 aout pour le camp de Chalons; ce furent,
jusqu'a la gare de la Villette, ou il s'embarqua, les memes cris, les
memes voitures, les memes chants. Des voix enrouees chantaient encore
a Chateau-Thierry. Les chefs de gare ne savaient auquel entendre, les
hommes d'equipe etaient dans l'ahurissement. A chaque halte nouvelle,
c'etait une debandade. Les moblots s'envolaient des voitures et
couraient aux buvettes, quelques-uns s'y oubliaient. On faisait a ceux
d'entre nous qui avaient conserve leur sang-froid des recits
lamentables de ce qui s'etait passe la veille et les jours precedents.
Un certain nombre de ces enfants de Paris avaient execute de
veritables razzias dans les buffets, ou tout avait disparu, la
vaisselle apres les comestibles; les plus facetieux emportaient les
verres et les assiettes, qu'ils jetaient, chemin faisant, par la
portiere des wagons; histoire de faire du bruit et de rire un peu. Des
courses impetueuses lancaient les officiers zeles a la poursuite des
soldats qui s'egaraient dans les fermes voisines, trouvant drole "de
cueillir ca et la" des lapins et des poules. On se mettait aux
fenetres pour les voir.
A mon arrivee a Chalons, la gare et les salles d'attente, les cours,
les hangars, etaient remplis d'eclopes et de blesses couches par
terre, etendus sur des bancs, s'appuyant aux murs. La etaient les
debris vivants des meurtrieres rencontres des premiers jours: dragons,
zouaves, chasseurs de Vincennes, turcos, soldats de la ligne,
hussards, lanciers, tous haves, silencieux, mornes, trainant ce qui
leur restait de souffle. Point de paille, point d'ambulance, point de
medecins. Ils attendaient qu'un convoi les prit. Des centaines de
wagons encombraient la voie. Il fallait dix manoeuvres pour le passage
d'un train. Le personnel de la gare ne dormait plus, etait sur les
dents.
Au moment ou nous allions quitter Paris, nous avions eu la nouvelle
de ces defaites, sitot suivies d'irreparables desastres. Maintenant
j'avais sous les yeux le temoignage sanglant et mutile de ces chocs
terribles au devant desquels on avait couru d'un coeur si leger. Mon
ardeur n'en etait pas diminuee; mais la pitie me prenait a la gorge a
la vue de ces malheureux, dont plusieurs attendaient encore un premier
pansement. Quoi! tant de miseres et si peu de secours!
Le chemin de fer etabli pour le service du camp emmena les mobiles au
Petit-Mourmelon, d'ou une premiere etape les conduisit a leur
campement, le sac au dos. Pour un garcon qui, la veille encore,
voyageait a Paris en voiture et n'avait fatigue ses pieds que sur
l'asphalte du boulevard, la transition etait brusque. Ce ne fut donc
pas sans un certain sentiment de bonheur que j'apercus la tente dans
laquelle je devais prendre gite, moi seizieme. L'espace n'etait pas
immense, et quelques vents coulis, qui avaient, quoique au coeur de
l'ete, des fraicheurs de novembre, passaient bien par les fentes de la
toile et les interstices laisses au ras du sol; mais il y avait de la
paille, et, serres les uns contre les autres, se servant mutuellement
de caloriferes, les mobiles, la fatigue aidant, dormirent comme des
soldats.
Aux premieres lueurs du jour, un coup de canon retentit: c'etait le
reveil. Comme des abeilles sortent des ruches, des milliers de mobiles
s'echappaient des tentes, en s'etirant. L'un avait le bras endolori,
l'autre la jambe engourdie. Le concert des plaintes commenca.
L'element comique s'y melait a haute dose; quelques-uns s'etonnerent
qu'on les eut reveilles si tot, d'autres se plaignirent de n'avoir pas
de cafe a la creme. Au nombre de ces conscrits de quelques jours si
meticuleux sur la question du confortable, j'en avais remarque un qui,
la veille au soir, avait paru surpris de ne point trouver de souper
dresse sous la tente.
