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Publishers Newswire Announces its Latest List of 11 Books to Bookmark, for Q3/2008
REDONDO BEACH, Calif. -- Publishers Newswire, an online resource for small publishers, as well as lesser known and first-time book authors, announces its latest quarterly 'Books to Bookmark' list, for Q3/2008. This list is a round-up of new and interesting books which are often missed due to not originating from 'big name' authors, or major New York book publishing houses.

New Book 'Lady's Hands, Lion's Heart,' A Midwife's Saga by Carol Leonard
CONCORD, N.H. -- Announcing a new book from Bad Beaver Publishing, 'Lady's Hands, Lion's Heart, A Midwife's Saga' (ISBN 978-0-615-19550-6), by author Carol Leonard. Often laugh-out-loud funny and irreverent, occasionally disturbing and deeply sorrowful, Lady's Hands, Lion's Heart is the saga of Ms. Leonard's journey as New Hampshire's first modern midwife.

New Book: A Prosecutor's Anguish...The Untold Story of The Atlanta Courthouse Shootings
JACKSONVILLE, Fla. -- Widely anticipated new book about the Atlanta Courthouse Shootings, written by respected trial attorney, turned author, Shoran Reid. Waking the Sleeping Demon: 26 Hours of Terror in Atlanta (ISBN: 978-0-615-20749-0, Rella Publishing), follows the terrifying hours Former Prosecutor Ash Joshi felt hunted by Atlanta Courthouse Shooter Brian Nichols and reveals new information about events prior to and after the tragedy.

C\'Etait ainsi... - Cyriel Buysse

C >> Cyriel Buysse >> C\'Etait ainsi...

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C'ETAIT AINSI ...

par

CYRIEL BUYSSE

(traduit du Flamand par l'auteur)




A MON FILS
QUI CONNAIT LA FLANDRE
QUI COMPREND L'ESPRIT DE LA FLANDRE
QUI AIME LA FLANDRE


* * * * *


PREMIERE PARTIE




I


L'huilerie et la minoterie de M. de Beule formaient un groupe de vieux
batiments, a cote d'un beau grand jardin.

Un rentier du village y demeurait jadis. La maison d'habitation etait en
bordure de la rue; et les batisses, qui plus tard allaient devenir une
fabrique, etaient alors une sorte d'asile abritant des vieillards et
necessiteux. Le grand jardin les separait de la maison du rentier, et de
la rue ils avaient leur chemin d'acces.

A la mort du rentier, M. de Beule avait acquis le tout. Il y installa sa
fabrique, d'abord modestement, puis l'agrandit peu a peu, jusqu'a ce
qu'elle absorbat toutes les vieilles maisonnettes. Pleurs et lamentations
des vieillards et des indigents, ainsi contraints, a tour de role, de
chercher un autre toit; mais, puisque c'etait l'inevitable, ils
finissaient par se resigner. Et meme par en tirer profit. Car ceux qui
avaient encore du monde jeune chez eux offraient leurs services a M. de
Beule, qui, de son cote, les employait volontiers a la fabrique, de
preference a d'autres.

La fabrique de M. de Beule etait la seule au village, ou elle devenait
un peu synonyme de lumiere et de progres. Les gens se sentaient plus de
gout a travailler dans une usine mue par la vapeur, qu'a peiner dans
l'un ou l'autre atelier ou la force motrice etait fournie par un cheval
ou un moulin a vent. L'arrivee de cette machine a vapeur,--achetee
d'occasion,--fut un evenement sensationnel pour les villageois. Jusque
des environs les gens vinrent contempler la merveille. Les trois
chaudieres surtout, une tres grande et deux plus petites, firent une
impression enorme. Il fallut trois gros chariots et douze chevaux pour
amener le tout a pied d'oeuvre. Le maitre d'ecole y etait, avec tous ses
eleves, pour leur donner sur place une belle lecon de mecanique; M. le
cure et son vicaire egalement, comme pour apporter leur benediction. En
voyant decharger ces engins formidables, on avait l'impression d'assister
a un travail surhumain. Il etait dirige par des ouvriers de la ville,
qui criaient leurs ordres dans un langage que les manoeuvres villageois
ne comprenaient pas toujours. D'ou des meprises dangereuses, et qui
provoquaient chez les citadins des jurons effroyables, a la grande
indignation de M. de Beule qui en fremissait, scandalise a cause de la
presence des ecclesiastiques, et invitait les mecaniciens a moderer
leurs expressions. Avec ses coups de chance et ses contretemps, le
travail d'installation prit un ete; et au premier octobre enfin tout fut
pret et la fabrique "tourna".

Il y avait six pilons, deux jeux de meules verticales a broyer la graine
et deux meules horizontales a moudre le grain. Tout cela se trouvait
dans une sorte de large hangar, bas et sombre, aux noires solives. A
cote, dans une salle plus claire et amenagee avec quelque coquetterie,
comme pour un objet de luxe, etait installee la machine a vapeur,
separee de l'huilerie par un mur aux larges baies vitrees. Par ces baies
et par les fenetres au mur d'en face, du trou sombre qu'etait l'huilerie
on apercevait les pelouses lustrees et la majeste des hautes frondaisons,
dans le beau jardin d'agrement de M. de Beule.

A six heures du matin commencait le travail. Le chauffeur ouvrait le
robinet de vapeur; et lentement, avec un lourd soupir, la machine se
mettait a tourner. Les engrenages mordaient, sur les poulies luisantes
les courroies glissaient en s'etirant comme de grands oiseaux du
crepuscule volant en cage; et les boules de cuivre du regulateur
dansaient une ronde folle, pendant que l'enorme volant tracait son
cercle formidable et noir contre le mur pale, pareil a une bete
monstrueuse et violente, faisant de vains efforts pour echapper a sa
captivite. Dans la "fosse aux huiliers" les grandes meules aussitot
ecrasaient la menue graine de lin ou de colza, les six fours la
chauffaient, les hommes en emplissaient les sacs de laine, les
aplatissaient de la main dans les etreindelles de cuir garnies de crin
a l'interieur, les mettaient dans les presses. Bientot les lourds pilons
tapaient a grands coups repetes sur les coins qui s'enfoncaient, et
alors, sous la pression violente, l'huile chaude commencait a couler
dans les reservoirs. C'etait, sous les solives basses, un vacarme
effroyable; a mesure qu'augmentait la pression, les pilons dansaient en
rebondissant plus haut et plus fort sur le bois dur et coince; on ne
s'entendait plus; s'il avait un mot a dire, l'homme devait le hurler a
l'oreille de l'autre. Jusqu'au moment enfin ou une sonnette, apres le
soixantieme coup, leur indiquait mecaniquement le temps de declencher
le chasse-coin: deux a trois chocs sourds, et cela degageait toute la
presse, en un ebranlement de cataclysme. Alors ils extrayaient des
etreindelles les tourteaux durs comme planches, y aplatissaient d'autres
sacs remplis et les remettaient dans les presses; et la danse sauvage
recommencait, faisant trembler les murs et craquer les mortaises.

Les hommes peinaient, manches retroussees, tout luisants de graisse et
d'huile. Une odeur fade flottait en buee sous le plafond bas et sombre
et le sol etait gluant, comme s'il eut ete enduit de savon. Bientot
aussi le meunier etait a l'ouvrage; et au pesant vacarme des pilons, le
moulin melait son tic-tac saccade et rageur. Parfois les deux moulins a
ble marchaient en meme temps; alors la charge devenait trop forte pour
la machine, dont le regulateur ralenti laissait pendre ses lourdes
boules de cuivre, comme des tetes d'enfants fatigues. En vain le
chauffeur bourrait-il de charbon son foyer; le moteur essouffle n'en
pouvait plus. Il fallait que le meunier finit par lui retirer une des
meules; et aussitot la machine reprenait haleine et faisait tournoyer
ses boules de cuivre, comme en une ronde folle de joyeuse delivrance.
Puis tout se regularisait et le travail continuait en une monotonie sans
fin.

A huit heures, les ouvriers avaient trente minutes de repit pour
dejeuner. Lorsque le temps etait beau, ils mangeaient leurs tartines
dans la cour de la fabrique, alignes contre le mur crepi a la chaux
blanche. Ranimes par l'air pur du matin, ils echangeaient des propos
enjoues. A huit heures et demie, les pilons se remettaient a bondir et
cela durait alors jusqu'a midi, avec la seule distraction de la goutte
de genievre que leur apportait vers dix heures Sefietje, la vieille
servante de M. de Beule. C'etait un moment exquis. On avalait l'alcool
d'une lampee et sentait sa chaleur descendre jusqu'au fond du corps.
Pour sur, ca vous descendait plus bas que l'estomac. Ils en etaient tout
ragaillardis et la plupart, dans la trepidation des pilons, allumaient
vivement une pipette ou se bourraient la bouche d'une chique de tabac.
Parfois meme, au milieu du vacarme, on entendait une chanson. Dommage
qu'on ne vous donnait jamais qu'un seul petit verre. Comme un deuxieme
vous aurait fait du bien! A midi la machine s'arretait et ils allaient
dejeuner. Certains d'entre eux demeuraient assez loin de la fabrique,
et il leur fallait se depecher pour etre de retour a une heure. Ceux qui
restaient plus pres avaient parfois le temps de faire une petite sieste.
A deux ou trois qui habitaient trop loin, leur femme ou leurs enfants
apportaient le manger dans une gamelle qu'ils tenaient au chaud sur le
foyer des presses.

Une heure, et les pilons de recommencer leur danse sauvage. A quatre
heures, les hommes avalaient encore une tartine en buvant du cafe clair;
puis les pilons reprenaient leur vacarme assourdissant et monotone
jusqu'a huit heures, avec une nouvelle lueur de joie lorsque, sur le
coup de six heures, Sefietje leur apportait la goutte du soir.

Ces fins de journee etaient souvent d'une accablante melancolie. Le soir
tombait; de grandes ombres fauves se glissaient sous les poutres massives
du plafond bas; et par les larges baies de la salle des machines, les
ouvriers voyaient le soleil couchant dorer les pelouses et les grands
arbres du beau jardin de M. de Beule. Une sorte de tristesse nostalgique
se lisait dans leurs yeux fatigues. Ils ne fredonnaient plus de chansons;
ils ne parlaient plus. Ils se mouvaient plus lentement, comme des ombres,
sous l'ouragan continu des coups. Bientot une ouvriere venait allumer les
lampes, de simples lampes a petrole qui fumaient et dont la flamme
vacillante dansait au choc des pilons. Alors tout semblait prendre un
aspect etrange, s'impreciser comme si le travail s'achevait dans une
atmosphere irreelle de cauchemar. Les enormes meules verticales, toutes
luisantes d'huile, se pourchassaient l'une l'autre en une ronde obstinee
et sans fin; les pilons dansaient une sarabande de spectres; et les
fournaises ouvertes montraient des gueules rouges, qui lentement se
ternissaient de cendre, comme des feux de bivouac abandonnes.

Les ouvriers secouaient la poussiere de leurs vetements et rabattaient
leurs manches de chemise sur les poignets. Ils donnaient un coup de
balai aux dalles autour des presses; et enfin tintait dans la salle des
machines la sonnette de delivrance, qui marquait le bout de l'interminable
journee de labeur.

Progressivement, le moteur ralentissait sa marche. Les pilons immobilises
restaient suspendus a des cables solides; le ronron des engrenages
s'assourdissait; les courroies diligentes qui tout le jour avaient vole
comme des oiseaux nocturnes sur les poulies luisantes, s'arretaient avec
un craquement collant, en une tension derniere. Les boules du regulateur
se repliaient sur leurs axes; le monstrueux volant se figeait contre le
mur; le robinet de vapeur, dans un dernier soupir, rendait l'ame. En
hate on eteignait les lampes; et, dans un flic-floc de sabots, leur
gamelle et leur bissac a la main, les ouvriers rentraient au logis.

Reste le dernier, le chauffeur, a grandes pelletees de charbon mouille
et de cendre, couvrait le foyer des chaudieres et s'en allait fermer les
portes.

La journee de travail etait finie.




II


Regulierement, neuf hommes etaient occupes dans l'huilerie et la
minoterie. Bruun, le chauffeur, se considerait un peu comme leur chef.
C'etait un homme entre deux ages, aux traits fins et a la belle barbe
noire. Assez bon mecanicien, il etait intelligent et debrouillard, mais
il avait un caractere hargneux, difficile; cause de grabuge, parfois,
parmi les autres ouvriers. Mefiant envers tout le monde, il avait la
mauvaise habitude d'ecouter aux portes et d'epier par le trou des
serrures. Avec cela fort envieux et d'un temperament tres amoureux;
quoique marie, la terreur des ouvrieres, principalement de Zulma,
surnommee "La Blanche", qu'il excedait de ses assiduites.

Par ordre d'importance venait ensuite Berzeel, le plus age des "huiliers".
Au fond, toute l'importance de Berzeel, c'etait d'avoir ete le premier
ouvrier embauche par M. de Beule. Un petit bougre d'une cinquantaine
d'annees, la mine insolente et infirme d'une jambe, qu'il levait haut
a chaque pas, comme s'il franchissait un obstacle. Cette patte folle,
comme disaient les autres, etait le resultat d'une rixe violente au
couteau, ou Berzeel, jadis, avait mordu la poussiere. Le soir d'un
dimanche, on l'avait ramasse, ainsi arrange, a moitie mort, devant un
cabaret. De memoire d'homme Berzeel avait toujours ete un farouche
batailleur. Doux comme un agneau et diligent comme pas un, tant qu'il
etait a jeun et n'avait pas un sou en poche, il travaillait toute la
semaine sans presque lever les yeux ni prononcer un mot; mais a peine
avait-il touche sa paye du samedi et echange ses frusques de misere
contre le beau costume du dimanche, qu'il devenait soudain un autre
homme, un diable incarne, en verite. En semaine il logeait avec son
frere chez un des petits locataires de M. de Beule; mais son domicile
etait a un autre village, assez eloigne de la fabrique, et c'etait la
qu'il se rendait chaque samedi, pour y finir la semaine.

Ce jour-la il avait la permission de quitter la fabrique quelques heures
avant les autres ouvriers. Il partait a pied, pipe au bec, baton a la
main, casquette sur l'oreille, par les belles campagnes amples et
luxuriantes. Il avait le sourire, ses yeux brillaient, il lancait un jet
de salive a droite, a gauche, comme s'il y eut eu en lui surabondance de
seve. C'etait delicieux d'aise, de liberte, de legerete apres cette
longue semaine de sombre emprisonnement dans la "fosse"; mais la route
etait longue et la patte folle vite lasse; aussi, pour ne pas aller trop
loin d'une seule traite, s'arretait-il bientot devant un petit cabaret,
ou il entrait prendre une goutte et quelques minutes de repos. Il avait
son argent en poche; il le sentait dans son gousset comme une presence
chaude et vivante. Pour qui donc aurait-il en besoin de se gener? il
sirotait sa goutte; et, comme c'etait bien bon, il en prenait encore
une; et parfois une troisieme, jusqu'a ce qu'il fut completement retape.
Alors il partait, avec la ferme intention de ne plus s'arreter avant son
cher village. Mais, en route, la patte folle se fatiguait de nouveau; et
puis, il y avait la, le long du chemin, d'autres petits caboulots dont
il connaissait trop bien les gens, qui le prendraient en mauvaise part,
s'il passait sans entrer: bref, d'un cabaret dans l'autre, il se
saoulait abominablement, au point de s'effondrer devant une porte ou
sous une table. Des lors, il n'etait plus question de marcher. On le
ramassait; on attendait le passage d'un camion ou d'une carriole; on le
hissait dans le vehicule; et c'etait ainsi qu'il arrivait chez lui,
inerte, tel un colis qui, apres des peripeties variees, parvient
finalement a destination.

Meme s'il pouvait dormir, le sommeil, non plus que le repos dominical,
ne parvenaient a le dessouler. Au contraire. L'enorme quantite d'alcool
qu'il avait absorbee continuait de bouillonner et fermenter en lui;
malgre les supplications de sa soeur, avec laquelle il demeurait, de
grand matin il repartait, soi-disant pour aller a la messe, mais en
realite pour recommencer a boire dans les caboulots des abords de
l'eglise. Comme il avait l'alcool mauvais, il cherchait noise, se
battait, ne rentrait ni pour le repas de midi, ni pour celui du soir; et
generalement il fallait que sa soeur allat le chercher de nuit dans les
assommoirs et s'estimat heureuse lorsqu'elle parvenait, avec des peines
inouies, a le ramener enfin sous leur toit. Il y cuvait sa saoulerie
dans un sommeil de brute pendant dix a douze heures, si bien qu'il
n'etait pas a son ouvrage a la fabrique le lundi matin; le plus souvent
il n'y revenait qu'au cours de l'apres-midi, et parfois meme le mardi
matin, la face tumefiee, les yeux lui sortant de la tete, puant le
genievre a dix metres, meconnaissable, au point qu'on eut dit un autre
homme. M. de Beule et son fils roulaient alors des yeux terribles, mais
sans trop oser lui en dire; Berzeel, de son cote, l'oreille basse, la
mine honteuse, cherchait une vague excuse, promettait de ne plus
recommencer. Il se mettait a l'ouvrage et toute la semaine travaillait
en bete de somme; et, le samedi suivant, on voyait d'avance s'allumer
dans ses yeux la lueur folle de nouvelles orgies.

Aux presses, a cote de Berzeel, se trouvait Pierken, son frere. Pierken
ne ressemblait en rien a Berzeel; jamais on ne se serait doute qu'ils
etaient freres. Pierken etait petit, rond et gras, avec des joues
poupines et roses, luisantes comme des pommes mures. Il ne buvait jamais
d'alcool, sauf la traditionnelle goutte du matin et celle du soir
apportees par la vieille Sefietje. Il faisait des economies. Le
dimanche, au lieu d'aller au cabaret comme Berzeel, il restait bien
tranquillement chez lui, a lire son petit journal d'un sou. Il y puisait
une forte dose de connaissances et de sagesse; peu a peu, sans qu'il
s'en rendit bien compte, se developpait en lui une intelligence
rudimentaire des grandes questions sociales touchant les rapports entre
le Capital et le Travail. Cela le troublait profondement, le rendait
parfois inquiet et mecontent. Il apportait la petite feuille a la
fabrique; pendant le repos du matin et de l'apres-midi, il en lisait a
haute voix des passages aux autres ouvriers et leur demandait ce qu'ils
en pensaient. En lui vivait une conscience obscure d'injustice subie, de
duperie; le sentiment aigu que lui, et aussi les autres, ne recevaient
pas l'equivalent de ce qu'ils produisaient par leur travail. Pourquoi
etait-ce ainsi? Et pourquoi devrait-il en etre ainsi, toujours? Pourquoi
M. de Beule et son fils, qui travaillaient seulement lorsqu'il leur
plaisait de travailler, pouvaient-ils vivre dans le luxe et l'abondance,
alors qu'eux, les pauvres bougres, devaient trimer chaque jour, du matin
au soir, toute leur vie, sans aucun espoir de gagner jamais autre chose
que leur miserable pain quotidien? Ce probleme accablant, que Pierken
ruminait constamment, le rendait bien souvent morose et triste. Cela ne
se traduisait pas en mauvais vouloir ni esprit de revolte; mais Pierken
etait mecontent, toujours et en toute chose mecontent de son sort; et il
s'acquittait de son travail uniquement par contrainte, sans la moindre
satisfaction ni joie. Pour rien au monde il ne serait reste a son etabli
une minute de plus qu'il n'etait strictement necessaire. Le samedi,
lorsqu'il recevait sa paye, a peine grommelait-il un sourd merci,
estimant que c'etaient plutot les maitres qui avaient a le remercier, en
raison de la valeur considerable qu'il leur avait fournie en travail,
pour la misere qu'ils lui donnaient en retour. M. de Beule et M. Triphon,
son fils, n'aimaient pas du tout Pierken et plus d'une fois il avait ete
question de le renvoyer. Ils hesitaient encore par egard pour Berzeel,
qui etait un excellent ouvrier quand il n'avait pas bu; mais M. de Beule
lui avait defendu sur un ton peremptoire d'apporter a la fabrique ce
sale petit canard et d'en lire des passages a haute voix pendant les
repos du matin et de l'apres-midi.

Aupres de Pierken se trouvait Leo. Age de quarante ans, Leo etait trapu,
rable et fort comme un petit taureau. Parfois, durant des demi-journees,
il se renfermait dans un mutisme concentre et morose, pour en sortir
brusquement, en une explosion de cris, de rires, d'exclamations, dont
toute la fabrique retentissait. Lorsqu'il etait dans un de ces moments
de capricieux silence, il valait mieux le laisser a sa lubie, sinon on
avait bien vite maille a partir avec lui; et lorsqu'il etait dans une de
ses heures folles, il etait preferable de s'ecarter de son chemin, car
il vous aurait renverse, rien que pour le plaisir de vous voir par terre
et de danser la gigue autour de vous. En realite, de tous les ouvriers
de la fabrique, il etait le plus fort, le meilleur, le plus agile et le
plus endurant. Et, comme il le savait tres bien, il supportait assez mal
que Pierken, par exemple, qu'il considerait comme un feignant, prit de
ces airs de superiorite intellectuelle et se posat un peu en chef
spirituel de l'equipe grace a ces blagues qu'il cueillait dans son petit
canard. Leo etait l'homme dont on avait toujours besoin quand il
s'agissait d'une besogne exigeant une grande celerite et une force
physique peu ordinaire. Dans ces cas-la, d'ordinaire, on lui demandait
son aide comme une faveur, et rarement en vain, car il etait fier de sa
force et de son adresse. Si le hasard voulait qu'il fut dans une de ses
heures renfrognees, il acquiescait d'un simple signe de tete sans
prononcer un mot; mais s'il etait dans une de ses heures folles, il
repondait par une sorte de cri effroyable, un "oui" qui se decomposait
en "Oooo ... uuuuu ... iiiii ...", un long rugissement rauque et tellement
sonore qu'il dominait entierement le vacarme effrene des pilons et, a
travers le jardin, allait retentir jusque dans la maison: M. de Beule en
sursautait ses registres et parfois accourait avec effarement demander a
la fabrique quel malheur etait arrive. Les hurlements sauvages et sans
motif mettaient le patron hors de lui; mais au moment ou il arrivait en
trombe, c'etait generalement fini; et il devait se contenter de vagues
menaces contre ceux qui se conduisaient comme des betes fauves et
meriteraient d'etre enfermes dans une cage, ou une maison d'alienes.
M. de Beule et son fils,--surtout son fils,--n'aimaient pas du tout Leo,
qu'ils consideraient comme une brute dangereuse. Mais ils se seraient
bien gardes de le renvoyer: il faisait l'ouvrage de deux!

Apres Leo, Poeteken. Il etait bon que le delicat Poeteken eut sa place
a cote du vigoureux Leo, car l'aide du fort suppleait bien des fois a
l'insuffisance du faible.

Poeteken etait tres petit, tres noir, tres maigre. On eut dit un gnome,
et chaque fois il lui fallait se dresser sur la pointe des pieds pour
atteindre le cable de son pilon. Tout de meme, il etait plus resistant
qu'on aurait pense a premiere vue. Il etait bien proportionne, sous un
tout petit format, mais sans tares apparentes et il faisait son travail
comme les autres. C'etait un petit homme silencieux, tres renferme, avec
de grands yeux pensifs. La plupart du temps il ne disait rien, mais
parfois il etait bien oblige de sourire malgre lui aux farces de Leo
et des copains; et alors son petit visage s'animait soudain d'une vie
intense, et ses yeux brillaient d'une passion ardente. Cette passion
etait reellement en lui, profonde et cachee. Poeteken, le nabot, le
gosse, le petit bout d'homme etait serieusement epris d'une des
ouvrieres de la fabrique: Zulma, surnommee "La Blanche", la pauvre
albinos, blanche de cheveux, blanche de sourcils, blanche de tout, celle
que Bruun, le chauffeur, s'efforcait de "chauffer". Les autres ouvriers
s'egayaient follement de ces surprenantes amours. Ils ne rataient jamais
une occasion de s'en amuser; les enfants, disaient-ils, s'il en naissait
d'une telle union, seraient mouchetes, blanc et noir, comme des chiots.
Poeteken souriait, laissait dire, ne repondait rien a ces allusions
d'ailleurs sans mechancete. Seul, Bruun, mauvais, ne supportait pas les
familiarites de Poeteken a l'egard de "La Blanche". D'une jalousie
feroce, il les epiait sans cesse: lorsqu'ils se trouvaient a proximite
l'un de l'autre, on le voyait guetter par des trous de serrure et des
fentes de porte, en poussant de sourdes exclamations: "Comment est-il
possible, une si belle femme avec ce mal foutu!"

A cote de Poeteken se trouvait Free, bon geant aux epaules carrees, a la
poitrine fortement bombee. Avec son apparence herculeenne, il etait en
realite d'une sante plutot chancelante, car il souffrait beaucoup de
l'asthme. On le voyait parfois haleter a son etabli, comme un poisson
hors de l'eau. Cela durait souvent des jours entiers, ou il faisait
triste figure. Mais, la crise passee, il semblait renaitre a la vie; et
alors il n'y avait pas d'homme plus amusant, plus spirituel dans toute
l'equipe. Surtout avec les femmes il etait drole. Non pas qu'il leur fit
la cour le moindrement; mais il savait dire, d'un air tranquille et
souriant, des choses d'un cynisme effarant, qui empourpraient le visage
des ouvrieres, pendant que les hommes se tordaient de rire. En general
les femmes le haissaient. Elles ne l'appelaient jamais autrement que
"le grand voyou" et ne se genaient pas pour lui jeter ce nom a la face.
Alors Free souriait calmement dans sa barbe rugueuse et, d'un seul mot
bien tape, les faisait fuir comme si c'eut ete le diable. Et chaque fois
que Sefietje apparaissait, matin et soir, avec la bouteille de genievre,
c'etait toute une scene: Free, grand amateur d'alcool, ne pouvait
neanmoins s'empecher de lutiner la vieille fille, qui, regulierement,
essayait de se venger en ne remplissant pas son verre jusqu'au bord.
Free faisait semblant de ne rien voir, mais ne touchait pas a sa goutte.

--Allons, grand voyou, buvez, je n'ai pas de temps a perdre, grommelait
Sefietje.

--Est-ce qu'il est deja plein? s'ecriait Free en faisant l'etonne.

Il se baissait, regardait le verre avec la plus grande attention; et
alors c'etait la plaisanterie habituelle:

--Sefietje, ma fille, faut pas te gener. Ca m'est egal qu'il n'y ait rien
au fond du verre, mais soigne le dessus, hein ... Remplis-le bien en haut,
ca me suffit.

Les ouvriers se tordaient; et, malgre sa mauvaise volonte evidente,
Sefietje etait bien forcee de remplir le verre jusqu'au bord avant que
Free consentit a y poser les levres.

--C'est bon, Free? ricanaient les hommes.

--Comme du sucre! repondait Free en rendant le verre vide a la servante
avec un claquement des levres.

Avec Free voisinait Fikandouss-Fikandouss. Quand et pourquoi on lui
avait donne ce sobriquet, nul ne savait. De son vrai nom il s'appelait
Feelken, mais tout le monde disait Fikandouss-Fikandouss; et lui-meme
aimait a repeter le mot et a l'appliquer, non seulement a sa propre
personne, mais a un tas de choses qui n'avaient rien a voir avec lui.
Si, par exemple, il voyait Poeteken dans un coin en conversation avec
"La Blanche", il criait "Fikandouss-Fikandouss". A l'entree de Sefietje
avec sa bouteille, matin et soir, c'etait "Fikandouss-Fikandouss". Tout
etait "Fikandouss", et Fikandouss lui-meme s'amusait enormement de ce
mot qui ne voulait rien dire et qui disait tout, parce qu'il etait
applicable a tout et a chacun. En presence d'un etranger, qui par hasard
lui en demandait le sens, sa joie etait au comble; il etait secoue d'une
veritable crise de rire. Aux yeux des autres il passait pour legerement
maboul. Il lui arrivait de chanter a tue-tete, pendant des heures, en
plein vacarme des pilons. A d'autres moments, il se renfermait dans un
mutisme maussade, un peu comme Leo. Il semblait alors porter le poids de
graves soucis; et parfois il pleurait, sans qu'il fut rien arrive et
sans que personne comprit pourquoi. Si on lui en demandait la raison, si
on insistait, il pretendait souffrir de violents maux de tete. Certaines
fois, comme Free, il avalait sa goutte avec delice en disant que ca
passait comme du sucre; d'autres jours il la refusait obstinement, et la
passait a Free, qui le benissait pour ce bienfait et lui promettait des
jouissances divines dans un monde meilleur. Personne ne comprenait tres
bien le fond du caractere de Fikandouss. Il etait etrange et deconcertant.
Par exemple, dans son attitude vis-a-vis des femmes, il vous deroutait
absolument. Ou bien il ne les regardait meme pas, ou il se precipitait
sur elles, comme pour les violenter. C'etait pure bouffonnerie, d'ailleurs.
Il recevait une gifle et se sauvait, avec un rire, disant que c'etait
"Fikandouss-Fikandouss".


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