La tentation de Saint Antoine - Gustave Flaubert
LA TENTATION DE SAINT ANTOINE
PAR
GUSTAVE FLAUBERT
A LA MEMOIRE DE MON AMI ALFRED LEPOITTEVIN
DECEDE A LA NEUVILLE CHANT-D'OISEL
Le 3 avril 1848
I.
C'est dans la Thebaide, au haut d'une montagne, sur une plate-forme
arrondie en demi-lune, et qu'enferment de grosses pierres.
La cabane de l'Ermite occupe le fond. Elle est faite de boue et de
roseaux, a toit plat, sans porte. On distingue dans l'interieur une
cruche avec un pain noir; au milieu, sur une stele de bois, un gros
livre; par terre, ca et la, des filaments de sparterie, deux ou trois
nattes, une corbeille, un couteau.
A dix pas de la cabane, il y a une longue croix plantee dans le sol; et,
a l'autre bout de la plate-forme, un vieux palmier tordu se penche sur
l'abime, car la montagne est taillee a pic, et le Nil semble faire un
lac au bas de la falaise.
La vue est bornee a droite et a gauche par l'enceinte des roches. Mais
du cote du desert, comme des plages qui se succederaient, d'immenses
ondulations paralleles d'un blond cendre s'etirent les unes derriere les
autres, en montant toujours;--puis au dela des sables, tout au loin, la
chaine libyque forme un mur couleur de craie, estompe legerement par des
vapeurs violettes. En face, le soleil s'abaisse. Le ciel, dans le nord,
est d'une teinte gris-perle, tandis qu'au zenith des nuages de pourpre,
disposes comme les flocons d'une criniere gigantesque, s'allongent sur
la voute bleue. Ces rais de flamme se rembrunissent, les parties d'azur
prennent une paleur nacree; les buissons, les cailloux, la terre, tout
maintenant parait dur comme du bronze; et dans l'espace flotte une
poudre d'or tellement menue qu'elle se confond avec la vibration de
la lumiere.
SAINT-ANTOINE
qui a une longue barbe, de longs cheveux, et une tunique de peau de
chevre, est assis, jambes croisees, entrain de faire des nattes. Des que
le soleil disparait, il pousse un grand soupir, et regardant l'horizon:
Encore un jour! un jour de passe!
Autrefois pourtant, je n'etais pas si miserable! Avant la fin de la
nuit, je commencais mes oraisons; puis, je descendais vers le fleuve
chercher de l'eau, et je remontais par le sentier rude avec l'outre sur
mon epaule, en chantant des hymnes. Ensuite, je m'amusais a ranger tout
dans ma cabane. Je prenais mes outils; je tachais que les nattes fussent
bien egales et les corbeilles legeres; car mes moindres actions me
semblaient alors des devoirs qui n'avaient rien de penible.
A des heures reglees je quittais mon ouvrage; et priant les deux bras
etendus je sentais comme une fontaine de misericorde qui s'epanchait du
haut du ciel dans mon coeur. Elle est tarie, maintenant. Pourquoi?...
Il marche dans l'enceinte des roches, lentement.
Tous me blamaient lorsque j'ai quitte la maison. Ma mere s'affaissa
mourante, ma soeur de loin me faisait des signes pour revenir; et
l'autre pleurait, Ammonaria, cette enfant que je rencontrais chaque soir
au bord de la citerne, quand elle amenait ses buffles. Elle a couru
apres moi. Les anneaux de ses pieds brillaient dans la poussiere, et sa
tunique ouverte sur les hanches flottait au vent. Le vieil ascete qui
m'emmenait lui a crie des injures. Nos deux chameaux galopaient
toujours; et je n'ai plus revu personne.