--A quoi songe-t-on?--s'etait-il ecrie.
Les yeux ouverts, sa surprise devint de l'indignation. Le dejeuner
n'arrivait pas.
--Si c'est comme cela qu'on nous traite, murmura-t-il, que sera-ce en
campagne?
Je ne doutais pas que ce ne fut quelque fils de famille, comte ou
marquis, tombe du faubourg Saint-Germain en pleine democratie. Un
camarade discretement interroge m'apprit que le gentilhomme inconnu
s'essayait la veille encore dans l'art utile de tirer le cordon.
C'est, au reste, une remarque que je n'eus pas seul occasion de faire.
Les exigences des mobiles de Paris croissaient en raison inverse des
positions qu'ils avaient occupees: tous ceux qui avaient eu les
carrefours pour residence et les mansardes pour domicile poussaient
les hauts cris. Le menu du soldat leur paraissait insuffisant; les
objets de campement ne venaient pas de chez le bon faiseur.
Le spectacle que presentait le camp de Chalons aux clartes du matin ne
manquait ni de grandeur, ni de majeste. Aussi loin que la vue pouvait
s'etendre, les cones blancs des tentes se profilaient dans la plaine.
Leurs longues lignes disparaissaient dans les ondulations du terrain
pour reparaitre encore dans les profondeurs de l'horizon. Un
grouillement d'hommes animait cette ville mouvante dont un poete de
l'antiquite aurait dit qu'elle renfermait le printemps de la grande
ville: triste printemps qui avait toutes les lassitudes et la
secheresse de l'hiver avant d'avoir donne la moisson de l'ete! Mais,
si le camp avait cette grace imposante qui se degage des grandes
lignes, il presentait des inconvenients qui en diminuaient les charmes
pittoresques. Des vents terribles en parcouraient la vaste etendue et
nous aveuglaient de tourbillons de poussiere; a la chaleur accablante
du jour succedaient les froids penetrants des nuits. Une rosee
abondante et glaciale mouillait les tentes, et, si l'on ne respirait
pas au coucher du soleil, le matin on grelottait.
--Le gouvernement sait bien ce qu'il fait, disaient les mobiles; nous
sommes republicains, il nous tue en detail!
Le premier coup de canon tire, la vie militaire s'emparait du camp.
Les tambours battaient, les clairons sonnaient, et les officiers qui
avaient eu cette chance heureuse d'attraper des fusils pour leurs
bataillons, s'efforcaient d'enseigner a leurs hommes l'exercice qu'ils
ne savaient pas. On voyait bon nombre de compagnies ou, les fusils a
tabatiere manquant, on s'exercait avec des batons. Les mobiles qui
n'avaient que leur paye vivaient de l'ordinaire du soldat. Quant aux
fils de famille, ils se reunissaient au Petit-Mourmelon, ou l'on
trouvait un peu de tout, depuis des pates de foie gras et du vin de
Champagne pour les gourmets jusqu'a des cuvettes pour les delicats.
Je devais une visite au Petit-Mourmelon; la regnait le tapage en
permanence. Qu'on se figure une longue rue dont les bas cotes
offraient une serie interminable de cabarets, de guinguettes, d'hotels
garnis, de boutiques louches, de magasins borgnes, de cafes et de
restaurants, entre lesquels s'agitait incessamment une cohue de kepis
et de tuniques, de pantalons rouges et de galons d'or. On y faisait
tous les commerces, la traite des montres et l'escompte des lettres de
change. Ca et la, on jouait la comedie; dans d'autres coins, on
dansait. Ce Petit-Mourmelon, qui etait dans le camp comme une verrue,
n'a pas peu contribue a entretenir et a developper l'indiscipline. On
y prenait des lecons de dissipation et d'ivrognerie. On s'entretenait
encore a l'ombre de ces etablissements interlopes de l'accueil
insolent que les bataillons de Paris avaient fait a un marechal de
France. Des ames de gavroches s'en faisaient un sujet de gloire.
