Pierre Noziere - Anatole France
PIERRE NOZIERE
par ANATOLE FRANCE
LIVRE PREMIER
ENFANCE
I
L'HISTOIRE SAINTE ET LE JARDIN DES PLANTES
La premiere idee que je recus de l'univers me vint de ma vieille Bible
en estampes. C'etait une suite de figures du XVIIe siecle, ou le Paradis
terrestre avait la fraicheur abondante d'un paysage de Hollande. On y
voyait des chevaux brabancons, des lapins, de petits cochons, des
poules, des moutons a grosse queue. Eve promenait parmi les animaux de
la creation sa beaute flamande. Mais c'etaient la des tresors perdus.
J'aimais mieux les chevaux.
Le septieme feuillet (je le vois encore) representait l'arche de Noe au
moment ou l'on embarque les couples de betes. L'arche de Noe etait, dans
ma Bible, une sorte de longue caravelle surmontee d'un chateau de bois,
avec un toit en double pente. Elle ressemblait exactement a une arche de
Noe qu'on m'avait donnee pour mes etrennes et qui exhalait une bonne
odeur de resine. Et cela m'etait une grande preuve de la verite des
Ecritures.
Je ne me lassais ni du Paradis ni du Deluge. Je prenais aussi plaisir a
voir Samson enlevant les portes de Gaza. Cette ville de Gaza, avec ses
tours, ses clochers, sa riviere, et les bouquets de bois qui
l'environnaient, etait charmante. Samson s'en allait, une porte sous
chaque bras. Il m'interessait beaucoup. C'etait mon ami. Sur ce point
comme sur bien d'autres, je n'ai pas change. Je l'aime encore. Il etait
tres fort, tres simple, il n'avait pas l'ombre de mechancete, il fut le
premier des romantiques, et non certes le moins sincere.
J'avoue que je demelais mal, dans ma vieille Bible, la suite des
evenements, et que je me perdais dans les guerres des Philistins et des
Amalecites. Ce que j'admirais le plus en ces peuples c'etaient leurs
coiffures, dont la diversite m'etonne encore. On y voyait des casques,
des couronnes, des chapeaux, des bonnets et des turbans merveilleux. Je
n'oublierai de ma vie la coiffure que Joseph portait en Egypte. C'etait
bien un turban, si vous voulez, et meme un large turban, mais il etait
surmonte d'un bonnet pointu, et il s'en echappait une aigrette avec deux
plumes d'autruche, et c'etait une coiffure considerable.
Le Nouveau-Testament avait, dans ma vieille Bible, un charme plus
intime, et je garde un souvenir delicieux du potager dans lequel Jesus
apparaissait a Madeleine. "Et elle pensoit, dit le texte, que ce fust le
maistre du jardin." Enfin, dans les sept oeuvres de la misericorde,
Jesus-Christ, qui etait le pauvre, le prisonnier et le pelerin, voyait
venir a lui une dame paree comme Anne d'Autriche, d'une grande
collerette de point de Venise. Un cavalier, coiffe d'un feutre a plumes,
le poing sur la hanche, cape au dos, chausse galamment de bottes en
entonnoir, du perron d'un chateau aux murs de brique, faisait signe a un
petit page, portant une buire et un gobelet d'argent, de verser du vin
au pauvre, ceint de l'aureole. Que cela etait aimable, mysterieux et
familier! Et comme Jesus-Christ, dans un cabinet de verdure, au pied
d'un pavillon bati du temps du roi Henri, sous notre ciel humide et fin,
semblait plus pres des hommes, et plus mele aux choses de ce monde!
Chaque soir, sous la lampe, je feuilletais ma vieille Bible, et le
sommeil, ce sommeil delicieux de l'enfance, invincible comme le desir,
m'emportait dans ses ombres tiedes, l'ame toute pleine encore d'images
sacrees. Et les patriarches, les apotres, les dames en collerette de
guipure, prolongeaient dans mes reves leur vie surnaturelle. Ma Bible
etait devenue pour moi la realite la plus sensible, et je m'efforcais
d'y conformer l'univers.