D'abord, j'ai choisi pour demeure le tombeau d'un Pharaon. Mais un
enchantement circule dans ces palais souterrains, ou les tenebres ont
l'air epaissies par l'ancienne fumee des aromates. Du fond des
sarcophages j'ai entendu s'elever une voix dolente qui m'appelait; ou
bien, je voyais vivre, tout a coup, les choses abominables peintes sur
les murs; et j'ai fui jusqu'au bord de la mer Rouge dans une citadelle
en ruines. La, j'avais pour compagnie des scorpions se trainant parmi
les pierres, et au-dessus de ma tete, continuellement des aigles qui
tournoyaient sur le ciel bleu. La nuit, j'etais dechire par des griffes,
mordu par des becs, frole par des ailes molles; et d'epouvantables
demons, hurlant dans mes oreilles, me renversaient par terre. Une fois
meme, les gens d'une caravane qui s'on allait vers Alexandrie m'ont
secouru, puis emmene avec eux.
Alors, j'ai voulu m'instruire pres du bon vieillard Didyme. Bien qu'il
fut aveugle, aucun ne l'egalait dans la connaissance des Ecritures.
Quand la lecon etait finie, il reclamait mon bras pour se promener. Je
le conduisais sur le Paneum, d'ou l'on decouvre le Phare et la haute
mer. Nous revenions ensuite par le port, en coudoyant des hommes de
toutes les nations, jusqu'a des Cimmeriens vetus de peaux d'ours, et des
Gymnosophistes du Gange frottes de bouse de vache. Mais sans cesse, il
y avait quelque bataille dans les rues, a cause des Juifs refusant de
payer l'impot, ou des seditieux qui voulaient chasser les Romains.
D'ailleurs la ville est pleine d'heretiques, des sectateurs de Manes, de
Valentin, de Basilide, d'Arius,--tous vous accaparant pour discuter et
vous convaincre.
Leurs discours me reviennent quelquefois dans la memoire. On a beau n'y
pas faire attention, cela trouble.
Je me suis refugie a Colzim; et ma penitence fut si haute que je n'avais
plus peur de Dieu. Quelques uns s'assemblerent autour de moi pour devenir
des anachoretes. Je leur ai impose une regle pratique, en haine des
extravagances de la Gnose et des assertions des philosophes. On m'envoyait
de partout des messages. On venait me voir de tres-loin.
Cependant le peuple torturait les confesseurs, et la soif du martyre
m'entraina dans Alexandrie. La persecution avait cesse depuis trois jours.
Comme je m'en retournais, un flot de monde m'arreta devant le temple de
Serapis. C'etait, me dit-on, un dernier exemple que le gouverneur
voulait faire. Au milieu du portique, en plein soleil, une femme nue
etait attachee contre une colonne, deux soldats la fouettant avec des
lanieres; a chacun des coups son corps entier se tordait. Elle s'est
retournee, la bouche ouverte;--et pardessus la foule, a travers ses
longs cheveux qui lui couvraient la figure, j'ai cru reconnaitre
Ammonaria ...
Cependant ... celle-la etait plus grande ..., et belle ...,
prodigieusement!
Il se passe les mains sur le front.
Non! non! je ne veux pas y penser!
Une autre fois, Athanase m'appela pour le soutenir contre les Ariens.
Tout s'est borne a des invectives et a des risees. Mais, depuis lors,
il a ete calomnie, depossede de son siege, mis en fuite. Ou est-il,
maintenant? je n'en sais rien! On s'inquiete si peu de me donner des
nouvelles. Tous mes disciples m'ont quitte, Hilarion comme les autres!
Il avait peut-etre quinze ans quand il est venu; et son intelligence
etait si curieuse qu'il m'adressait a chaque moment des questions. Puis,
il ecoutait d'un air pensif;--et les choses dont j'avais besoin, il me
les apportait sans murmure, plus leste qu'un chevreau, gai d'ailleurs a
faire rire les patriarches. C'etait un fils pour moi!
Le ciel est rouge, la terre completement noire. Sous les rafales du vent
des trainees de sable se levent comme de grands linceuls, puis
retombent. Dans une eclaircie, tout a coup, passent des oiseaux formant
un bataillon triangulaire, pareil a un morceau de metal, et dont les
bords seuls fremissent.
Antoine les regarde.
Ah! que je voudrais les suivre!
Combien de fois, aussi, n'ai-je pas contemple avec envie les longs
bateaux, dont les voiles ressemblent a des ailes, et surtout quand ils
emmenaient au loin ceux que j'avais recus chez moi! Quelles bonnes
heures nous avions! quels epanchements! Aucun ne m'a plus interesse
qu'Ammon; il me racontait son voyage a Rome, les Catacombes, le Colisee,
la piete des femmes illustres, mille choses encore!... et je n'ai pas
voulu partir avec lui! D'ou vient mon obstination a continuer une vie
pareille? J'aurais bien fait de rester chez les moines de Nitrie,
puisqu'ils m'en suppliaient. Ils habitent des cellules a part, et
cependant communiquent entre eux. Le dimanche, la trompette les assemble
a l'eglise, ou l'on voit accroches trois martinets qui servent a punir
les delinquants, les voleurs et les intrus, car leur discipline
est severe.
Ils ne manquent pas de certaines douceurs, neanmoins. Des fideles leur
apportent des oeufs, des fruits, et meme des instruments propres a oter
les epines des pieds. Il y a des vignobles autour de Pisperi, ceux de
Pabene ont un radeau pour aller chercher les provisions.
Mais j'aurais mieux servi mes freres en etant tout simplement un pretre.
On secourt les pauvres, on distribue les sacrements, on a de l'autorite
dans les familles.
D'ailleurs les laiques ne sont pas tous damnes, et il ne tenait qu'a moi
d'etre ... par exemple ... grammairien, philosophe. J'aurais dans ma
chambre une sphere de roseaux, toujours des tablettes a la main, des
jeunes gens autour de moi, et a ma porte, comme enseigne, une couronne
de laurier suspendue.
Mais il y a trop d'orgueil a ces triomphes! Soldat valait mieux. J'etais
robuste et hardi,--assez pour tendre le cable des machines, traverser
les forets sombres, entrer casque en tete dans les villes fumantes!...
Rien ne m'empechait, non plus, d'acheter avec mon argent une charge de
publicain au peage de quelque pont; et les voyageurs m'auraient appris
des histoires, en me montrant dans leurs bagages des quantites d'objets
curieux ...
Les marchands d'Alexandrie naviguent les jours de fete sur la riviere de
Canope, et boivent du vin dans des calices de lotus, au bruit des
tambourins qui font trembler les tavernes le long du bord! Au dela, des
arbres tailles en cone protegent contre le vent du sud les fermes
tranquilles. Le toit de la haute maison s'appuie sur de minces
colonnettes, rapprochees comme les batons d'une claire-voie; et par ces
intervalles le maitre, etendu sur un long siege, apercoit toutes ses
plaines autour de lui, avec les chasseurs entre les bles, le pressoir ou
l'on vendange, les boeufs qui battent la paille. Ses enfants jouent par
terre, sa femme se penche pour l'embrasser.
Dans l'obscurite blanchatre de la nuit, apparaissent ca et la des
museaux pointus, avec des oreilles toutes droites et des yeux brillants.
Antoine marche vers eux. Des graviers deroulent, les betes s'enfuient.
C'etait un troupeau de chacals.
Un seul est reste, et qui se tient sur deux pattes, le corps en
demi-cercle et la tete oblique, dans une pose pleine de defiance.
Comme il est joli! je voudrais passer ma main sur son dos, doucement.
Antoine siffle pour le faire venir. Le chacal disparait.
Ah! il s'en va rejoindre les autres! Quelle solitude! Quel ennui!
Riant amerement:
C'est une si belle existence que de tordre au feu des batons de palmier
pour faire des houlettes, et de faconner des corbeilles, de coudre des
nattes, puis d'echanger tout cela avec les Nomades contre du pain qui
vous brise les dents! Ah! misere de moi! est-ce que ca ne finira pas!
Mais la mort vaudrait mieux! Je n'en peux plus! Assez! assez!
Il frappe du pied, et tourne au milieu des roches d'un pas rapide, puis
s'arrete hors d'haleine, eclate en sanglots et se couche par terre,
sur le flanc.
La nuit est calme; des etoiles nombreuses palpitent; on n'entend que le
claquement des tarentules.
Les deux bras de la croix font une ombre sur le sable; Antoine, qui
pleure, l'apercoit.
Suis-je assez faible, mon Dieu! Du courage, relevons-nous!
Il entre dans sa cabane, decouvre un charbon enfoui, allume une torche
et la plante sur le stele de bois, de facon a eclairer le gros livre.
Si je prenais ... la Vie des Apotres?... oui!... n'importe ou!
"_Il vit le ciel ouvert avec une grande nappe qui descendait par les
quatre coins, dans laquelle il y avait toutes sortes d'animaux
terrestres et de betes sauvages, de reptiles et d'oiseaux; et une voix
lui dit: Pierre, leve-toi! tue, et mange!_"
Donc le Seigneur voulait que son apotre mangeat de tout?... tandis que
moi ...
Antoine reste le menton sur la poitrine. Le fremissement des pages, que
le vent agite, lui fait relever la tete, et il lit:
"_Les Juifs tuerent tous leurs ennemis avec des glaives et ils en firent
un grand carnage, de sorte qu'ils disposerent a volonte de ceux qu'ils
haissaient_."
Suit le denombrement des gens tues par eux: soixante-quinze mille. Ils
avaient tant souffert! D'ailleurs, leurs ennemis etaient les ennemis du
vrai Dieu. Et comme ils devaient jouir a se venger, tout en massacrant
des idolatres! La ville sans doute regorgeait de morts! Il y en avait au
seuil des jardins, sur les escaliers, a une telle hauteur dans les
chambres que les portes ne pouvaient plus tourner!...--Mais voila que
je plonge dans des idees de meurtre et de sang!
Il ouvre le livre a un autre endroit.
"_Nabuchodonosor se prosterna le visage contre terre et adora Daniel_."
Ah! c'est bien! Le Tres-Haut exalte ses prophetes au-dessus des rois;
celui-la pourtant vivait dans les festins, ivre continuellement de
delices et d'orgueil. Mais Dieu, par punition, l'a change en bete. Il
marchait a quatre pattes!
Antoine se met a rire; et en ecartant les bras, du bout de sa main,
derange les feuilles du livre. Ses yeux tombent sur cette phrase:
"_Ezechias eut une grande joie de leur arrivee. Il leur montra ses
parfums, son or et son argent, tous ses aromates, ses huiles de senteur,
tous ses vases precieux, et ce qu'il y avait dans ses tresors_."
Je me figure ... qu'on voyait entasses jusqu'au plafond des pierres
fines, des diamants, des dariques. Un homme qui en possede une
accumulation si grande n'est plus pareil aux autres. Il songe, tout en
les maniant, qu'il tient le resultat d'une quantite innombrable
d'efforts, et comme la vie des peuples qu'il aurait pompee et qu'il peut
repandre. C'est une precaution utile aux rois. Le plus sage de tous n'y
a pas manque. Ses flottes lui apportaient de l'ivoire, des singes ... Ou
est-ce donc?
Il feuillette vivement.
Ah! voici!
"_La Reine de Saba, connaissant la gloire de Salomon, vint le tenter, en
lui proposant des enigmes_."
Comment esperait-elle le tenter? Le Diable a bien voulu tenter Jesus!
Mais Jesus a triomphe parce qu'il etait Dieu, et Salomon grace peut-etre
a sa science de magicien. Elle est sublime, cette science-la! Car le
monde,--ainsi qu'un philosophe me l'a explique,--forme un ensemble dont
toutes les parties influent les unes sur les autres, comme les organes
d'un seul corps. Il s'agit de connaitre les amours et les repulsions
naturelles des choses, puis de les mettre en jeu?... On pourrait donc
modifier ce qui parait etre l'ordre immuable?
Alors les deux ombres dessinees derriere lui par les bras de la croix se
projettent en avant. Elles font comme deux grandes cornes; Antoine s'ecrie:
Au secours, mon Dieu!
L'ombre est revenue a sa place.
Ah!... c'etait une illusion! pas autre chose!--Il est inutile que je me
tourmente l'esprit! Je n'ai rien a faire!... absolument rien a faire!
Il s'assoit, et se croise les bras.
Cependant ... j'avais cru sentir l'approche ... Mais pourquoi
viendrait-_Il_? D'ailleurs, est-ce que je ne connais pas ses artifices?
J'ai repousse le monstrueux anachorete qui m'offrait, en riant, des
petits pains chauds, le centaure qui tachait de me prendre sur sa
croupe,--et cet enfant noir apparu au milieu des sables, qui etait
tres-beau, et qui m'a dit s'appeler l'esprit de fornication.
Antoine marche de droite et de gauche, vivement.
C'est par mon ordre qu'on a bati cette foule de retraites saintes,
pleines de moines portant des cilices sous leurs peaux de chevres, et
nombreux a pouvoir faire une armee! J'ai gueri de loin des malades; j'ai
chasse des demons; j'ai passe le fleuve au milieu des crocodiles;
l'empereur Constantin m'a ecrit trois lettres; Balacius, qui avait
crache sur les miennes, a ete dechire par ses chevaux; le peuple
d'Alexandrie, quand j'ai reparu, se battait pour me voir, et Athanase
m'a reconduit sur la route. Mais aussi quelles oeuvres! Voila plus de
trente ans que je suis dans le desert a gemir toujours! J'ai porte sur
mes reins quatre-vingts livres de bronze comme Eusebe, j'ai expose mon
corps a la piqure des insectes comme Macaire, je suis reste
cinquante-trois nuits sans fermer l'oeil comme Pacome; et ceux qu'on
decapite, qu'on tenaille ou qu'on brule ont moins de vertu, peut-etre,
puisque ma vie est un continuel martyre!
Antoine se ralentit.
Certainement, il n'y a personne dans une detresse aussi profonde! Les
coeurs charitables diminuent. On ne me donne plus rien. Mon manteau est
use. Je n'ai pas de sandales, pas meme une ecuelle!--car, j'ai distribue
aux pauvres et a ma famille tout mon bien, sans retenir une obole. Ne
serait ce que pour avoir des outils indispensables a mon travail, il me
faudrait un peu d'argent. Oh! pas beaucoup! une petite somme!... je la
menagerais.
Les Peres de Nicee, en robes de pourpre, se tenaient comme des mages,
sur des trones, le long du mur; et on les a regales dans un banquet, en
les comblant d'honneurs, surtout Paphnuce, parce qu'il est borgne et
boiteux depuis la persecution de Diocletien! L'Empereur lui a baise
plusieurs fois son oeil creve; quelle sottise! Du reste, le Concile
avait des membres si infames! Un eveque de Scythie, Theophile; un autre
de Perse, Jean; un gardeur de bestiaux, Spiridion! Alexandre etait trop
vieux. Athanase aurait du montrer plus de douceur aux Ariens, pour en
obtenir des concessions!
Est-ce qu'ils en auraient fait! Ils n'ont pas voulu m'entendre! Celui
qui parlait contre moi,--un grand jeune homme a barbe frisee,--me
lancait, d'un air tranquille, des objections captieuses; et, pendant que
je cherchais mes paroles, ils etaient a me regarder avec leurs figures
mechantes, en aboyant comme des hyenes. Ah! que ne puis-je les faire
exiler tous par l'Empereur, ou plutot les battre, les ecraser, les voir
souffrir! Je souffre bien, moi!
Il s'appuie en defaillant contre sa cabane.
C'est d'avoir trop jeune! mes forces s'en vont. Si je mangeais ... une
fois seulement, un morceau de viande.
Il entreferme les yeux, avec langueur.
Ah! de la chair rouge ... une grappe de raisin qu'on mord!... du lait
caille qui tremble sur un plat!...
Mais qu'ai-je donc!... Qu'ai-je donc!... Je sens mon coeur grossir
comme la mer, quand elle se gonfle avant l'orage. Une mollesse infinie
m'accable, et l'air chaud me semble rouler le parfum d'une chevelure.
Aucune femme n'est venue, cependant?...
Il se tourne vers le petit chemin entre les roches.
C'est par la qu'elles arrivent, balancees dans leurs litieres aux bras
noirs des eunuques. Elles descendent, et joignant leurs mains chargees
d'anneaux, elles s'agenouillent. Elles me racontent leurs inquietudes.
Le besoin d'une volupte surhumaine les torture; elles voudraient mourir,
elles ont vu dans leurs songes des Dieux qui les appelaient;--et le bas
de leur robe tombe sur mes pieds. Je les repousse. "Oh! non, disent-elles,
pas encore! Que dois-je faire!" Toutes les penitences leur seraient bonnes.
Elles demandent les plus rudes, a partager la mienne, a vivre avec moi.
Voila longtemps que je n'en ai vu! Peut-etre qu'il en va venir? pourquoi
pas? Si tout a coup ... j'allais entendre tinter des clochettes de mulet
dans la montagne. Il me semble ...
Antoine grimpe sur une roche, a l'entree du sentier; et il se penche, en
dardant ses yeux dans les tenebres.
Oui! la-bas, tout au fond, une masse remue, comme des gens qui cherchent
leur chemin. Elle est la! Ils se trompent.
Appelant:
De ce cote! viens! viens!
L'echo repete: Viens! viens!
Il laisse tomber ses bras, stupefait.
Quelle honte! Ah! pauvre Antoine!
Et tout de suite, il entend chuchoter: "Pauvre Antoine!"
Quelqu'un? repondez!
Le vent qui passe dans les intervalles des roches fait des modulations;
et dans leurs sonorites confuses, il distingue DES VOIX comme si l'air
parlait. Elles sont basses, et insinuantes, sifflantes.
LA PREMIERE
Veux-tu des femmes?
LA SECONDE
De grands tas d'argent, plutot!
LA TROISIEME
Une epee qui reluit?
et LES AUTRES
--Le Peuple entier t'admire!
--Endors-toi!
--Tu les egorgeras, va, tu les egorgeras!
En meme temps, les objets se transforment. Au bord de la falaise, le
vieux palmier, avec sa touffe de feuilles jaunes, devient le torse d'une
femme penchee sur l'abime, et dont les grands cheveux se balancant.
ANTOINE
se tourne vers sa cabane; et l'escabeau soutenant le gros livre, avec
ses pages chargees de lettres noires, lui semble un arbuste tout couvert
d'hirondelles.
C'est la torche, sans doute, qui faisant un jeu de lumiere ...
Eteignons-la!
Il l'eteint, l'obscurite est profonde.
Et, tout a coup, passent au milieu de l'air, d'abord une flaque d'eau,
ensuite une prostituee, le coin d'un temple, une figure de soldat, un
char avec deux chevaux blancs, qui se cabrent.
Ces images arrivent brusquement, par secousses, se detachant sur la nuit
comme des peintures d'ecarlate sur de l'ebene.
Leur mouvement s'accelere. Elles defilent d'une facon vertigineuse.
D'autres fois, elles s'arretent et palissent par degres, se fondent; ou
bien, elles s'envolent, et immediatement d'autres arrivent.
Antoine ferme ses paupieres.
Elles se multiplient, l'entourent, l'assiegent. Une epouvante indicible
l'envahit; et il ne sent plus rien qu'une contraction brulante a
l'epigastre. Malgre le vacarme de sa tete, il percoit un silence enorme
qui le separe du monde. Il tache de parler; impossible! C'est comme si
le lien general de son etre se dissolvait; et, ne resistant plus,
Antoine tombe sur la natte.
II.
Alors une grande ombre, plus subtile qu'une ombre naturelle, et que
d'autres ombres festonnent le long de ses bords, se marque sur la terre.
C'est le Diable, accoude contre le toit de la cabane et portant sous ses
deux ailes,--comme une chauve-souris gigantesque qui allaiterait ses
petits,--les Sept Peches Capitaux, dont les tetes grimacantes se laissent
entrevoir confusement.
Antoine, les yeux toujours fermes, jouit de son inaction; et il etale
ses membres sur la natte.
Elle lui semble douce, de plus en plus,--si bien qu'elle se rembourre,
elle se hausse, elle devient un lit, le lit une chaloupe; de l'eau
clapote contre ses flancs.
A droite et a gauche, s'elevent deux langues de terre noire, que
dominent des champs cultives, avec un sycomore, de place en place. Un
bruit de grelots, de tambours et de chanteurs retentit au loin. Ce sont
des gens qui s'en vont a Canope dormir sur le temple de Serapis pour
avoir des songes. Antoine sait cela;--et il glisse, pousse par le vent,
entre les deux berges du canal. Les feuilles des papyrus et les fleurs
rouges des nymphaeas, plus grandes qu'un homme, se penchent sur lui. Il
est etendu au fond de la barque; un aviron, a l'arriere, traine dans
l'eau. De temps en temps un souffle tiede arrive, et les roseaux minces
s'entre-choquent. Le murmure des petites vagues diminue. Un
assoupissement le prend. Il songe qu'il est un solitaire d'Egypte.
Alors il se releve en sursaut.
Ai-je reve?... c'etait si net que j'en doute. La langue me brule! J'ai
soif!
Il entre dans sa cabane, et tate au hasard, partout.
Le sol est humide!... Est-ce qu'il a plu? Tiens! des morceaux! ma
cruche brisee!... mais l'outre?
Il la trouve.
Vide! completement vide!
Pour descendre jusqu'au fleuve, il me faudrait trois heures au moins, et
la nuit est si profonde que je n'y verrais pas a me conduire. Mes
entrailles se tordent. Ou est le pain?
Apres avoir cherche longtemps, il ramasse une croute moins grosse qu'un
oeuf.
Comment? Les chacals l'auront pris? Ah, malediction!
Et, de fureur, il jette le pain par terre.
A peine ce geste est-il fait qu'une table est la, couverte de toutes les
choses bonnes a manger.
La nappe de byssus, striee comme les bandelettes des sphinx, produit
d'elle-meme des ondulations lumineuses. Il y a dessus d'enormes
quartiers de viandes rouges, de grands poissons, des oiseaux avec leurs
plumes, des quadrupedes avec leurs poils, des fruits d'une coloration
presque humaine; et des morceaux de glace blanche et des buires de
cristal violet se renvoient des feux. Antoine distingue au milieu de la
table un sanglier fumant par tous ses pores, les pattes sous le ventre,
les yeux a demi clos;--et l'idee de pouvoir manger cette bete formidable
le rejouit extremement. Puis, ce sont des choses qu'il n'a jamais vues,
des hachis noirs, des gelees couleur d'or, des ragouts ou flottent des
champignons comme des nenuphars sur des etangs, des mousses si legeres
qu'elles ressemblent a des nuages.
Et l'arome de tout cela lui apports l'odeur salee de l'Ocean, la
fraicheur des fontaines, le grand parfum des bois. Il dilate ses narines
tant qu'il peut; il en bave; il se dit qu'il en a pour un an, pour dix
ans, pour sa vie entiere!
A mesure qu'il promene sur les mets ses yeux ecarquilles, d'autres
s'accumulent, formant une pyramide, dont les angles s'ecroulent. Les
vins se mettent a couler, les poissons a palpiter, le sang dans les
plats bouillonne, la pulpe des fruits s'avance comme des levres
amoureuses; et la table monte jusqu'a sa poitrine, jusqu'a son
menton,--ne portant qu'une seule assiette et qu'un seul pain, qui se
trouvent juste en face de lui.
Il va saisir le pain. D'autres pains se presentent.
Pour moi!... tous! mais ...