Les chasseurs de chevelures - Captain Mayne Reid
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LES CHASSEURS
DE CHEVELURES
PAR
LE CAPITAINE MAYNE-REID
Traduit de l'anglais par:
ALLYRE BUREAU
INTRODUCTION
LES SOLITUDES DE L'OUEST.
Deroulez la mappemonde, et jetez les yeux sur le grand continent de
l'Amerique du Nord. Au dela de l'Ouest sauvage, plus loin vers le
couchant, portez vos yeux: franchissez les meridiens; n'arretez vos
regards que quand ils auront atteint la region ou les fleuves auriferes
prennent leur source au milieu des pics couverts de neiges eternelles.
Arretez-les la. Devant vous se deploie un pays dont l'aspect est vierge de
tout contact des mains de l'homme, une terre portant encore l'empreinte du
moule du Createur comme le premier jour de la creation; une region dont
tous les objets sont marques a l'image de Dieu. Son esprit, que tout
environne, vit dans la silencieuse grandeur des montagnes, et parle dans
le mugissement des fleuves. C'est un pays ou tout respire le roman, et qui
offre de riches realites a l'esprit d'aventure. Suivez-moi en imagination,
a travers des scenes imposantes d'une beaute terrible, d'une sublimite
sauvage.
Je m'arrete dans une plaine ouverte. Je me tourne vers le nord, vers le
sud, vers l'est et vers l'ouest; et, de tous cotes, j'apercois le cercle
bleu du ciel qui m'environne. Ni roc, ni arbre ne vient rompre la ligne de
l'horizon. De quoi est couverte cette vaste etendue? d'arbres? non; d'eau?
non; d'herbe? non; elle est couverte de fleurs! Aussi loin que mon oeil
peut s'etendre, il apercoit des fleurs, toujours des fleurs, encore des
fleurs! C'est comme une carte coloriee, une peinture brillante, emaillee
de toutes les fleurs du prisme. La-bas, le jaune d'or; c'est l'_helianthe_
qui tourne son disque-cadran vers le soleil. A cote l'ecarlate; c'est la
_mauve_ qui eleve sa rouge banniere. Ici, c'est un parterre de la
_monarda_ pourpre; la, c'est l'euphorbe etalant ses feuilles d'argent;
plus loin, les fleurs eclatantes de l'_asclepia_ font predominer l'orange;
plus loin encore, les yeux s'egarent sur les fleurs roses du _cleome_. La
brise les agite. Des millions de corolles font flotter leurs etendards
eclatants. Les longues tiges des helianthes se courbent et se relevent en
longues ondulations, comme les vagues d'une mer doree.
Ce n'est pas tout. L'air est plein de senteurs douces comme les parfums de
l'Arabie et de l'Inde. Des myriades d'insectes agitent leurs ailes
charmantes, semblables a des fleurs. Les oiseaux-mouches voltigent
alentour, brillants comme des rayons egares du soleil, ou, se tenant en
equilibre par l'agitation rapide de leurs ailes, boivent le nectar au fond
des corolles; et l'abeille sauvage, les aisselles chargees, grimpe le long
des pistils mielleux, ou s'elance vers sa ruche lointaine avec un murmure
joyeux. Qui a plante ces fleurs? qui les a melangees dans ces riches
parterres? La nature. C'est sa plus belle parure, plus harmonieuse dans
ses nuances que les echarpes de cachemire. Cette contree, c'est la
_mauvaise prairie_. Elle est mal nommee: c'est le JARDIN DE DIEU.
La scene change. Je suis, comme auparavant, dans une plaine environnee
d'un horizon dont aucun obstacle ne brise le cercle. Qu'ai-je devant les
yeux? des fleurs? Non; pas une seule fleur ne se montre, et l'on ne voit
qu'une vaste etendue de verdure vivante. Du nord au sud, de l'est a
l'ouest, s'etend l'herbe de la prairie, verte comme l'emeraude, et unie
comme la surface d'un lac endormi. Le vent rase la plaine, agitant l'herbe
soyeuse; tout est en mouvement, et les taches d'ombre et de lumiere qui
courent sur la verdure ressemblent aux nuages pommeles fuyant devant le
soleil d'ete. Aucun obstacle n'arrete le regard qui rencontre par hasard
la forme sombre et herissee d'un buffalo, ou la silhouette deliee d'une
antilope; parfois il suit au loin le galop rapide d'un cheval sauvage
blanc comme la neige. Cette contree est la bonne prairie, l'inepuisable
paturage du bison.
La scene change. Le terrain n'est plus uni, mais il est toujours verdoyant
et sans arbres. La surface affecte une serie d'ondulations paralleles,
s'enflant ca et la en douces collines arrondies. Elle est couverte d'un
doux tapis de brillante verdure. Ces ondulations rappellent celles de
l'Ocean apres une grande tempete, lorsque les frises d'ecume ont disparu
des flots et que les grandes vagues s'apaisent. Il semble que ce soient
des vagues de cette espece qui, par un ordre souverain, se sont tout a
coup fixees et transformees en terre. C'est la _prairie ondulee_.
La scene change encore. Je suis entoure de verdure et de fleurs; mais la
vue est brisee par des massifs et des bosquets, de bois taillis. Le
feuillage est varie, ses teintes sont vives et ses contours sont doux et
gracieux. A mesure que j'avance, de nouveaux aspects s'ouvrent a mes yeux;
des vues pittoresques et semblables a celles des plus beaux parcs. Des
bandes de buffalos, des troupeaux d'antilopes et des hordes de chevaux
sauvages, se melent dans le lointain. Des dindons courent dans le taillis,
et des faisans s'envolent avec bruit des bords du sentier. Ou sont les
proprietaires de ces terres, de ces champs, de ces troupeaux et de ces
faisanderies? Ou sont les maisons, les palais desquels dependent ces parcs
seigneuriaux? Mes yeux se portent en avant, je m'attends a voir les
tourelles de quelque grande habitation percer au-dessus des bosquets. Mais
non. A des centaines de milles alentour, pas une cheminee n'envoie sa
fumee au ciel. Malgre son aspect cultive, cette region n'est foulee que
par le mocassin du chasseur ou de son ennemi, l'Indien rouge. Ce sont les
MOTTES, les iles de la prairie semblable a une mer. Je suis dans une foret
profonde. Il est nuit, et le feu illumine de reflets rouges tous les
objets qui entourent notre bivouac. Des troncs gigantesques, presses les
uns contre les autres, nous entourent; d'enormes branches, comme les bras
gris d'un geant, s'etendent dans toutes les directions. Je remarque leur
ecorce; elle est crevassee et se desseche en larges ecailles qui pendent
au dehors. Des parasites, semblables a de longs serpents, s'enroulent
d'arbre en arbre, etreignant leurs troncs comme s'ils voulaient les
etouffer. Les feuilles ont disparu, sechees et tombees; mais la mousse
blanche d'Espagne couvre les branches de ses festons et pend tristement
comme les draperies d'un lit funebre. Des troncs abattus de plusieurs
yards de diametre, et a demi pourris, gisent sur le sol. Aux extremites
s'ouvrent de vastes cavites ou le porc-epic et l'opossum ont cherche un
refuge contre le froid. Mes camarades, enveloppes dans leurs couvertures
et couches sur des feuilles mortes, sont plonges dans le sommeil. Ils sont
etendus les pieds vers le feu et la tete sur le siege de leurs selles.
Les chevaux, reunis autour d'un arbre et attaches a ses plus hautes
branches, semblent aussi dormir. Je suis eveille et je prete l'oreille. Le
vent, qui s'est eleve, siffle a travers les arbres, et agite les longues
floques blanches de la mousse: il fait entendre une melodie suave et
melancolique. Il y a peu d'autres bruits dans l'air, car c'est l'hiver, la
grenouille d'arbre (_tree-frog_) et la cigale se taisent. J'entends le
petillement du feu, le bruissement des feuilles seches roulees par un coup
de vent, le _cououwuoou-ah_ du hibou blanc, l'aboiement du rakoon, et, par
intervalles, le _houlement_ des loups. Ce sont les voix nocturnes de la
foret en hiver. Ces bruits ont un caractere sauvage; cependant, il y a
dans mon sein une corde qui vibre, sous leur influence, et mon esprit
s'egare dans des visions romanesques, pendant que je les ecoute, etendu
sur la terre.
La foret, en automne, est encore garnie de tout son feuillage. Les
feuilles ressemblent a des fleurs, tant leurs couleurs sont brillantes. Le
rouge, le brun, le jaune et l'or s'y melangent. Les bois sont chauds et
glorieux maintenant, et les oiseaux voltigent a travers les branches
touffues. L'oeil plonge enchante dans les longues percees qu'egayent les
rayons du soleil. Le regard est frappe par l'eclat des plus brillants
plumages: le vert dore du perroquet, le bleu du geai et l'aile orange de
l'oriole. L'oiseau rouge voltige plus bas dans les taillis des verts
pawpaws, ou parmi les petites feuilles couleur d'ambre des buissons de
hetre. Des ailes legeres, par centaines, s'agitent a travers les
ouvertures du feuillage, brillant au soleil de tout l'eclat des pierres
precieuses.
La musique flotte dans l'air: doux chants d'amour; le cri de _l'ecureuil_,
le roucoulement des _colombes_ appareillees, le _rat-ta-ta_ du _pivert_,
et le _tchirrup_ perpetuel et mesure de la _cigale_, resonnent ensemble.
Tout en haut, sur une cime des plus elevees, l'_oiseau moqueur_ pousse sa
note imitative, et semble vouloir eclipser et reduire au silence tous les
autres chanteurs. Je suis dans une contree ou la terre, de couleur brune,
est accidentee et sterile. Des rochers, des ravins et des plateaux de sol
aride; des vegetaux de formes etranges croissent dans les ravins et
pendent des rochers; d'autres, de figures spheroidales, se trouvent sur la
surface de la terre brulee; d'autres encore s'elevent verticalement a une
grande hauteur, semblables a de grandes colonnes cannelees et ciselees;
quelques-uns etendent des branches poilues et tortues, herissees de
rugueuses feuilles ovales. Cependant, il y a dans la forme, dans la
couleur, dans le fruit et dans les fleurs de tous ces vegetaux une sorte
d'homogeneite qui les proclame de la meme famille: ce sont des cactus;
c'est une foret de nopals du Mexique. Une autre plante singuliere se
trouve la. Elle etend de longues feuilles epineuses qui se recourbent vers
la terre: c'est l'agave, le celebre _mezcal_ du Mexique (mezcal-plant). Ca
et la, meles au cactus, croissent des acacias et des _mezquites_, arbres
indigenes du desert. Aucun objet brillant n'attire les yeux; le chant
d'aucun oiseau ne frappe les oreilles. Le hibou solitaire s'enfonce dans
des fourres impenetrables, le serpent a sonnettes se glisse sous leur
ombre epaisse, et le coyote traverse en rampant les clairieres.
J'ai gravi montagne sur montagne, et j'apercois encore des pics elevant au
loin leur tete couronnee de neiges eternelles. Je m'arrete sur une roche
saillante, et mes yeux se portent sur les abimes beants, et endormis dans
le silence de la desolation. De gros quartiers de roches y ont roule, et
gisent amonceles les uns sur les autres. Quelques-uns pendent inclines et
semblent n'attendre qu'une secousse de l'atmosphere pour rompre leur
equilibre. De noirs precipices me glacent de terreur; une vertigineuse
faiblesse me gagne le cerveau; je m'accroche a la tige d'un pin ou a
l'angle d'un rocher solide. Devant, derriere et tout autour de moi,
s'elevent des montagnes entassees sur des montagnes dans une confusion
chaotique. Les unes sont mornes et pelees; les autres montrent quelques
traces de vegetation sous formes de pins et de cedres aux noires
aiguilles, dont les troncs rabougris s'elevent ou pendent des rochers.
Ici, un pic en forme de cone s'elance jusqu'a ce que la neige se perde
dans les nuages. La, un sommet eleve sa fine dentelure jusqu'au ciel; sur
ces flancs gisent de monstrueuses masses de granit qui semblent y avoir
ete lancees par la main des Titans. Un monstre terrible, l'ours gris,
gravit les plus hauts sommets; le carcajou se tapit sur les roches
avancees, guettant le passage de l'elan qui doit aller se desalterer au
cours d'eau inferieur, et le bighorn bondit de roc en roc, cherchant sa
timide femelle. Le vautour noir aiguise son bec impur contre les branches
du pin, et l'aigle de combat, s'elevant au-dessus de tous, decoupe sa vive
silhouette sur l'azur des cieux. Ce sont les montagnes rocheuses, les
Andes d'Amerique, les colossales vertebres du continent.
Tels sont les divers aspects de l'Ouest sauvage; tel est le theatre de
notre drame. Levons le rideau, et faisons paraitre les personnages.
I
LES MARCHANDS DE LA PRAIRIE.
New-Orleans, 3 avril 18...
"Mon cher Saint-Vrain,
"Notre jeune ami, M. Henri Haller, part pour Saint-Louis, en _quete du
pittoresque_. Faites en sorte de lui procurer une serie complete
d'aventures.
"Votre affectionne, "LOUIS VALTON.
"A M. Charles Saint-Vrain, Esq., hotel des _Planteurs_, Saint-Louis." Muni
de cette laconique epitre, que je portais dans la poche de mon gilet, je
debarquai a Saint-Louis le 10 avril, et me dirigeai vers l'hotel des
_Planteurs_. Apres avoir depose mes bagages et fait mettre a l'ecurie mon
cheval (un cheval favori que j'avais amene avec moi), je changeai de
linge, puis, descendant au parloir, je m'enquis de M. Saint-Vrain. Il
n'etait pas a Saint-Louis: il etait parti quelques jours avant pour
remonter le Missouri. C'etait un desappointement: je n'avais aucune autre
lettre de recommandation pour Saint-Louis. Je dus me resigner a attendre
le retour de M. Saint-Vrain, qui devait revenir dans la semaine. Pour tuer
le temps, je parcourus la ville, les remparts et les prairies
environnantes, montant a cheval chaque jour; je fumai force cigares dans
la magnifique cour de l'hotel; j'eus aussi recours au sherry et a la
lecture des journaux. Il y avait a l'hotel une societe de _gentlemen_ qui
paraissaient tres-intimement lies. Je pourrais dire qu'ils formaient une
_clique_, mais c'est un vilain mot qui rendrait mal mon idee a leur egard.
C'etait plutot une bande d'amis, de joyeux compagnons. On les voyait
Toujours ensemble flaner par les rues. Ils formaient un groupe a la table
d'hote, et avaient l'habitude d'y rester longtemps apres que les dineurs
habituels s'etaient retires. Je remarquai qu'ils buvaient les vins les
plus chers et fumaient les meilleurs cigares que l'on put trouver dans
l'hotel. Mon attention etait vivement excitee par ces hommes. J'etais
frappe de leurs allures particulieres. Il y avait dans leur demarche un
melange de la roideur et du laisser-aller presque enfantin qui caracterise
l'Americain de l'Ouest. Vetus presque de meme, habit noir fin, linge
blanc, gilet de satin et epingles de diamants, ils portaient de larges
favoris soigneusement lisses; quelques-uns avaient des moustaches. Leurs
cheveux tombaient en boucles sur leurs epaules. La plupart portaient le
col de chemise rabattu, decouvrant des cous robustes et bronzes par le
soleil. Le rapport de leurs physionomies me frappa; ils ne se
ressemblaient pas precisement; mais il y avait dans l'expression de leurs
yeux une remarquable similitude d'expression qui indiquait sans doute chez
eux des occupations et un genre de vie pareils. Etaient-ce des chasseurs?
Non. Le chasseur a les mains moins halees et plus chargees de bijoux: son
gilet est d'une coupe plus gaie; tout son habillement vise davantage au
faste et a la _super elegance_. De plus, le chasseur n'affecte pas ces
airs en dehors et pleins de confiance. Il est trop habitue a la prudence.
Quand il est a l'hotel, il s'y tient tranquille et reserve. Le chasseur
est un oiseau de proie, et ses habitudes, comme celles de l'oiseau de
proie, sont silencieuses et solitaires.
--Quels sont ces messieurs? demandai-je a quelqu'un assis aupres de moi,
en lui indiquant ces personnages.
--Les hommes de la prairie.
--Les hommes de la prairie?.
--Oui, les marchands de Santa-Fe.
--Les marchands? repetai-je avec surprise, ne pouvant concilier une
elegance pareille avec aucune idee de commerce ou de prairies.
--Oui, continua mon interlocuteur! Ce gros homme de bonne mine qui est au
milieu est Bent; Bill-Bent, comme on l'appelle. Le gentleman qui est a sa
droite est le jeune Sublette; l'autre assis a sa gauche, est un des
Choteaus; celui-ci est le grave Jerry Folger.
--Ce sont donc alors ces celebres marchands de la prairie?
--Precisement.
Je me mis a les considerer avec une curiosite croissante. Ils
m'observaient de leur cote, et je m'apercus que j'etais moi-meme l'objet
de leur conversation. A ce moment, l'un deux, un elegant et hardi jeune
homme, sortit du groupe, et s'avancant vers moi:
--Ne vous etes-vous pas enquis de M. Saint-Vrain? me demanda-t-il.
--Oui monsieur.
--Charles?
--Oui, c'est cela meme.
--C'est moi.
Je tirai ma lettre de recommandation et la lui presentai. Il en prit
connaissance.
--Mon cher ami, me dit-il en me tendant cordialement la main, je suis
vraiment desole de ne pas m'etre trouve ici. J'arrive de la haute riviere
ce matin. Valton est vraiment stupide de n'avoir pas ajoute sur l'adresse
le nom de Bill-Bent! Depuis quand etes-vous arrive?
--Depuis trois jours. Je suis arrive le 10.
--Bon Dieu! qu'avez-vous pu faire pendant tout ce temps-la! Venez, que je
vous presente. He! Bent! Bill! Jerry!
Un instant apres, j'avais fraternise avec le groupe entier des marchands
de la prairie, dont mon nouvel ami Saint-Vrain faisait partie.
--C'est le premier coup? demanda l'un des marchands au moment ou le
mugissement d'un gong retentissait dans la galerie.
--Oui, repondit Bent apres avoir consulte sa montre. Nous avons juste le
temps de prendre quelque chose: Allons.
Bent se dirigea vers le salon, et nous suivimes tous _nemini
dissentiente_. On etait au milieu du printemps. La jeune menthe avait
pousse, circonstance botanique dont mes nouveaux amis semblaient avoir une
connaissance parfaite, car tous ils demanderent un _julep de menthe_. La
preparation et l'absorption de ce breuvage nous occuperent jusqu'a ce que
le second coup du gong nous convoquat pour le diner.
--Venez prendre place pres de nous, monsieur Haller, dit Bent; je regrette
que nous ne vous ayons pas connu plus tot. Vous avez ete bien seul!
Ce disant, il se dirigea vers la salle a manger; nous le suivimes. Pas
n'est besoin de donner la description d'un diner a l'hotel des
_Planteurs_. Comme a l'ordinaire, les tranches de venaison, les langues de
buffalo, les poulets de la prairie, les excellentes grenouilles du centre
de l'Illinois en faisaient le fond. Il est inutile d'entrer dans plus de
details sur le repas, et quant a ce qui suivit, je ne saurais en rendre
compte. Nous restames assis jusqu'a ce qu'il n'y eut plus que nous a
table. La nappe fut alors enlevee, et nous commencames a fumer des
regalias et a boire du madere a _douze dollars_ la bouteille! Ce vin etait
commande par l'un des convives, non par simple bouteille, mais par
demi-douzaines. Je me rappelle parfaitement cela, et je me souviens aussi
que la carte des vins et le crayon me furent vivement retires des mains
chaque fois que je voulus les prendre. J'ai souvenir d'avoir entendu le
recit d'aventures terribles avec les Pawnies, les Comanches, les
Pieds-Noirs, et d'y avoir pris un gout si vif que je devins enthousiaste
de la vie de la prairie. Un des marchands, me demanda alors si je ne
voudrais pas me joindre a eux dans une de leurs tournees; sur quoi je fis
tout un discours qui avait pour conclusion l'offre d'accompagner mes
nouveaux amis dans leur prochaine expedition. Apres cela, Saint-Vrain
declara que j'etais fait pour ce genre de vie, ce qui me flatta
infiniment. Puis quelqu'un chanta une chanson espagnole avec
accompagnement de guitare, je crois; un autre executa une danse de guerre
des Indiens. Enfin nous nous levames tous et entonnames en choeur:
_Banniere semee d'etoiles!_ A partir de ce moment, je ne me rappelle plus
rien, jusqu'au lendemain matin, ou je me souviens parfaitement que je
m'eveillai avec un violent mal de tete.
J'avais a peine eu le temps de reflechir sur mes folies de la veille, que
ma porte s'ouvrit; Saint-Vrain et une demi-douzaine de mes compagnons de
table firent irruption dans ma chambre. Ils etaient suivis d'un garcon
portant plusieurs grands verres entoures de glace, et remplis d'un liquide
couleur d'ambre pale.
--Un coup de sherry, monsieur Haller! cria l'un; c'est la meilleure chose
que vous puissiez prendre; buvez, mon garcon, cela va vous rafraichir en
un saut d'ecureuil.
J'avalai le fortifiant breuvage.
--Maintenant, mon cher ami, dit Saint-Vrain, vous valez cent pour cent de
plus! Mais, dites-moi: est-ce serieusement que vous avez parle de venir
avec nous a travers les plaines? Nous partons dans une semaine. Je serais
au regret de me separer de vous sitot.
--Mais je parlais tres-serieusement. Je vais avec vous, si vous voulez
bien m'indiquer ce qu'il faut faire pour cela.
--Rien de plus aise. Achetez d'abord un cheval.
--J'en ai un.
--Eh bien, quelques articles de vetement, un rifle, une paire de
pistolets, un...
--Bon, bon! j'ai tout cela. Ce n'est pas ca que je vous demande. Voici:
vous autres, vous portez des marchandises a Santa-Fe; vous doublez ou
triplez votre argent par ce moyen. Or, j'ai 10,000 dollars ici, a la
Banque. Pourquoi ne combinerais-je pas le profit avec le plaisir, et
n'emploierais-je ce capital comme vous faites pour le votre?
--Rien ne vous en empeche; c'est une bonne idee.
--Eh bien, alors, si quelqu'un de vous veut bien venir avec moi et me
guider dans le choix des marchandises qui conviennent le mieux pour le
marche de Santa-Fe, je paierai son vin a diner, et ce n'est pas la une
petite prime de commission, j'imagine.
Les marchands de la prairie partirent d'un grand eclat de rire, declarant
qu'ils voulaient tous aller courir les boutiques avec moi. Apres le
dejeuner nous sortimes bras dessus bras dessous. Avant l'heure du diner,
j'avais converti mes fonds en calicots, couteaux longs et miroirs,
conservant juste assez d'argent pour acheter des mules, des wagons, et
engager des voituriers a Independance, notre point de depart pour les
prairies. Quelques jours apres nous remontions le Missouri en steam-boat,
et nous nous dirigions vers les prairies, sans routes tracees, du
Grand-Ouest.
II
LA FIEVRE DE LA PRAIRIE.
Nous employames une semaine a nous pourvoir de mules et de wagons a
Independance, puis nous nous mimes en route a travers les plaines. Le
caravane se composait de cent wagons conduits par environ deux cents
hommes. Deux de ces enormes vehicules contenaient toute ma pacotille. Pour
en avoir soin, j'avais engage deux grands et maigres Missouriens a longues
chevelures. J'avais aussi pris avec moi un Canadien nomade, appele Gode,
qui tenait a la fois du serviteur et du compagnon. Que sont devenus les
brillants _gentlemen_ de l'hotel des _Planteurs_? ont-ils ete laisses en
arriere? On ne voit la que des hommes en blouse de chasse, coiffes de
chapeaux rabattus. Oui, mais ces chapeaux recouvrent les memes figures, et
sous ces blouses grossieres on retrouve les joyeux compagnons que nous
avons connus. La soie noire et les diamants ont disparu; les marchands
sont pares de leur costume des prairies. La description de ma propre
toilette donnera une idee de la leur, car j'avais pris soin de me vetir
comme eux. Figurez-vous une blouse de chasse de daim faconnee. Je ne puis
mieux caracteriser la forme de ce vetement qu'en le comparant a la tunique
des anciens. Il est d'une couleur jaune clair, coquettement orne de
piqures et de broderies; le collet, car il y a un petit collet, est frange
d'aiguillettes taillees dans le cuir meme. La jupe, ample et longue, est
brochee d'une frange semblable. Une paire de jambards en drap rouge
montant jusqu'a la cuisse, emprisonne un fort pantalon et de lourdes
bottes armees de grands eperons de cuivre. Une chemise de cotonnade de
couleur, une cravate bleue et un chapeau de Guayaquil a larges bords
completent le liste des pieces de mon vetement. Derriere, moi sur
l'arriere de ma selle, on peut voir un objet d'un rouge vif roule en
cylindre. C'est mon _mackinaw_, piece essentielle entre toutes, car elle
me sert de lit la nuit et de manteau dans toutes les autres occasions. Au
milieu se trouve une petite fente par laquelle je passe ma tete quand il
fait froid ou quand il pleut, et je me trouve ainsi couvert jusqu'a la
cheville.
Ainsi que je l'ai dit, mes _compagnons_ de voyage sont habilles comme moi.
A quelque difference pres dans la couleur de la couverture et des guetres,
dans le tissu de la chemise, la description que j'ai donnee peut etre
consideree comme un type du costume de la prairie. Nous sommes tous
egalement armes et equipes a peu de chose pres de la meme maniere. Pour ma
part, je puis dire que je suis arme jusqu'aux dents. Mes fontes sont
garnies d'une paire de _revolvers_ de Colt, a gros calibre, de six coups
chacun. Dans ma ceinture, j'en ai une autre paire de plus petits, de cinq
coups chacun. De plus, j'ai mon rifle leger, ce qui me fait en tout
vingt-trois coups a tirer en autant de secondes. En outre, je porte dans
ma ceinture une longue lame brillante connue sous le nom de _bowie-knife_
(couteau recourbe). Cet instrument est tout a la fois mon couteau de
chasse et mon couteau de table, en un mot, mon couteau pour tout faire.
Mon equipement se compose d'une gibeciere, d'une poire a poudre en
bandouliere, d'une forte gourde et d'un havre-sac pour mes rations. Mais
si nous sommes equipes de meme, nous sommes diversement montes. Les uns
chevauchent sur des mules, les autres sur des mustangs(1); peu d'entre
nous ont emmene leur cheval americain favori. Je suis du nombre de ces
derniers.
[Note: (1) _Mustenos,_ chevaux mexicains de race espagnole.]