Peut-etre aurait-il fallu qu'une main de fer pliat ces caracteres
qu'on avait eleves dans le culte de l'insubordination; on eut le tort
de croire que l'indulgence porterait de meilleurs fruits.
Un coeur un peu bien place et sur lequel pesait le sang repandu a
Reichshoffen devait etre bien vite degoute de cette platitude et de
ces criailleries. Parmi les jeunes gens que j'avais connus a Paris, et
qui faisaient comme moi leur apprentissage du metier des armes,
beaucoup ne se genaient pas pour manifester leurs sentiments
d'indignation et souffraient de leur inutilite. L'uniforme que je
portais devenait lourd a mes epaules. Sur ces entrefaites, j'entendis
parler du 3e zouaves, dont les debris ralliaient le camp de Chalons.
Le colonel, M. Alfred Bocher, se trouvait parmi les epaves du plus
brave des regiments. Je l'avais connu dans mon enfance, mon parti fut
pris sur-le-champ. Il ne s'agissait plus que de decouvrir le 3e
zouaves et son colonel.
Quiconque n'a pas vu le plateau de Chalons peut croire que la
decouverte d'un regiment est une chose aisee; mais, pour l'atteindre,
il faut avoir la patience d'un voyageur qui poursuit une tribu dans
les interminables prairies du _Far-West_. C'etait au moment ou le
marechal de Mac-Mahon, plein d'une incommensurable tristesse,
rassemblait l'armee qui devait disparaitre a Sedan apres avoir
combattu a Beaumont. Partout des soldats et des tentes partout: un
desert peuple de bataillons. Deja se formait ce groupe enorme d'isoles
qui allait toujours grossissant. Les defaites des jours precedents
elargissaient cette plaie des armees en campagne. Ils formaient un
camp dans le camp.
Des tentes d'un regiment de ligne, je passais aux tentes d'un
bataillon de chasseurs de Vincennes; je tombais d'un escadron de
cuirassiers dans un escadron de hussards; je me perdais entre des
batteries dont les canons luisaient au soleil. Si je demandais un
renseignement, je n'obtenais que des reponses vagues. Enfin, apres
trois ou quatre heures de marche dans cette solitude animee par le
bruit des clairons, j'arrivai au campement du 3e zouaves. Quelques
centaines d'hommes y etaient reunis portant la veste au tambour jaune.
Quand il avait quitte l'Afrique, le regiment comptait pres de trois
mille hommes. Le colonel Bocher etait la, assis sur un pliant, entoure
de trois ou quatre officiers a qui des bottes de paille servaient de
sieges. Je me nommai, et presentai ma requete.
--Savez-vous bien ce que vous me demandez? dit-il alors; c'est une
longue suite de miseres, de fatigues, de souffrances. Tous les soldats
les connaissent: mais au 3e zouaves ce sont les compagnons de tous
les jours. Mon regiment a une reputation dont il est fier, mais qui
lui vaut le dangereux honneur d'etre toujours le premier au feu. Si
vous cedez a une ardeur juvenile, prenez le temps de reflechir.
Ma resolution etait bien arretee, le colonel ceda. Il me remit une
carte avec quelques mots ecrits a la hate, par lesquels il
m'autorisait a faire partie des compagnies actives sans passer par les
lenteurs et les ennuis du depot, et me congedia. Peu de jours apres,
j'etais a Paris, ou je n'avais plus qu'a m'enroler et a m'equiper.