L'univers ne s'etendait pas, pour moi, beaucoup au dela du qui
Malaquais, ou j'avais commence de respirer le jour, comme dit cette
tendre vierge d'Alpe. Et je respirais avec delices le jour qui baigne
cette region d'elegance et de gloire, les Tuileries, le Louvre, le
Palais Mazarin. Parvenu a l'age de cinq ans, je n'avais pas encore
beaucoup explore les parties de l'univers situees par-dela le Louvre,
sur la rive droite de la Seine. La rive opposee m'etait mieux connue
puisque je l'habitais. J'avais suivi la rue des Petits-Augustins
jusqu'au bout, et je pensais bien que c'etait le bout du monde.
La rue des Petits-Augustins s'appelle aujourd'hui rue Bonaparte. Au
temps qu'elle etait au bout du monde, j'avais vu que, de ce cote, les
bords de l'abime etaient gardes par un sanglier monstrueux et par quatre
geants de pierre, assis en longues robes, un livre a la main, dans un
pavillon, sur une grande cuve pleine d'eau, au milieu d'une plaine
bordee d'arbres, pres d'une immense eglise. Vous ne me comprenez pas?
vous ne savez plus ce que je veux dire?... Helas! apres une vie
d'opprobre, le pauvre sanglier de la maison Bailli est mort depuis
longtemps. Les generations nouvelles ne l'ont point vu subir, captif,
les outrages des ecoliers. Elles ne l'ont point vu couche, l'oeil a demi
clos, dans une resignation douloureuse. A l'angle de la rue Bonaparte,
ou il etait loge dans une remise peinte en jaune et ornee de fresques
representant des voitures de demenagement attelees de percherons gris
pommele, s'eleve maintenant une maison a cinq etages. Et quand je passe
devant la fontaine de la place Saint-Sulpice, les quatre geants de
pierre ne m'inspirent plus de terreurs mysterieuses. Je sais, comme tout
le monde, leurs noms, leur genie et leur histoire: ils s'appellent
Bossuet, Fenelon, Flechier et Massillon.
A l'occident aussi, j'avais touche les confins de l'univers ... Les
hauteurs bouleversees de la Chaillot, la colline du Trocadero, sauvage
alors, fleurie de bouillons blancs et parfumee de menthe, c'etait
veritablement le bout du monde, les bords de l'abime ou l'on apercoit
l'homme nu qui n'a qu'une jambe, et qui marche en sautant, l'homme
poisson et l'homme sans tete qui porte un visage sur la poitrine. Aux
abords du pont qui, de ce cote fermait l'univers, les quais etaient
mornes, gris, poudreux. Point de fiacres, quelques promeneurs a peine.
Ca et la, accoudes au parapet, de petits soldats qui taillaient une
baguette et regardaient couler l'eau. Au pied du cavalier romain qui
occupe l'angle droit du Champ-de-Mars, une vieille, accroupie au
parapet, vendait des chaussons aux pommes et du coco. Le coco etait dans
une carafe coiffee d'un citron. La poussiere et le silence passaient sur
ces choses. Maintenant le pont d'Iena relie entre eux des quartiers
neufs. Il a perdu l'aspect morne et desole qu'il avait dans mon enfance.
La poussiere que le vent souleve sur la chaussee n'est plus la poussiere
d'autrefois. Le cavalier romain voit de nouvelles figures et de
nouvelles moeurs. Il ne s'en attriste pas: il est de pierre.
Mais ce que j'aimais et connaissais le mieux, c'etaient les berges de la
Seine; ma vieille bonne Nanette m'y menait promener tous les jours. J'y
retrouvais l'arche de Noe de ma Bible en estampes. Car je ne doutais
guere que ce ne fut le bateau de la Samaritaine, avec son palmier d'ou
sortait merveilleusement une fumee mince et noire. Cela se concevait:
comme il n'y avait plus de deluge, on avait fait de l'arche un
etablissement de bains.
