La Bretagne. Paysages et Recits. - Eugene Loudun
LA
BRETAGNE
PAYSAGES ET RECITS
PAR
EUGENE LOUDUN
La Bretagne, le pays des bons pretres,
des bons soldats et des bons serviteurs.
1861
* * * * *
PREFACE
A une epoque ou les nations europeennes se transforment si rapidement et
tendent a une unite qui leur imprimera une physionomie uniforme, c'est un
spectacle digne d'interet que celui d'un peuple qui a garde son caractere
propre, et, au milieu d'un changement general, est demeure le meme. C'est
le spectacle que presente la Bretagne.
Non pas que la Bretagne ait ete entierement insensible au mouvement qui
emporte le reste du monde; depuis pres d'un siecle deja, elle a subi de
nombreuses alterations. Des cinq departements bretons, le Finistere presque
seul a conserve intacts ses costumes et sa langue; il est le plus eloigne,
le bout de la terre, comme le dit son nom; le progres moderne ne l'a pas
encore atteint. Ailleurs, dans l'Ille-et-Vilaine, les Cotes-du-Nord, le
Morbihan meme, le pays du combat des Trente, des pelerinages et des
chouans, les hommes presque tous ont quitte la braie celtique pour le
pantalon des villes; il n'y a plus que les femmes qui portent encore
l'antique costume et la coiffure pittoresque. C'est que la femme, gardienne
du foyer, est aussi celle qui abandonne la derniere les anciens usages et
les traditions de la famille; dans le costume elle met du sentiment; le
quitter, c'est rompre avec le passe, avec sa race et ses aieux quand toutes
les femmes d'un pays ne tiennent plus a leur costume, ce pays ne merite
plus de nom particulier, il en change.
La langue s'est un peu mieux maintenue; on la parle encore dans les bourgs
et les villages; c'est en breton que se fait le prone le dimanche, en
breton l'allocution du recteur aux maries. Deja aussi, pourtant, la vieille
langue se perd: le bourgeois des villes ne la comprend plus; le paysan
parle le breton et entend le francais; ses rapports journaliers avec
l'etranger lui ont appris la valeur de ce nouvel idiome. Chaque jour, s'en
va un de ces vieux Bretons qui ne parlaient que la vieille langue, et il
n'est pas remplace. Il ne se reverra plus, ce temps ou deux troupes de
Bretons ennemis, de la Grande et de la Petite-Bretagne, s'arretaient tout a
coup sur le champ de bataille, entendant resonner des deux cotes les mots
de la meme langue, et se reconnaissaient et s'embrassaient; freres de la
meme race, issus de la meme terre[1]. Dans les cimetieres qui ceignent
toutes les eglises de campagne, on ne voit plus que rarement sur les tombes
nouvelles une inscription en langue bretonne; elle disparait aussi, cette
coutume nationale qui distinguait le paysan breton jusque dans la mort, qui
l'isolait des etrangers indifferents et reservait pour ses enfants seuls la
connaissance de sa vie et de son nom. Bientot cet apre et poetique langage
sera devenu le domaine des savants et l'occupation des academies, et, deja,
comme cedant a un fatal pressentiment, un pieux et noble fils de
l'Armorique s'est empresse de recueillir les poesies de ses bardes[2],
chants melancoliques de prochaines funerailles, voix des ancetres qui ne
sera plus comprise de leur posterite muette.
[Note 1: C'est ce que l'on vit au XVIIIe siecle, dans un combat ou
se rencontrerent face a face des Bretons armoricains et des Bretons
du pays de Galles.]
[Note 2: _Chants bretons_, publies par M. H. de la Villemarque.]
Ainsi se modifient ou s'effacent les traits exterieurs de ce vieux peuple,
et le chemin de fer qui s'avance, pret a lancer ses wagons comme une fleche
au coeur de l'Armorique, consommera le changement: il ne faut pas s'en
etonner; les costumes, les villes, la langue, les institutions, formes
variables, peuvent etre ou ne pas etre; mais ce qui n'a pas change en
Bretagne, c'est ce qu'il y a de plus intime dans un peuple, la religion, et
la religion est l'essence du genie breton. Les sauvages comme les Turcs,
dit Chateaubriand, n'etaient attentifs qu'a mes armes et a ma religion; les
armes, qui protegent le corps de l'homme, la religion qui est son ame meme.
C'est a ce point de vue que la Bretagne a ete peinte dans ce livre; la
Bretagne est religieuse, c'est ce qui fait qu'elle est encore la Bretagne.
LA BRETAGNE
I
Foi et poesie des Bretons.
=Le Grand-Be.--Les croix.--Les eglises.--Les clochers.=
La baie de Saint-Malo est toute parsemee de rochers sur lesquels on a
construit des forts qui protegent la ville de leurs feux croises; le
Grand-Be est un de ces ilots; naguere il etait arme de canons; aujourd'hui,
le fort abandonne tombe en ruines, et, a l'extremite de son cap, de loin on
apercoit une croix se dessinant sur l'azur du ciel. Cette croix attire tous
les regards, et c'est vers cette croix, des que la mer basse laisse a
decouvert la greve de sable et de granit, que tendent les pas des
voyageurs.
Apres avoir monte une pente raide et apre, on atteint un plateau nu, aride,
ou quelques moutons trouvent a peine a brouter une herbe rare; on tourne a
travers un defile de rochers, et, sur la pointe la plus escarpee, tout a
coup on se trouve devant une pierre et une croix de granit. C'est le
tombeau de Chateaubriand.
Il n'est pas de plus poetique tombeau: adosse au vieux monde, il regarde le
nouveau; il a sous lui l'immense mer, et les vaisseaux passent a ses pieds;
point de fleurs, point d'herbe alentour, pas d'autre bruit que le bruit de
la mer incessamment remuante, qui, dans les tempetes, couvre cette pierre
nue de l'ecume de ses flots.
La, il avait choisi sa derniere place, la, les discours s'echangent: on se
demande quelle pensee l'inspira quand il declara ne vouloir meme pas que
son nom fut inscrit sur sa tombe. Ceux-ci y voient un sentiment d'humilite,
ceux-la d'orgueil; il y a, ce me semble, l'un et l'autre, et cette humilite
et cet orgueil ont une meme source, un grand desenchantement. Cet homme qui
avait vu tant de projets avortes, tant d'ambitions decues; ce voyageur qui
avait parcouru l'univers, visite l'Orient, berceau de l'ancien monde, et
les deserts de l'Amerique ou nait le monde nouveau; ce poete qui pouvait
compter les cycles de sa vie par les revolutions, etait envahi, a la fin de
ses jours, par une tristesse sans repos. Lui qui, dans sa jeunesse, avait
prelude par des Considerations sur les revolutions, il se complut, en ses
dernieres annees, a ecrire la Vie du reformateur de la Trappe; le silence
et la solitude du cloitre etaient en harmonie avec la tristesse de son ame.
Apres avoir ete charge des plus importantes missions, avoir rempli les plus
hauts emplois, vu a l'oeuvre les hommes les plus habiles et les plus
puissants, une fois retire du cercle tournoyant du monde, il avait ete
penetre d'une accablante verite: combien peu vaut l'homme, combien peu il
fait, combien moins encore il reussit en ce qu'il tente. Ce qui cause la
joie, l'orgueil, l'enivrement du monde, le faisait sourire; il avait pour
tous les hommes un egal dedain, et ce dedain il ne s'en exceptait pas
lui-meme; il savait, selon le mot d'un ancien, qu'il y a peu de difference
d'un homme a un autre homme[1].
[Note 1: Thucydide.]
Par humilite donc, il ne veut pas sur son tombeau d'inscription, pas de
nom: qu'importe qui lira son nom! les hommes sont petits, et il est l'un
d'eux!--Mais, par orgueil aussi, il veut une pierre nue: cette pierre, elle
sera visitee des voyageurs de toutes contrees; ils viendront la regarder,
et diront: _Chateaubriand_! Ce nom, il sera prononce sur les flots par ceux
qui arrivent et par ceux qui partent pour les regions lointaines; il
pretend obliger les hommes a savoir qui il est.
Ainsi, o instabilite continue de l'ame humaine! en lui s'unissent les
sentiments les plus contraires, le desenchantement de la gloire, et la
croyance en l'immortalite d'un nom; le dedain du scepticisme, et la soif
des applaudissements; une impression d'humilite de chretien, et un instinct
de souverain orgueil.
La verite, pourtant, est la: cette croix, signe de l'eternite sur cette
pierre marque de la mort, est l'immuable temoignage de l'inanite de
l'orgueil humain. Mais elle a aussi une autre signification: Chateaubriand
ne voulut sur son tombeau qu'une croix, de meme que Lamennais, son
compatriote, ordonna qu'elle ne fut pas plantee sur le sien, tous deux
obeissant a la meme preoccupation, dans la negation comme dans la foi. La
croix, dominant la tombe ou repose le poete breton, est le symbole du genie
de sa patrie, de la catholique Bretagne.
La foi, en Bretagne, a un caractere particulier, elle s'allie a une poesie
propre au genie breton: les objets materiels parlent en ce pays, les
pierres s'animent, les campagnes ont une voix qui revele l'ame de l'homme
conversant avec Dieu. Ce n'est pas une imagination, personne ne s'y peut
tromper: des que l'on entre en Bretagne, la physionomie du pays change, et
le signe de ce changement est la croix. Sur les chemins, a tous les
carrefours, s'eleve une croix. Il y en a de toutes les epoques; depuis le
XIIe siecle jusqu'au XIXe; il y en a de toutes les formes; la, simples
croix de granit exhaussees de quelques marches; ici, croix portant sur
leurs deux faces l'image du Christ et de la Vierge, sculptures grossieres,
mais toujours empreintes d'un sentiment sincere. La sainte Vierge, les
Bretons ne comprennent pas seulement sa tendresse, ils sentent sa douleur,
ils la partagent, ils l'expriment avec une energique verite. Voyez ce
tableau de la Vierge tenant son fils mort sur ses genoux, dans l'eglise de
Saint-Michel, a Quimperle; c'est une peinture primitive, par une main
inhabile qui ignorait les ressources de l'art; le dessin en est incorrect;
mais quelle expression de douleur! Le peintre voulait rendre la vive
souffrance de la mere: la bouche est tordue, les yeux sont fixes, la
prunelle est presque seule indiquee; cette fixite du regard est
saisissante, elle vous arrete, on reste la a regarder, on oublie que c'est
une representation, on voit la Vierge elle-meme, immobile dans sa douleur,
ne pouvant plus exprimer sa plainte, comme petrifiee, et pourtant vivante.
A cote, appuyee contre le mur, est placee une statue de la Vierge, concue
au contraire dans un sentiment delicat et tendre: elle a cette attitude
penchee, cette tete inclinee, ce doux regard de la mere qui appelle a soi
le pecheur. Sa robe tombe sur ses pieds en plis nombreux, le manteau
l'enveloppe avec une grace harmonieuse; car ce n'est plus la Vierge de
douleur, c'est la consolatrice du genre humain, tenant son fils entre ses
bras, qu'elle presente a la terre pour la benir, Notre-Dame de _Bot scao_,
la Vierge de Bonne-Nouvelle.
On connait la foi des marins a la sainte Vierge, des marins bretons
particulierement. A Brest, on cherche en vain un musee de tableaux: Brest
n'est pas une ville d'art; on y respire comme un souffle de guerre; le port
rempli de grands vaisseaux, l'arsenal et ses canons, ses boulets, ses
ancres gigantesques, les forts dresses sur les rochers, le mouvement anime
des rues ou vont et viennent des soldats de toutes armes, des matelots
arrivant de tous les points du monde, tout a le caractere precis, positif
et puissant de la realite du moment: l'homme a enfonce dans le roc les
pieds de granit de sa demeure, on dirait qu'il y est inebranlablement fixe.
Mais, montez un des escaliers qui menent de la ville basse a la ville
haute, et, sous une voute, vous trouverez quatre tableaux appendus a la
muraille; c'est la le musee de Brest, des tableaux de marine dedies a la
sainte Vierge: le depart du navire; les femmes et les enfants sur la greve,
a genoux, pendant la tempete; le vaisseau ballotte par les orages, et les
bras des matelots tendus vers le ciel; et, au retour, les marins sauves
s'acheminant, un cierge a la main, vers la chapelle de Notre-Dame. Et,
au-dessous, des legendes touchantes, cris de l'ame qui implore, s'humilie
ou rend graces: _Sainte Vierge, secourez-nous!--Sainte Vierge, secourez
ceux qui sont en mer_! Voila l'homme avec sa faiblesse, son aspiration et
son esperance, l'homme vrai: le reste n'etait qu'apparence.
Ils saisissent toutes les occasions, ils se servent de tous les pretextes
pour temoigner de leur foi: a Saint-Aubin d'Aubigne, entre Rennes et
Saint-Malo, vous longez une haie touffue, ils ont taille une croix dans une
epine, une croix qui verdit au printemps, parmi les eglantines et les
roses[1]. Vous revenez de visiter la lande de Carnac, cette lande pale et
desolee ou les pierres debout s'alignent par milliers a perte de vue,
sphinx gigantesques et silencieux qui gardent depuis vingt siecles leur
impenetrable secret; quelle est cette croix qui s'eleve sur une eminence?
C'est une croix qu'ils ont plantee sur un dolmen isole dans la lande, la
croix sur un autel druidique, en avant de cette armee de pierres qui
marquent peut-etre le cimetiere d'un grand peuple.
[Note 1: On voit aussi, a Saint-Vincent-les-Redon, un arbre taille
en forme de croix.]
Ailleurs, au carrefour d'une route, pres de Beauport, une source jaillit et
s'ecoule entre les rochers, a la fois fontaine et lavoir: sur les pierres
amoncelees, une niche dessine son arcade enserrant une Vierge couronnee de
fleurs: alentour, les liserons des champs, les pervenches et les eglantiers
ont pousse dans la mousse et les herbes, et enlacent la rustique chapelle
de leurs festons fleuris qui retombent sur l'enfant Jesus. Vis-a-vis,
s'etendent les champs d'ajoncs verts; par-dessus leurs longues tiges raides
apparaissent les murs a demi detruits d'une vieille abbaye, sans toit,
ouverte au ciel, silencieuse, et, par ces ogives noircies, on apercoit la
mer bleue qui s'enfonce a l'horizon, et dont on entend la rumeur prolongee,
incessante, qui emplit les champs et les airs.
Dans ce pays catholique par excellence, toutes les eglises sont
remarquables: il n'est si petit village dont l'eglise n'ait quelque partie
interessante, ou une de ces chaires exterieures, devenues si rares, et que
l'on voit encore a Guerande et a Vitre, engagees dans la muraille, et d'ou
le pretre, dans les temps de mission, en certaines circonstances
extraordinaires, parlait aux peuples assembles sur la place; ou une voute
entierement peinte, comme a Carnac et a Kernascleden; ou des medaillons de
pierre et de bois encadrant l'autel de naives sculptures dorees, a Roscoff,
a Crozon, etc.; ou un tabernacle compose comme un monument architectural,
une sorte de palais en miniature avec ses corps de logis, ses pavillons,
ses colonnes, ses domes, ses galeries, ses statues (a Rosporden); un
confessionnal antique (dans une petite chapelle pres de Chateaulin); un
baldaquin sculpte en bois ou meme en cristal (a Landivisiau); ou bien
quelque objet particulier, tel que cet ornement bizarre qui n'existe plus
que dans une seule eglise, la _roue de bonne fortune_, de Notre-Dame de
Comfort, sur la route du bec du Raz. C'est une grande roue suspendue a la
voute de l'eglise et tout entouree de clochettes; aux jours de fetes
solennelles, pour les noces ou les baptemes, on fait tourner la roue, et
toutes ces clochettes agitees forment un bruyant carillon qui regle la
marche de la procession, et accompagne de son timbre argentin et joyeux la
voix des jeunes filles, chantant des cantiques a la sainte Vierge. Ou bien,
enfin, c'est un de ces troncs, grossiers piliers equarris, ais de chene
bardes de larges bandes de fer, places au milieu de l'eglise, a cote du
catafalque de bois noir seme de larmes blanches; le tronc et le cercueil,
qui rendent sensibles a tous les yeux a la fois la fragilite de la vie, et
le principe chretien par excellence, la charite.
Les eglises des villes ont parfois de veritables chefs-d'oeuvre, les
cloitres de Treguier et de Pont-l'Abbe, par exemple, dont les arcades sont
si sveltes et si finement decoupees; ou les bas-reliefs interieurs du
portail de Sainte-Croix a Quimperle, vaste page de pierre sculptee avec
cette delicatesse et cette richesse d'invention, qualites charmantes de la
jeunesse, qui furent celles de la Renaissance. Puis, dans toutes les
eglises, pres de l'autel, vous apercevez tout d'abord la statue peinte du
saint de la paroisse, un de ces saints bretons que l'on ne trouve pas
ailleurs: saint Cornely, saint Guenole, saint Thromeur, saint Yves surtout.
Saint Yves a le privilege d'etre represente dans presque toutes les
eglises, meme celles dont il n'est pas le patron; le souvenir de ce grand
homme de bien, de ce savant pretre, de ce juge incorruptible est reste
vivant dans le coeur des Bretons. Partout vous le voyez en robe de juge, la
toque sur la tete, entre deux plaideurs, le seigneur richement vetu, en
habit de velours rouge, tout dore, avec la grande perruque, les bas de soie
et l'epee, et le pauvre paysan, tout deguenille, des trous aux coudes et
aux genoux, et pieds nus dans ses sabots. Le grand seigneur, l'air fier,
suffisant, le chapeau sur la tete, presente au saint une bourse d'or; le
paysan, le regard et l'attitude timides, la tete basse, le bonnet a la
main, attend humblement la sentence. Il n'a rien a donner, mais la justice
ne lui fera pas defaut. Saint Yves se tourne vers lui avec un bon sourire,
et lui tendant l'arret ecrit sur un parchemin, lui donne gain de cause.
C'est toute l'histoire du moyen age, les trois ordres vis-a-vis l'un de
l'autre: l'Eglise protegeant le paysan, le faible, contre le noble et le
puissant.
Quant aux monuments proprement dits, nulle part on ne rencontre davantage
de ces belles eglises du moyen age, temoignage de la piete, de la science
et du gout de cette forte epoque. Ici la cathedrale de Dol, du meilleur
temps de l'art gothique, du XIIIe siecle, imposante par sa masse, sa
grandeur, la noble simplicite de ses ornements, l'harmonie de ses
proportions; le granit de ses tours a pris, par la suite des siecles, a
l'air de la mer, une couleur de rouille, on les dirait baties de fer; la,
Treguier et ses boiseries exquises, bancs, autels, stalles, lutrin en chene
noir et brillant, decoupes d'un dessin net et fin, avec une inepuisable
variete; pas un balustre qui se ressemble; il y a de quoi fournir des
modeles a tous les sculpteurs de notre temps; plus loin, Saint-Pol de Leon
et sa fleche de granit, audacieuse et svelte, prodige d'equilibre,
inebranlable, ceinte de galeries a jour comme de gracieuses couronnes,
elancant au ciel ses clochetons aux pointes aigues, toute decoupee,
aerienne, un des joyaux de la Bretagne, et que les Bretons nomment avec un
legitime orgueil; et le Folgoat, un petit village inconnu, au nord de
Brest, perdu a l'extremite de la presqu'ile, il faut se detourner de toute
route pour le trouver; mais dans ce pauvre village, deux princes bretons,
le duc Jean III et la duchesse Anne, ont construit une eglise royale, y
accumulant tout ce que l'art gothique en sa floraison la plus riche, uni
aux caprices les plus ingenieux de la Renaissance, a imagine de plus
delicat et de plus eclatant: portraits sculptes, statues d'un beau style,
ou deja se reflete l'antiquite, choeur ogival tout cisele, et un jube (on
sait combien sont devenus rares ces gracieux et originaux monuments du
catholicisme), un jube de dentelle, ou trefles, rosaces, rinceaux, sont
tailles du ciseau le plus ferme dans un granit bleu indestructible. Le
marteau de la Revolution n'a detache que des fragments insignifiants de ces
belles pierres si purement travaillees. Apres avoir resiste aux folles
passions des hommes, elles semblent pouvoir defier le temps.
Il faudrait dire aussi les clochers de formes si variees, les clochers a
pans coupes de la Renaissance, de la Roche-Maurice-les-Landerneau, de
Landivisiau, de Ploare, de Pontcroix, de Roscoff, accostes de petits et
legers clochetons et ornes de balustrades a deux etages, comme les minarets
de l'Orient; les fleches elevees le long des cotes, celle de Treguier, par
exemple, percee a jour pour laisser passer les grands vents de la mer,
constellee de croix, de roses, de petites fenetres, de croisillons,
d'etoiles, comme un chapeau de magicien. Puis, les benitiers exprimant
toujours le caractere de l'epoque: a Dinan, dans une eglise du XIIe siecle,
une cuve massive, enorme, que quatre chevaliers armes de toutes pieces
supportent de leurs larges gantelets de fer; car le XIIe siecle est le
temps des croisades, de la chevalerie au service du Christ[1]. Dans une
eglise du XVe siecle, au contraire, a Quimper, une elegante petite
colonnette, autour de laquelle s'enroule une fine guirlande de pampres, et
au-dessus, un ange qui ploie ses ailes comme s'il descendait du ciel et se
venait poser au bord de la coupe d'eau consacree. Ou bien, et inspires par
un sentiment plus chretien encore, les benitiers exterieurs, si communs
dans toute la Bretagne, et dont les plus remarquables sont a Landivisiau, a
Morlaix, a Quimperle; le benitier interieur n'est qu'un accessoire; le
benitier exterieur, isole en avant de la porte, a une signification plus
precise: il dit ou l'on va entrer, il sollicite un premier mouvement de
l'ame: le chretien, en avancant la main vers le vase benit, s'arrete, son
coeur se recueille et se prepare. Les architectes bretons ont bien compris
cette grave pensee de la religion: les benitiers exterieurs sont de
veritables monuments, des sortes de petites chaires, le bassin decore
d'emblemes, de symboles, de tetes d'anges enveloppees de leurs ailes; le
dais elance, cisele, d'ou pendent les pointes effilees d'une broderie de
granit, et, sous le dais, debout, toujours la Vierge souriante, qui semble
inviter le fidele a entrer dans la maison de la priere.
[Note 1: Il y a un benitier semblable a Corseul.]
II
Foi et poesie des Bretons (suite).
=Saint-Thegonec.--Les cimetieres.--Les calvaires.--Cast.=
Il n'est pas besoin de parcourir toute la Bretagne pour avoir une idee de
ces oeuvres de l'architecture embellie par la foi: dans un petit bourg, a
Saint-Thegonec, entre Morlaix et Landerneau, eglise, chapelle funeraire,
sculptures, crypte, calvaire, tous les types de l'art chretien de Bretagne,
se sont comme donne rendez-vous.
Les cimetieres bretons se ressemblent tous; presque partout ils entourent
l'eglise; ceints d'un petit mur bas, souvent ils n'ont pas meme de portes;
une grille de fer, posee a plat sur un petit fosse, suffit pour interdire
aux bestiaux l'acces de la demeure des morts[1]. Une croix, un calvaire ou
sont representees des scenes de la Passion, quelquefois la statue
agenouillee d'un pasteur regrette, image veneree qui rappelle ses vertus a
ses fideles paroissiens (a Goueznou), voila les seuls monuments de ces
cimetieres des villages bretons; les tombes sont marquees par de petits tas
de terre, serres l'un contre l'autre avec une croix dessus. Une pierre
recouvre quelques-unes de ces tombes, et, dans la pierre, on a creuse comme
une petite coupe ou s'amasse l'eau du ciel, et dont la mere, le fils,
l'ami, aspergent la tombe lorsqu'ils viennent s'agenouiller et prier pour
celui qui est couche dans la terre[2]. Ces cimetieres, places au milieu des
bourgs et des villages, ont peu d'etendue, il faut un petit nombre d'annees
pour que ces champs de la mort soient combles des corps des generations
eteintes; les morts bientot sont exhumes pour faire place aux nouveaux
venus: dans quelques villages alors, a Plouha, les fils, apres avoir
deterre les os de leurs peres, ont dresse, le long de la facade de
l'eglise, les pierres des tombes, pierres debout qui ne recouvrent plus
aucun corps, froids temoignages d'un souvenir qui de jour en jour va
s'effacant. Ailleurs, et le plus souvent, on a construit, a cote de
l'eglise, une chapelle funeraire, et la on a recueilli les os des morts
exhumes: si l'on jette un regard a travers l'etroite ogive qui s'ouvre sur
ce charnier sombre, on apercoit un enorme amas d'ossements, entasses et
meles comme des brins de paille; ce sont les hommes qui ont marche sur
terre, solitaires et delaisses jusqu'au jour de la resurrection eternelle.
[Note 1: A Goueznou, a Plabennec, etc.]
[Note 2: On voit aussi, en Algerie, de petites coupes creusees dans
les pierres sepulcrales des musulmans; mais cette eau ne sert qu'a
desalterer les oiseaux ou a arroser les fleurs qui ornent la
tombe.]
Mais, a Saint-Thegonec, un sentiment plus respectueux ou plus tendre a
voulu du moins conserver intacte une partie de ces corps arraches a la
terre. Avant d'entrer dans l'eglise, on est frappe d'un spectacle
inattendu: a toutes les saillies du batiment, sous les porches, sur la
corniche anterieure, sont alignees, accrochees, suspendues l'une a l'autre,
une multitude de petites boites comme un chapelet; ces petites boites,
surmontees d'une croix, sont des cercueils, elles renferment le crane des
ancetres, la tete, ou, selon le mot expressif de la vieille langue, le
_chef_, ce qu'il y a de plus noble en l'homme et qui semble le resumer. Une
inscription indique la date et le nom:
_Ci git le chef de_...
On le voit par une petite ouverture en forme de coeur, autre symbole
touchant. Ce sont les archives funebres des familles, non renfermees dans
la maison ou l'habitude les eut fait oublier, mais a l'ombre de l'eglise,
devant lesquelles les generations nouvelles passent et se decouvrent, le
dimanche en venant prier[1].