Le Horla and Others - Guy de Maupassant
GUY DE MAUPASSANT
Le Horla
1887
LE HORLA
_8 mai._--Quelle journee admirable! J'ai passe toute la matinee etendu sur
l'herbe, devant ma maison, sous l'enorme platane qui la couvre, l'abrite et
l'ombrage tout entiere. J'aime ce pays, et j'aime y vivre parce que j'y ai
mes racines, ces profondes et delicates racines, qui attachent un homme a
la terre ou sont nes et morts ses aieux, qui l'attachent a ce qu'on pense
et a ce qu'on mange, aux usages comme aux nourritures, aux locutions
locales, aux intonations des paysans, aux odeurs du sol, des villages et de
l'air lui-meme.
J'aime ma maison ou j'ai grandi. De mes fenetres, je vois la Seine qui
coule, le long de mon jardin, derriere la route, presque chez moi, la
grande et large Seine, qui va de Rouen au Havre, couverte de bateaux qui
passent.
A gauche, la-bas, Rouen, la vaste ville aux toits bleus, sous le peuple
pointu des clochers gothiques. Ils sont innombrables, freles ou larges,
domines par la fleche de fonte de la cathedrale, et pleins de cloches qui
sonnent dans l'air bleu des belles matinees, jetant jusqu'a moi leur doux
et lointain bourdonnement de fer, leur chant d'airain que la brise
m'apporte, tantot plus fort et tantot plus affaibli, suivant qu'elle
s'eveille ou s'assoupit.
Comme il faisait bon ce matin!
Vers onze heures, un long convoi de navires, traines par un remorqueur,
gros comme une mouche, et qui ralait de peine en vomissant une fumee
epaisse, defila devant ma grille.
Apres deux goelettes anglaises, dont le pavillon rouge ondoyait sur le
ciel, venait un superbe trois-mats bresilien, tout blanc, admirablement
propre et luisant. Je le saluai, je ne sais pourquoi, tant ce navire me fit
plaisir a voir.
_12 mai_.--J'ai un peu de fievre depuis quelques jours; je me sens
souffrant, ou plutot je me sens triste.
D'ou viennent ces influences mysterieuses qui changent en decouragement
notre bonheur et notre confiance en detresse. On dirait que l'air, l'air
invisible est plein d'inconnaissables Puissances, dont nous subissons les
voisinages mysterieux. Je m'eveille plein de gaite, avec des envies de
chanter dans la gorge.--Pourquoi?--Je descends le long de l'eau; et
soudain, apres une courte promenade, je rentre desole, comme si quelque
malheur m'attendait chez moi.--Pourquoi?--Est-ce un frisson de froid qui,
frolant ma peau, a ebranle mes nerfs et assombri mon ame? Est-ce la forme
des nuages, ou la couleur du jour, la couleur des choses, si variable, qui,
passant par mes yeux, a trouble ma pensee? Sait-on? Tout ce qui nous
entoure, tout ce que nous voyons sans le regarder, tout ce que nous frolons
sans le connaitre, tout ce que nous touchons sans le palper, tout ce que
nous rencontrons sans le distinguer, a sur nous, sur nos organes et, par
eux, sur nos idees, sur notre coeur lui-meme, des effets rapides,
surprenants et inexplicables?
Comme il est profond, ce mystere de l'Invisible! Nous ne le pouvons sonder
avec nos sens miserables, avec nos yeux qui ne savent apercevoir ni le trop
petit, ni le trop grand, ni le trop pres, ni le trop loin, ni les habitants
d'une etoile, ni les habitants d'une goutte d'eau... avec nos oreilles qui
nous trompent, car elles nous transmettent les vibrations de l'air en notes
sonores. Elles sont des fees qui font ce miracle de changer en bruit ce
mouvement et par cette metamorphose donnent naissance a la musique, qui
rend chantante l'agitation muette de la nature... avec notre odorat, plus
faible que celui du chien... avec notre gout, qui peut a peine discerner
l'age d'un vin!
Ah! si nous avions d'autres organes qui accompliraient en notre faveur
d'autres miracles, que de choses nous pourrions decouvrir encore autour de
nous!
_16 mai_.--Je suis malade, decidement! Je me portais si bien le mois
dernier! J'ai la fievre, une fievre atroce, ou plutot un enervement
fievreux, qui rend mon ame aussi souffrante que mon corps. J'ai sans cesse
cette sensation affreuse d'un danger menacant, cette apprehension d'un
malheur qui vient ou de la mort qui approche, ce pressentiment qui est sans
doute l'atteinte d'un mal encore inconnu, germant dans le sang et dans la
chair.
_18 mai_.--Je viens d'aller consulter mon medecin, car je ne pouvais plus
dormir. Il m'a trouve le pouls rapide, l'oeil dilate, les nerfs vibrants,
mais sans aucun symptome alarmant. Je dois me soumettre aux douches et
boire du bromure de potassium.
_25 mai_.--Aucun changement! Mon etat, vraiment, est bizarre. A mesure
qu'approche le soir, une inquietude incomprehensible m'envahit, comme si la
nuit cachait pour moi une menace terrible. Je dine vite, puis j'essaye de
lire; mais je ne comprends pas les mots; je distingue a peine les lettres.
Je marche alors dans mon salon de long en large, sous l'oppression d'une
crainte confuse et irresistible, la crainte du sommeil et la crainte du
lit.
Vers dix heures, je monte dans ma chambre. A peine entre, je donne deux
tours de clef, et je pousse les verrous; j'ai peur... de quoi?... Je ne
redoutais rien jusqu'ici... j'ouvre mes armoires, je regarde sous mon lit;
j'ecoute... j'ecoute... quoi?... Est-ce etrange qu'un simple malaise, un
trouble de la circulation peut-etre, l'irritation d'un filet nerveux, un
peu de congestion, une toute petite perturbation dans le fonctionnement si
imparfait et si delicat de notre machine vivante, puisse faire un
melancolique du plus joyeux des hommes, et un poltron du plus brave? Puis,
je me couche, et j'attends le sommeil comme on attendrait le bourreau. Je
l'attends avec l'epouvante de sa venue; et mon coeur bat, et mes jambes
fremissent; et tout mon corps tressaille dans la chaleur des draps,
jusqu'au moment ou je tombe tout a coup dans le repos, comme on tomberait
pour s'y noyer, dans un gouffre d'eau stagnante. Je ne le sens pas venir,
comme autrefois, ce sommeil perfide, cache pres de moi, qui me guette, qui
va me saisir par la tete, me fermer les yeux, m'aneantir.
Je dors--longtemps--deux ou trois heures--puis un reve--non--un cauchemar
m'etreint. Je sens bien que je suis couche et que je dors,... je le sens et
je le sais... et je sens aussi que quelqu'un s'approche de moi, me regarde,
me palpe, monte sur mon lit, s'agenouille sur ma poitrine, me prend le cou
entre ses mains et serre... serre... de toute sa force pour m'etrangler.
Moi, je me debats, lie par cette impuissance atroce, qui nous paralyse dans
les songes; je veux crier,--je ne peux pas;--je veux remuer,--je ne peux
pas;--j'essaye, avec des efforts affreux, en haletant, de me tourner, de
rejeter cet etre qui m'ecrase et qui m'etouffe,--je ne peux pas!
Et soudain, je m'eveille, affole, couvert de sueur. J'allume une bougie. Je
suis seul.
Apres cette crise, qui se renouvelle toutes les nuits, je dors enfin, avec
calme, jusqu'a l'aurore.
_2 juin_.--Mon etat s'est encore aggrave. Qu'ai-je donc? Le bromure n'y
fait rien; les douches n'y font rien. Tantot, pour fatiguer mon corps, si
las pourtant, j'allai faire un tour dans la foret de Roumare. Je crus
d'abord que l'air frais, leger et doux, plein d'odeur d'herbes et de
feuilles, me versait aux veines un sang nouveau, au coeur une energie
nouvelle. Je pris une grande avenue de chasse, puis je tournai vers La
Bouille, par une allee etroite, entre deux armees d'arbres demesurement
hauts qui mettaient un toit vert, epais, presque noir, entre le ciel et
moi.
Un frisson me saisit soudain, non pas un frisson de froid, mais un etrange
frisson d'angoisse.
Je hatai le pas, inquiet d'etre seul dans ce bois, apeure sans raison,
stupidement, par la profonde solitude. Tout a coup, il me sembla que
j'etais suivi, qu'on marchait sur mes talons, tout pres, tout pres, a me
toucher.
Je me retournai brusquement. J'etais seul. Je ne vis derriere moi que la
droite et large allee, vide, haute, redoutablement vide; et de l'autre cote
elle s'etendait aussi a perte de vue, toute pareille, effrayante.
Je fermai les yeux. Pourquoi? Et je me mis a tourner sur un talon, tres
vite, comme une toupie. Je faillis tomber; je rouvris les yeux; les arbres
dansaient; la terre flottait; je dus m'asseoir. Puis, ah! je ne savais plus
par ou j'etais venu! Bizarre idee! Bizarre! Bizarre idee! Je ne savais plus
du tout. Je partis par le cote qui se trouvait a ma droite, et je revins
dans l'avenue qui m'avait amene au milieu de la foret.
_3 juin_.--La nuit a ete horrible. Je vais m'absenter pendant quelques
semaines. Un petit voyage, sans doute, me remettra.
_2 juillet_.--Je rentre. Je suis gueri. J'ai fait d'ailleurs une excursion
charmante. J'ai visite le mont Saint-Michel que je ne connaissais pas.
Quelle vision, quand on arrive, comme moi, a Avranches, vers la fin du
jour! La ville est sur une colline; et on me conduisit dans le jardin
public, au bout de la cite. Je poussai un cri d'etonnement. Une baie
demesuree s'etendait devant moi, a perte de vue, entre deux cotes ecartees
se perdant au loin dans les brumes; et au milieu de cette immense baie
jaune, sous un ciel d'or et de clarte, s'elevait sombre et pointu un mont
etrange, au milieu des sables. Le soleil venait de disparaitre, et sur
l'horizon encore flamboyant se dessinait le profil de ce fantastique rocher
qui porte sur son sommet un fantastique monument.
Des l'aurore, j'allai vers lui. La mer etait basse, comme la veille au
soir, et je regardais se dresser devant moi, a mesure que j'approchais
d'elle, la surprenante abbaye. Apres plusieurs heures de marche,
j'atteignis l'enorme bloc de pierres qui porte la petite cite dominee par
la grande eglise. Ayant gravi la rue etroite et rapide, j'entrai dans la
plus admirable demeure gothique construite pour Dieu sur la terre, vaste
comme une ville, pleine de salles basses ecrasees sous des voutes et de
hautes galeries que soutiennent de freles colonnes. J'entrai dans ce
gigantesque bijou de granit, aussi leger qu'une dentelle, couvert de tours,
de sveltes clochetons, ou montent des escaliers tordus, et qui lancent dans
le ciel bleu des jours, dans le ciel noir des nuits, leurs tetes bizarres
herissees de chimeres, de diables, de betes fantastiques, de fleurs
monstrueuses, et relies l'un a l'autre par de fines arches ouvragees.
Quand je fus sur le sommet, je dis au moine qui m'accompagnait: "Mon pere,
comme vous devez etre bien ici!"
Il repondit: "Il y a beaucoup de vent, Monsieur"; et nous nous mimes a
causer en regardant monter la mer, qui courait sur le sable et le couvrait
d'une cuirasse d'acier.
Et le moine me conta des histoires, toutes les vieilles histoires de ce
lieu, des legendes, toujours des legendes.
Une d'elles me frappa beaucoup. Les gens du pays, ceux du mont, pretendent
qu'on entend parler la nuit dans les sables, puis qu'on entend beler deux
chevres, l'une avec une voix forte, l'autre avec une voix faible. Les
incredules affirment que ce sont les cris des oiseaux de mer, qui
ressemblent tantot a des belements, et tantot a des plaintes humaines; mais
les pecheurs attardes jurent avoir rencontre, rodant sur les dunes, entre
deux marees, autour de la petite ville jetee ainsi loin du monde, un vieux
berger, dont on ne voit jamais la tete couverte de son manteau, et qui
conduit, en marchant devant eux, un bouc a figure d'homme et une chevre a
figure de femme, tous deux avec de longs cheveux blancs et parlant sans
cesse, se querellant dans une langue inconnue, puis cessant soudain de
crier pour beler de toute leur force.
Je dis au moine: "Y croyez-vous?"
Il murmura: "Je ne sais pas."
Je repris: "S'il existait sur la terre d'autres etres que nous, comment ne
les connaitrions-nous point depuis longtemps; comment ne les auriez-vous
pas vus, vous? comment ne les aurais-je pas vus, moi?"
Il repondit: "Est-ce que nous voyons la cent-millieme partie de ce qui
existe? Tenez, voici le vent, qui est la plus grande force de la nature,
qui renverse les hommes, abat les edifices, deracine les arbres, souleve la
mer en montagnes d'eau, detruit les falaises, et jette aux brisants les
grands navires, le vent qui tue, qui siffle, qui gemit, qui
mugit,--l'avez-vous vu, et pouvez-vous le voir? Il existe, pourtant."
Je me tus devant ce simple raisonnement. Cet homme etait un sage ou
peut-etre un sot. Je ne l'aurais pu affirmer au juste; mais je me tus. Ce
qu'il disait la, je l'avais pense souvent.
_3 juillet_.--J'ai mal dormi; certes, il y a ici une influence fievreuse,
car mon cocher souffre du meme mal que moi. En rentrant hier, j'avais
remarque sa paleur singuliere. Je lui demandai:
--Qu'est-ce que vous avez, Jean?
--J'ai que je ne peux plus me reposer, Monsieur, ce sont mes nuits qui
mangent mes jours. Depuis le depart de Monsieur, cela me tient comme un
sort.
Les autres domestiques vont bien cependant, mais j'ai grand peur d'etre
repris, moi.
_4 juillet_.--Decidement, je suis repris. Mes cauchemars anciens
reviennent. Cette nuit, j'ai senti quelqu'un accroupi sur moi, et qui, sa
bouche sur la mienne, buvait ma vie entre mes levres. Oui, il la puisait
dans ma gorge, comme aurait fait une sangsue. Puis il s'est leve, repu, et
moi je me suis reveille, tellement meurtri, brise, aneanti, que je ne
pouvais plus remuer. Si cela continue encore quelques jours, je repartirai
certainement.
_5 juillet_.--Ai-je perdu la raison? Ce qui s'est passe, ce que j'ai vu la
nuit derniere est tellement etrange, que ma tete s'egare quand j'y songe!
Comme je le fais maintenant chaque soir, j'avais ferme ma porte a clef;
puis, ayant soif, je bus un demi-verre d'eau, et je remarquai par hasard
que ma carafe etait pleine jusqu'au bouchon de cristal.
Je me couchai ensuite et je tombai dans un de mes sommeils epouvantables,
dont je fus tire au bout de deux heures environ par une secousse plus
affreuse encore.
Figurez-vous un homme qui dort, qu'on assassine, et qui se reveille avec un
couteau dans le poumon, et qui rale, couvert de sang, et qui ne peut plus
respirer, et qui va mourir, et qui ne comprend pas--voila.
Ayant enfin reconquis ma raison, j'eus soif de nouveau; j'allumai une
bougie et j'allai vers la table ou etait posee ma carafe. Je la soulevai en
la penchant sur mon verre; rien ne coula.--Elle etait vide! Elle etait vide
completement! D'abord, je n'y compris rien; puis, tout a coup, je ressentis
une emotion si terrible, que je dus m'asseoir, ou plutot, que je tombai sur
une chaise! puis, je me redressai d'un saut pour regarder autour de moi!
puis je me rassis, eperdu d'etonnement et de peur, devant le cristal
transparent! Je le contemplais avec des yeux fixes, cherchant a deviner.
Mes mains tremblaient! On avait donc bu cette eau? Qui? Moi? moi, sans
doute? Ce ne pouvait etre que moi? Alors, j'etais somnambule, je vivais,
sans le savoir, de cette double vie mysterieuse qui fait douter s'il y a
deux etres en nous, ou si un etre etranger, inconnaissable et invisible,
anime, par moments, quand notre ame est engourdie, notre corps captif qui
obeit a cet autre, comme a nous-memes, plus qu'a nous-memes.
Ah! qui comprendra mon angoisse abominable? Qui comprendra l'emotion d'un
homme, sain d'esprit, bien eveille, plein de raison et qui regarde
epouvante, a travers le verre d'une carafe, un peu d'eau disparue pendant
qu'il a dormi! Et je restai la jusqu'au jour, sans oser regagner mon lit.
_6 juillet_.--Je deviens fou. On a encore bu toute ma carafe cette
nuit;--ou plutot, je l'ai bue!
Mais, est-ce moi? Est-ce moi? Qui serait-ce? Qui? Oh! mon Dieu! Je deviens
fou? Qui me sauvera?
_10 juillet_.--Je viens de faire des epreuves surprenantes.
Decidement, je suis fou! Et pourtant!
Le 6 juillet, avant de me coucher, j'ai place sur ma table du vin, du lait,
de l'eau, du pain et des fraises.
On a bu--j'ai bu--toute l'eau, et un peu de lait. On n'a touche ni au vin,
ni au pain, ni aux fraises.
Le 7 juillet, j'ai renouvele la meme epreuve, qui a donne le meme resultat.
Le 8 juillet, j'ai supprime l'eau et le lait. On n'a touche a rien.
Le 9 juillet enfin, j'ai remis sur ma table l'eau et le lait seulement, en
ayant soin d'envelopper les carafes en des linges de mousseline blanche et
de ficeler les bouchons. Puis, j'ai frotte mes levres, ma barbe, mes mains
avec de la mine de plomb, et je me suis couche.
L'invincible sommeil m'a saisi, suivi bientot de l'atroce reveil. Je
n'avais point remue; mes draps eux-memes ne portaient pas de taches. Je
m'elancai vers ma table. Les linges enfermant les bouteilles etaient
demeures immacules. Je deliai les cordons, en palpitant de crainte. On
avait bu toute l'eau! on avait bu tout le lait! Ah! mon Dieu!...
Je vais partir tout a l'heure pour Paris.
_12 juillet_.--Paris. J'avais donc perdu la tete les jours derniers! J'ai
du etre le jouet de mon imagination enervee, a moins que je ne sois
vraiment somnambule, ou que j'aie subi une de ces influences constatees,
mais inexplicables jusqu'ici, qu'on appelle suggestions. En tout cas, mon
affolement touchait a la demence, et vingt-quatre heures de Paris ont suffi
pour me remettre d'aplomb.
Hier, apres des courses et des visites, qui m'ont fait passer dans l'ame de
l'air nouveau et vivifiant, j'ai fini ma soiree au Theatre-Francais. On y
jouait une piece d'Alexandre Dumas fils; et cet esprit alerte et puissant a
acheve de me guerir. Certes, la solitude est dangereuse pour les
intelligences qui travaillent. Il nous faut, autour de nous, des hommes qui
pensent et qui parlent. Quand nous sommes seuls longtemps, nous peuplons le
vide de fantomes.
Je suis rentre a l'hotel tres gai, par les boulevards. Au coudoiement de la
foule, je songeais, non sans ironie, a mes terreurs, a mes suppositions de
l'autre semaine, car j'ai cru, oui, j'ai cru qu'un etre invisible habitait
sous mon toit. Comme notre tete est faible et s'effare, et s'egare vite,
des qu'un petit fait incomprehensible nous frappe!
Au lieu de conclure par ces simples mots: "Je ne comprends pas parce que la
cause m'echappe", nous imaginons aussitot des mysteres effrayants et des
puissances surnaturelles.
_14 juillet_.--Fete de la Republique. Je me suis promene par les rues. Les
petards et les drapeaux m'amusaient comme un enfant. C'est pourtant fort
bete d'etre joyeux, a date fixe, par decret du gouvernement. Le peuple est
un troupeau imbecile, tantot stupidement patient et tantot ferocement
revolte. On lui dit: "Amuse-toi." Il s'amuse. On lui dit: "Va te battre
avec le voisin." Il va se battre. On lui dit: "Vote pour l'Empereur." Il
vote pour l'Empereur. Puis, on lui dit: "Vote pour la Republique." Et il
vote pour la Republique.
Ceux qui le dirigent sont aussi sots; mais au lieu d'obeir a des hommes,
ils obeissent a des principes, lesquels ne peuvent etre que niais, steriles
et faux, par cela meme qu'ils sont des principes, c'est-a-dire des idees
reputees certaines et immuables, en ce monde ou l'on n'est sur de rien,
puisque la lumiere est une illusion, puisque le bruit est une illusion.
_16 juillet_.--J'ai vu hier des choses qui m'ont beaucoup trouble.
Je dinais chez ma cousine, Mme Sable, dont le mari commande le 76e
chasseurs a Limoges. Je me trouvais chez elle avec deux jeunes femmes, dont
l'une a epouse un medecin, le docteur Parent, qui s'occupe beaucoup des
maladies nerveuses et des manifestations extraordinaires auxquelles donnent
lieu en ce moment les experiences sur l'hypnotisme et la suggestion.
Il nous raconta longuement les resultats prodigieux obtenus par des savants
anglais et par les medecins de l'ecole de Nancy.
Les faits qu'il avanca me parurent tellement bizarres, que je me declarai
tout a fait incredule.
"Nous sommes, affirmait-il, sur le point de decouvrir un des plus
importants secrets de la nature, je veux dire, un de ses plus importants
secrets sur cette terre; car elle en a certes d'autrement importants,
la-bas, dans les etoiles. Depuis que l'homme pense, depuis qu'il sait dire
et ecrire sa pensee, il se sent frole par un mystere impenetrable pour ses
sens grossiers et imparfaits, et il tache de suppleer, par l'effort de son
intelligence, a l'impuissance de ses organes. Quand cette intelligence
demeurait encore a l'etat rudimentaire, cette hantise des phenomenes
invisibles a pris des formes banalement effrayantes. De la sont nees les
croyances populaires au surnaturel, les legendes des esprits rodeurs, des
fees, des gnomes, des revenants, je dirai meme la legende de Dieu, car nos
conceptions de l'ouvrier-createur, de quelque religion qu'elles nous
viennent, sont bien les inventions les plus mediocres, les plus stupides,
les plus inacceptables sorties du cerveau apeure des creatures. Rien de
plus vrai que cette parole de Voltaire. "Dieu a fait l'homme a son image,
mais l'homme le lui a bien rendu."
"Mais, depuis un peu plus d'un siecle, on semble pressentir quelque chose
de nouveau. Mesmer et quelques autres nous ont mis sur une voie inattendue,
et nous sommes arrives vraiment, depuis quatre ou cinq ans surtout, a des
resultats surprenants."
Ma cousine, tres incredule aussi, souriait. Le docteur Parent lui
dit:--Voulez-vous que j'essaie de vous endormir, Madame?
--Oui, je veux bien.
Elle s'assit dans un fauteuil et il commenca a la regarder fixement en la
fascinant. Moi, je me sentis soudain un peu trouble, le coeur battant, la
gorge serree. Je voyais les yeux de Mme Sable s'alourdir, sa bouche se
crisper, sa poitrine haleter.
Au bout de dix minutes, elle dormait.
--Mettez-vous derriere elle, dit le medecin.
Et je m'assis derriere elle. Il lui placa entre les mains une carte de
visite en lui disant: "Ceci est un miroir; que voyez-vous dedans?"
Elle repondit:
--Je vois mon cousin.
--Que fait-il?
--Il se tord la moustache.
--Et maintenant?
--Il tire de sa poche une photographie.
--Quelle est cette photographie?
--La sienne.
C'etait vrai! Et cette photographie venait de m'etre livree, le soir meme,
a l'hotel.
--Comment est-il sur ce portrait?
--Il se tient debout avec son chapeau a la main.
Donc elle voyait dans cette carte, dans ce carton blanc, comme elle eut vu
dans une glace.
Les jeunes femmes, epouvantees, disaient: "Assez! Assez! Assez!"
Mais le docteur ordonna: "Vous vous leverez demain a huit heures; puis vous
irez trouver a son hotel votre cousin, et vous le supplierez de vous preter
cinq mille francs que votre mari vous demande et qu'il vous reclamera a son
prochain voyage."
Puis il la reveilla.
En rentrant a l'hotel, je songeais a cette curieuse seance et des doutes
m'assaillirent, non point sur l'absolue, sur l'insoupconnable bonne foi de
ma cousine, que je connaissais comme une soeur, depuis l'enfance, mais sur
une supercherie possible du docteur. Ne dissimulait-il pas dans sa main une
glace qu'il montrait a la jeune femme endormie, en meme temps que sa carte
de visite? Les prestidigitateurs de profession font des choses autrement
singulieres.
Je rentrai donc et je me couchai.
Or, ce matin, vers huit heures et demie, je fus reveille par mon valet de
chambre, qui me dit:
--C'est Mme Sable qui demande a parler a Monsieur tout de suite.
Je m'habillai a la hate et je la recus.
Elle s'assit fort troublee, les yeux baisses, et, sans lever son voile,
elle me dit:
--Mon cher cousin, j'ai un gros service a vous demander.
--Lequel, ma cousine?
--Cela me gene beaucoup de vous le dire, et pourtant, il le faut. J'ai
besoin, absolument besoin, de cinq mille francs.
--Allons donc, vous?
--Oui, moi, ou plutot mon mari, qui me charge de les trouver.
J'etais tellement stupefait, que je balbutiais mes reponses. Je me
demandais si vraiment elle ne s'etait pas moquee de moi avec le docteur
Parent, si ce n'etait pas la une simple farce preparee d'avance et fort
bien jouee.
Mais, en la regardant avec attention, tous mes doutes se dissiperent. Elle
tremblait d'angoisse, tant cette demarche lui etait douloureuse, et je
compris qu'elle avait la gorge pleine de sanglots.
Je la savais fort riche et je repris:
--Comment! votre mari n'a pas cinq mille francs a sa disposition! Voyons
reflechissez. Etes-vous sure qu'il vous a chargee de me les demander?
Elle hesita quelques secondes comme si elle eut fait un grand effort pour
chercher dans son souvenir, puis elle repondit:
--Oui..., oui... j'en suis sure.
--Il vous a ecrit?
Elle hesita encore, reflechissant. Je devinai le travail torturant de sa
pensee. Elle ne savait pas. Elle savait seulement qu'elle devait
m'emprunter cinq mille francs pour son mari. Donc elle osa mentir.
--Oui, il m'a ecrit.
--Quand donc? Vous ne m'avez parle de rien, hier.
--J'ai recu sa lettre ce matin.
--Pouvez-vous me la montrer?
--Non... non... non... elle contenait des choses intimes... trop
personnelles... je l'ai... je l'ai brulee.
--Alors, c'est que votre mari fait des dettes.
Elle hesita encore, puis murmura:
--Je ne sais pas.
Je declarai brusquement:
--C'est que je ne puis disposer de cinq mille francs en ce moment, ma chere
cousine.
Elle poussa une sorte de cri de souffrance.
--Oh! oh! je vous en prie, je vous en prie, trouvez-les...
Elle s'exaltait, joignait les mains comme si elle m'eut prie! J'entendais
sa voix changer de ton; elle pleurait et begayait, harcelee, dominee par
l'ordre irresistible qu'elle avait recu.