Du cote du levant, j'avais visite le Jardin des Plantes et remonte la
Seine jusqu'au pont d'Austerlitz. La etait la limite. Les plus hardis
explorateurs de la nature finissent par trouver le point au dela duquel
ils ne peuvent plus avancer. Il m'avait ete impossible d'aller plus loin
que le pont d'Austerlitz. Mes jambes etaient petites et celles de ma
bonne Nanette etaient vieilles; et malgre ma curiosite et la sienne, car
nous aimions tous deux les belles promenades, il nous avait toujours
fallu nous arreter sur un banc, sous un arbre, en vue du pont, au regard
d'une marchande de gateaux de Nanterre. Nanette n'etait guere plus
grande que moi. Et c'etait une sainte femme en robe d'indienne a
ramages, avec un bonnet a tuyaux. Je crois que la representation qu'elle
se faisait du monde etait aussi naive que celle que je m'en formais a
son cote. Nous causions ensemble tres facilement. Il est vrai qu'elle ne
m'ecoutait jamais. Mais il n'etait pas necessaire qu'elle m'ecoutat. Et
ce qu'elle me repondait etait toujours a propos. Nous nous aimions
tendrement l'un l'autre.
Tandis qu'assise sur le banc, elle songeait avec douceur a des choses
obscures et familieres, je creusais la terre avec ma pelle au pied d'un
arbre, ou bien encore je regardais le pont qui terminait pour moi le
monde connu.
Qu'y avait-il au dela? Comme les savants, j'en etais reduit aux
conjectures. Mais il se presentait a mon esprit une hypothese si
raisonnable que je la tenais pour une certitude: c'est qu'au dela du
pont d'Austerlitz s'etendaient les contrees merveilleuses de la Bible.
Il y avait sur la rive droite un coteau que je reconnaissais pour
l'avoir vu dans mes estampes, dominant les bains de Bethsabee.
Au dela je placais la Terre-Sainte et la Mer Morte; je pensais que si on
pouvait aller plus loin, on apercevrait Dieu le pere en robe bleue, sa
barbe blanche emportee par le vent, et Jesus marchant sur les eaux, et
peut-etre le prefere de mon coeur, Joseph, qui pouvait bien vivre
encore, car il etait tres jeune quand il fut vendu par ses freres.
J'etais fortifie dans ces idees par la consideration que le Jardin des
Plantes n'etait autre chose que le Paradis terrestre un peu vieilli,
mais, en somme, pas beaucoup change. De cela, je doutais encore moins
que du reste; j'avais des preuves. J'avais vu le Paradis terrestre dans
ma Bible, et ma mere m'avait dit: "Le Paradis terrestre etait un jardin
tres agreable, avec de beaux arbres et tous les animaux de la creation."
Or, le Jardin des Plantes, c'etait tout a fait le Paradis terrestre de
ma Bible et de ma mere, seulement, on avait mis des grillages autour es
betes, par suite du progres des arts et a cause de l'innocence perdue.
Et l'Ange qui tenait l'epee flamboyante avait ete remplace, a l'entree,
par un soldat en pantalon rouge.
Je me flattais d'avoir fait la une decouverte assez importante. Je la
tenais secrete. Je ne la confiai pas meme a mon pere, que j'interrogeais
pourtant a toute minute sur l'origine, les causes et les fins des choses
tant visibles qu'invisibles. Mais sur l'identification du Paradis
terrestre au Jardin des Plantes, j'etais muet.
Il y avait plusieurs raisons a mon silence. D'abord, a cinq ans, on
eprouve de grandes difficultes a expliquer certaines choses. C'est la
faute des grandes personnes, qui comprennent tres mal ce que veulent
dire les petits enfants. Puis j'etais content de posseder seul la
verite. J'en prenais avantage sur le monde. J'avais aussi le sentiment
que si j'en disais quelque chose, on se moquerait de moi, on rirait, et
que ma belle idee en serait detruite, ce dont j'eusse ete tres fache.
