Isabelle - Andre Gide
ISABELLE.
par
ANDRE GIDE.
_A ANDRE RUYTERS_.
Gerard Lacase, chez qui nous nous retrouvames au mois d'Aouet 189., nous
mena, Francis Jammes et moi, visiter le chateau de la Quartfourche dont
il ne restera bientot plus que des ruines, et son grand parc delaisse ou
l'ete fastueux s'eployait a l'aventure. Rien plus n'en defendait
l'entree: le fosse a demi comble, la haie crevee, ni la grille descellee
qui ceda de travers a notre premier coup d'epaule. Plus d'allees; sur
les pelouses debordees quelques vaches paturaient librement l'herbe
surabondante et folle: d'autres cherchaient le frais au creux des
massifs eventres; a peine distinguait-on de ci de la, parmi la profusion
sauvage, quelque fleur ou quelque feuillage insolite, patient reste des
anciennes cultures, presque etouffe deja par les especes plus communes.
Nous suivions Gerard sans parler, oppresses par la beaute du lieu, de la
saison, de l'heure, et parce que nous sentions aussi tout ce que cette
excessive opulence pouvait cacher d'abandon et de deuil. Nous parvinmes
devant le perron du chateau, dont les premieres marches etaient noyees
dans l'herbe, celles d'en haut disjointes et brisees; mais, devant les
portes-fenetres du salon, les volets resistants nous arreterent. C'est
par un soupirail de la cave que, nous glissant comme des voleurs, nos
entrames; un escalier montait aux cuisines; aucune porte interieure
n'etait close ... Nous avancions de piece en piece, precautionneusement
car le plancher par endroits flechissait et faisait mine de se rompre;
etouffant nos pas, non que quelqu'un put etre la pour les entendre,
mais, dans le grand silence de cette maison vide, le bruit de notre
presence retentissait indecemment, nous effrayait presque. Aux fenetres
du rez-de-chaussee plusieurs carreaux manquaient; entre les lames des
contrevents un bignonia poussait dans la penombre de la salle a manger,
d'enormes tiges blanches et molles.
Gerard nous avait quittes; nous pensames qu'il preferait revoir seul ces
lieux dont il avait connu les hotes, et nous continuames sans lui notre
visite. Sans doute nous avait-il precedes au premier etage, a travers la
desolation des chambres nues: dans l'une d'elles une branche de bois
pendait encore au mur, retenue a une sorte d'agrafe par une faveur
decoloree; il me parut qu'elle balancait faiblement au bout de son lien,
et je me persuadai que Gerard en passant venait d'en detacher une
ramille.
Nous le retrouvames au second etage, pres de la fenetre devitree d'un
corridor par laquelle on avait ramene vers l'interieur une corde tombant
du dehors; c'etait la corde d'une cloche, et je l'allais tirer
doucement, quand je me sentis saisir le bras par Gerard; son geste, au
contraire d'arreter le mien, l'amplifia: soudain retenti un glas
rauque,si proche de nous, si brutal, qu'il nous fit peniblement
tressaillir; puis lorsqu'il semblait deja que se fut referme le silence,
deux notes pures tomberent encore, espacees, deja lointaines. Je m'etais
retourne vers Gerard et je vis que ses levres tremblaient.
--Allons-nous en, fit-il. J'ai besoin de respirer un autre air.
Sitot dehors il s'excusa de ne pouvoir nous accompagner: il connaissait
quelqu'un dans les environs, dont il voulait aller prendre des
nouvelles. Comprenant au ton de sa voix qu'il serait indiscret de le
suivre, nous rentrames seuls, Jammes et moi, a La R. ou Gerard nous
rejoignit dans la soiree.
--Cher ami, lui dit bientot Jammes, apprenez que je suis resolu a ne
plus raconter la moindre histoire, que vous ne nous ayez sorti celle
qu'on voit qui vous tient au coeur.
Or les recits de Jammes faisaient les delices de nos veillees.
--Je vous raconterais volontiers le roman dont la maison que vous vites
tantot fut le theatre, commenca Gerard, mais outre que je ne sus le
decouvrir, ou le reconstituer, qu'en depouillant chaque evenement de
l'attrait enigmatique dont ma curiosite le revetait naguere ...
--Apportez a votre recit tout le desordre, qu'il vous plaira, reprit
Jammes.
--Pourquoi chercher a recomposer les faits selon leur ordre
chronologique, dis-je; que ne nous les presentez-vous comme vous les avez
decouverts?
--Vous permettrez alors que je parle beaucoup de moi, dit Gerard.
--Chacun de nous fait-il jamais rien d'autre! repartit Jammes.
C'est le recit de Gerard que voici.
I
J'ai presque peine a comprendre aujourd'hui l'impatience qui m'elancait
alors vers la vie. A vingt-cinq ans je n'en connaissais rien a peu pres,
que par les livres; et c'est pourquoi sans doute je me croyais
romancier; car j'ignorais encore avec quelle malignite les evenements
derobent a nos yeux le cote par ou ils nous interessaient davantage, et
combien peu de prise ils offrent a qui ne sait pas les forcer.
Je preparais alors, en vue de mon doctorat, une these sur la chronologie
des sermons de Bossuet; non que je fusse particulierement attire par
l'eloquence de la chaire: j'avais choisi ce sujet par reverence pour mon
vieux maitre Albert Desnos, dont l'importante "Vie de Bossuet" achevait
precisement de paraitre. Aussitot qu'il connut mon projet d'etudes,
M. Desnos s'offrit a m'en faciliter les abords. Un de ses plus anciens
amis, Benjamin Floche, membre correspondant de l'Academie des
Inscriptions et Belles-Lettres, possedait divers documents qui sans
doute pourraient me servir; en particulier une Bible couverte
d'annotations de la main meme de Bossuet. M. Floche s'etait retire
depuis une quinzaine d'annees a la Quartfourche, qu'on appelait plus
communement: le Carrefour, propriete de famille aux environs de
Pont-l'Eveque, dont il ne bougeait plus, ou il se ferait un plaisir de
me recevoir et de mettre a ma disposition ses papiers, sa bibliotheque
et son erudition que M. Desnos me disait etre inepuisable.
Entre M. Desnos et M. Floche des lettres furent echangees. Les documents
s'annoncerent plus nombreux que ne me l'avait d'abord fait esperer mon
maitre; il ne fut bientot plus question d'une simple visite: c'est un
sejour au chateau de la Quartfourche que, sur la recommandation de M.
Desnos, l'amabilite de M. Floche me proposait. Bien que ses enfants M.
et Madame Floche n'y vivaient pas seuls: quelques mots inconsideres de
M. Desnos, dont mon imagination s'empara, me firent esperer de trouver
la-bas une societe avenante, qui tous aussitot m'attira plus que les
documents poudreux du Grand Siecle; deja ma these n'etait plus qu'un
pretexte; j'entrais dans ce chateau non plus en scolar, mais en
Nejdanof, en Valmont; deja je le peuplais d'aventures. La Quartfourche!
je repetais ce nom mysterieux: c'est ici, pensais-je, qu'Hercule
hesite ... Je sais de reste ce qui l'attend sur le sentier de la vertu;
mais l'autre route?... l'autre route ...
Vers le milieu de Septembre, je rassemblai le meilleur de ma modeste
garde-robe, renouvelai mon jeu de cravates, et partis.
Quand j'arrivai a la station du Breuil-Blangy, entre Pont-l'Eveque et
Lisieux, la nuit etait a peu pres close. J'etais seul a descendre du
train. Une sorte de paysan en livree vint a ma rencontre, prit ma valise
et m'escorta vers la voiture qui stationnait de l'autre cote de la gare.
L'aspect du cheval et de la voiture coupa l'essor de mon imagination; on
ne pouvait rever rien de plus minable. Le paysan-cocher repartit pour
degager la malle que j'avais enregistree; sous ce poids les ressorts de
la caleche flechirent. A l'interieur, une odeur de poulailler
suffocante ... Je voulus baisser la vitre de la portiere, mais la poignee
de cuir me resta dans la main. Il avait plu dans la journee; la route
etait tirante; au bas de la premiere cote, une piece du harnais ceda. Le
cocher sortit de dessous son siege un bout de corde et se mit en posture
de rafistoler le trait. J'avais mis pied a terre et m'offris a tenir la
lanterne qu'il venait d'allumer; je pus voir que la livree du pauvre
homme, non plus que le harnachement, n'en etait pas a son premier
rapiecage.
--Le cuir est un peu vieux, hasardai-je.
Il me regarda comme si je lui avais dit une injure, et presque
brutalement:
--Dites donc: c'est tout de meme heureux qu'on ait pu venir vous
chercher.
--Il y a loin, d'ici le chateau? questionnai-je de ma voix la plus
douce. Il ne repondit pas directement, mais:
--Pour sur qu'on ne fait pas le trajet tous les jours!--Puis au bout
d'un instant:--Voila peut-etre bien six mois qu'elle n'est pas sortie,
la caleche ...
--Ah!... Vos maitres ne se promenent pas souvent? repris-je par un
effort desespere d'amorcer le conversation.
--Vous pensez! Si l'on n'a pas autre chose a faire!
Le desordre etait repare: d'un geste il m'invita a remonter dans la
voiture, qui repartit.
Le cheval peinait aux montees, trebuchait aux descentes et tricotait
affreusement en terrain plat;parfois, tout inopinement, il stoppait.
--Du train dont nous allons, pensais-je, nous arriverons au Carrefour
longtemps apres que mes hotes se seront leves de table; et meme (nouvel
arret du cheval) apres qu'ils se seront couches. J'avais grand faim; ma
bonne humeur tournait a l'aigre. J'essayai de regarder le pays: sans que
je m'en fusse apercu, la voiture avait quitte la grande route et s'etait
engagee dans une route plus etroite et beaucoup moins bien entretenue;
les lanternes n'eclairaient de droite et de gauche qu'une haie continue,
touffue et haute; elle semblait nous en tourner, barrer la route,
s'ouvrir devant nous a l'instant de notre passage, puis, aussitot apres,
se refermer.
Au bas d'une montee plus raide, la voiture s'arreta de nouveau. Le
cocher vint a la portiere et l'ouvrit, puis, sans facons:
--Si Monsieur voulait bien descendre. La cote est un peu dure pour le
cheval.--Et lui-meme fit la montee en tenant par la bride la haridelle.
A mi-cote il se retourna vers moi, qui marchais en arriere:
--On est bientot rendu, dit-il sur un ton radouci. Tenez: voila le parc.
Et je distinguai devant nous, encombrant le ciel decouvert, une sombre
masse d'arbres. C'etait une avenue de grands hetres, sous laquelle enfin
nous entrames, et ou nous rejoignimes la premiere route que nous avions
quittee. Le cocher m'invita a remonter dans la voiture, qui parvint
bientot a la grille; nous penetrames dans le jardin.
Il faisait trop sombre pour que je pusse rien distinguer de la facade du
chateau; la voiture me deposa devant un perron de trois marches, que je
gravis, un peu ebloui par le flambeau qu'une femme sans age, sans grace,
epaisse et mediocrement vetue tenait a la main et dont elle rabattait
vers moi la lumiere. Elle me fit un salut un peux sec. Je m'inclinai
devant elle, incertain ...
--Madame Floche, sans doute?...
--Mademoiselle Verdure simplement. Monsieur et Madame Floche sont
couches. Ils vous prient d'excuser s'ils ne sont pas la pour vous
recevoir; mais on dine de bonne heure ici.
--Vous-meme, Mademoiselle, je vous aurai fait veiller bien tard.
--Oh! moi, j'y suis faite, dit-elle sans se retourner. Elle m'avait
precede dans le vestibule.--Vous serez peut-etre content de prendre
quelque chose?
--Ma foi, je vous avoue que je n'ai pas dine.
Elle me fit entrer dans une vaste salle a manger ou se trouvait prepare
un medianoche confortable.
--A cette heure, le fourneau est eteint; et a la campagne il faut se
contenter de ce que l'on trouve.
--Mais tout cela m'a l'air excellent, dis-je en m'attablant devant un
plat de viande froide. Elle s'assit de biais sur une autre chaise pres
de la porte, et, pendant tout le temps que je mangeais, resta les yeux
baisses, les mains croisees sur les genoux, deliberement subalterne. A
plusieurs reprises, comme la morne conversation retombait, je m'excusai
de la retenir; mais elle me donna a entendre qu'elle attendait que
j'eusse fini pour desservir:
--Et votre chambre, comment feriez-vous pour la trouver tout seul?...
Je depechais et mettais bouchees doubles lorsque la porte du vestibule
s'ouvrit: un abbe entra, a cheveux gris, de figure rude mais agreable.
Il vint a moi la main tendue:
--Je ne voulais pas remettre a demain le plaisir de saluer notre hote.
Je ne suis pas descendu plus tot parce que je savais que vous causiez
avec Mademoiselle Olympe Verdure, dit-il, en tournant vers elle un
sourire qui pouvait etre malicieux, cependant qu'elle pincait les levres
et faisait visage de bois:--Mais a present que vous avez acheve de
manger, continua-t-il tandis que je me levais de table, nous allons
laisser Mademoiselle Olympe remettre ici un peu d'ordre; elle trouvera
plus decent, je le presume, de laisser un homme accompagner Monsieur
Lacasse jusqu'a sa chambre a coucher, et de resigner ici ses fonctions.
Il s'inclina ceremonieusement devant Mademoiselle Verdure, qui lui fit
une reverence ecourtee.
--Oh! je resigne; je resigne ... Monsieur l'abbe, devant vous, vous le
savez, je resigne toujours ... Puis revenant a nous brusquement:--Vous
alliez me faire oublier de demander a Monsieur Lacase ce qu'il prend a
son premier dejeuner.
--Mais, ce que vous voudrez, Mademoiselle ... Que prend-on d'ordinaire
ici?
--De tout. On prepare du the pour ces dames, du cafe pour Monsieur
Floche, un potage pour Monsieur l'abbe, et du racahout pour Monsieur
Casimir.
--Et vous, Mademoiselle, vous ne prenez rien?
--Oh! moi, du cafe au lait, simplement.
--Si vous le permettez, je prendrai du cafe au lait avec vous.
--Eh! eh! tenez-vous bien, Mademoiselle Verdure, dit l'abbe en me
prenant par le bras--Monsieur Lacase m'a tout l'air de vous faire la
cour!
Elle haussa les epaules, puis me fit un rapide salut, tandis que l'abbe
m'entrainait.
Ma chambre etait au premier etage, presque a l'extremite d'un couloir.
--C'est ici, dit l'abbe en ouvrant la porte d'une piece spacieuse
qu'illuminait un grand brasier,--Dieu me pardonne! on vous a fait du
feu!... Vous vous en seriez peut-etre bien passe ... Il est vrai que les
nuits de ce pays sont humides, et la saison, cette annee, est
anormalement pluvieuse ...
Il s'etait approche du foyer vers lequel il tendit ses larges paumes
tout en ecartant le visage, comme un devot qui repousse la tentation. Il
semblait dispose a causer plutot qu'a me laisser dormir.
--Oui, commenca-t-il, en avisant ma malle et mon sac de nuit,--Gratien
vous a monte vos colis.
--Gratien, c'est le cocher qui m'a conduit? demandai-je.
--Et c'est aussi le jardinier; car ses fonctions de cocher ne l'occupent
guere.
--Il m'a dit en effet que la caleche ne sortait pas souvent.
--Chaque fois qu'elle sort c'est un evenement historique. D'ailleurs
Monsieur de Saint-Aureol n'a depuis longtemps plus d'ecurie; dans les
grandes occasions, comme ce soir, on emprunte le cheval du fermier.
--Monsieur de Saint-Aureol? repetai-je, surpris.
--Oui, dit-il, je sais que c'est Monsieur Floche que vous venez voir;
mais la Quartfourche appartient a son beau-frere. Demain vous aurez
l'honneur d'etre presente a Monsieur et a Madame de Saint-Aureol.
--Et qui est Monsieur Casimir? dont je ne sais qu'une chose, c'est qu'il
prend du racahout le matin.
--Leur petit-fils et mon eleve. Dieu me permet de l'instruire depuis
trois ans. Il avait dit ces mots en fermant les yeux et avec une
componction modeste, comme s'il s'etait agi d'un prince du sang.
--Ses parents ne sont pas ici? demandai-je.
--En voyage. Il serra les levres fortement puis reprit aussitot:
--Je sais, Monsieur, quelles nobles et saintes etudes vous amenent ...
--Oh! ne vous exagerez pas leur saintete, interrompis-je aussitot en
riant, c'est en historien seulement qu'elles m'occupent.
--N'importe, fit-il, ecartant de la main toute pensee desobligeante;
l'histoire a bien aussi ses droits. Vous trouverez en Monsieur Floche le
plus aimable et le plus sur des guides.
--C'est ce que m'affirmait mon maitre, Monsieur Desnos.
--Ah! Vous etes eleve d'Albert Desnos? Il serra les levres de nouveau.
J'eus l'imprudence de demander:
--Vous avez suivi de ses cours?
--Non! fit-il rudement. Ce que je sais de lui m'a mis en garde ... C'est
un aventurier de la pensee. A votre age on est assez facilement seduit
par ce qui sort de l'ordinaire ... Et, comme je ne repondais rien:--Ses
theories ont d'abord pris quelque ascendant sur la jeunesse; mais on en
revient deja, m'a-t-on dit.
J'etais beaucoup moins desireux de discuter que de dormir. Voyant qu'il
n'obtiendrait pas de replique:
--Monsieur Floche vous sera de conseil plus tranquille, reprit-il; puis,
devant un baillement que je ne dissimulai point:
--Il se fait assez tard: demain, si vous le permettez, nous trouverons
loisir pour reprendre cet entretien. Apres ce voyage vous devez etre
fatigue.
--Je vous avoue, Monsieur l'abbe, que je croule de sommeil.
Des qu'il m'eut quitte, je relevai les buches du foyer, j'ouvris la
fenetre toute grande, repoussant les volets de bois. Un grand souffle
obscur et mouille vint incliner la flamme de ma bougie, que j'eteignis
pour contempler la nuit. Ma chambre ouvrait sur le parc, mais non sur le
devant de la maison comme celles du grand couloir qui devaient sans
doute jouir d'une vue plus etendue; mon regard etait aussitot arrete par
des arbres; au-dessus d'eux, a peine restait-il la place d'un peu de
ciel ou le croissant venait d'apparaitre, recouvert par les nuages
presque aussitot. Il avait plu de nouveau; les branches larmoyaient
encore ...
--Voici qui m'invite guere a la fete, pensai-je, en refermant fenetre et
volets. Cette minute de contemplation m'avait transi, et l'ame encore
plus que la chair; je rabattis les buches, ranimai le feu, et fus
heureux de trouver dans mon lit une cruche d'eau chaude, que sans doute
l'attentionnee Mademoiselle Verdure y avait glissee.
Au bout d'un instant je m'avisai que j'avais oublie de mettre a la porte
mes chaussures. Je me relevai et sortis un instant dans le couloir; a
l'autre extremite de la maison, je vis passer Mademoiselle Verdure. Sa
chambre etait au-dessus de la mienne, comme me l'indiqua son pas lourd
qui, peu de temps apres, commenca d'ebranler le plafond. Puis il se fit
un grand silence et, tandis que je plongeais dans le sommeil, la maison
leva l'ancre pour la traversee de la nuit.