C'etait plus difficile que je ne pensais. Rien n'avait ete change pour
rendre plus rapides et plus faciles les engagements. Aucun tailleur de
Paris n'a jamais employe ses ciseaux et ses aiguilles a couper et a
coudre des vetements de zouave. Quant au tailleur officiel du
regiment, il habitait Mostaganem; enfin, toutes les difficultes
vaincues, ma veste sur le dos et ma feuille de route dans la poche,
le 28 aout, en qualite de zouave de deuxieme classe au 3e regiment, je
partis pour Rethel avec un billet qui ne me garantissait le voyage que
jusqu'a Reims. Je n'avais d'ailleurs ni fusil, ni cartouches. Tout mon
bagage se composait d'un tartan qui renfermait deux chemises de
flanelle, trois ou quatre paires de chaussettes de laine et quelques
mouchoirs. Ma fortune etait cachee dans une ceinture, ou, en cherchant
bien, on eut trouve un assez bon nombre de pieces d'or.
Il y avait dans le compartiment dans lequel j'etais monte, une femme
enveloppee d'un manteau qui pleurait sous son voile et un ingenieur
qui prenait des notes. Ma voisine m'apprit entre deux sanglots qu'elle
avait un fils et un frere a l'armee. Elle n'en avait point de
nouvelles depuis quinze jours. L'ingenieur voyageait pour la
destruction des oeuvres d'art, telles que viaducs, ponts et tunnels.
Il en avait une centaine a faire sauter. C'etait une mission de
confiance. Son crayon voltigeait sur le calepin et il honorait
quelquefois son voisin d'un sourire modestement orgueilleux.
La guerre et ses consequences, la guerre et ses probabilites faisaient
tous les frais de la conversation. On n'avait rien a apprendre et on
parlait toujours. Chaque voyageur qui montait apportait son contingent
de nouvelles. La plupart reposaient sur des renseignements fournis par
le hasard. Ils ne mentaient pas moins que les depeches. Le blame avait
plus de part a l'entretien que l'eloge. L'un attaquait l'etat-major,
un autre l'intendance. On improvisait des plans de campagne
magnifiques qui n'avaient d'autre defaut que d'etre impraticables.
Leurs auteurs retournaient a leurs affaires ca et la; celui-la dans
son chateau, celui-ci dans sa boutique.
A la station de Reims, ou l'on n'attendait pas encore le roi
Guillaume, tous mes compagnons de route descendirent. Un officier
d'artillerie, qui semblait avoir fait cent lieues a travers champs,
monta, etendit ses jambes crottees sur les coussins, soupira, se
retourna, et se mit a ronfler comme une batterie. Vers deux heures du
matin, le convoi s'arreta a Rethel. Il ne s'agissait plus maintenant
que de decouvrir le 3e zouaves. Il pleuvait beaucoup, et la ville
etait encore dans l'epouvante d'une visite qu'elle avait recue la
veille. Quatre uhlans avaient pris Rethel; mais, trop peu nombreux
pour garder cette sous-prefecture, ils etaient repartis comme ils
etaient arrives, lentement, au pas. Tout en discutant les chances du
retour des quatre uhlans avec l'aubergiste qui m'avait accorde
l'hospitalite d'une chambre et d'un lit, j'appris que le 3e zouaves
etait parti depuis trois jours. Personne ne savait ou il etait alle.
Je voulais a la fois des renseignements et un fusil. La matinee
s'ecoula en recherches vaines. Point d'armes a me fournir, aucune
information non plus. Sur enfin que le chemin de fer ne marchait plus,
et bien decide a rejoindre mon regiment, j'obtins d'un loueur une
voiture avec laquelle il s'engageait a me faire conduire a Mezieres.
II
Nous n'avions pas fait un demi-kilometre sur la route de Mezieres, que
deja nous rencontrions des groupes de paysans marchant d'un air
effare. Quelques-uns tournaient la tete en pressant le pas. Leur
nombre augmentait a mesure que la voiture avancait. Bientot la route
se trouva presque encombree par les malheureux qui poussaient devant
eux leur betail, et fuyaient en escortant de longues files de
charrettes sur lesquelles ils avaient entasse des ustensiles, quelques
provisions et leurs meubles les plus precieux. Les femmes et les
enfants, assis sur la paille et le foin, pleuraient et se lamentaient.
Je pensai alors aux chants qui avaient salue la nouvelle de la
declaration de guerre, a l'enthousiasme nerveux de Paris, a cette
fievre des premiers jours. J'etais non plus a l'Opera, mais au milieu
de campagnes desolees que leurs habitants abandonnaient. La ruine et
l'incendie les balayaient comme un troupeau. L'un de ces fugitifs que
je questionnai au passage, me repondit que les Prussiens arrivaient en
grand nombre: ils avaient coupe la route entre Mezieres et Rethel, et
me conseilla de rebrousser chemin. Cela dit, il reprit sa course.
De sourdes et lointaines detonations pretaient une eloquence plus
serieuse au discours du paysan: c'etait la voix grave du canon qui
tonnait dans la direction de Vouziers. Je ne l'avais jamais entendue
qu'a Paris pendant les rejouissances des fetes officielles. Elle
empruntait au silence des campagnes et au spectacle de cette route ou
fuyait une foule en desordre, un accent formidable qui faisait passer
un frisson dans mes veines. Plus tard je devais me familiariser avec
ce bruit. Une ferme brulait aux environs, et l'on n'avait besoin que
de se dresser un peu pour apercevoir derriere les haies les coureurs
francais et prussiens qui echangeaient des coups de fusil.
A six heures du soir, la voiture atteignit les portes de Mezieres. Mon
premier soin fut de me rendre a la place ou je voulais, comme a
Rethel, obtenir tout a la fois un fusil et des renseignements sur le
3e zouaves; mais le desordre et le trouble que j'avais deja remarques
a Rethel n'etaient pas moindres a Mezieres. Un employe pres duquel je
parvins a me glisser apres de longs efforts, me jura, sur ses
dossiers, que personne dans l'administration ne savait ou pouvait
camper dans ce moment le regiment que je cherchais. Il n'y avait plus
qu'a trancher la question du fusil. Mon insistance parut etonner
beaucoup l'honnete bureaucrate. Prenant alors un air doux:
--Je comprends votre empressement a servir votre pays, reprit-il,
c'est pourquoi je vous engage a partir pour Lille.
--Pour Lille! pour Lille en Flandres?
--Oui, monsieur, Lille, departement du Nord, ou l'on forme un regiment
qui sera compose d'elements divers tres-bien choisis. Vous y serez
admis d'emblee, et la certainement vous trouverez enfin ce fusil qu'on
n'a pu vous procurer ni a Rethel, ni a Mezieres. D'ailleurs il y a des
ordres.
L'entretien etait fini; la voix de l'autorite venait de se faire
entendre. Pour un volontaire qui avait reve de se trouver en face des
Prussiens quelques heures apres son depart de Paris, elle n'etait ni
douce, ni consolante. Au lieu de la bataille, le depot! L'oreille
basse, je poussai devant moi tristement a travers les rues. Des
militaires portant tous les uniformes les encombraient, allant et
venant, sortant du cabaret pour entrer chez les marchands de vin. Il y
avait comme du desenchantement dans l'air.
A la nuit tombante, un passant m'indiqua la rue que designait mon
billet de logement, et je ne tardai pas a frapper a la modeste porte
de la maison ou je devais passer la nuit. Une servante, sa chandelle a
la main, me conduisit dans une espece de galetas dont un vieux lit mal
equilibre occupait tout le plancher. Ce n'etait pas l'heure de faire
des reflexions. La fatigue, du reste, avait la parole, et non plus la
delicatesse. Cinq minutes apres je dormais tout habille.
Vers deux heures du matin cependant, une tempete de fanfares eclata.
Je sautai sur mes pieds et courus vers le palier. Une servante qui
regardait par une lucarne se retourna.--C'est le prince imperial qu'on
eveille, me dit-elle. Les trompettes sonnaient partout le boute-selle
pour un depart qui ne devait point avoir de retour. Des cavaliers
passaient au galop dans la rue; les escadrons se rangeaient en ordre
de marche; un cliquetis d'armes s'eleva mele au roulement lointain
d'une voiture, puis tout s'eteignit: l'heritier d'un empire s'en
allait vers l'abime!
Le train qui devait partir a six heures de la station de Charleville
n'etait pas encore forme au moment ou j'arrivai. La gare etait remplie
de soldats fievreux et fourbus ou l'on comptait non moins de trainards
que de malades, et que l'administration aux abois versait dans les
depots du Nord et les divers hopitaux qui pouvaient disposer de
quelques lits encore. Les wagons ne furent pleins qu'a neuf heures. On
y entassait les debris de vingt regiments. A neuf heures et demie, la
locomotive s'ebranla lourdement. On voyait ca et la des grappes de
pantalons garance sur les plates-formes et les marchepieds, ceux-ci
debout, ceux-la couches. De temps a autres, des convois charges de
soldats, de canons et de chevaux saluaient au passage le convoi qui
s'eloignait de Mezieres. C'etait l'armee du general Vinoy, qui allait
appuyer l'armee du marechal Mac-Mahon, et qui devait presque aussitot
battre en retraite et s'enfermer dans Paris. Un de ces convois
s'arreta a la station de Harrison vers deux heures en meme temps que
celui sur lequel j'etais monte. On causa de wagon a wagon entre
cavaliers et fantassins; c'est ainsi que j'appris qu'un detachement du
3e zouaves venait de prendre place dans un train montant, et ne devait
pas tarder a passer. Je resolus d'attendre l'arrivee de mes camarades
inconnus.
Au bout de quatre heures, le detachement du 3e zouaves parut enfin.
D'un bond je m'elancai aupres du lieutenant qui le commandait.
--Monsieur? lui dis-je.
--On m'appelle mon lieutenant, repliqua l'officier d'un ton sec; puis
me regardant le sourcil deja fronce:
--Que voulez-vous? et surtout soyez bref.
Je lui exposai ma demande en termes nets et precis.
--Montez! dit le lieutenant.
Je pris subitement place dans un wagon ou quinze zouaves allongeaient
leurs guetres. Des regards curieux se dirigerent vers le nouveau-venu,
qui melait tout a coup sa jeune barbiche au rassemblement farouche de
ces moustaches rouges et noires. L'instant etait critique: il y avait
la un ecueil a franchir. Une magnifique pipe que je tirai et que
j'offris tour a tour a chacun me gagna le coeur de mes compagnons de
route. En signe d'adoption, ils me tutoyerent spontanement. Vers dix
heures du soir, le train s'arreta a Charleville: le detachement des
zouaves quitta les wagons, et vint camper sur une promenade au-dessus
de la station. L'influence de la pipe, dont le tuyau d'ambre sortait
de ma poche, me permit l'entree d'une tente ou l'hospitalite la plus
cordiale m'accueillit sur un pan de gazon. Mon tartan, que je n'avais
pas quitte depuis mon depart de Paris, me servit de matelas et de
couverture, et je m'endormis entre mes camarades. Lorsque par hasard
j'entrouvrais les yeux, et qu'a la lueur pale de quelques tisons
brulant ca et la j'apercevais ce pele-mele de jambes enfouies dans
d'immenses culottes, et de tetes cachees a demi sous le fez rouge, des
rires silencieux me prenaient. Je fus reveille par la rosee qui
transpercait mes vetements et me glacait. Les zouaves, qui, dans des
attitudes diverses, ronflaient sous la tente, secouerent leurs
oreilles comme des chiens qui viennent de recevoir une ondee, et,
sifflant des airs bizarres meles de couplets saugrenus, se mirent en
devoir de plier les tentes et de faire les sacs pour etre prets a
partir au premier signal. Je m'employai avec eux tant bien que mal.
Allant et venant, je fis la decouverte d'un superbe capuchon de drap
tout neuf qui gisait sur l'herbe et semblait orphelin. Je soulevai le
capuchon, l'examinai, et ne put lui refuser les louanges qu'il
meritait au double point de vue de la solidite et de la conservation.