Disons tout, je sentais, d'instinct, qu'elle etait fragile. Et peut-etre
meme que, au fond de l'ame et dans le secret de ma conscience obscure,
je la jugeais hardie, temeraire, fallacieuse et coupable. Cela est tres
complexe. Mais on ne saurait imaginer toutes les complications de la
pensee dans une tete de cinq ans.
Nos promenades au Jardin des Plantes, c'est le dernier souvenir que
j'aie garde de ma bonne Nanette qui etait si vieille quand j'etais si
jeune, et si petite quand j'etais si petit. Je n'avais pas encore six
ans accomplis, lorsqu'elle nous quitta a regret et regrettee de mes
parents et de moi. Elle ne nous quitta pas pour mourir, mais je ne sais
pourquoi, pour aller je ne sais ou. Elle disparut ainsi de ma vie, comme
on dit que les fees, dans les campagnes, apres avoir pris l'apparence
d'une bonne vieille pour converser avec les hommes, s'evanouissent dans
l'air.
II
LE MARCHAND DE LUNETTES.
En ce temps-la, le jour etait doux a respirer; tous les souffles de
l'air apportaient des frissons delicieux; le cycle des saisons
s'accomplissait en surprises joyeuses et l'univers souriait dans sa
nouveaute charmante. Il en etait ainsi parce que j'avais six ans.
J'etais deja tourmente de cette grande curiosite qui devait faire le
trouble et la joie de ma vie, et me vouer a la recherche de ce qu'on ne
trouve jamais.
Ma cosmographie--j'avais une cosmographie--etait immense. Je tenais le
quai Malaquais, ou s'elevait ma chambre, pour le centre du monde. La
chambre verte, dans laquelle ma mere mettait mon petit lit pres du sien,
je la considerais, dans sa douceur auguste et dans sa saintete
familiere, comme le point sur lequel le ciel versait ses rayons avec ses
graces, ainsi que cela se voit dans les images de saintete. Et ces
quatre murs, si connus de moi, etaient pourtant pleins de mystere.
La nuit, dans ma couchette, j'y voyais des figures etranges, et, tout a
coup, la chambre si bien close, tiede, ou mouraient les dernieres lueurs
du foyer, s'ouvrait largement a l'invasion du monde surnaturel.
Des legions de diables cornus y dansaient des rondes; puis, lentement,
une femme de marbre noir passait en pleurant, et je n'ai su que plus
tard que ces diablotins dansaient dans ma cervelle et que la femme
lente, triste et noire etait ma propre pensee.
Selon mon systeme, auquel il faut reconnaitre cette candeur qui fait le
charme des theogonies primitives, la terre formait un large cercle
autour de ma maison. Tous les jours, je rencontrais allant et venant par
les rues, des gens qui me semblaient occupes a une sorte de jeu tres
complique et tres amusant: le jeu de la vie. Je jugeais qu'il y en avait
beaucoup, et peut-etre plus de cent.
Sans douter le moins du monde que leurs travaux, leurs difformites et
leurs souffrances ne fussent une maniere de divertissement, je ne
pensais pas qu'ils se trouvassent comme moi sous une influence
absolument heureuse, a l'abri, comme je l'etais, de toute inquietude. A
vrai dire, je ne les croyais pas aussi reels que moi; je n'etais pas
tout a fait persuade qu'ils fussent des etres veritables, et quand, de
ma fenetre, je les voyais passer tout petits sur le pont des
Saints-Peres, ils me semblaient plutot des joujoux que des personnes, de
sorte que j'etais presque aussi heureux que l'enfant geant du conte qui,
assis sur une montagne, joue avec les sapins et les chalets, les vaches
et les moutons, les bergers et les bergeres.
Enfin, je me representais la creation comme une grande boite de
Nuremberg, dont le couvercle se refermait tous les soirs, quand les
petits bonshommes et les petites bonnes femmes avaient ete soigneusement
ranges.
En ce temps-la, les matins etaient doux et limpides, les feuilles vertes
frissonnaient innocemment sous la brise legere. Sur le quai, sur mon
beau quai Malaquais ou Mme Mathias, apres Nanette, Mme Mathias, aux yeux
de braise, au coeur de cire, promenait ma petite enfance, des armes
precieuses etincelaient aux etages des boutiques, de fines porcelaines
de Saxe s'y etageaient, brillantes comme des fleurs. La Seine qui
coulait devant moi me charmait par cette grace naturelle aux eaux,
principe des choses et source de la vie. J'admirais ingenument ce
miracle charmant du fleuve qui, le jour, porte les bateaux en refletant
le ciel, et la nuit, se couvre de pierreries et de fleurs lumineuses. Et
je voulais que cette belle eau fut toujours la meme, parce que je
l'aimais. Ma mere me disait que les fleuves vont a l'Ocean et que l'eau
de la Seine coule sans cesse; mais je repoussais cette idee comme
excessivement triste. En cela, je manquais peut-etre d'esprit
scientifique, mais j'embrassais une chere illusion; car, au milieu des
maux de la vie, rien n'est plus douloureux que l'ecoulement universel
des choses.
Le Louvre et les Tuileries qui etendaient en face de moi leur ligne
majestueuse, m'etaient un grand sujet de doute. Je ne pouvais croire que
ces monuments fussent l'ouvrage de macons ordinaires, et pourtant ma
philosophie de la nature ne me permettait pas d'admettre que ces murs se
fussent eleves par enchantement. Apres de longues reflexions, je me
persuadais que ces palais avaient ete batis par de belles dames et de
magnifiques cavaliers, vetus de velours, de satin, de dentelles,
couverts d'or et de pierreries et portant des plumes au chapeau.
On sera peut-etre surpris qu'a six ans j'eusse une idee si peu exacte du
monde. Mais il faut considerer que j'etais a peine sorti de Paris ou le
docteur Noziere, mon pere, etait retenu toute l'annee.
J'avais fait, il est vrai, deux ou trois petits voyages en chemin de
fer, mais je n'en avais tire aucun profit au point de vue de la
geographie.
C'etait une science tres negligee en ce temps-la. On s'etonnera aussi
que j'eusse du monde moral une conception si peu conforme a la realite
des choses.
Mais songez que j'etais heureux et que les etres heureux ne savent pas
grand'chose de la vie. La douleur est la grande educatrice des hommes.
C'est elle qui leur a enseigne les arts, la poesie et la morale; c'est
elle qui leur a inspire l'heroisme avec la pitie; c'est elle qui a donne
du prix a la vie en permettant qu'elle fut offerte en sacrifice; c'est
elle, c'est l'auguste et bonne douleur qui a mis l'infini dans l'amour.
En attendant ses lecons, je fus temoin d'un evenement horrible qui
bouleversa de fond en comble ma conception physique et morale de
l'univers.
Mais il est indispensable de vous dire tout d'abord qu'en ce temps-la un
marchand de lunettes etalait ses boites sur le quai Malaquais, le long
du mur de ce bel hotel de Chimay qui ouvre avec une grace si noble, sur
sa cour d'honneur, les deux battants sculptes d'une porte a fronton
Louis XIV.
J'etais en grande familiarite avec ce marchand de lunettes. Tous les
jours, Mme Mathias, en me menant a la promenade, s'arretait devant
l'etalage du lunetier. Elle lui demandait avec interet: "Eh bien!
monsieur Hamoche, comment va?"
Et ils faisaient un bout de causette.
Et moi, tout en ecoutant, j'examinais les lunettes, les conserves, les
pince-nez, la sebile des medailles et les echantillons mineralogiques
qui etaient toute la fortune du lunetier, et qui me semblaient un grand
tresor. J'etais etonne surtout de la quantite de verres bleutes que
contenaient les petites vitrines de M. Hamoche et, aujourd'hui encore,
je crois que M. Hamoche s'exagerait l'importance des lunettes bleues
dans l'optique usuelle.
Au reste, incolores ou bleus, ses verres dormaient paisiblement dans
leurs boites; personne ne les regardait, non plus que ses medailles et
ses mineraux, et la rouille devorait les montures d'acier des besicles.
"Eh bien! ca va t'il mieux, les affaires?" demandait Mme Mathias.
M. Hamoche, les bras croises, morne, le regard a l'horizon, ne repondait
pas.
C'etait un petit homme tout a fait chauve, avec un crane enorme, des
yeux sombres et enflammes, des joues pales et une longue barbe d'un noir
bleu.
Son costume, comme son air, etait etrange. Il portait une longue
redingote de drap vert olive qui etait devenue jaune sur les epaules et
sur le dos, et dont les pans lui tombaient aux pieds. Et il etait coiffe
du plus haut chapeau de haute forme qu'on ait jamais vu, tout casse,
tout luisant, prodigieux monument de misere et de vanite. Non! les
affaires n'allaient pas. M. Hamoche ne ressemblait pas assez a une
personne qui vend des lunettes, et ses lunettes ne ressemblaient pas
assez a des lunettes qu'on achete.
Aussi bien, il etait devenu lunetier par l'injure du sort et, sous le
mur de Chimay, il prenait les attitudes de Napoleon a Sainte-Helene. Lui
aussi, il etait un Titan foudroye.
A juger par le peu que j'en ai retenu, ses conversations avec ma vieille
bonne roulaient sur d'etranges et lointaines aventures. Il y parlait
d'une longue navigation sur l'Ocean Pacifique, de campements sous les
cedres rouges, et de Chinois fumeurs d'opium.
Il disait comment il avait recu un coup de couteau d'un Espagnol, dans
une ruelle de Sacramento, et comment des Malais lui avaient vole son or.
Ses mains tremblaient et il repetait sans cesse ce mot tragique: OR.
M. Hamoche etait alle comme tant d'autres en Californie, a la conquete
de l'or. Il avait fait le reve de ces placers a fleur de terre et de ce
sol prodigieux qui, a peine gratte, decouvrait des tresors.
Helas! il n'avait rapporte de la Sierra-Nevada que la fievre, la misere,
la haine et le degout incurable du travail et de la pauvrete.
Mme Mathias l'ecoutait, les mains jointes sur son tablier, et elle lui
repondait en hochant la tete:
"Dieu n'est pas toujours juste!"
Et nous nous en allions, elle et moi, trouble et pensifs, vers les
Champs-Elysees. L'Ocean Pacifique, la Californie, les Espagnols, les
Chinois, les Malais, les placers, les montagne d'or et les rivieres
d'or, tout cela evidemment ne pouvait pas tenir dans le monde tel que je
le concevais, et les discours du lunetier m'enseignaient que la terre ne
finit point, comme je le croyais, a la place Saint-Sulpice et au pont
d'Iena.
M. Hamoche m'ouvrait l'esprit, et je ne pouvais voir sa mince figure,
emphatique et fievreuse, sans ressentir le frisson de l'inconnu. Il
m'enseignait que la terre est grande, grande a s'y perdre, et couverte
de choses vagues et terribles. Pres de lui, je sentais aussi que la vie
n'est pas un jeu et qu'on y souffre reellement. Et cela surtout me
jetait dans des etonnements profonds. Car enfin, je voyais bien que M.
Hamoche etait malheureux.
"Il est malheureux!" disait Mme Mathias.
Et ma mere disait aussi:
"Ce pauvre homme! il est dans la misere!"
C'en etait fait. J'avais perdu ma confiance premiere dans la bonte de la
nature. Et, sans doute, je ne surprendrai personne si je dis que je ne
l'ai jamais retrouvee depuis.
Tout en m'inquietant, M. Hamoche m'interessait beaucoup. Il m'arrivait
quelquefois de le rencontrer, le soir, dans mon escalier. Ce n'etait
point extraordinaire, car il habitait une mansarde dans notre maison. A
la tombee du jour, il grimpait les degres, ayant sous chaque bras une
boite longue et noire, qui renfermait, assurement, les lunettes et les
mineraux. Mais ces deux boites ressemblaient a deux petits cercueils, et
j'avais peur, comme si cet homme de malheur etait un croque-mort ...
N'emportait-il pas ma confiance et ma securite? Maintenant, je doutais
de tout, puisque, reposant sous notre toit, dans la maison benie, cet
homme n'etait pas heureux.
Sa mansarde donnait sur la cour, et ma bonne m'avait dit que, pour s'y
tenir debout, il fallait passer la tete par la fenetre a tabatiere. Et,
comme je n'etais pas toujours serieux a cette epoque, je riais de tout
mon coeur a la pensee que M. Hamoche, dans sa chambre, ne quittait pas
son chapeau, que ce chapeau, prodigieusement haut, s'elevait sur le toit
au-dessus des tuyaux, et qu'il y manquait seulement une de ces fleches
de zinc qui tournent au vent.
A six ans, on a l'esprit mobile. Depuis quelque temps, je ne songeais
plus au lunetier, au chapeau, aux deux cercueils, quand un jour--il me
souvient que c'etait un jour de printemps,--il etait six heures et
demie, et nous etions a table ... On dinait de bonne heure, sur le quai
Malaquais, dans ce temps-la. Un jour, dis-je, Mme Mathias, qui etait
tres consideree dans la maison, vint dire a mon pere:
"Le marchand de lunettes est tres malade, la-haut, dans sa mansarde. Il
a une fievre de cheval.
--J'y vais", dit mon pere en se levant.
Au bout d'un quart d'heure, il revint.
"Eh bien? demanda ma mere.
--On ne peut rien dire encore, repondit mon pere, en reprenant sa
serviette avec la tranquillite d'un homme habitue a toutes les miseres
humaines. Je croirais a une fievre cerebrale. L'excitation nerveuse est
tres intense. Naturellement, il ne veut pas entendre parler de
l'hopital. Il faudra pourtant bien l'y porter: on ne peut le soigner que
la."
Je demandai:
"Est-ce qu'il en mourra?"
Mon pere, sans repondre, souleva legerement les epaules.
Le lendemain, il faisait un beau soleil; j'etais seul dans la salle a
manger. Par la fenetre ouverte, et qui donnait sur la cour, les
piaillements vigoureux des moineaux entraient avec des flots de lumiere
et les senteurs des lilas cultives par notre concierge, grand amateur de
jardins. J'avais une arche de Noe toute neuve, qui poissait les doigts
et sentait cette bonne odeur de jouet neuf que j'aimais tant. Je
rangeais sur la table les animaux par couples, et deja le cheval,
l'ours, l'elephant, le cerf, le mouton et le renard, s'acheminaient deux
a deux vers l'arche qui devait les sauver du deluge.
On ne sait pas ce que les joujoux font naitre de reves dans l'ame des
enfants. Ce paisible et minuscule defile de tous les animaux de la
creation m'inspirait vraiment une idee mystique et douce de la nature.
J'etais penetre de tendresse et d'amour. Je goutais a vivre une joie
inexprimable.
Tout a coup, un bruit sourd de chute retentit dans la cour; un bruit
profond et comme lourd, inoui, qui me glaca d'epouvante.
Pourquoi, par quel instinct ai-je frissonne? Je n'avais jamais entendu
ce bruit-la. Comment en avais-je, instantanement, senti toute l'horreur?
Je m'elance a la fenetre. Je vois, au milieu de la cour, quelque chose
d'affreux! un paquet informe et pourtant humain, une loque sanglante.
Toute la maison s'emplit de cris de femmes et d'appels lugubres. Ma
vieille bonne entre, bleme, dans la salle a manger: