A » B » C » D » E
F » G » H » I » J
K » L » M » N » O
P » R » S » T
U » V » W » Z

- Links

Thrilling Holiday Gift Book: A Controversial, True Story - One Man Caught in U.S. Government Psychic Spy Experiments
SACRAMENTO, Calif. -- The ideal Christmas gift for those intrigued by governmental conspiracy, OPERATION BLUE LIGHT: My Secret Life Among Psychic Spies (Cherubim Publishing, ISBN 978-0-9816024-0-0), is one of the most scintillating memoirs ever to be written. A true story of deception and subterfuge, it took Philip Chabot 40 years to tell us about his amazing experience.

New Children's Book from Jeremy Zilber Lets Kids Know 'Mama Voted for Obama!'
MADISON, Wis. -- Building on the success of 'Why Mommy is a Democrat,' author and political activist Jeremy Zilber announces the release of his third self-published children's book, 'Mama Voted for Obama!' (ISBN: 978-0-9786688-2-2). With its Seuss-like use of repetition, rhythm, and rhyme, Mama Voted for Obama offers a whimsical celebration of Obama's historic presidential campaign while providing his supporters an entertaining way to let their kids know how they voted in 2008.

Epic Fantasy Book Series Website Honored in 2008 National Best Books Awards
LANCASTER, Texas -- The Green Stone of Healing(R) epic fantasy website is among the finalists of the 2008 National Best Books Awards sponsored by USABookNews, HealingStone Books announced today. The award-winning website is honored in the Best Website Design category. The site provides much-needed background for a complex saga packed with romance, intrigue, mysticism, and adventure.

Quinze Jours en Egypte - Fernand Neuray

F >> Fernand Neuray >> Quinze Jours en Egypte

Pages:
1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6

FERNAND NEURAY

_Quinze Jours en Egypte_

Bruxelles

1908




"Mon _itineraire_ est la course d'un homme qui va vers le ciel, la
terre et l'eau, et qui revient a ses foyers avec quelques images
nouvelles dans la tete et quelques sentiments de plus dans le
coeur."

CHATEAUBRIAND, Preface de la troisieme edition de l'_Itineraire de
Paris a Jerusalem_.

"L'Egypte m'a paru le plus beau pays de la terre; j'aime jusqu'aux
deserts qui le bordent et qui ouvrent a l'imagination le champ de
l'immensite."

CHATEAUBRIAND, _Itineraire_.




_Au commencement de decembre 1907, les fondateurs de la nouvelle
Heliopolis, qui s'elevera bientot, a une dizaine de kilometres de la
capitale de l'Egypte, dans un jardin verdoyant cree, comme par un
coup de baguette magique, en plein desert, inviterent quelques
journalistes a aller voir leur ville sortir de terre. L'auteur de ce
petit livre etait de cette caravane. Il a passe quinze jours en
Egypte. Ses impressions de voyage, trop rapides, helas! ont ete
publiees, en janvier et en fevrier 1908, dans le XXe Siecle. Il se
hasarde aujourd'hui a reunir ces articles. Son livre aura
certainement un merite, dans lequel, il est vrai, l'auteur n'est
pour rien: on y verra, d'apres des photographies prises sur place,
quelques-uns des monuments les plus celebres de l'antiquite
egyptienne, dont le grand public ne connait guere que le nom.

Ces photographies sont, pour la plupart, l'oeuvre personnelle de M.
Jean Capart, conservateur adjoint du Musee du Cinquantenaire de
Bruxelles. M. Capart les a rapportees des missions scientifiques
qu'il a remplies en Egypte pour le compte du gouvernement belge,
avec un eclat qui lui a valu, dans le monde des egyptologues, une
enviable renommee. Il a bien voulu mettre ses beaux cliches a notre
disposition; M. le docteur Mathien nous en a prete obligeamment
quelques autres. Nous prions ces Messieurs de trouver ici
l'expression de notre gratitude._




DE BRUXELLES AU CAIRE


Depuis le mois de decembre 1907, la route de Bruxelles au Caire est
raccourcie de deux jours. Cinq jours au lieu de sept. On peut meme
la faire en quatre jours et demi. Mais il faut que les vents et la
mer s'y pretent. Plusieurs de nos confreres n'ont quitte Bruxelles
que le vendredi 6 decembre, a midi, pour arriver a Marseille le
samedi 7, vers neuf heures du matin, un peu avant le depart de
l'_Heliopolis_. Le 10, a six heures du soir, le navire entrait,
prudemment, lentement, dans le port d'Alexandrie, dont l'acces est
difficile aux colosses de douze mille tonnes. Les gens presses ont
encore pu gagner le Caire le jour meme, vers minuit, soit dix heures
en Europe. En tout donc, juste quatre jours et demi. Or il en
fallait cinq jusqu'a present, par les bateaux les plus rapides, pour
faire la traversee entre Marseille et Alexandrie! Il n'en faut plus
que dix desormais, au maximum, grace a l'_Heliopolis_, pour le
voyage de Bruxelles au Caire, aller et retour. Dix jours au lieu de
quatorze, sur une route aussi frequentee! Car il y a plus de six
cents Belges etablis en Egypte, et quatre cent cinquante millions de
capitaux belges engages dans des entreprises egyptiennes.

L'_Heliopolis_ etait le premier des deux steamers qu'une nouvelle
compagnie de navigation avait mis en circulation, l'hiver passe,
entre Marseille et Alexandrie. Si la nationalite suivait la
paternite, cette compagnie eut ete belge; car elle devait la
naissance et la vie a l'initiative de quelques-uns de nos plus
entreprenants capitalistes. Elle etait anglaise cependant, de nom et
de fait, bien qu'une notable partie de son capital eut ete souscrite
en France et qu'il y eut des Francais et des Belges dans son conseil
d'administration.

Ses deux navires avaient ete construits en Angleterre. Pas un clou
qui n'eut ete fabrique et cloue a Greenock ou a Londres. Tout le
personnel etait Anglais. Un artiste parisien avait dessine, dans de
purs styles francais, le salon, le restaurant et le fumoir,
veritables merveilles de gout et d'elegance. Mais l'Angleterre
annexa son oeuvre comme une simple republique sud-africaine. Dans
les prospectus de la compagnie, le style Louis XVI fut baptise
"Reine Anne" et le Louis XIV "Roi Georges".

A bord de l'_Heliopolis_, le dimanche meme etait anglais, du moins
jusqu'a midi. A dix heures, service divin. Dans le grand salon, le
capitaine, entoure des officiers, lit des versets de la Bible;
l'assistance repond en choeur; puis les "fideles" chantent des
cantiques, avec accompagnement de piano et de bugle. La ceremonie,
froide et seche, n'est pourtant pas denuee de caractere. Sur toutes
les mers du monde, au meme moment, a bord des innombrables navires
qui promenent le commerce, la force et le pavillon de l'Angleterre,
le meme Dieu est officiellement invoque, dans la meme langue et dans
le meme appareil, au nom de la nation. En Belgique, quand le
gouvernement pourvut d'un aumonier notre premier navire-ecole, la
presse liberale se dechaina. Au nom de la liberte de conscience,
naturellement. Heureuse Angleterre, ou cette espece de fanatisme est
encore inconnue ...

L'energie francaise sommeillait, probablement, pendant que les
Belges faisaient le plan de la nouvelle ligne et que les Anglais lui
imposaient leur marque. "Sur notre mer: entre Marseille, notre grand
port, et l'Egypte, que la France ouvrit a l'Europe, ce sont des
etrangers qui creent, a notre barbe et au detriment des compagnies
francaises, des voies plus confortables et plus rapides" me disait,
sur le pont de l'_Heliopolis_, un de nos plus distingues confreres
parisiens. Et il ajoutait melancoliquement: "C'est un sujet
d'affligeantes reflexions, je vous assure."

L'_Heliopolis_ est un gracieux colosse de douze mille tonnes--nos
malles congolaises en jaugent sept mille a peine! Cent
quatre-vingt-cinq metres sur vingt, sept ponts, vingt noeuds a
l'heure. Il bondit sur la mer comme un levrier geant. On y pourrait
loger facilement plus de mille passagers. Il a coute sept millions
de francs. A Marseille, il etonnait la Cannebiere elle-meme. "Les
autres bateaux, a cote de l'_Heliopolis_, semblent des
bateaux-mouches" nous disait le cocher qui nous vehiculait, sous une
pluie battante, a travers les rues boueuses d'un Marseille sans
soleil et sans joie, vers les bassins de l'Estaque.

Nous avons leve l'ancre, le samedi 7, a deux heures de l'apres-midi,
quatre heures trop tard, a cause de l'affluence inattendue des
passagers, par un beau ciel. Plus un seul nuage; une mer verte et
sans ride. Les collines roses et les maisons blanches rayonnaient
dans la chaude lumiere. Nous etions une vingtaine de journalistes a
bord, Francais et Belges, invites a aller voir une autre Heliopolis,
qui s'acheve en ce moment aux portes du Caire, sur la lisiere de
l'immense desert d'Arabie, a deux pas des ruines de l'antique
capitale religieuse de l'Egypte, cette Heliopolis ou l'on dit que
Platon alla chercher la sagesse et dont les idoles se seraient
ecroulees, d'apres une tradition, quand la Sainte Famille approcha
de ses murailles.

L'Academie francaise et le Palais Bourbon avaient laisse partir M.
Maurice Barres. Cet immortel justement celebre est l'homme le plus
simple du monde. Il est fin et sympathique; pas l'ombre d'une pose;
il n'a parle qu'une fois en public, au dessert d'un diner de
journalistes; son eloquence est simple, elegante et forte. L'accent
lorrain--c'est l'accent de Virton attenue--ne l'a pas quitte tout a
fait; il prononce "vin" et "plein" en appuyant sur les finales,
comme les gens du pays gaumais. M. Joseph Galtier, du _Temps_, M.
Maurice Muret, du _Journal des Debats_, confreres aimables et tres
distingues; MM. Pierre Baudin, ancien ministre des Travaux publics;
Leon Parsons, attache au Cabinet du ministre Briand; Paul Adam,
Jules Huret _(Figaro)_, Verdier _(Eclair)_, Casella _(Auto)_ et
l'editeur Pierre Laffitte; je crois que j'ai cite tous nos
confreres francais. Nous etions treize Belges: Maurice des Ombiaux,
Jean d'Ardenne, Julius Hoste, de Borchgrave, de Laveleye, Ansel,
Garnir, Kaiser, Quadvlieg, Raquez, Rossel, Rotiers et votre
serviteur. L'aimable M. Cornet guidait notre caravane.

Manifestement, les vents et la mer ont craint d'avoir une mauvaise
presse. Pendant que les tempetes se dechainaient sur les mers
occidentales, l'_Heliopolis_ voguait gentiment sur un lac tranquille
et tout bleu. Et le soleil avait conspire en notre faveur avec les
vents et la mer. Au moment ou nous entrions dans la rade
d'Alexandrie, peuplee de navires au repos et comme plantee de mats
rassembles en bosquets, il commencait de descendre dans les flots.
Spectacle "a souhait pour le plaisir des yeux"! Devant nous, la
ligne courbe des maisons carrees s'etendait, s'etirait comme un
immense serpent blanc. Nous distinguions des terrasses parmi des
bouquets de palmiers. A l'Occident, d'enormes bandes de feu
brulaient, aux confins de l'horizon, dans un ciel opalin. La beaute
des nuits orientales se revelait, a nos yeux enchantes.

Qu'on me reproche, si l'on veut, de decouvrir l'Egypte. Je me risque
a dire un mot du plaisir que nous avons goute, les plus blases aussi
bien que les enthousiastes, en traversant le Delta, par une
radieuse matinee, dans le rapide qui nous emportait vers le Caire.
La plaine a l'aspect d'un vaste jardin cultive et tout vert. Le ciel
est bleu turquoise, sans un nuage. Une ardente lumiere caresse le
panache des sycomores et la chevelure fremissante des palmiers. La
jeune verdure brille de son plus pur eclat. Le long du chemin de
fer, les villages rassemblent leurs masures carrees, faites de terre
sechee, rebarbatives et sales. Des pigeons, ramasses en boule, se
reposent sur le seuil des colombiers, domes minuscules arrondis sur
la toiture plate des maisons.

On sait que le Delta est le pays du monde ou la population est la
plus dense: plus de trois cents habitants par kilometre carre. Les
villages se succedent a de courts intervalles. Sur tous les
chemins--etroites bandes de terre durcie qui longent les champs de
coton ou de trefle--circulent, en groupes, des fellahs et des
fellahines. C'est un continuel defile de scenes chatoyantes. Des
laboureurs vetus de longues robes flottantes, blanches, jaunes ou
bleues, dirigent des boeufs, poilus comme des boeufs sauvages,
atteles deux par deux a des charrues identiques aux charrues d'il y
a cinq mille ans, que nous verrons bientot gravees sur les parois
des tombeaux. Voici un grand gaillard drape dans une robe bleu
ciel, agitee et gonflee par la brise. Il arpente majestueusement son
champ, les mains croisees sur le dos, pendant que deux femmes
accroupies remuent la terre labouree. Des femmes cheminent, par
groupes, emmaillotees de noir--on dirait des religieuses de chez
nous, sauf la guimpe--la figure voilee, depuis le nez jusqu'au
menton, par une bande d'etoffe noire. Voici un vieux paysan sur son
ane charge de deux sacs en equilibre, robe jaune et turban blanc,
barbe grise de saint Joseph. Un peu plus loin, quatre dromadaires, a
la file, suivent le chamelier de leur pas solennel, leur grand corps
secoue comme un vaisseau sur la mer.

A toutes les gares, cohue bariolee et bourdonnante: robes et turbans
de toutes les couleurs, fez rouges; paysannes escortees de
marmaille; "dames" en robe de soie, voilees de transparente
mousseline blanche, un parasol a la main, affairees et precieuses;
gentlemen en redingote; tetes fines d'Egyptiens: grosses levres,
yeux allonges; arabes, negres, soudanais, figures de cuivre, d'ebene
ou de bronze, figures de patriarches et de prophetes. Revons-nous ou
sommes-nous au spectacle? Qu'on attende encore un peu avant de
baisser le rideau ...

Fellah n'est pas un nom de race, mais seulement de profession.
Fellah signifie paysan. Le paysan de la vallee du Nil descend de la
race egyptienne primitive. Nous verrons ses ancetres sur les parois
du tombeau de Ti, architecte a Memphis sous une des premieres
dynasties, qui dort au seuil du desert lybique, pres des pyramides
de Saqqarah, depuis pres de six mille ans.

Des restes de couleur sont encore accroches aux figures en relief,
dont le temps a respecte l'elegant dessin et le groupement
harmonieux. Des femmes soutiennent, de leurs bras arrondis, des
corbeilles posees sur leurs tetes. Des paysans fauchent et battent
le ble. Memes visages, memes instruments agricoles que ceux de
l'Egypte actuelle.

Ces petits anes, robustes, elegants et fins, qui trottinent pour
notre amusement dans la plaine du Delta, le long des canaux ou
bombent des voiles blanches, nous les reverrons aussi dans les
tombeaux de Saqqarah, ou ils defilent, depuis six mille ans, devant
l'effigie du maitre, grand proprietaire ou fonctionnaire de la Cour.
Nous les monterons dans la Haute Egypte, quand nous galoperons a
travers la plaine, peuplee de travailleurs et couverte de moissons,
vers les ruines et les tombeaux de la vallee des Rois. Ce n'est pas
une des moindres merveilles de ce pays merveilleux que cette
identite de la race et de la vie d'a present avec la race et la vie
ressuscitee apres soixante siecles.

Race admirable, puisqu'elle a resiste au corrosif de l'Islam. On
sait que les Arabes convertirent de force, au VIIe siecle de notre
ere, les paysans egyptiens, chretiens depuis le deuxieme. Ils sont
beaux, laborieux, prolifiques et sales. Vraisemblablement, l'Egypte
aura, dans un demi-siecle, vingt millions d'habitants. Le coton de
la Basse Egypte est hors prix: cinquante francs le cantar (45
kilogrammes) en 1895; cent francs ou a peu pres, l'annee derniere.
Les fellahs s'enrichissent. Il y a quelques semaines, un vieux
paysan paya 500,000 francs, rubis sur l'ongle, a une societe belge,
des terres qu'il venait d'acquerir. A le juger sur sa mine, sa
crasse et ses haillons, on lui aurait donne l'aumone! La crise
financiere, qui a fait tant de ravages dans les grandes villes,
parmi les colonies europeennes surtout, n'a pas atteint les ruraux.
Dans toute l'Egypte, la valeur et le loyer de la terre augmentent
tous les jours. Il faut sans cesse de nouvelles terres cultivables a
une population qui ne cesse de s'accroitre.

Il n'y a pas au monde de cultivateur plus laborieux, plus passionne
que le fellah. Une longue et etroite bande de terre fertile serree
entre deux deserts: voila l'Egypte. Le Nil coule au milieu. Jamais
de pluie. Chaque ete, le flot debordant etend sur le sol l'eau du
fleuve et le limon qu'elle apporte. Ou s'arrete l'inondation
commence, de chaque cote, l'aride desolation du desert. Le labeur du
fellah fait fructifier admirablement ce present annuel du vieux
fleuve. Des que l'eau commence a se retirer, les champs, du matin au
soir, sont peuples de travailleurs, qui pataugent, jambes nues, meme
au plus chaud des jours deja brulants, dans la boue limoneuse. Dans
la Haute Egypte, quand nous verrons de pres leurs villages, leur
salete, leur vermine et les beaux enfants devores par les mouches
sur le seuil des masures, nous songerons aux paysans de l'Ardenne ou
de la Lorraine, tels que les ont faits douze siecles de
christianisme, race fiere, heureuse et libre sous un ciel souvent
hostile et sur un sol ingrat ...

C'est le jeudi 12 decembre qu'on nous mena voir la nouvelle
Heliopolis. De l'Ezbekieh, nous avons mis, en autobus, une vingtaine
de minutes. Le chemin de fer electrique devorera la route en un
quart d'heure.




LA NOUVELLE HELIOPOLIS


La nouvelle ville s'elevera a l'est de la capitale de l'Egypte. Les
deux mille cinq cents hectares que les premieres constructions
doivent couvrir ont ete decoupes dans le desert arabique, dont les
vagues sablonneuses fuient, a perte de vue, vers Suez et la mer
Rouge. Trois mille travailleurs, hommes et femmes, remuent depuis
quinze mois les pierres et le mortier. Cent cinquante villas sont en
construction; plusieurs sont presque achevees. Le Palace Hotel,
edifice grandiose et charmant, long de cent quatre-vingt-cinq
metres, sera termine dans un an. Il coutera, tout meuble, cinq
millions. Ce sont les plans d'un jeune architecte belge, M. Ernest
Jaspar, qui ont triomphe au concours. Ses terrasses etagees
domineront un admirable spectacle: le desert, infini et rose, ou
l'on voit courir, en meme temps que les nuages au ciel, de grandes
taches d'ombre; les maisons blanches et les palmiers de Matarieh;
puis, a l'Ouest, Le Caire, inonde de lumiere, herisse de coupoles
et de minarets; le ruban argente du Nil; enfin, flamboyant dans
l'azur, l'enorme triangle de la grande Pyramide.

Trois avenues, larges de quarante metres, traverseront la ville.
Quarante-deux kilometres de conduites d'eau sont acheves. Des
milliers d'arbrisseaux, serres les uns contre les autres, et
proteges par des capuchons contre le vent du desert, grandissent
dans le limon humide d'une vaste pepiniere. Ils sont destines a
border les avenues et a peupler les jardins. M. le baron Empain et
S.E. Boghos Pacha Nubar se font construire a Heliopolis chacun une
villa somptueuse[1].

Cinq mille hectares sont reserves, plus avant dans le desert, pour
l'extension de la cite nouvelle, qui doit comprendre, d'apres le
plan des fondateurs, trois agglomerations distinctes et successives,
reliees entre elles par des avenues verdoyantes et des voies de
communication rapide. La Societe d'Heliopolis a recu option, par
contrat, sur cinq mille hectares, en sus des deux mille cinq cents
de la premiere oasis, au prix de cinquante-cinq francs l'hectare
environ. Trois voies ferrees seront etablies entre la premiere oasis
et le Caire: un chemin de fer et deux tramways electriques. L'un de
ceux-ci, pose et equipe, est pret pour l'exploitation. Il fera
arret, en cours de route, a plusieurs stations. Ce sera la voie de
banlieue, qui prendra et conduira des voyageurs a tous les villages
echelonnes le long du chemin[2]. L'autre tramway est
particulierement destine aux fonctionnaires que la Societe s'est
engagee a loger moyennant un prix convenu avec le gouvernement
egyptien. Quant au chemin de fer electrique, il courra, sans arret,
du Caire a Heliopolis. Ce sera le train express. Le trajet durera
quinze minutes: tout juste ce qu'il faut, a Bruxelles, pour aller du
Nord au Midi.

Telle est, en raccourci, l'entreprise qui a seduit des hommes
d'affaires de premier ordre: Belges, Anglais, Francais et Egyptiens.
Comme toutes les grandes choses, elle a des detracteurs. Mais
personne ne peut contester son originalite ni son caractere
grandiose. C'est une magnifique partie a jouer. On comprend qu'elle
passionne tant et de si puissants capitaines de la finance. Si elle
reussit, ils auront attache leur nom a une des plus belles choses
qui se pourront voir, d'ici a une dizaine d'annees, dans un des plus
beaux pays du monde.

La rarete des habitations et la cherte des loyers la provoquaient
depuis longtemps. On a vu le prix des terrains a batir monter, au
Caire, en cinq ans, de 1901 a 1906, a des sommets vertigineux, de
quinze a quinze cents francs le metre carre en de certains endroits.
Il a degringole depuis lors. L'exces meme de la speculation a amene
une crise immobiliere, encore aggravee, dans la suite, par le
contre-coup de la crise monetaire qui acheve en ce moment son tour
du monde. Mais les loyers des maisons et des appartements habitables
par les Europeens n'en restent pas moins tres chers. A quinze
minutes du jardin de l'Ezbekieh, un Belge de mes amis occupe un
rez-de-chaussee et un etage: dix pieces en tout; loyer: onze mille
francs! Dans le centre de la ville, une chambre garnie se paie deux
cents francs par mois. Dans les quartiers excentriques, au dela de
la gare par exemple, on demande cent vingt-cinq francs par mois
pour un modeste appartement de quatre ou cinq pieces. Les
proprietaires sont intraitables. La demande continue d'ailleurs de
depasser l'offre. La crise financiere a arrete, en meme temps que la
speculation sur les terrains, l'essor de la batisse. Tout le monde
est mal loge; tout le monde paie horriblement cher des logements
mediocres. "Quand je pense que nous aurions a Bruxelles, pour
dix-huit cents francs, une jolie maison en plein quartier Nord-Est,
la nostalgie des premiers temps de mon sejour ici me reprend et
m'oppresse", nous disait une charmante femme, a qui le courage ne
manque pas cependant.

Il s'agira pour la Societe d'Heliopolis de vendre assez de terrains,
de louer assez de villas et d'appartements pour remunerer le capital
engage. Grosse affaire, evidemment, et de longue haleine. Les
sceptiques branlent la tete. Mais les raisons de croire et d'esperer
ne manquent pas.

Deux societes, l'une belge, l'autre francaise, font construire
quarante des villas auxquelles on met en ce moment la derniere main.
Elles se sont constituees dans ce but. Elles ont achete pour cela,
l'une soixante, l'autre quarante feddans (le feddan vaut
quarante-deux ares) a la Societe d'Heliopolis. C'est quatre cents
fonctionnaires egyptiens que la Societe s'est engagee a loger dans
les conditions que je disais tout a l'heure. Une caserne--il parait
que c'est l'Ecole militaire--eleve sa facade banale le long de la
route carrossable, totalement terminee, qui relie Heliopolis au
Caire. On construit une autre route entre la ville nouvelle et le
palais de Koubbeh, residence du Khedive, dont les jardins et les
terrasses semblent toutes proches dans la trompeuse transparence de
l'air pur. Il parait que la temperature, a Heliopolis, est, toute
l'annee, moins elevee de deux degres qu'au Caire, ou le thermometre
enregistre parfois, l'ete, c'est-a-dire du mois de mars au mois de
decembre, quarante-trois degres a l'ombre. Quelle fournaise pour les
occidentaux! Enfin, le gouvernement khedivial aurait decide la
construction prochaine, au Caire, d'un reseau d'egouts[3]. Car cette
ville de plus d'un million d'habitants n'a pas d'egouts. Quand il
pleut, phenomene tres rare, qu'on voit cinq ou six fois chaque
annee, certains quartiers sont transformes, pour plusieurs heures,
en lacs sales et profonds. Il faut se resigner a s'enfermer chez
soi; on trompe l'impatience et l'ennui en regardant le niveau de ces
petites mers interieures diminuer lentement. Quand le Caire aura un
reseau d'egouts, peut-etre que le typhus, favorise aujourd'hui par
la salete des quartiers indigenes et le mepris de la plebe
egyptienne pour les regles de la plus elementaire hygiene, cedera
tout a fait la place. Ce qui est certain, c'est que d'innombrables
maisons s'ecrouleront des les premiers coups de pioche dans le
sous-sol de la vieille ville, batie depuis douze siecles. La cherte
des loyers n'en diminuera pas, bien au contraire.

Heliopolis n'est donc ni une fantaisie aventureuse ni une
eblouissante chimere. C'est une entreprise hardie, mais raisonnable,
logique et fondee sur un besoin reel. Aux portes d'une vieille cite
orientale, ou des milliers de riches: fonctionnaires, gens de negoce
ou de finance, etouffent, l'ete, c'est-a-dire huit mois au moins sur
douze, retenus pres du bureau ou de la banque par la tache
quotidienne, on batit dans la verdure une ville de plaisance,
salubre, confortable, parfaitement moderne. Voila, en quelques mots,
toute l'affaire. Imaginez Ostende a vingt minutes de Bruxelles ou de
Paris.

La visite de la ville naissante s'est terminee, cela va de soi, par
un dejeuner. Le conseil d'administration avait invite une centaine
de convives. S.E. Boghos Pacha Nubar presidait. Au champagne, M.
Paul Adam a celebre, dans un discours lyrique, le caractere
grandiose, mediterraneen et prometheen de la nouvelle Heliopolis. M.
Pierre Baudin a exalte l'oeuvre accomplie par la France en Egypte
aux temps du Premier Consul et de Ferdinand de Lesseps. On allait
lever le camp sans que personne eut dit un mot de la Belgique et des
Belges, quand M. Leon Carton de Wiart s'est leve.

Notre tres distingue compatriote est proche parent du depute de
Bruxelles et du secretaire du Roi. Il occupe au Caire une situation
enviee. Peu d'avocats, en Egypte, pourraient soutenir, a n'importe
quel point de vue, la comparaison avec lui. Au demeurant, l'homme le
plus simple et le plus serviable du monde. En quelques mots precis,
denues de toute emphase, il a rappele que la nouvelle Heliopolis est
une entreprise belge, nee de l'initiative d'un Belge et soutenue,
pour une grande part, par le capital belge, a qui le courage, voire
l'audace n'a jamais fait defaut: les Egyptiens sont payes pour le
savoir. Il a fait acclamer la Belgique et les Belges. Encore un peu,
on le portait en triomphe.

Un peu plus tard, une vingtaine de Belges se trouvaient reunis, au
Caire, sans concert prealable, dans la salle basse d'un cafe ou l'on
debite une petillante biere blonde. C'est M. l'ingenieur Pecher, le
jeune et distingue directeur des Oasis, qui nous avait menes la.
Georges Garnir, qui en etait, a ecrit que ce fut le meilleur moment
de la journee. Personne ne le dementira. Les neuf provinces etaient
representees. Avons-nous ri! Veritable apres-midi d'etudiants. Les
passants s'arretaient pour nous regarder rire. Somme de haranguer
l'assistance en flamand, Julius Hoste, le feutre en bataille sur sa
tete de guerrier boer, s'est execute avec entrain, en brandissant sa
chope comme pour assommer, d'un coup de goedendag, quelque "damne
fransquillon". M. Finoulst, un aimable et doux Ardennais qui est
secretaire d'une importante societe belge, lui a donne la replique
en patois de Dinant. Des Ombiaux, puis Kaiser, puis Garnir y sont
alles aussi de leur petit discours. Chacun disait a sa facon, meme
ceux qui ne disaient rien et qui s'abandonnaient en cachette a
l'emotion, que la Belgique est le plus beau, le plus aimable pays du
monde, et que ses enfants ont mille raisons de l'aimer. Moquez-vous
si vous voulez. C'etait tres bon.


Pages:
1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6