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L\'archeologie egyptienne - G. Maspero

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L'ARCHEOLOGIE

EGYPTIENNE



PAR

G. MASPERO






CHAPITRE PREMIER



L'ARCHITECTURE CIVILE ET MILITAIRE


L'attention des archeologues qui ont visite l'Egypte a ete si fortement
attiree par les temples et par les tombeaux que nul d'entre eux ne s'est
attache a relever avec soin ce qui reste des habitations privees et des
constructions militaires. Peu de pays pourtant ont conserve autant de
debris de leur architecture civile. Sans parler des villes d'epoque
romaine ou byzantine, qui survivent presque intactes a Kouft, a
Kom-Ombo, a El-Agandiyeh, une moitie an moins de la Thebes antique
subsiste a l'est et an sud de Karnak. L'emplacement de Memphis est seme
de buttes qui atteignent 15 et 20 metres de hauteur, et dont le noyau
est forme par des maisons en bon etat. A Tell-el-Maskhoutah, les
greniers de Pithom sont encore debout; a San, a Tell-Basta, la cite
saite et ptolemaique renferme des quartiers dont on pourrait lever le
plan. Je ne parle ici que des plus connues; mais combien de localites
echappent a la curiosite des voyageurs, ou l'on rencontre des ruines
d'habitations privees remontant a l'epoque des Ramessides, et plus haut
peut-etre! Quant aux forteresses, le seul village d'Abydos n'en a-t-il
pas deux, dont une est au moins contemporaine de la VIe dynastie?
Les remparts d'El-Kab, de Kom-el-Ahmar, d'El-Hibeh, de Dakkeh, meme une
partie de ceux de Thebes, sont debout et attendent l'architecte qui
daignera les etudier serieusement.


1.--LES MAISONS.


Le sol de l'Egypte, lave sans cesse par l'inondation, est un limon noir,
compact, homogene, qui acquiert en se sechant la durete de la pierre:
les fellahs l'ont employe de tout temps a construire leur maison. Chez
les plus pauvres, ce n'est guere qu'un amas de terre faconne
grossierement. On entoure un espace rectangulaire, de 2 ou 3 metres de
large sur 4 ou 5 de long, d'un clayonnage en nervures de palmier, qu'on
enduit interieurement et exterieurement d'une couche de limon; comme ce
pise se crevasse en perdant son eau, on bouche les fissures et on etend
des couches nouvelles, jusqu'a ce que l'ensemble ait de 10 a 30
centimetres d'epaisseur, puis on etend au-dessus de la chambre d'autres
nervures de palmier melees de paille, et on recouvre le tout d'un lit
mince de terre battue. La hauteur est variable: le plus souvent, le
plafond est tres bas, et on ne doit pas se lever trop brusquement de
peur de le defoncer d'un coup de tete; ailleurs, il est a 2 metres du
sol ou meme plus. Aucune fenetre, aucune lucarne ou penetrent l'air et
la lumiere; parfois un trou, pratique au milieu du plafond, laisse
sortir la fumee du foyer; mais c'est la un raffinement que tout le monde
ne connait pas.

Il n'est pas toujours facile de distinguer au premier coup d'oeil celles
de ces cabanes qui sont en pise et celles qui sont en briques crues. La
brique egyptienne commune n'est guere que le limon, mele avec un peu de
sable et de paille hachee, puis faconne en tablettes oblongues et durci
au soleil. Un premier manoeuvre piochait vigoureusement a l'endroit ou
l'on voulait batir; d'autres emportaient les mottes et les accumulaient
en tas, tandis que d'autres les petrissaient avec les pieds et les
reduisaient en masse homogene. La pate suffisamment trituree, le maitre
ouvrier la coulait dans des moules en bois dur, qu'un aide emportait et
s'en allait decharger sur l'aire a secher, ou il les rangeait en damier,
a petite distance l'une de l'autre (Fig.1). Les entrepreneurs soigneux
les laissent au soleil une demi-journee ou meme une journee entiere,
puis les disposent en monceaux de maniere que l'air circule librement,
et ne les emploient qu'au bout d'une semaine ou deux; les autres se
contentent de quelques heures d'exposition au soleil et s'en servent
humides encore. Malgre cette negligence, le limon est tellement tenace
qu'il ne perd pas aisement sa forme: la face tournee an dehors a beau se
desagreger sous les influences atmospheriques, si l'on penetre dans le
mur meme, on trouve la plupart des briques intactes et separables les
unes des autres. Un bon ouvrier moderne en moule un millier par jour
sans se fatiguer; apres une semaine d'entrainement, il peut monter a
1,200, a 1,500, voire a 1,800. Les ouvriers anciens, dont l'outillage ne
differait pas de l'outillage actuel, devaient obtenir des resultats
aussi satisfaisants. Le module qu'ils adoptaient generalement est de
0m,22, x 0m,11, x 0m,14 pour les briques de taille moyenne, 0m,38, x
0m,18, x 0m,14 pour les briques de grande taille; mais on rencontre
assez souvent dans les ruines des modules moindres ou plus forts. La
brique des ateliers royaux etait frappee quelquefois aux cartouches du
souverain regnant; celle des usines privees a sur le plat un ou
plusieurs signes conventionnels traces a l'encre rouge, l'empreinte des
doigts du mouleur, le cachet d'un fabricant. Le plus grand nombre n'a
point de marque qui les distingue. La brique cuite n'a pas ete souvent
employee avant l'epoque romaine, non plus que la tuile plate ou
arrondie. La brique emaillee parait avoir ete a la mode dans le Delta.
Le plus beau specimen que j'en aie vu, celui qui est conserve au musee
de Boulaq, porte a l'encre noire les noms de Ramses III; l'email en est
vert, mais d'autres fragments sont colores en bleu, en rouge, en jaune
ou en blanc.

[Illustration: Fig. 1--Fabrication de la brique.]

La nature du sol ne permet pas de descendre beaucoup les fondations:
c'est d'abord une couche de terre rapportee, qui n'a d'epaisseur que sur
l'emplacement des grandes villes, puis un humus fort dense, coupe de
minces veines de sable, puis, a partir du niveau des infiltrations, des
boues plus ou moins liquides, selon la saison. Aujourd'hui, les macons
indigenes se contentent d'ecarter les terres rapportees et jettent les
fondations des qu'ils touchent le sol vierge; si celui-ci est trop loin,
ils s'arretent a un metre environ de la surface. Les vieux Egyptiens en
agissaient de meme: je n'ai rencontre aucune maison antique dont les
fondations fussent a plus de 1m,20, encore une pareille profondeur
est-elle l'exception, et n'a-t-on pas depasse 0m,60 dans la plupart des
cas. Souvent, on ne se fatiguait pas a creuser des tranchees: on
nivelait l'aire a couvrir, et, probablement apres l'avoir arrosee
largement pour augmenter la consistance du terrain, on posait les
premieres briques a meme. La maison terminee, les dechets de mortier,
les briques cassees, tous les rebuts du travail accumules formaient une
couche de 20 a 30 centimetres: la partie du mur enterree de la sorte
tenait lieu de fondations. Quand la maison a batir devait s'elever sur
l'emplacement d'une maison anterieure, ecroulee de vetuste ou detruite
par un accident quelconque, on ne prenait pas la peine d'abattre les
murs jusqu'au ras de terre. On egalisait la surface des decombres et on
construisait a quelques pieds plus haut que precedemment: aussi chaque
ville est-elle assise sur une ou plusieurs buttes artificielles, dont
les sommets dominent parfois de 20 ou 30 metres la campagne
environnante. Les historiens grecs attribuaient ce phenomene
d'exhaussement a la sagesse des rois, de Sesostris en particulier, qui
avaient voulu mettre les cites a l'abri des eaux, et les modernes ont
cru reconnaitre le procede employe a cet effet: on construisait des murs
massifs de brique, entre-croises en damier, on comblait les intervalles
avec des terres de deblayement, et on elevait les maisons sur ce patin
gigantesque. Partout ou j'ai fait des fouilles, a Thebes specialement,
je n'ai rien vu qui repondit a cette description; les murs entrecoupes
qu'on rencontre sous les debris des maisons relativement modernes
ne sont que des restes de maisons anterieures, qui reposaient
elles-memes sur les restes de maisons plus vieilles encore. Le peu de
profondeur des fondations n'empechait pas les macons de monter hardiment
la batisse: j'ai note dans les ruines de Memphis des pans encore debout
de 10 et 12 metres de haut. On ne prenait alors d'autre precaution que
d'elargir la base des murs et de vouter les etages (Fig.2). L'epaisseur
ordinaire etait de 0m,40 environ pour une maison basse, mais pour une
maison a plusieurs etages, on allait jusqu'a 1 metre ou 1m,25; des
poutres, couchees dans la maconnerie d'espace en espace, la liaient et
la consolidaient. Souvent aussi on batissait le rez-de-chaussee en
moellons bien appareilles et on releguait la brique aux etages
superieurs. Le calcaire de la montagne voisine est la seule pierre dont
on se soit servi regulierement en pareil cas. Les fragments de gres, de
granit ou d'albatre qui y sont meles, proviennent generalement d'un
temple ruine: les Egyptiens d'alors n'avaient pas plus scrupule que ceux
d'aujourd'hui a depecer leurs monuments des qu'on cessait de les
surveiller.

[Illustration: Fig. 2--Maison antique a etages voutes, contre la
muraille nord du grand temple de Medinet-Habou.]

Les petites gens vivaient dans de vraies huttes qui, pour etre baties en
briques, ne valaient guere mieux que les cabanes des fellahs. A Karnak,
dans la ville pharaonique, a Kom-Ombo, dans la ville romaine, a
Medinet-Habou, dans la ville copte, les maisons de ce genre ont rarement
plus de 4 ou 5 metres de facade; elles se composent d'un rez-de-chaussee
que surmontent parfois quelques chambres d'habitation. Les gens aises,
marchands, employes secondaires, chefs d'ateliers, etaient loges plus au
large. Leurs maisons etaient souvent separees de la rue par une cour
etroite: un grand couloir s'ouvrait au fond, le long duquel les chambres
etaient rangees (Fig.3). Plus souvent, la cour etait garnie de chambres
sur trois cotes (Fig.4); plus souvent encore la maison presentait sa
facade a la rue. C'etait alors un haut mur peint ou blanchi a la chaux,
surmonte d'une corniche, et sans ouverture que la porte, ou perce
irregulierement de quelques fenetres (Fig.5). La porte etait souvent de
pierre, meme dans les maisons sans pretentions. Les jambages sont en
saillie legere sur la paroi, et le linteau est supporte d'une gorge
peinte ou sculptee. L'entree franchie, on passait successivement dans
deux petites pieces sombres, dont la derniere prend jour sur la cour
centrale (Fig.6). Le rez-de-chaussee servait ordinairement d'etable
pour les baudets ou pour les bestiaux, de magasins pour le ble et pour
les provisions, de cellier et de cuisine. Partout ou les etages
superieurs subsistent encore, ils reproduisent presque sans
modifications la distribution du rez-de-chaussee. On y arrivait par un
escalier exterieur, etroit et raide, coupe a des intervalles tres
rapproches par de petits paliers carres. Les pieces etaient oblongues et
ne recevaient de lumiere et d'air que par la porte: lorsqu'on se
decidait a percer des fenetres sur la rue, c'etaient des soupiraux
places presque a la hauteur du plafond, sans regularite ni symetrie,
Garnis d'une sorte de grille en bois a barreaux espaces, et fermes par
un volet plein. Les planchers etaient briquetes ou dalles, plus souvent
formes d'une couche de terre battue. Les murs etaient blanchis a la
chaux, quelquefois peints de couleurs vives. Le toit etait plat et fait
probablement comme aujourd'hui de branches de palmiers serrees l'une
contre l'autre, et couvertes d'un enduit de terre assez epais pour
resister a la pluie. Parfois il n'etait surmonte que d'un ou deux de ces
ventilateurs en bois qu'on rencontre encore si frequemment en Egypte;
d'ordinaire, on y elevait une ou deux pieces isolees, servant de
buanderie ou de dortoir pour les esclaves ou les gardiens. La terrasse
et la cour jouaient un grand role dans la vie domestique des anciens
Egyptiens; les femmes y preparaient le pain (Fig.7), y cuisinaient, y
causaient a l'air libre; la famille entiere y dormait l'ete, protegee
par des filets contre les attaques des moustiques.

[Illustration: Fig. 3]
[Illustration: Fig. 4]
[Illustration: Fig. 5--Facade d'une maison sur la rue.]
[Illustration: Fig. 6]
[Illustration: Fig. 7--Boite en forme de maison. (British Museum.)]

Les hotels des riches et des seigneurs couvraient une surface
considerable: ils etaient situes le plus souvent au milieu d'un jardin
ou d'une cour plantee, et presentaient a la rue, ainsi que les maisons
bourgeoises, des murs nus, creneles comme ceux d'une forteresse
(Fig.8). La vie domestique etait cachee et comme repliee sur elle-meme:
on sacrifiait le plaisir de voir les passants a l'avantage de n'etre pas
apercu du dehors. La porte seule annoncait quelquefois l'importance de
la famille qui se dissimulait derriere l'enceinte. Elle etait precedee
d'un perron de deux ou trois marches, ou d'un portique a colonnes
(Fig.9) orne de statues (Fig.10), qui lui donnaient l'aspect
monumental; parfois c'etait un pylone analogue a celui qui annoncait
l'entree des temples. L'interieur formait comme une petite ville,
divisee en quartiers par des murs irreguliers: la maison d'habitation au
fond, les greniers, les etables, les communs, repartis aux differents
endroits de l'enclos, selon des regles qui nous echappent encore. Les
details de l'agencement devaient varier a l'infini; pour donner une idee
de ce qu'etait l'hotel d'un grand seigneur egyptien, moitie palais,
moitie villa, je ne puis mieux faire que de reproduire deux des plans
nombreux que nous ont conserves les tombeaux de la XVIIIe dynastie. Le
premier represente une maison thebaine (Fig.11-12). Le clos est carre
entoure d'un mur crenele. La porte principale s'ouvre sur une route
bordee d'arbres, qui longe un canal ou un bras du Nil. Le jardin est
divise en compartiments symetriques par des murs bas en pierres seches,
analogues a ceux qu'on voit encore dans les grands jardins d'Akhmim ou
de Girgeh; au centre, une vaste treille disposee sur quatre rangs de
colonnettes; a droite et a gauche, quatre pieces d'eau peuplees de
canards et d'oies, deux pepinieres, deux kiosques a jour, et des allees
de sycomores, de dattiers et de palmiers-doums; dans le fond, en face de
la porte, une maison a deux etages de petites dimensions, surmontee
d'une corniche peinte. Le second plan est emprunte aux hypogees de
Tell-el-Amarna (Fig.13-14). Il nous montre une maison, situee an fond
des jardins d'un grand seigneur, Ai, gendre du pharaon Khouniaton et,
plus tard, lui-meme roi d'Egypte. Un bassin oblong s'etend devant la
porte: il est borde d'un quai en pente douce muni de deux escaliers. Le
corps de batiment est un rectangle plus large sur la facade que sur les
parois laterales.

[Illustration: Fig. 8]
[Illustration: Fig. 9]
[Illustration: Fig. 10]
[Illustration: Fig. 11--Plan d'une maison thebaine avec jardin.]
[Illustration: Fig. 12--Vue perspective de la maison thebaine.]
[Illustration: Fig. 13--Palais d'Ai.]
[Illustration: Fig. 14--Vue perspective du palais d'Ai.]

Une grande porte s'ouvre au milieu et donne acces dans une cour plantee
d'arbres et bordee de magasins remplis de provisions: deux petites cours
placees symetriquement dans les angles les plus eloignes servent de cage
aux escaliers qui menent sur la terrasse. Ce premier edifice sert comme
d'enveloppe au logis du maitre. Les deux facades sont ornees d'un
portique de huit colonnes, interrompu au milieu par la baie du pylone.
La porte franchie, on debouchait dans une sorte de long couloir central,
coupe par deux murs perces de portes, de maniere a former trois cours
d'enfilade. Celle du centre etait bordee de chambres; les deux autres
communiquaient a droite et a gauche avec deux cours plus petites, d'ou
partaient les escaliers qui montent a la terrasse. Ce batiment central
etait ce que les textes appellent l'_akhonouti_, la demeure intime du
roi et des grands seigneurs, ou la famille et les amis les plus proches
avaient seuls le droit de penetrer. Le nombre des etages, la disposition
de la facade differaient selon le caprice du proprietaire. Le plus
souvent la facade etait unie; parfois elle etait divisee en trois corps,
et le corps du milieu etait en saillie. Les deux ailes sont alors ornees
d'un portique a chaque etage (Fig.15), ou surmontees d'une galerie a
jour (Fig.16); le pavillon central a quelquefois l'aspect d'une tour
qui domine le reste de la construction (Fig.17). Les facades sont
decorees assez souvent de ces longues colonnettes en bois peint qui ne
portent rien et servent seulement a egayer l'aspect un peu severe de
l'edifice. La distribution interieure est peu connue; comme dans les
maisons bourgeoises, les chambres a coucher etaient probablement petites
et mal eclairees; mais, en revanche, les salles de reception devaient
avoir a peu pres les dimensions adoptees aujourd'hui encore en Egypte,
dans les maisons arabes. L'ornementation des parois ne comportait pas
des scenes ou des compositions analogues a celles qu'on rencontre dans
les tombeaux. Les panneaux etaient passes a la chaux ou revetus d'une
teinte uniforme et bordes d'une bande multicolore. Les plafonds etaient
d'ordinaire laisses en blanc; parfois, cependant, ils etaient decores
d'ornements geometriques dont les principaux motifs etaient repetes dans
les tombeaux et nous ont ete conserves de la sorte, des meandres
entremeles de rosaces (Fig.18), des carres multicolores (Fig.19), des
tetes de boeuf vues de face, des enroulements, des vols d'oies
(Fig.20).

[Illustration: Fig. 15]
[Illustration: Fig. 16]
[Illustration: Fig. 17]
[Illustration: Fig. 18]
[Illustration: Fig. 19]
[Illustration: Fig. 20]

Je n'ai parle que du second empire thebain; c'est en effet l'epoque pour
laquelle nous avons le plus de documents. Les lampes en forme de
maisons, qu'on trouve en si grand nombre au Fayoum, montrent qu'au temps
des Cesars romains, on continuait a batir selon les memes regles qui
avaient eu cours sous les Thoutmos et les Ramses. Pour l'ancien empire,
les renseignements sont peu nombreux et peu clairs. Cependant, on
rencontre souvent sur les steles, dans les hypogees ou dans les
cercueils, des dessins qui nous montrent quel aspect avaient les portes
(Fig.21), et un sarcophage de la IVe dynastie, celui de
Khoutou-Poskhou, est taille en forme de maison (Fig.22).

[Illustration: Fig. 21--Porte de maison de l'ancien Empire, d'apres la
paroi d'un tombeau de la VIe dynastie.]
[Illustration: Fig. 22]


2.--LES FORTERESSES.


La plupart des villes et meme des bourgs importants etaient mures.
C'etait une consequence presque necessaire de la configuration
geographique et de la constitution politique du pays. Contre les
Bedouins, il avait fallu barrer le debouche des gorges qui menent au
desert; les grands seigneurs feodaux avaient fortifie, contre leurs
voisins et contre le roi, la ville ou ils residaient, et les villages de
leur domaine qui commandaient les defiles des montagnes ou les passes
resserrees du fleuve.

Abydos, El-Kab, Semneh possedent les forteresses les plus anciennes.
Abydos avait un sanctuaire d'Osiris et s'elevait a l'entree d'une des
routes qui conduisent aux Oasis. La renommee du temple y attirait les
pelerins, la situation de la ville y amenait les marchands, la
prosperite que lui valait l'affluence des uns et des autres l'exposait
aux incursions des Libyens: elle a, aujourd'hui encore, deux forts
presque intacts. Le plus vieux est comme le noyau du monticule que les
Arabes appellent le Kom-es-soultan, mais l'interieur seul en a ete
deblaye jusqu'a 3 ou 4 metres au-dessus du sol antique; le trace
exterieur des murs n'a pas ete degage des decombres et du sable qui
l'entourent. Dans l'etat actuel, c'est un parallelogramme en briques
crues de 125 metres de long sur 68 metres de large. Le plus grand axe en
est tendu du sud au nord. La porte principale s'ouvre dans le mur ouest,
non loin de l'angle nord-ouest; mais deux portes de moindre importance
paraissent avoir ete menagees dans le front sud et dans celui de l'est.
Les murailles ont perdu quelque peu de leur elevation; elles mesurent
pourtant de 7 a 11 metres de haut et sont larges d'environ 2 metres au
sommet. Elles ne sont pas baties d'une seule venue, mais se partagent en
grands panneaux verticaux, facilement reconnaissables a la disposition
des materiaux. Dans le premier, tous les lits de briques sont
rigoureusement horizontaux; dans le second, ils sont legerement concaves
et forment un arc renverse, tres ouvert, dont l'extrados s'appuie sur le
sol; l'alternance des deux procedes se reproduit regulierement. La
raison de cette disposition est obscure: on dit que les edifices ainsi
construits resistent mieux aux tremblements de terre. Quoi qu'il en
soit, elle est fort ancienne, car, des la Ve dynastie, les familles
nobles d'Abydos envahirent l'enceinte et l'emplirent de leurs tombeaux
an point de lui enlever toute valeur strategique. Une seconde
forteresse, edifiee a quelque cent metres au sud-est, remplaca celle du
Kom-es-soultan vers la XVIIIe dynastie, mais faillit avoir le meme sort
sous les Ramessides; la decadence subite de la ville l'a seule protegee
contre l'encombrement. Les Egyptiens des premiers temps ne possedaient
aucun engin capable de faire impression sur des murs massifs. Ils
n'avaient que trois moyens pour enlever de vive force une place fermee:
l'escalade, la sape, le bris des portes. Le trace impose par leurs
ingenieurs au second fort est des mieux calcules pour resister
efficacement a ces trois attaques (Fig.23). Il se compose de longs
cotes en ligne droite, sans tours ni saillants d'aucune sorte, mesurant
131m,30 sur les fronts est et ouest, 78 metres sur les fronts nord et
sud. Les fondations portent directement sur le sable et ne descendent
nulle part plus has que 0m,30. Le mur (Fig.24) est en briques crues,
disposees par assises horizontales; il est legerement incline en
arriere, plein, sans archeres ni meurtrieres, decore a l'exterieur de
longues rainures prismatiques, semblables a celles qu'on voit sur les
steles de l'ancien Empire. Dans l'etat actuel, il domine la plaine de 11
metres; complet, il ne devait guere monter a plus de 12 metres, ce qui
suffisait amplement pour mettre la garnison a l'abri d'une escalade par
echelle portative a dos d'homme. L'epaisseur est d'environ 6 metres a la
base, d'environ 5 metres au sommet.

[Illustration: Fig. 23]
[Illustration: Fig. 24]

La crete est partout detruite, mais les representations figurees
(Fig.25) nous montrent qu'elle etait couronnee d'une corniche continue,
tres saillante, garnie exterieurement d'un parapet mince assez bas,
crenele a merlons arrondis, rarement quadrangulaires. Le chemin de
ronde, meme diminue de l'epaisseur du parapet, devait atteindre encore
4 metres ou 4m,50. Il courait sans interruption le long des quatre
fronts; on y montait par des escaliers etroits, pratiques dans la
maconnerie et detruits aujourd'hui. Point de fosse: pour defendre le
pied du mur contre la pioche des sapeurs, on a trace, a 3 metres en
avant, une chemise crenelee haute de 5 metres ou environ. Toutes ces
precautions etaient suffisantes contre la sape et l'escalade, mais les
portes restaient comme autant de breches beantes dans l'enceinte;
c'etait le point faible sur lequel l'attaque et la defense concentraient
leurs efforts. Le fort d'Abydos avait deux portes, dont la principale
etait situee dans un massif epais, a l'extremite orientale du front est
(Fig.26). Une coupure etroite A, barree par de solides battants de
bois, en marquait la place dans l'avant-mur. Par derriere, s'etendait
une petite place d'armes B, a demi creusee dans l'epaisseur du mur, au
fond de laquelle etait pratiquee une seconde porte C, aussi resserree
que la premiere. Quand l'assaillant l'avait forcee sous la pluie de
projectiles que les defenseurs, postes au haut des murailles, faisaient
pleuvoir sur lui de face et des deux cotes, il n'etait pas encore au
coeur de la place; il traversait une cour oblongue D, resserree entre
les murs exterieurs et entre deux contreforts qui s'en detachaient a
angle droit, et s'en allait briser a decouvert une derniere poterne E,
placee a dessein dans le recoin le plus incommode. Le principe qui
presidait a la construction des portes etait partout le meme, mais les
dispositions variaient au gre de l'ingenieur. A la porte sud-est
d'Abydos (Fig.27), la place d'armes situee entre les deux enceintes a
ete supprimee, et la cour est tout entiere dans l'epaisseur du mur; a
Kom-el-Ahmar, en face d'El-Kab (Fig.28), le massif de briques, an
milieu duquel la porte est percee, fait saillie sur le front de defense.
Des poternes, reservees en differents endroits, facilitaient les
mouvements de la garnison et lui permettaient de multiplier les
sorties.

[Illustration: Fig. 25]
[Illustration: Fig. 26]
[Illustration: Fig. 27]
[Illustration: Fig. 28]

Le meme trace qu'on employait pour les forts isoles prevalait egalement
pour les villes. Partout, a Heliopolis, a San, a Sais, a Thebes, ce sont
des murs droits, sans tours ni bastions, formant des carres ou des
parallelogrammes allonges, sans fosses ni avancees; l'epaisseur des
murs, qui varie entre 10 et 20 metres, rendait ces precautions inutiles.
Les portes, au moins les principales, avaient des jambages et un linteau
en pierre, decores de tableaux et de legendes; temoin celle d'Ombos, que
Champollion vit encore en place et qui date du regne de Thoutmos III. La
plus vieille et la mieux conservee des villes fortes d'Egypte, celle
d'El-Kab, remonte probablement jusqu'a l'ancien Empire (Fig.29). Le Nil
en a detruit une partie depuis quelques annees; au commencement du
siecle, elle formait un quadrilatere irregulier, dont les grands cotes
mesuraient 640 metres et les petits environ un quart en moins. Le front
sud presente la meme disposition qu'au Kom-es-soultan, des panneaux ou
les lits de briques sont horizontaux, alternant avec d'autres panneaux
ou ils sont concaves. Sur les fronts nord et ouest, les lits sont
ondules regulierement et sans interruption d'un bout a l'autre.
L'epaisseur est de 11m,50, la hauteur moyenne de 9 metres; des rampes
larges et commodes menent an chemin de ronde. Les portes sont placees
irregulierement, une sur chacune des faces nord, est et ouest; la face
meridionale n'en avait point. Elles sont trop mal conservees pour qu'on
en reconnaisse le plan. L'enceinte renfermait une population
considerable, mais inegalement repartie; le gros etait concentre au nord
et a l'ouest, ou les fouilles ont decouvert les restes d'un grand nombre
de maisons. Les temples etaient rassembles dans une enceinte carree, qui
avait le meme centre que la premiere; c'etait comme un reduit, ou la
garnison pouvait resister, longtemps apres que le reste de la ville
etait aux mains des ennemis.


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