II
Je fus reveille d'assez bon matin par les bruits de la cuisine dont une
porte ouvrait precisement sous ma fenetre. En poussant mes volets j'eus
la joie de voir un ciel a peu pres pur; le jardin, mal ressuye d'une
recente averse, brillait; l'air etait bleuissant. J'allais refermer ma
fenetre, lorsque je vis sortir du potager et accourir vers la cuisine un
grand enfant, d'age incertain car son visage marquait trois ou quatre
ans de plus que son corps; tout contrefait, il portait de guingois: ses
jambes torses lui donnaient une allure extraordinaire: il avancait
obliquement, ou plutot procedait par bonds, comme si, a marcher pas a
pas, ses pieds eussent du s'entraver ... C'etait evidemment l'eleve de
l'abbe, Casimir. Un enorme chien de Terre-Neuve gambadait a ses cotes,
sautait de conserve avec lui, lui faisait fete; l'enfant se defendait
tant bien que mal contre sa bousculante exuberance; mais au moment qu'il
allait atteindre la cuisine, culbute par le chien, soudain je le vis
rouler dans la boue. Une maritorne epaisse s'elanca, et tandis qu'elle
relevait l'enfant:
--Ah ben! vous v'la beau! Si c'est Dieu permis de s'met' dans des etats
pareils! On vous l'a pourtant repete bien des fois d'quitter l'Terno
dans la remise!... Allons! v'nez-vous en par ici qu'on vous essuie ...
Elle l'entraina dans la cuisine. A ce moment j'entendis frapper a ma
porte; une femme de chambre m'apportait de l'eau chaude pour ma
toilette. Un quart d'heure apres, la cloche sonna pour le dejeuner.
Comme j'entrais dans la salle a manger:
--Madame Floche, je crois que voici notre aimable hote, dit l'abbe en
s'avancant a ma rencontre.
Madame Floche s'etait levee de sa chaise, mais ne paraissait pas plus
grande debout qu'assise; je m'inclinai profondement devant elle; elle
m'honora d'un petit plongeon brusque; elle avait du recevoir a un
certain age quelque formidable evenement sur la tete; celle-ci en etait
restee irremediablement enfoncee entre les epaules; et meme un peu de
travers. Monsieur Floche s'etait mis tout a cote d'elle pour me tendre
la main. Les deux petits vieux etaient exactement de meme taille, de
meme habit, paraissaient de meme age, de meme chair ... Durant quelques
instants nous echangeames des compliments vagues, parlant tous les trois
a la fois. Puis, il y eut un noble silence, et Mademoiselle Verdure
arriva portant la theiere.
--Mademoiselle Olympe, dit enfin Madame Floche, qui, ne pouvant tourner
la tete, s'adressait a vous de tout le buste.--Mademoiselle Olympe,
notre amie, s'inquietait beaucoup de savoir si vous aviez bien dormi et
si le lit etait a votre convenance.
Je protestai que j'y avais repose on ne pouvait mieux et que la cruche
chaude que j'y avais trouvee en me couchant m'avait fait tout le bien du
monde.
Mademoiselle Verdure, apres m'avoir souhaite le bonjour, ressortit.
--Et, le matin, les bruits de la cuisine ne vous ont pas trop incommode?
Je renouvelai mes protestations.
--Il faut vous plaindre, je vous en prie, parce que rien ne serait plus
aise que de vous preparer une autre chambre ...
Monsieur Floche, sans rien dire lui-meme, hochait la tete obliquement
et, d'un sourire, faisait sien chaque propos de sa femme.
--Je vois bien, dis-je, que la maison est tres vaste; mais je vous
certifie que je ne saurais etre installe plus agreablement.
--Monsieur et Madame Floche, dit l'abbe, se plaisent a gater leurs
hotes.
Mademoiselle Olympe apportait sur une assiette des tranches de pain
grille; elle poussa devant elle le petit estropie que j'avais vu
culbuter tout a l'heure. L'abbe le saisit par le bras:
--Allons, Casimir! Vous n'etes plus un bebe; venez saluer Monsieur
Lacase comme un homme. Tendez la main ... Regardez en face!... puis se
tournant vers moi comme pour l'excuser:--Nous n'avons pas encore grand
usage du monde ...
La timidite de l'enfant me genait:
--C'est votre petit-fils? demandai-je a Madame Floche, oublieux des
renseignements que l'abbe m'avait fournis la veille.
--Notre petit-neveu, repondit-elle; vous verrez un peu plus tard mon
beau-frere et ma soeur, ses grands-parents.
--Il n'osait pas rentrer parce qu'il avait empli de boue ses vetements
en jouant avec Terno, expliqua Mademoiselle Verdure.
--Drole de facon de jouer, dis-je, en me tournant affablement vers
Casimir; j'etais a la fenetre quand il vous a culbute ... Il ne vous a
pas fait mal?
--Il faut dire a Monsieur Lacase, expliqua l'abbe a son tour, que
l'equilibre n'est pas notre fort ...
Parbleu! je m'en apercevais de reste, sans qu'il fut necessaire de me le
signaler. Ce grand gaillard d'abbe, aux yeux vairons, me devint
brusquement antipathique.
L'enfant ne m'avait pas repondu, mais son visage s'etait empourpre. Je
regrettai ma phrase et qu'il y eut pu sentir quelque allusion a son
infirmite. L'abbe, son potage pris, s'etait leve de table et arpentait
la piece; des qu'il ne parlait plus, il gardait les levres si serrees
que celle de dessus formait un bourrelet, comme celle des vieillards
edentes. Il s'arreta derriere Casimir, et comme celui-ci vidait son bol:
--Allons! Allons, jeune homme, Avenzoar nous attend!
L'enfant se leva; tous deux sortirent.
Sitot que le dejeuner fut acheve, Monsieur Floche me fit signe.
--Venez avec moi dans le jardin, mon jeune hote, et me donnez des
nouvelles du Paris penseur.
Le langage de Monsieur Floche fleurissait des l'aube. Sans trop ecouter
mes reponses, il me questionna sur Gaston Boissier son ami, et sur
plusieurs autres savants que je pouvais avoir eus pour maitres et avec
qui il correspondait encore de loin en loin; il s'informa de mes gouts,
de mes etudes ... Je ne lui parlai naturellement pas de mes projets
litteraires et ne laissai voir de moi que le sorbonnien; puis il
entreprit l'histoire de la Quartfourche, dont il n'avait a peu pres pas
bouge depuis pres de quinze ans, l'histoire du parc, du chateau; il
reserva pour plus tard l'histoire de la famille qui l'habitait
precedemment, mais commenca de me raconter comment il se trouvait en
possession des manuscrits du XVIIme siecle qui pouvaient interesser ma
these ... Il marchait a petits pas presses, ou, plus exactement, il
trottinait aupres de moi; je remarquai qu'il portait son pantalon si bas
que la fourche en restait a mi-cuisse; sur le devant du pied, l'etoffe
retombait en nombreux plis, mais par derriere restait au-dessus de la
chaussure, suspendue a l'aide de je ne sais quel artifice; je ne
l'ecoutais plus que d'une oreille distraite, l'esprit engourdi par la
moitiedeur de l'air et par une sorte de torpeur vegetale. En suivant une
allee de tres hauts marronniers qui formaient voute au-dessus de nos
tetes, nous etions parvenus presque a l'extremite du parc. La, protege
contre le soleil par un buisson d'arbres-a-plumes, se trouvait un banc
ou Monsieur Floche m'invita a m'asseoir. Puis tout-a-coup:
--L'abbe Santal vous a-t-il dit que mon beau-frere est un peu ...? Il
n'acheva pas, mais se toucha le front de l'index.
Je fus trop interloque pour pouvoir trouver rien a repondre. Il
continua: