Boule de Suif - Guy de Maupassant
[Illustration: Boule de Suif]
LIBRAIRIE OLLENDORFF _48, CHAUSSEE D'ANTIN, 50 PARIS_
_Collection des Grands Romans_
A 1 FRANC
GUY DE MAUPASSANT _Yvette. Mademoiselle Fifi. Boule de Suif._
GEORGES OHNET _Le Maitre de Forges. Serge Panine. La Grande Marniere._
ALBERT DELPIT _Le Fils de Coralie._
ANDRE THEURIET _Sauvageonne._
RENE MAIZEROY _Petite Reine._
GUSTAVE TOUDOUZE _Madame Lambelle._
MARIO UCHARO _Mon Oncle Barbassou._
JEAN RAMEAU _Plus que de l'Amour._
PIERRE MAEL _Un roman de Femme._
JULES CASE _La Fille a Blanchard._
RODHA BROUGTHON _Comme une Fleur._
MATHILDE SERAO _Adieu Amour._
MAURICE MONTEGUT _Un nom sur une Tombe._
MAURICE LEBLANC _Une Femme._
Envoi franco contre 1 fr. 25 par volume.
Boule de Suif
OEUVRES COMPLETES ILLUSTREES DU GUY DE MAUPASSANT
EDITION DE LUXE
(_Voir Catalogue a la fin du volume_.)
GUY DE MAUPASSANT
BOULE DE SUIF
L'EPAVE--DECOUVERTE--UN PARRICIDE--LE RENDEZ-VOUS--BOMBARD LE PAIN
MAUDIT--LES SABOTS--LA BUCHE MAGNETISME--DIVORCE--UNE SOIREE
PARIS 1907
BOULE DE SUIF
Pendant plusieurs jours de suite des lambeaux d'armee en deroute avaient
traverse la ville. Ce n'etait point de la troupe, mais des hordes
debandees. Les hommes avaient la barbe longue et sale, des uniformes
en guenilles, et ils avancaient d'une allure molle, sans drapeau, sans
regiment. Tous semblaient accables, ereintes, incapables d'une pensee ou
d'une resolution, marchant seulement par habitude, et tombant de fatigue
sitot qu'ils s'arretaient. On voyait surtout des mobilises, gens
pacifiques, rentiers tranquilles, pliant sous le poids du fusil;
des petits moblots alertes, faciles a l'epouvante et prompts a
l'enthousiasme, prets a l'attaque comme a la fuite; puis, au milieu
d'eux, quelques culottes rouges, debris d'une division moulue dans une
grande bataille; des artilleurs sombres alignes avec des fantassins
divers; et, parfois, le casque brillant d'un dragon au pied pesant qui
suivait avec peine la marche plus legere des lignards.
Des legions de francs-tireurs aux appellations heroiques: "les
Vengeurs de la Defaite--les Citoyens de la Tombe--les Partageurs de la
Mort"--passaient a leur tour, avec des airs de bandits.
Leurs chefs, anciens commercants en draps ou en graines, ex-marchands de
suif ou de savon, guerriers de circonstance, nommes officiers pour leurs
ecus ou la longueur de leurs moustaches, couverts d'armes, de flanelle
et de galons, parlaient d'une voix retentissante, discutaient plans de
campagne, et pretendaient soutenir seuls la France agonisante sur
leurs epaules de fanfarons; mais ils redoutaient parfois leurs propres
soldats, gens de sac et de corde, souvent braves a outrance, pillards et
debauches.
Les Prussiens allaient entrer dans Rouen, disait-on.
La Garde nationale qui, depuis deux mois, faisait des reconnaissances
tres prudentes dans les bois voisins, fusillant parfois ses propres
sentinelles, et se preparant au combat quand un petit lapin remuait
sous des broussailles, etait rentree dans ses foyers. Ses armes, ses
uniformes, tout son attirail meurtrier, dont elle epouvantait naguere
les bornes des routes nationales a trois lieues a la ronde, avaient
subitement disparu.
Les derniers soldats francais venaient enfin de traverser la Seine pour
gagner Pont-Audemer par Saint-Sever et Bourg-Achard; et, marchant apres
tous, le general, desespere, ne pouvant rien tenter avec ces loques
disparates, eperdu lui-meme dans la grande debacle d'un peuple habitue
a vaincre et desastreusement battu malgre sa bravoure legendaire, s'en
allait a pied, entre deux officiers d'ordonnance.
Puis un calme profond, une attente epouvantee et silencieuse avaient
plane sur la cite. Beaucoup de bourgeois bedonnants, emascules par le
commerce, attendaient anxieusement les vainqueurs, tremblant qu'on ne
considerat comme une arme leurs broches a rotir ou leurs grands couteaux
de cuisine.
La vie semblait arretee; les boutiques etaient closes, la rue muette.
Quelquefois un habitant, intimide par ce silence, filait rapidement le
long des murs.
L'angoisse de l'attente faisait desirer la venue de l'ennemi.
Dans l'apres-midi du jour qui suivit le depart des troupes francaises,
quelques uhlans, sortis on ne sait d'ou, traverserent la ville avec
celerite. Puis, un peu plus tard, une masse noire descendit de la
cote Sainte-Catherine, tandis que deux autres flots envahisseurs
apparaissaient par les routes de Darnetal et de Boisguillaume. Les
avant-gardes des trois corps, juste au meme moment, se joignirent sur
la place de l'Hotel-de-Ville; et par toutes les rues voisines, l'armee
allemande arrivait, deroulant ses bataillons qui faisaient sonner les
paves sous leur pas dur et rythme.
Des commandements cries d'une voix inconnue et gutturale montaient le
long des maisons qui semblaient mortes et desertes, tandis que, derriere
les volets fermes, des yeux guettaient ces hommes victorieux, maitres
de la cite, des fortunes et des vies, de par le "droit de guerre". Les
habitants, dans leurs chambres assombries, avaient l'affolement que
donnent les cataclysmes, les grands bouleversements meurtriers de la
terre, contre lesquels toute sagesse et toute force sont inutiles. Car
la meme sensation reparait chaque fois que l'ordre etabli des choses est
renverse, que la securite n'existe plus, que tout ce que protegeaient
les lois des hommes ou celles de la nature, se trouve a la merci d'une
brutalite inconsciente et feroce. Le tremblement de terre ecrasant sous
les maisons croulantes un peuple entier; le fleuve deborde qui roule les
paysans noyes avec les cadavres des boeufs et les poutres arrachees aux
toits, ou l'armee glorieuse massacrant ceux qui se defendent, emmenant
les autres prisonniers, pillant au nom du Sabre et remerciant un Dieu au
son du canon, sont autant de fleaux effrayants qui deconcertent toute
croyance a la justice eternelle, toute la confiance qu'on nous enseigne
en la protection du Ciel et en la raison de l'homme.
Mais a chaque porte des petits detachements frappaient, puis
disparaissaient dans les maisons. C'etait l'occupation apres l'invasion.
Le devoir commencait pour les vaincus de se montrer gracieux envers les
vainqueurs.
Au bout de quelque temps, une fois la premiere terreur disparue, un
calme nouveau s'etablit. Dans beaucoup de familles, l'officier prussien
mangeait a table. Il etait parfois bien eleve, et, par politesse,
plaignait la France, disait sa repugnance en prenant part a cette
guerre. On lui etait reconnaissant de ce sentiment; puis on pouvait,
un jour ou l'autre, avoir besoin de sa protection. En le menageant on
obtiendrait peut-etre quelques hommes de moins a nourrir. Et pourquoi
blesser quelqu'un dont on dependait tout a fait? Agir ainsi serait moins
de la bravoure que de la temerite.--Et la temerite n'est plus un defaut
des bourgeois de Rouen, comme au temps des defenses heroiques ou
s'illustra leur cite.--On se disait enfin, raison supreme tiree de
l'urbanite francaise, qu'il demeurait bien permis d'etre poli dans son
interieur pourvu qu'on ne se montrat pas familier, en public, avec le
soldat etranger. Au dehors on ne se connaissait plus, mais dans la
maison on causait volontiers, et l'Allemand demeurait plus longtemps,
chaque soir, a se chauffer au foyer commun.
La ville meme reprenait peu a peu de son aspect ordinaire. Les Francais
ne sortaient guere encore, mais les soldats prussiens grouillaient dans
les rues. Du reste, les officiers de hussards bleus, qui trainaient avec
arrogance leurs grands outils de mort sur le pave, ne semblaient pas
avoir pour les simples citoyens enormement plus de mepris que les
officiers de chasseurs, qui, l'annee d'avant, buvaient aux memes cafes.
Il y avait cependant quelque chose dans l'air, quelque chose de subtil
et d'inconnu, une atmosphere etrangere intolerable, comme une odeur
repandue, l'odeur de l'invasion. Elle emplissait les demeures et les
places publiques, changeait le gout des aliments, donnait l'impression
d'etre en voyage, tres loin, chez des tribus barbares et dangereuses.
Les vainqueurs exigeaient de l'argent, beaucoup d'argent. Les habitants
payaient toujours; ils etaient riches d'ailleurs. Mais plus un negociant
normand devient opulent et plus il souffre de tout sacrifice, de toute
parcelle de sa fortune qu'il voit passer aux mains d'un autre.
Cependant, a deux ou trois lieues sous la ville, en suivant le cours de
la riviere, vers Croisset, Dieppedalle ou Biessart, les mariniers et les
pecheurs ramenaient souvent du fond de l'eau quelque cadavre d'Allemand
gonfle dans son uniforme, tue d'un coup de couteau ou de savate, la tete
ecrasee par une pierre, ou jete a l'eau d'une poussee du haut d'un pont.
Les vases du fleuve ensevelissaient ces vengeances obscures, sauvages et
legitimes, heroismes inconnus, attaques muettes, plus perilleuses que
les batailles au grand jour et sans le retentissement de la gloire.
Car la haine de l'Etranger arme toujours quelques Intrepides prets a
mourir pour une Idee.
Enfin, comme les envahisseurs, bien qu'assujetissant la ville a leur
inflexible discipline, n'avaient accompli aucune des horreurs que la
renommee leur faisait commettre tout le long de leur marche triomphale,
on s'enhardit, et le besoin du negoce travailla de nouveau le coeur des
commercants du pays. Quelques-uns avaient de gros interets engages au
Havre que l'armee francaise occupait, et ils voulurent tenter de gagner
ce port en allant par terre a Dieppe ou ils s'embarqueraient.
On employa l'influence des officiers allemands dont on avait fait la
connaissance, et une autorisation de depart fut obtenue du general en
chef.
Donc, une grande diligence a quatre chevaux ayant ete retenue pour ce
voyage, et dix personnes s'etant fait inscrire chez le voiturier, on
resolut de partir un mardi matin, avant le jour, pour eviter tout
rassemblement.
Depuis quelque temps deja la gelee avait durci la terre, et le lundi,
vers trois heures, de gros nuages noirs venant du Nord apporterent la
neige qui tomba sans interruption pendant toute la soiree et toute la
nuit.
A quatre heures et demie du matin, les voyageurs se reunirent dans la
cour de l'Hotel de Normandie, ou l'on devait monter en voiture.
Ils etaient encore pleins de sommeil, et grelottaient de froid sous
leurs couvertures. On se voyait mal dans l'obscurite; et l'entassement
des lourds vetements d'hiver faisait ressembler tous ces corps a
des cures obeses avec leurs longues soutanes. Mais deux hommes se
reconnurent, un troisieme les aborda, ils causerent:--"J'emmene ma
femme,"--dit l'un.--"J'en fais autant."--"Et moi aussi."--Le premier
ajouta:--"Nous ne reviendrons pas a Rouen, et si les Prussiens
approchent du Havre nous gagnerons l'Angleterre."--Tous avaient les
memes projets, etant de complexion semblable.
Cependant on n'attelait pas la voiture. Une petite lanterne, que portait
un valet d'ecurie, sortait de temps a autre d'une porte obscure
pour disparaitre immediatement dans une autre. Des pieds de chevaux
frappaient la terre, amortis par le fumier des litieres, et une voix
d'homme parlant aux betes et jurant s'entendait au fond du batiment. Un
leger murmure de grelots annonca qu'on maniait les harnais; ce murmure
devint bientot un fremissement clair et continu, rythme par le mouvement
de l'animal, s'arretant parfois, puis reprenant dans une brusque
secousse qu'accompagnait le bruit mat d'un sabot ferre battant le sol.
La porte subitement se ferma. Tout bruit cessa. Les bourgeois geles
s'etaient tus; ils demeuraient immobiles et roidis.
Un rideau de flocons blancs ininterrompu miroitait sans cesse en
descendant vers la terre; il effacait les formes, poudrait les choses
d'une mousse de glace; et l'on n'entendait plus, dans le grand silence
de la ville calme et ensevelie sous l'hiver, que ce froissement vague,
innommable et flottant, de la neige qui tombe, plutot sensation que
bruit, entremelement d'atomes legers qui semblaient emplir l'espace,
couvrir le monde.
L'homme reparut, avec sa lanterne, tirant au bout d'une corde un cheval
triste qui ne venait pas volontiers. Il le placa contre le timon,
attacha les traits, tourna longtemps autour pour assurer les harnais,
car il ne pouvait se servir que d'une main, l'autre portant sa lumiere.
Comme il allait chercher la seconde bete, il remarqua tous ces voyageurs
immobiles, deja blancs de neige, et leur dit:--"Pourquoi ne montez-vous
pas dans la voiture, vous serez a l'abri, au moins."
Ils n'y avaient pas songe, sans doute, et ils se precipiterent. Les
trois hommes installerent leurs femmes dans le fond, monterent ensuite;
puis les autres formes indecises et voilees prirent a leur tour les
dernieres places sans echanger une parole.
Le plancher etait couvert de paille ou les pieds s'enfoncerent. Les
dames du fond, ayant apporte des petites chaufferettes en cuivre avec un
charbon chimique, allumerent ces appareils, et, pendant quelque temps, a
voix basse, elles en enumererent les avantages, se repetant des choses
qu'elles savaient deja depuis longtemps.
Enfin, la diligence etant attelee, avec six chevaux au lieu de quatre
a cause du tirage plus penible, une voix du dehors demanda:--"Tout le
monde est-il monte?"--Une voix du dedans repondit:--"Oui."--On partit.
La voiture avancait lentement, lentement, a tout petits pas. Les
roues s'enfoncaient dans la neige; le coffre entier geignait avec des
craquements sourds; les betes glissaient, soufflaient, fumaient; et le
fouet gigantesque du cocher claquait sans repos, voltigeait de tous les
cotes, se nouant et se deroulant comme un serpent mince, et cinglant
brusquement quelque croupe rebondie qui se tendait alors sous un effort
plus violent.
Mais le jour imperceptiblement grandissait. Ces flocons legers qu'un
voyageur, Rouennais pur sang, avait compares a une pluie de coton, ne
tombaient plus. Une lueur sale filtrait a travers de gros nuages obscurs
et lourds qui rendaient plus eclatante la blancheur de la campagne ou
apparaissaient tantot une ligne de grands arbres vetus de givre, tantot
une chaumiere avec un capuchon de neige.
Dans la voiture, on se regardait curieusement, a la triste clarte de
cette aurore.
Tout au fond, aux meilleures places, sommeillaient, en face l'un de
l'autre, M. et Mme Loiseau, des marchands de vins en gros de la rue
Grand-Pont.
Ancien commis d'un patron ruine dans les affaires, Loiseau avait achete
le fonds et fait fortune. Il vendait a tres bon marche de tres
mauvais vin aux petits debitants des campagnes et passait parmi ses
connaissances et ses amis pour un fripon madre, un vrai Normand plein de
ruses et de jovialite.
Sa reputation de filou etait si bien etablie, qu'un soir, a la
prefecture, M. Tournel, auteur de fables et de chansons, esprit mordant
et fin, une gloire locale, ayant propose aux dames qu'il voyait un peu
somnolentes de faire une partie de "Loiseau vole", le mot lui-meme vola
a travers les salons du prefet, puis, gagnant ceux de la ville, avait
fait rire pendant un mois toutes les machoires de la province.
Loiseau etait en outre celebre par ses farces de toute nature, ses
plaisanteries bonnes ou mauvaises; et personne ne pouvait parler de lui
sans ajouter immediatement:--"Il est impayable, ce Loiseau."
De taille exigue, il presentait un ventre en ballon surmonte d'une face
rougeaude entre deux favoris grisonnants.
Sa femme, grande, forte, resolue, avec la voix haute et la decision
rapide, etait l'ordre et l'arithmetique de la maison de commerce, qu'il
animait par son activite joyeuse.
A cote d'eux se tenait, plus digne, appartenant a une caste superieure,
M. Carre-Lamadon, homme considerable, pose dans les cotons, proprietaire
de trois filatures, officier de la Legion d'honneur et membre du Conseil
general. Il etait reste, tout le temps de l'Empire, chef de l'opposition
bienveillante, uniquement pour se faire payer plus cher son ralliement
a la cause qu'il combattait avec des armes courtoises, selon sa propre
expression. Mme Carre-Lamadon, beaucoup plus jeune que son mari,
demeurait la consolation des officiers de bonne famille envoyes a Rouen
en garnison.
Elle faisait vis-a-vis a son epoux, toute petite, toute mignonne, toute
jolie, pelotonnee dans ses fourrures, et regardait d'un oeil navre
l'interieur lamentable de la voiture.
Ses voisins, le comte et la comtesse Hubert de Breville, portaient un
des noms les plus anciens et les plus nobles de Normandie. Le comte,
vieux gentilhomme de grande tournure, s'efforcait d'accentuer, par les
artifices de sa toilette, sa ressemblance naturelle avec le roy Henri IV
qui, suivant une legende glorieuse pour la famille, avait rendu grosse
une dame de Breville dont le mari, pour ce fait, etait devenu comte et
gouverneur de province.
Collegue de M. Carre-Lamadon au Conseil general, le comte Hubert
representait le parti orleaniste dans le departement. L'histoire de
son mariage avec la fille d'un petit armateur de Nantes etait toujours
demeuree mysterieuse. Mais comme la comtesse avait grand air, recevait
mieux que personne, passait meme pour avoir ete aimee par un des fils
de Louis-Philippe, toute la noblesse lui faisait fete, et son salon
demeurait le premier du pays, le seul ou se conservat la vieille
galanterie, et dont l'entree fut difficile.
La fortune des Breville, toute en biens-fonds, atteignait, disait-on,
cinq cent mille livres de revenu.
Ces six personnes formaient le fond de la voiture, le cote de la societe
rentee, sereine et forte, des honnetes gens autorises qui ont de la
Religion et des Principes.
Par un hasard etrange, toutes les femmes se trouvaient sur le meme
banc; et la comtesse avait encore pour voisines deux bonnes soeurs qui
egrenaient de longs chapelets en marmottant des _Pater_ et des _Ave_.
L'une etait vieille avec une face defoncee par la petite verole comme si
elle eut recu a bout portant une bordee de mitraille en pleine figure.
L'autre, tres chetive, avait une tete jolie et maladive sur une poitrine
de phtisique rongee par cette foi devorante qui fait les martyrs et les
illumines.
En face des deux religieuses, un homme et une femme attiraient les
regards de tous.
L'homme, bien connu, etait Cornudet le democ, la terreur des gens
respectables. Depuis vingt ans, il trempait sa grande barbe rousse dans
les bocks de tous les cafes democratiques. Il avait mange avec les
freres et amis une assez belle fortune qu'il tenait de son pere, ancien
confiseur, et il attendait impatiemment la Republique pour obtenir enfin
la place meritee par tant de consommations revolutionnaires. Au Quatre
Septembre, par suite d'une farce peut-etre, il s'etait cru nomme prefet,
mais quand il voulut entrer en fonctions, les garcons de bureau,
demeures seuls maitres de la place, refuserent de le reconnaitre, ce qui
le contraignit a la retraite. Fort bon garcon, du reste, inoffensif et
serviable, il s'etait occupe avec une ardeur incomparable d'organiser la
defense. Il avait fait creuser des trous dans les plaines, coucher tous
les jeunes arbres des forets voisines, seme des pieges sur toutes les
routes, et, a l'approche de l'ennemi, satisfait de ses preparatifs, il
s'etait vivement replie vers la ville.
Il pensait maintenant se rendre encore plus utile au Havre, ou de
nouveaux retranchements allaient etre necessaires.
La femme, une de celles appelees galantes, etait celebre par son
embonpoint precoce qui lui avait valu le surnom de Boule de Suif.
Petite, ronde de partout, grasse a lard, avec des doigts bouffis,
etrangles aux phalanges, pareils a des chapelets de courtes saucisses;
avec une peau luisante et tendue, une gorge enorme qui saillait sous sa
robe, elle restait cependant appetissante et courue, tant sa fraicheur
faisait plaisir a voir. Sa figure etait une pomme rouge, un bouton de
pivoine pret a fleurir; et la-dedans s'ouvraient, en haut, deux yeux
noirs magnifiques, ombrages de grands cils epais qui mettaient une ombre
dedans; en bas, une bouche charmante, etroite, humide pour le baiser,
meublee de quenottes luisantes et microscopiques.
Elle etait de plus, disait-on, pleine de qualites inappreciables.
Aussitot qu'elle fut reconnue, des chuchotements coururent parmi les
femmes honnetes, et les mots de "prostituee", de "honte publique" furent
chuchotes si haut qu'elle leva la tete. Alors elle promena sur ses
voisins un regard tellement provocant et hardi qu'un grand silence
aussitot regna, et tout le monde baissa les yeux a l'exception de
Loiseau, qui la guettait d'un air emoustille.
Mais bientot la conversation reprit entre les trois dames, que la
presence de cette fille avait rendues subitement amies, presque intimes.
Elles devaient faire, leur semblait-il, comme un faisceau de leurs
dignites d'epouses en face de cette vendue sans vergogne; car l'amour
legal le prend toujours de haut avec son libre confrere.
Les trois hommes aussi, rapproches par un instinct de conservateurs a
l'aspect de Cornudet, parlaient argent d'un certain ton dedaigneux pour
les pauvres. Le comte Hubert disait les degats que lui avaient fait
subir les Prussiens, les pertes qui resulteraient du betail vole et
des recoltes perdues, avec une assurance de grand seigneur dix
fois millionnaire que ces ravages generaient a peine une annee. M.
Carre-Lamadon, fort eprouve dans l'industrie cotonniere, avait eu soin
d'envoyer six cent mille francs en Angleterre, une poire pour la soif
qu'il se menageait a toute occasion. Quant a Loiseau, il s'etait arrange
pour vendre a l'Intendance francaise tous les vins communs qui lui
restaient en cave, de sorte que l'Etat lui devait une somme formidable
qu'il comptait bien toucher au Havre.
Et tous les trois se jetaient des coups d'oeil rapides et amicaux. Bien
que de conditions differentes, ils se sentaient freres par l'argent, de
la grande franc-maconnerie de ceux qui possedent, qui font sonner de
l'or en mettant la main dans la poche de leur culotte.
La voiture allait si lentement qu'a dix heures du matin on n'avait pas
fait quatre lieues. Les hommes descendirent trois fois pour monter des
cotes a pied. On commencait a s'inquieter, car on devait dejeuner a
Totes et l'on desesperait maintenant d'y parvenir avant la nuit. Chacun
guettait pour apercevoir un cabaret sur la route, quand la diligence
sombra dans un amoncellement de neige et il fallut deux heures pour la
degager.
L'appetit grandissait, troublait les esprits; et aucune gargote, aucun
marchand de vin ne se montraient, l'approche des Prussiens et le passage
des troupes francaises affamees ayant effraye toutes les industries.
Les messieurs coururent aux provisions dans les fermes au bord du
chemin, mais ils n'y trouverent pas meme de pain, car le paysan defiant
cachait ses reserves dans la crainte d'etre pille par les soldats qui,
n'ayant rien a se mettre sous la dent, prenaient par force ce qu'ils
decouvraient.
Vers une heure de l'apres-midi, Loiseau annonca que decidement il se
sentait un rude creux dans l'estomac. Tout le monde souffrait comme lui
depuis longtemps; et le violent besoin de manger, augmentant toujours,
avait tue les conversations.
De temps en temps, quelqu'un baillait; un autre presque aussitot
l'imitait; et chacun, a tour de role, suivant son caractere, son
savoir-vivre et sa position sociale, ouvrait la bouche avec fracas ou
modestement en portant vite sa main devant le trou beant d'ou sortait
une vapeur.
Boule de Suif, a plusieurs reprises, se pencha comme si elle cherchait
quelque chose sous ses jupons. Elle hesitait une seconde, regardait ses
voisins, puis se redressait tranquillement. Les figures etaient pales et
crispees. Loiseau affirma qu'il payerait mille francs un jambonneau.
Sa femme fit un geste comme pour protester; puis elle se calma. Elle
souffrait toujours en entendant parler d'argent gaspille, et ne
comprenait meme pas les plaisanteries sur ce sujet. "Le fait est que je
ne me sens pas bien, dit le comte, comment n'ai-je pas songe a apporter
des provisions?"--Chacun se faisait le meme reproche.
Cependant, Cornudet avait une gourde pleine de rhum; il en offrit; on
refusa froidement. Loiseau seul en accepta deux gouttes, et, lorsqu'il
rendit la gourde, il remercia: "C'est bon tout de meme, ca rechauffe, et
ca trompe l'appetit."--L'alcool le mit en belle humeur et il proposa de
faire comme sur le petit navire de la chanson: de manger le plus gras
des voyageurs. Cette allusion indirecte a Boule de Suif choqua les gens
bien eleves. On ne repondit pas; Cornudet seul eut un sourire. Les deux
bonnes soeurs avaient cesse de marmotter leur rosaire, et, les mains
enfoncees dans leurs grandes manches, elles se tenaient immobiles,
baissant obstinement les yeux, offrant sans doute au Ciel la souffrance
qu'il leur envoyait.
Enfin, a trois heures, comme on se trouvait au milieu d'une plaine
interminable, sans un seul village en vue, Boule de Suif se baissant
vivement, retira de sous la banquette un large panier couvert d'une
serviette blanche.
Elle en sortit d'abord une petite assiette de faience, une fine timbale
en argent, puis une vaste terrine dans laquelle deux poulets entiers,
tout decoupes, avaient confi sous leur gelee; et l'on apercevait encore
dans le panier d'autres bonnes choses enveloppees, des pates, des
fruits, des friandises, les provisions preparees pour un voyage de
trois jours, afin de ne point toucher a la cuisine des auberges. Quatre
goulots de bouteilles passaient entre les paquets de nourriture. Elle
prit une aile de poulet et, delicatement, se mit a la manger avec un de
ces petits pains qu'on appelle "Regence" en Normandie.