Legendes Normandes - Gaston Lavalley
LEGENDES NORMANDES
PAR
GASTON LAVALLEY
1867
* * * * *
LEGENDES NORMANDES
BARBARE
I
La Deesse de la Liberte.
La petite ville de Bayeux avait mis, ce jour-la, ses habits de fete.
Les rues etaient pleines de monde. De temps en temps, de bruyantes
detonations faisaient trembler les vitres. Le mouvement, le bruit,
l'odeur de la poudre, le parfum des fleurs qu'on foulait aux pieds ou qui
s'epanouissaient en fraiches guirlandes aux etages superieurs, les drapeaux
qui flottaient au vent, les clameurs de la foule, tout annoncait, tout
respirait la joie. La, des bandes d'enfants bondissaient, se jetant a
travers les jambes des promeneurs pour ramasser dans la poussiere une rose
a moitie fletrie. Ailleurs, des meres de famille donnaient fierement la
main a de jolies petites filles, blondes tetes, doux visages, beautes de
l'avenir, dont on avait cache les graces naissantes sous un costume grec du
plus mauvais gout. Et partout de la gaiete, des hymnes, des chansons! A
chaque fenetre, des yeux tout grands ouverts; a chaque porte, des mains
pretes a applaudir.
C'est que, depuis longtemps, on n'avait eu pareille occasion de se rejouir.
La municipalite de Bayeux venait de recevoir trois pierres de la Bastille,
sur lesquelles on avait fait graver _les droits de l'homme_; et l'on devait
profiter de cette circonstance pour inaugurer les bustes de Marat, de Le
Pelletier et de Brutus.
Tandis que la foule encombrait les abords de l'hotel de ville et preludait
a la fete officielle par des cris de joie et des chants patriotiques, une
petite maison, perdue dans un des faubourgs les plus retires de la ville,
semblait protester, par son air paisible, contre cette bruyante
manifestation populaire.
Les fenetres en etaient fermees, comme dans un jour de deuil. De quelque
cote que l'oeil se tournat, il n'apercevait nulle part les brillantes
couleurs de la nation. Aucun bruit n'arrivait de l'interieur; on
n'entendait que le murmure du vent qui se jouait dans les contrevents, ou
qui passait en sifflant dans la serrure. C'etait l'immobilite, le silence
de la tombe. Comme un corps, dont l'ame s'est envolee, cette sombre demeure
semblait n'avoir ni battement, ni respiration.
Cependant la vie ne s'etait pas retiree de cette maison.
Une jeune fille traversa la cour interieure en sautant legerement sur la
pointe des pieds, s'approcha d'une porte massive, qu'elle eut grand'peine a
faire rouler sur ses gonds, et entra, a petits pas, sans bruit, et en
mettant les mains en avant, dans une piece assez sombre pour justifier cet
exces de precaution.
Un vieillard travaillait dans un coin, aupres d'une fenetre basse. Le jour
le frappait en plein visage et accusait vivement la maigreur de ses traits.
La jeune fille s'avanca vers cet homme, et, lorsqu'elle apparut dans cette
trainee lumineuse, ou se baignait l'austere physionomie du vieillard, ce
fut un spectacle etrange et charmant.
On aurait pu se croire transporte devant une de ces toiles merveilleuses de
l'ecole espagnole, ou l'on voit une blonde tete d'ange qui se penche a
l'oreille de l'anachorete pour lui murmurer de ces mots doux comme le miel,
et qui lui donnent un avant-gout des joies celestes.
Il est fort presumable, en effet, que le digne vieillard etait plus occupe
des choses du ciel que de ce qui se passait sur la terre. A peine la jeune
fille eut-elle pose familierement la main sur son epaule qu'il se releva
brusquement, comme s'il eut senti la pression d'un fer rouge.
--Ah! fit-il avec terreur... c'est vous, mademoiselle Marguerite?
--Eh! sans doute... Je t'ai donc fait peur?
--Oh! oui... C'est-a-dire non... Ce sont ces gueux de patriotes qui me font
sauter en l'air avec leurs maudites detonations!
--Au moins ces coups de fusil ne font-ils de mal a personne.
--Pouvez-vous parler ainsi, mademoiselle!... vous, la fille de monsieur le
marquis!
--Lorsque les hommes s'amusent, mon bon Dominique, ils ne songent pas a
nuire a leur prochain.
--Ils insultent a notre malheur!
--Voyons. Je suis sure que ta colere tomberait comme le vent, si mon pere
te donnait la permission d'aller a la fete.
--Moi?... j'irais voir de pareils coquins?...
--Oui... oui... oui...
--Il faudrait m'y trainer de force!
--Que tu es amusant!
--Et encore je ne regarderais pas... Je fermerais les yeux!
--Tu les ouvrirais tout grands!
--Ah! mademoiselle, vous me meprisez donc bien?
--Du tout. Mais je te connais.
--Vous pouvez supposer?...
--J'affirme meme que tu ne resterais pas indifferent a un tel spectacle...
Une fete du peuple?... Je ne sais rien de plus emouvant!
--Le fait est, reprit Dominique en se calmant tout a coup, qu'on m'a assure
que ce serait tres-beau!
--Tu t'en es donc informe?...
--Dieu m'en garde!... Seulement, en faisant mes provisions, ce matin, j'ai
appris...
--Si tu fermes les yeux, tu ne te bouches pas les oreilles.
--Dame! mademoiselle, quand on tient un panier d'une main et son baton de
l'autre...
--On est excusable, j'en conviens... Alors, tu as appris?...
--Qu'on doit porter en triomphe la deesse de la Liberte... Toute la garde
nationale sera sous les armes!
--Vraiment!
--Le cortege aura plus d'une demi-lieue de long. Un cortege magnifique!...
Quelque chose comme la promenade des masques au carnaval!
--Imprudent!... Si l'on nous entendait!...
--Oh! je ne redoute rien, moi! Les patriotes ne me font pas peur!... Et, si
je ne craignais d'etre gronde par monsieur le marquis, j'irais voir leur
fete, rien que pour avoir le plaisir de rire a leurs depens!
--Ainsi, sans mon pere?...
--Sans monsieur le marquis, je les poursuivrais deja de mes huees!
--Et si je prenais sur moi de t'accorder cette permission?
--Monsieur le marquis ne me pardonnerait pas cette escapade.
--S'il l'ignorait?
--Vous ne me trahiriez pas?
--A coup sur... Je serais ta complice.
--Quoi! mademoiselle, vous auriez aussi l'idee d'aller a la fete?
--J'en meurs d'envie!... Il y a si longtemps que je suis enfermee dans
cette tombe! S'il est vrai que les morts sortent quelquefois du sepulcre,
les vivants doivent jouir un peu du meme privilege.
--Mademoiselle n'a pas l'intention de se moquer de moi?
--Regarde-moi, dit la jeune fille.
A ces mots, elle entra tout entiere dans la zone lumineuse qui rayonnait a
travers l'etroite fenetre. Le vieux domestique poussa un cri de surprise.
--Mademoiselle en femme du peuple!
--Tu vois que je pense a tout. Si je fais une folie, on ne m'accusera pas
de legerete. Tu me donneras le bras, je passerai pour ta fille, et personne
ne songera a nous inquieter. Viens vite!
Dominique ne se le fit pas dire deux fois. Il laissa la sa brosse et les
souliers qu'il nettoyait, prit sa casquette, traversa rapidement la cour,
sur les pas de sa maitresse, et ouvrit avec precaution la porte de la rue.
--Monsieur le marquis ne se doutera de rien? dit-il a la jeune fille,
lorsqu'ils se trouverent dehors.
--Il fait sa correspondance. Nous avons deux bonnes heures de liberte!
repondit Marguerite.
Puis elle passa son bras sous celui du vieillard, qu'elle entraina vers
le centre de la ville.
Il etait temps. Le cortege s'etait mis en marche et gravissait lentement la
principale rue de la ville. C'etaient d'abord les bataillons de la garde
nationale. Rien de plus pittoresque et de plus martial que l'aspect de ces
soldats bourgeois. Artisans pour la plupart, ils n'avaient eu ni le temps
ni le moyen de s'enfermer dans un riche uniforme. Mais ils savaient la
patrie en danger. Leurs fils mouraient a la frontiere, et, tandis que le
plus pur de leur sang arrosait les bords du Rhin ou grossissait les eaux de
la Loire, ils etaient prets a sacrifier leur vie pour la defense de leurs
foyers. Et personne alors ne songeait a rire en voyant ce singulier
assemblage de piques, de batons, de sabres et de fusils, ces vetements
deguenilles, ces bras nus, tout noirs encore des fumees de la forge ou de
l'atelier, qu'on venait de quitter, pour saluer en commun l'aurore des
temps modernes!
Derriere les gardes nationaux marchait une troupe de jeunes gens qui
portaient sur leurs epaules des arbres de la liberte, pares de fleurs et de
rubans. Apres eux, les freres de la _Societe populaire_, coiffes du bonnet
phrygien, soulevaient au-dessus de leur tete les trois pierres de la
Bastille. Des chars, splendidement ornes et ombrages par des drapeaux,
presentaient aux regards de la foule, comme un double objet de veneration,
des vieillards et des soldats blesses: les victimes de l'age et les
victimes de la guerre! Sublime allegorie qui enseignait a la fois le
respect qu'on doit a l'experience et la pitie que merite le malheur!
Quelques pas en arriere venait la deesse de la Liberte. Mais ce n'etait pas
cette _forte femme qui veut qu'on l'embrasse avec des bras rouges de sang_,
cette femme _a la voix rauque_, cette furie enfantee, dans un moment de
delire, par l'imagination d'un grand poete. C'etait une belle jeune fille,
dont les blonds cheveux se deroulaient avec grace sur les epaules. Une
tunique blanche serrait sa taille. Elle rougissait sous les regards de la
foule, et cachait son beau corps sous les plis d'un manteau bleu. De petits
enfants semaient des fleurs a ses pieds, et l'un d'eux agitait devant elle
une banniere, sur laquelle on lisait cette devise: _Ne me changez pas en
licence, et vous serez heureux_! Apres elle, comme pour montrer qu'elle est
la source de tout bien et de toute richesse, de jeunes moissonneurs,
couches sur des gerbes de ble, conduisaient une charrue trainee par des
boeufs.
Un soleil splendide s'etait associe a cette fete d'un caractere antique.
Les fleurs s'epanouissaient et versaient autour d'elles le tresor de leurs
parfums; le peuple etait joyeux, les enfants battaient des mains, et l'on
aurait pu croire assister a une des fetes de l'Athenes paienne.
Marguerite et le domestique s'etaient blottis dans l'embrasure d'une porte,
et, de la, ils voyaient defiler le cortege, sans etre trop incommodes par
le flot des curieux qui ondoyait a leurs pieds.
Dominique avait fait bon marche de ses vieilles rancunes et regardait tout,
en spectateur qui ne veut perdre ni son temps, ni son argent. En toute
autre circonstance, la jeune fille n'eut pas manque de profiter du riche
theme a plaisanteries qu'aurait pu lui fournir l'ebahissement de l'ennemi
jure des patriotes. Mais elle etait trop emue elle-meme pour exercer sa
verve railleuse aux depens du vieillard. L'enthousiasme de la foule est si
puissant sur les jeunes organisations qu'elle se sentait, par moments, sur
le point de chanter avec elle les refrains passionnes de la _Marseillaise_;
et lorsque la deesse de la Liberte vint a passer, elle battit des mains et
ne put retenir un cri d'admiration.
--La belle jeune fille! dit-elle en montrant la deesse au vieux domestique.
Tout entiere a ce qu'elle voyait, Marguerite ne se doutait pas qu'elle
etait elle-meme l'objet d'une admiration mysterieuse. Un homme du peuple ne
la quittait pas des yeux, et restait indifferent au double spectacle que
lui offraient la foule et le cortege. C'etait une tete puissante, rehaussee
encore par les vives couleurs du bonnet phrygien, qui lui donnait quelque
ressemblance avec le type populaire de Masaniello. Comme le pecheur
napolitain, le jeune homme paraissait poursuivre un reve aime; ses yeux
plongeaient dans le regard limpide de Marguerite comme dans l'azur de la
mer. Tout a coup on le vit se redresser brusquement, comme un homme
reveille en sursaut, s'elancer d'un seul bond jusqu'aux pieds de la jeune
fille, et se ruer sur un des spectateurs qui venait de ramasser un bijou
dans la poussiere.
--Il y a des aristocrates ici! s'ecria cet homme, en montrant a la foule
une petite croix ornee de brillants qui scintillaient au soleil.
--Tu en as menti! repliqua le mysterieux adorateur de Marguerite, en
prenant l'homme a la gorge et en lui arrachant le bijou.
--Cette croix est a moi, dit timidement la jeune fille.
En parlant de la sorte, elle tendait la main pour s'en emparer.
--Taisez-vous! lui dit a voix basse son protecteur inconnu. Voulez-vous
donc vous perdre?... Sauvez-vous! Il en est temps encore!
--Il a raison, dit Dominique.
Puis il ajouta avec intention, mais de maniere a n'etre entendu que du
jeune homme:
--Sauvons-nous, ma fille! viens, mon enfant!
--Au nom du ciel, partez vite! leur dit encore l'homme du peuple.
Le vieux domestique entraina la jeune fille. Grace au tumulte que cette
scene avait occasionne, ils purent disparaitre sans attirer l'attention de
leurs voisins.
Cependant le patriote, humilie de sa chute, s'etait releve, l'oeil menacant
et l'injure a la bouche.
--Mort aux aristocrates! dit-il.
--A la lanterne! a la lanterne! s'ecria la foule.
--Vous n'avez donc pas assez de soleil comme ca? dit le sauveur de
Marguerite en regardant la multitude avec un sourire ironique. Essayez de
me hisser a la place de vos reverberes!
En meme temps, il se rejeta en arriere, par un brusque mouvement, et fit
face a ses adversaires.
--Il est brave! s'ecria-t-on dans la foule.
--C'est un aristocrate! dit une voix.
--Pourquoi porte-t-il une croix sur lui? demanda l'homme du peuple qui
s'etait vu terrasser.
--Parce que cela me plait! repondit le jeune homme, en se croisant les bras
sur la poitrine.
--C'est defendu!
--Defendu?... Vous etes plaisants, sur mon honneur! repliqua l'accuse. Vous
promenez dans vos rues la deesse de la Liberte, et je n'aurais pas le droit
d'agir comme bon me semble?
--Il a raison, dirent plusieurs assistants.
--C'est un agent de Pitt et de Cobourg, reprit l'homme du peuple. A la
lanterne, l'aristocrate!
--Oui! a la lanterne!
Et la foule resserra le demi-cercle qu'elle formait devant le jeune homme.
--Pensez-vous m'intimider? dit-il en s'appuyant prudemment contre le mur
d'une maison, pour n'etre pas entoure.
Mais sa noble attitude ne pouvait maitriser longtemps les mauvais instincts
de la foule. Les sabres, les piques, les baionnettes s'abaisserent, et la
muraille de fer s'avanca lentement contre le genereux defenseur de
Marguerite.
--Mort a l'aristocrate! s'ecria le peuple en delire.
Le demi-cercle se retrecissait toujours et la pointe des piques touchait la
poitrine du jeune homme. Tout a coup une voix de tonnerre se fit entendre.
Un homme, a puissante stature, fendit la foule en distribuant, de droite et
de gauche, une grele de coups de poing, et vint se placer resolument devant
la victime qu'on allait sacrifier.
--Etres stupides! dit-il avec un geste de colere, en s'adressant aux
agresseurs. Quelle belle besogne vous alliez faire la!... Egorger le plus
pur des patriotes! Barbare, mon ami, un des defenseurs de Thionville!
--Un defenseur de Thionville! murmura la foule, avec un etonnement mele
d'admiration.
Les agresseurs les plus rapproches de Barbare, rougissant de l'enormite
du crime qu'ils avaient ete sur le point de commettre, baisserent la tete
avec une sorte de confusion. Cependant l'homme du peuple, que Barbare avait
renverse a ses pieds, n'avait pas encore renonce a l'espoir de se venger
sur le lieu meme temoin de son humiliation. Il ota respectueusement son
bonnet de laine, et, s'approchant du nouveau venu:
--Citoyen, lui dit-il, nous avons pleine confiance dans celui qui preside
notre club. Mais tu ne connais pas bien celui que tu defends. C'est un
aristocrate. Il porte une croix sur sa poitrine!
--Est-ce vrai? demanda le president de la Societe populaire, en se tournant
du cote de Barbare.
Pour toute reponse, le jeune homme prit la petite croix qu'il avait deja
suspendue a son cou et la montra au peuple.
--C'est stupide ce que tu fais la! lui dit le president du club a voix
basse.
--Non! repliqua le jeune homme, de maniere a etre entendu de tous ceux qui
l'entouraient. Tant que vous laisserez les croix au haut des tours du
temple de la Raison, je me croirai autorise a porter le meme signe sur ma
poitrine.
Tout en parlant de la sorte, il suspendit la petite croix a son cou.
--Il parle bien! cria la foule.
--C'est un bon patriote!
--Il vaut mieux que nous!
--A la cathedrale! a la cathedrale!
--Arrachons les croix!
Et deja le peuple se preparait a executer sa menace.
--Attendez! mes enfants, s'ecria le president de la Societe populaire. Ne
faites rien sans l'assentiment du club. Pour le moment, ne songez qu'a vous
amuser. Retournez a la fete.
--C'est juste! Rattrapons le cortege! s'ecria la foule.
Et non moins prompte a agir qu'a changer de resolution, elle eut bientot
abandonne le lieu qu'elle avait failli ensanglanter.
II
Le Club.
Quelques instants apres, la rue se trouva completement deserte. On
n'entendait plus que le bruit lointain de la fete et le vague murmure de la
foule. Barbare rompit le silence, et, prenant les mains de son compagnon
qu'il serra avec une sombre energie:
--Citoyen president, dit-il, tu m'as sauve la vie!
--Ne parlons pas de cela! repondit le colosse.
--Si fait! je veux t'en remercier et je ne souhaite rien tant que d'avoir
l'occasion de te prouver ma reconnaissance.
--Mais, mon bon ami, je n'ai fait que mon devoir.
--C'est bien! nous sommes gens de coeur et nous nous comprenons!...
Ecoute... j'ai encore un service a te demander.
--Parle.
--Nous sommes seuls. Personne ne peut nous voir. Laisse-moi partir.
--Et la fete? dit le patriote.
--J'en ai vu assez comme cela.
--Ah! fit le president du club en souriant... Je devine!... Un rendez-vous
d'amour?
--Peut-etre, repondit Barbare en rougissant.
--Va, mon garcon, reprit le patriote avec bonte. La Republique ne defend
pas d'aimer; elle t'excuse par ma bouche; mais n'oublie pas d'assister, ce
soir, a la seance du club.
--Merci et adieu! dit Barbare en donnant une derniere poignee de main a son
liberateur.
--Adieu, repondit le president.
Et le brave homme, apres s'etre amuse a regarder son protege qui courait a
toutes jambes, s'empressa de rejoindre le cortege.
Barbare n'avait pas oublie dans quelle direction le vieillard et la jeune
fille avaient pris la fuite. Il s'engagea dans un vrai labyrinthe de rues
tortueuses et courut tant et si bien, qu'en arrivant aux dernieres maisons
de la ville, il apercut sur la grand'route, a une portee de fusil environ,
Dominique et Marguerite qui s'etaient arretes pour reprendre haleine. Il
cria de toutes ses forces et leur fit signe de l'attendre. Mais cette
bruyante manifestation eut un resultat diametralement oppose a celui qu'il
en esperait. A la vue de cet homme qui semblait les poursuivre, les
fugitifs furent saisis d'une veritable panique et la peur leur rendit des
jambes. Barbare eut beau presser le pas, gesticuler, crier; il ne put
arreter le vieillard et sa jolie compagne. Il les vit s'approcher de la
petite maison isolee et disparaitre derriere la porte, qui se referma avec
fracas.
Le jeune homme se sentit des larmes dans les yeux. Il s'approcha de la
porte qu'il essaya de pousser, dans l'espoir sans doute que les fugitifs,
en la jetant avec violence, l'auraient laissee entr'ouverte. Mais elle
resista a tous ses efforts. Il se colla l'oeil contre la serrure et
n'apercut qu'un corridor sombre. Il chercha le cordon de la sonnette ou le
marteau de la porte. Rien! Il frappa contre les planches sonores et preta
l'oreille. Pas le moindre bruit! Il recula de quelques pas, pour voir toute
la facade de la maison. Peut-etre decouvrirait-il une figure curieuse, une
main derriere un rideau? Helas! le soleil lui-meme ne visitait plus cette
triste demeure. Et les fenetres; ces yeux de la maison, s'etaient voilees
sous leurs contrevents, comme l'oeil sous la paupiere.
Barbare eprouva un affreux serrement de coeur. Il eut donne sa vie, en cet
instant, pour revoir ce frais visage, cette charmante apparition dont il
etait encore ebloui. Elle etait la, pourtant, a deux pas de lui, derriere
cette muraille!... Comme la mere qui rode, le soir, devant la prison ou
gemit son enfant, et qui se demande si quelque barreau de fer ne lui
livrera pas un passage, le jeune homme ne pouvait se decider a partir et
s'en remettait au hasard, cette derniere consolation des desesperes! Il
attendit longtemps encore. Mais la patience l'abandonna. Se sentant jeune
et fort, il se revolta a la pensee que quelques planches, a peine jointes,
lui opposaient un obstacle. Il s'elanca vers la porte, bien determine a
l'ebranler sous un dernier effort. Mais il recula bientot en rougissant.
--Qu'allais-je faire? pensa-t-il. Ce seuil est inviolable! Il n'y a la ni
barreaux, ni soldats pour le defendre. Et je ne dois y entrer que par la
volonte de celle que j'aime!
Alors il tira de son sein la petite croix, ornee de diamants, la baisa avec
respect et, l'agitant au-dessus de sa tete:
--C'est votre croix! dit-il, votre croix que je vous rapporte!
Deux fois il fit le meme geste et poussa le meme cri. Mais la maison ne
sortit pas de son sommeil. Le jeune homme, apres avoir cache la petite
croix sur son coeur, reprit tristement le chemin de la ville.
Lorsqu'il entra dans le faubourg, on allumait deja les reverberes, dont les
lanternes huileuses se balancaient, avec un grincement sinistre, et
faisaient, en quelque sorte, danser le jour et la nuit entre les noires
facades des maisons. Les bruits de la fete avaient cesse. Tout etait rentre
dans le silence. On n'entendait guere que le pas sonore du promeneur
attarde qui regagnait son foyer, ou le sourd grognement de l'ivrogne qui
luttait avec une borne, dans un coin obscur. Tout ce qu'il y avait de
paisible ou de craintif s'etait prudemment renferme derriere une porte bien
close, et la vie politique ne battait plus qu'au coeur meme de la cite,
dans une des salles basses de l'ancien eveche. C'etait la que se donnaient
rendez-vous les plus purs et les plus ardents patriotes de la ville.
Barbare n'avait pas oublie la recommandation que lui avait faite le
president de la societe populaire. Pour rien au monde, il n'aurait voulu
manquer a l'engagement qu'il avait pris. D'ailleurs, il ne se sentait pas
dans une disposition d'esprit a rechercher la solitude. Dans les temps de
revolution, l'amour,--ce sentiment raffine qui trouve tant de charmes a se
replier sur lui-meme et qui met tant de complaisance a caresser meme la
pensee d'un revers,--l'amour semble se ressentir de la fievre des passions
politiques. Il fuit la reverie, il marche, il court vers le but et, s'il
eprouve un echec, il demande a la vie publique un instant d'oubli et de
distraction. Aussi, Barbare se dirigea-t-il en toute hate vers l'ancien
eveche.
Son entree dans la salle du club fut un vrai triomphe.
--Vive Barbare! cria la foule.
--Ah! fit le jeune homme en promenant autour de lui un regard ironique, il
parait qu'on n'a plus envie de me hisser a la lanterne. Le moment serait
pourtant mieux choisi que tantot. Car vous etes bien mal eclaires!
Un eclat de rire general accueillit cette saillie, et chacun montra en
plaisantant a son voisin les deux chandelles qui fumaient tristement au
pied de l'estrade ou montaient les orateurs.
--Citoyen Barbare, repondit une voix energique, si la Republique n'a pas le
moyen de se payer des flambeaux, elle compte sur la bonne volonte des
patriotes. Nos fils, qui sont a la frontiere, n'ont pas de souliers pour
marcher a l'ennemi; nous n'avons pas le droit d'etre difficiles, et nous
saurons defendre les interets de la patrie avec les seules lumieres de
notre raison.
--Bien repondu! dit la foule.
Le jeune homme tressaillit; car il venait de reconnaitre la voix de l'homme
auquel il devait la vie. Il fendit les rangs serres des auditeurs et
s'approcha respectueusement du magistrat populaire.
--Citoyen president, dit-il, je n'ai pas eu l'intention d'offenser la
majeste de la Republique. J'ai deja verse mon sang pour elle et je suis
pret a lui donner une nouvelle preuve de mon devouement. Je demande la
parole.
--Je te l'accorde, repondit le president d'un ton bref.
D'un bond puissant, Barbare escalada la tribune, comme s'il eut monte a
l'assaut. Du haut de ces miserables treteaux, ou l'eloquence populaire
agitait tant de questions serieuses ou plaisantes, grotesques ou sublimes,
le jeune homme contempla un instant toutes ces tetes qui se balancaient
au-dessous de lui, dans un demi-jour. C'etait un tableau digne des maitres
flamands. Au premier plan, des ouvriers encore armes de leurs instruments
de travail, des femmes, des enfants, des mendiants avec leurs besaces, des
rodeurs de nuit, chaos etrange, mer de haillons dont chaque flot
s'eclairait d'un rouge reflet ou retombait dans les tenebres, suivant que
le caprice du vent ravivait ou menacait d'eteindre la flamme des
chandelles; et plus loin, au fond de la salle, un pale rayon de la lune,
glissant a travers les vitraux d'une fenetre et venant entourer d'une douce
lumiere les cheveux blancs des freres de la Societe populaire.
Une rumeur sourde s'eleva de tous les coins de la salle, lorsqu'on vit le
jeune homme escalader les degres de l'estrade. Mais, peu a peu le bruit
cessa pour faire place au silence de l'attente. Barbare se pencha sur le
bord de la balustrade, et, s'adressant a la foule: