A » B » C » D » E
F » G » H » I » J
K » L » M » N » O
P » R » S » T
U » V » W » Z

- Links

Thrilling Holiday Gift Book: A Controversial, True Story - One Man Caught in U.S. Government Psychic Spy Experiments
SACRAMENTO, Calif. -- The ideal Christmas gift for those intrigued by governmental conspiracy, OPERATION BLUE LIGHT: My Secret Life Among Psychic Spies (Cherubim Publishing, ISBN 978-0-9816024-0-0), is one of the most scintillating memoirs ever to be written. A true story of deception and subterfuge, it took Philip Chabot 40 years to tell us about his amazing experience.

New Children's Book from Jeremy Zilber Lets Kids Know 'Mama Voted for Obama!'
MADISON, Wis. -- Building on the success of 'Why Mommy is a Democrat,' author and political activist Jeremy Zilber announces the release of his third self-published children's book, 'Mama Voted for Obama!' (ISBN: 978-0-9786688-2-2). With its Seuss-like use of repetition, rhythm, and rhyme, Mama Voted for Obama offers a whimsical celebration of Obama's historic presidential campaign while providing his supporters an entertaining way to let their kids know how they voted in 2008.

Epic Fantasy Book Series Website Honored in 2008 National Best Books Awards
LANCASTER, Texas -- The Green Stone of Healing(R) epic fantasy website is among the finalists of the 2008 National Best Books Awards sponsored by USABookNews, HealingStone Books announced today. The award-winning website is honored in the Best Website Design category. The site provides much-needed background for a complex saga packed with romance, intrigue, mysticism, and adventure.

Le Pays de l\'or - Henri Conscience

H >> Henri Conscience >> Le Pays de l\'or

Pages:
1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11

LE PAYS DE L'OR

Par
Henri Conscience




I

LE BUREAU


Un matin du mois de mai de l'annee 1849, un jeune commis, assis devant
un pupitre, etait seul dans le bureau d'une maison de commerce peu
importante, a Anvers.

Il etait haut de taille et blond de cheveux; sa figure fraiche et fine,
avec quelque chose de reveur dans l'expression, paraissait indiquer un
caractere tres-doux, quoique l'eclat de ses yeux bleus accusat une
certaine force d'ame ou du moins une nature enthousiaste.

Il etait occupe a ecrire; cependant il interrompait souvent son travail
pour jeter les yeux sur un journal ouvert a sa droite sur le pupitre. Le
contenu de cette feuille semblait l'attirer chaque fois avec une
nouvelle force, car c'etait evidemment contre sa volonte qu'il
detournait si souvent son attention de son ouvrage. Il fixa une derniere
fois le regard sur ce journal et lut d'une voix sourde et emue:

"On y rencontre l'or presque a la surface de la terre, et en si grande
abondance, qu'on n'a qu'a se baisser pour ramasser des tresors. Un
matelot a trouve dernierement une _pepite_ ou morceau d'or pesant
plus de vingt livres et d'une valeur d'au moins vingt-cinq mille
francs."

Un soupir s'echappa de la poitrine du commis, et il leva vers le ciel un
regard chagrin.

Quelqu'un ouvrit la porte du bureau. C'etait un jeune homme assez
solidement bati, aux joues rouges, aux yeux noirs et etincelants; sur
son visage ouvert brillaient la sante et la bonne humeur.

--Jean, mon ami, tu seras gronde, dit l'autre. Monsieur est deja venu au
bureau, et il a manifeste son mecontentement de ton absence.

--Bah! cela m'importe peu, mon bon Victor, repondit Jean d'un ton
triomphant. C'est decide: je dis adieu au metier de gratte-papier et a
cette obscure prison ou j'ai si sottement use les plus belles annees de
ma vie. Hourra! Je vais courir le monde, libre comme un oiseau, et ne
reconnaissant plus d'autre maitre que Dieu et le sort!

--Que veux tu dire? demanda son camarade stupefait.

--Ce que je veux dire? reprit Jean en tirant un papier plie de sa poche.
Voici le prospectus d'une societe francaise, _la Californienne_; elle a
fait faire toutes sortes d'instruments pour exploiter les meilleures
mines d'or en Californie. La ou l'on peut ramasser avec les mains le
metal le plus precieux, elle recueillera l'or par monceaux avec des
outils excellents et des procedes perfectionnes. Peut devenir
actionnaire qui veut. Moyennant deux mille francs, on obtient une
traversee libre sur un vaisseau de la societe, comme passager de seconde
classe, et on recoit deux actions qui donnent droit a une double part de
l'or recueilli. La-bas, en Californie, on n'a a s'inquieter de rien, la
societe procure a ses membres une bonne nourriture et des maisons de
bois confortables. Comme passager de troisieme classe, on ne verse que
douze cents francs; mais on ne recoit alors qu'une seule action. Mon
pere a consenti a sacrifier deux mille francs. Je deviendrai actionnaire
de _la Californienne_! Le navire _le Jonas_ est equipe par _la
Californienne_; dans quinze jours, il partira d'Anvers pour le pays de
l'or. La societe envoie encore quatre vaisseaux en Californie, entre
autres un du Havre de Grace, avec les outils et les directeurs, qui
doivent deja etre en mer pour recevoir la-bas les actionnaires.

Victor regarda son camarade avec des yeux etincelants. Ce qu'il
entendait le frappait de stupeur; car un sourire d'admiration illuminait
son visage rayonnant.

--Tu pars pour le pays de l'or! tu vas en Californie! murmura-t-il.

--Dans deux semaines.

--Toi, toi, Jean! La soif de l'or t'a-t-elle pris ainsi tout a coup?

--Oh! non; toi-meme, Victor, tu m'as mis la tete a l'envers en me
parlant sans cesse du pays extraordinaire qu'on vient de decouvrir. Je
vois dans ce voyage un bon moyen d'echapper a l'etouffante vie de
bureau; l'or n'est qu'un pretexte pour obtenir le consentement de mon
pere... Ah! ah! demain, je suis libre: demain, je deviens actionnaire de
_la Californienne_; demain, je retiens ma place sur le navire _le
Jonas!_

--Que tu es heureux! dit Victor en soupirant. Mon Dieu, que ne
donnerais-je pas pour pouvoir etre ton compagnon de voyage!

--Tu n'as qu'a vouloir, Victor. L'oncle de Lucie n'a-t-il pas declare
vingt fois qu'il te preterait l'argent necessaire, si tu osais
entreprendre un voyage en Californie?

--Et ma mere, Jean?

--Oui, ta mere...; mais tu dois considerer que les parents sont tous les
memes. Si nous ne faisions pas un peu d'effort pour sauter hors du nid,
ils nous tiendraient sous leurs ailes, jusqu'a ce que les cheveux
commencent a grisonner sur notre tete...

--Tu ne peux croire, Jean, comme la seule idee d'une pareille resolution
fait trembler une mere. L'oncle de Lucie, lorsqu'il vient chez nous,
parle beaucoup des voyages lointains qu'il a faits en qualite de
capitaine de vaisseau. Ma pauvre mere palit a la moindre allusion. Elle
m'a toujours aime si tendrement! je ne peux pas lui enfoncer le poignard
dans le coeur.

--Tu dois le savoir, c'est pourtant le seul moyen de voir s'accomplir le
voeu de ton coeur. Le capitaine est un rude gaillard, il n'a pas
beaucoup d'estime pour l'homme qui use sa vie courbe sur un pupitre et
qui n'a vu qu'un petit coin du monde. Je gage que, si tu oses aller en
Californie, a ton retour il te donnera avec joie la main de sa niece.

--Il m'a promis son consentement aussitot que mes appointements
atteindront deux mille francs.

--Oui? alors tu attendras longtemps. La revolution, en France, a fait
languir le commerce. Monsieur n'a-t-il pas dit avant-hier qu'il serait
oblige de reduire nos appointements?

Victor tint les yeux baisses sans rien dire.

--Tu as peut-etre peur du long voyage? Demanda l'autre.

--Peur! moi?... s'ecria Victor sortant de sa reverie. Depuis six mois,
je meurs d'envie d'entreprendre ce voyage? Non-seulement la Californie
me fait entrevoir le moyen d'obtenir la main de Lucie, mais il y a
encore un autre sentiment egalement puissant, qui me montre dans les
contrees lointaines l'etoile d'un meilleur avenir. Juge, Jean: ma mere
s'est impose beaucoup de privations et a diminue son petit avoir pour
pouvoir me donner une bonne education. Sa boutique et mes appointements
subviennent a peine a notre entretien. L'instant est pourtant venu ou le
fruit de mon travail devrait rapporter quelque chose pour donner un peu
d'aisance a ses vieux jours, et la recompenser ainsi de son amour et de
ses sacrifices. J'aurais peur d'un voyage en Californie? Qui est-ce qui
soupire plus ardemment que moi apres cette terre promise? Le bien-etre
de ma mere et mon propre bonheur ne sont-ils pas la? Et n'ai-je pas des
raisons pour mepriser tous les dangers, s'il en existe? Ah! si je
pouvais t'accompagner, comme je remercierais Dieu pour sa bonte, meme au
milieu de l'adversite et de la souffrance!

--Mais tente encore un effort, Victor. Pense qu'autrement tu te
condamnes toi-meme a rester toute ta vie, palir devant cet eternel
pupitre; que ta jeunesse se passe, lente, triste et reguliere comme une
vieille horloge. La liberte, c'est l'espace, voila le bonheur de
l'homme; voir le monde contempler chaque jour de nouvelles merveilles,
se sentir emu a chaque battement du pouls, voila vivre!... Et alors,
apres deux ans d'independance, revenir dans sa patrie avec assez d'or
pour enrichir tous ceux que nous aimons!

--Oui, oui! s'ecria Victor comme hors de lui, je le lui demanderai
encore; et, s'il le faut, j'implorerai a genoux son consentement, je la
supplierai par ce qu'elle a de plus cher au monde...

--Et moi, vois-tu, je chercherai aujourd'hui le capitaine Morrelo au
cafe, et lui dirai qu'il doit t'aider. Laisse-moi faire... La bonne
idee! Nous partagerions la-bas, comme ici, le bien et le mal...

--Tais-toi, Jean, repliqua l'autre d'une voix etouffee. J'entends
monsieur qui vient au bureau.

--Ne lui dis rien de mon depart. Mon pere pourrait quelquefois changer
d'avis avant demain; on ne peut pas savoir.

--Non, mais tiens-toi tranquille; sans cela monsieur se facherait.

Les deux commis prirent leurs plumes; et, lorsque la porte s'ouvrit,
ils penchaient silencieusement la tete sur le papier, comme s'ils
etaient restes depuis des heures absorbes dans leur travail.




II

LE DEPART


Par une chaude journee du mois de juin, deux ou trois heures avant la
tombee du soir, une grande foule etait reunie au bord de l'Escaut,
regardant d'un oeil etonne un beau brick qui, pavillons deployes et
flottant au vent, mouillait dans le port, pret a appareiller. C'etait
_le Jonas_, equipe par la societe francaise _la Californienne:_ le
premier vaisseau qui fit un voyage direct au pays de l'or, nouvellement
decouvert.

Le pont du brick fourmillait deja de passagers qui agitaient a tout
moment leurs chapeaux en l'air et faisaient retentir sur les flots leurs
cris de triomphe. Du bord de l'Escaut, on leur envoyait de brillants
souhaits de bonheur. C'etait comme une kermesse, comme une joyeuse fete
a laquelle les habitants d'Anvers ne prenaient pas moins part que les
chercheurs d'or surexcites, quoique les emigrants fussent pour la
plupart des Francais des departements du Nord, et que tres-peu de Belges
se fussent laisse seduire par le brillant appat de _la Californienne_.

Une couple de barques longeaient le quai pour prendre les retardataires
qui avaient passe en ville les dernieres heures. On voyait voguer
egalement quelques autres canots sur le fleuve. Chacun d'eux avait un
drapeau belge au gouvernail, et ceux qui le montaient envoyaient leurs
adieux a la ville d'Anvers et a l'Europe, et faisaient un tel vacarme en
entrant et en battant des mains, qu'ils avaient l'air de gens ivres ou
fous.

En ce moment, trois personnes, un bourgeois avec ses deux fils,
sortirent en hate d'une rue aboutissant au quai et se dirigerent vers le
lieu ou se trouvaient les barques.

--Vois, vois, mon pere, dit l'aine des deux jeunes gens, voila _le
Jonas_ qui attend avec impatience.

--Que Dieu le protege! dit en soupirant le vieux bourgeois.

--Mais allez-vous vous attrister maintenant, mon pere? dit le jeune
homme en riant. Que sont deux annees dans la vie d'un homme? J'en ai use
au moins six devant un stupide pupitre. Pas d'inquietude! au contraire,
soyez content et ayez confiance. Je reviendrai avec des monceaux d'or,
avec des tresors, et ce sera mon orgueil d'avoir procure a mon pere et a
mon frere une vie douce et paisible. Ainsi, ne soyez pas inquiet: vous
n'aurez jamais de raisons de regretter ce voyage... Mais ou reste donc
Victor? Aurait-il mal aux jambes, maintenant que l'heure decisive est
arrivee?

--Sa mere et lui ont tant de choses a se dire! murmura le vieux bourgeois.

--Vois, Jean, ils viennent la-bas, remarqua le frere. Cette pauvre Lucie
Morrelo, elle marche la tete haute et parait contente; mais la servante
du capitaine m'a dit que, depuis huit jours, elle ne fait que pleurer
lorsqu'elle est seule.

--Tant mieux, mon frere.

--Comment cela?

--Certainement, c'est une preuve qu'elle aime sincerement mon ami
Victor. Cela me rejouit pour lui.

Les personnes dont l'arrivee avait ete annoncee par le frere de Jean se
montrerent bientot au coin de la rue. C'etait une dame deja vieille, qui
marchait en parlant a cote d'un jeune homme et lui pressait la main avec
une tendresse inquiete, pendant que lui dirigeait vers _le Jonas_,
pavoise comme aux jours de fete, des yeux ou brillait une joyeuse
excitation.

Derriere eux venait un homme avec des joues tannees et de larges
favoris, qui donnait le bras a une tres-jeune fille au visage charmant
et delicat, et s'efforcait de lui faire comprendre, en riant et en
plaisantant, qu'un voyage en mer n'etait pas plus dangereux qu'une
petite excursion a Bruxelles par le chemin de fer.

--Victor, Victor, depeche-toi! on leve deja l'ancre la-bas! s'ecria
Jean, qui se tenait debout dans une barque. On nous annonce qu'il n'y a
plus de temps a perdre.

Lorsque la veuve regarda, du bord de l'Escaut, le faible esquif qui
allait dans quelques minutes lui enlever, pour toujours peut-etre, son
fils bien-aime, les larmes tomberent sur ses joues et elle le pressa en
sanglotant dans ses bras. Ce tendre embrassement emut profondement
Victor, et il s'efforca de consoler et de tranquilliser sa mere affligee
par de douces paroles, et en lui promettant plus d'aisance et de bonheur
pour ses vieux jours.

Il fut reste longtemps encore sur le coeur de sa mere, sourd a l'appel
de son ami; mais le vieux capitaine, l'oncle de Lucie, l'arracha de ses
bras en se moquant de cet exces d'attendrissement. Jean, de son cote,
criait plus fort que jamais que la barque ne pouvait attendre plus
longtemps.

Victor prit les deux mains de la jeune Lucie dans les siennes et penetra
par un long regard jusqu'au fond de son coeur; ses yeux demandaient:
"M'attendras-tu? Ne m'oublieras-tu pas?" La demande et la reponse
devaient etre toutes les deux tres-emouvantes, car un torrent de larmes
roula sur le visage de la jeune fille, et le visage du jeune homme
s'illumina d'une joie extreme.

Le marin prit Victor par le bras et l'entraina vers la barque. Le jeune
homme, emu, embrassa encore sa mere et murmura a son oreille les plus
ardentes paroles d'amour.

--Eh bien, puisque Dieu l'a permis, dit-elle en sanglotant, va, mon
fils; je prierai pour toi tous les jours, toutes les heures. Ne m'oublie
pas! N'oublie pas ta mere!

Victor descendit dans le canot: les rames plongerent dans le fleuve...
En ce moment, on vit accourir de loin un jeune homme qui agitait ses
bras au-dessus de sa tete, avec des gestes inquiets, et qui criait:

--Attendez un peu, pour l'amour de Dieu! Je suis Donat Kwik; j'ai paye
mon passage; il faut que j'aille aussi au pays de l'or!

Ce jeune homme paraissait etre un paysan; la longue redingote bleue qui
lui pendait jusqu'aux talons, son visage rouge et bouffi, son air naif
ou bete, et surtout ses grandes mains et ses membres robustes et trapus,
indiquaient qu'il avait quitte les travaux des champs pour courir
egalement apres la fortune.

Son premier pas ne fut cependant point heureux. Dans sa crainte que le
canot ne partit sans lui, il sauta avec une precipitation aveugle sur le
bord du leger esquif et culbuta dans l'eau la tete la premiere.

Un matelot le saisit par les cheveux; un second, aide de Jean, le tira
dans la barque, au milieu des eclats de rire et des applaudissements des
bourgeois reunis sur le quai.

Le paysan regarda autour de lui avec embarras, se frotta la tete, rejeta
une gorgee d'eau et murmura tout stupefait:

--Camarades, il y a, pardieu! trop de sel dans la soupe! Vous n'aviez
pas besoin non plus d'arracher la moitie de mes cheveux: je nage comme
une anguille...

Mais, comme le canot bondit tout a coup sous la vive impulsion des
rames, Donat Kwik tomba en arriere sur un banc et se cramponna avec
frayeur au bord de l'embarcation.

Cet incident avait a peine detourne du quai l'attention de Victor.
Pendant que la barque s'eloignait avec rapidite du rivage, il tenait le
regard dirige vers l'endroit ou sa mere et Lucie lui faisaient toutes
sortes de gestes encourageants, comme si elles eussent cru, les ames
aimantes, qu'il etait encore plus malheureux qu'elles.

Jean etait debout sur un banc. Il jeta a son pere et a son frere un
dernier adieu retentissant, agita son chapeau et poussa un hourra
triomphant qu'on entendit jusque pres des maisons du quai.

Ces cris de joie firent un singulier effet sur Donat Kwik. Il sauta
debout, s'elanca au cou du joyeux jeune homme et le pressa dans ses bras
avec tant de force, que Jean sentit l'eau mouiller sa poitrine. Il
eloigna avec une sorte de colere le grossier compagnon de voyage, et
s'ecria:

--Ah ca! mon gaillard, etes-vous fou ou gris?

--Je crois, en effet, que j'ai un petit coup dans le cerveau, repondit
l'autre. Il y a de la bonne biere a Anvers, de la forte biere...

--Ne voyez-vous pas que vous me mouillez et que vous abimez mes
vetements?

--Pardieu! j'avais oublie le bain froid! Bah! camarade, nous pourrons
acheter la-bas autant d'habits que nous voudrons. De l'or par brouettes!

--De quel pays etes-vous? A votre langage, on dirait que vous venez de
Malines? demanda Jean.

--Vous l'avez presque devine. Je suis Donat Kwik, un fils de paysan de
Natten-Haesdonck, au dela de Rupelmonde, dans le petit Brabant, dit
l'autre en bredouillant tres-vite. Ma tante est morte; j'ai herite, mais
pas assez, a mon gout. Je vais chercher de l'or. A mon retour, je me
marie avec Helene, la fille du notaire, ou avec Trine, la fille du
bourgmestre, ou avec la demoiselle du chateau. Je ramasserai tant d'or,
tant, tant, que je pourrai acheter tout le village!

Jean se retourna, en haussant les epaules, vers son ami Victor, qui
repondait encore par signes au tendre adieu qu'on lui envoyait du quai,
et il le plaisanta sur la visible emotion de Lucie et sur sa profonde
affection pour lui.

Donat vint interrompre la conversation. Il montra aux deux amis un
morceau de papier imprime:

--Camarades, voyez un peu ceci... dit-il.

--Vous devenez ennuyeux avec vos _camarades!_ murmura Jean d'un ton
courrouce.

--Eh bien, je dirai, _messieurs,_ puisque vous le voulez absolument,
quoique je ne sois pas pauvre non plus. Allons, ne faisons pas tant de
Compliments; vous devriez me dire, messieurs, ce que je tiens ici en
main.

--C'est un billet de banque anglais de cinq livres, mon ami, repondit
Victor.

--Oui, mais en francs?

--Quelque chose de plus que cent vingt-cinq francs.

--J'avais peur, pardieu! que le vieux juif chez lequel j'ai change mon
argent ne m'eut fourre en main des chiffons de papier.

--En avez-vous beaucoup de cette espece? Demanda Victor en souriant.

Le paysan regarda les matelots avec defiance, et dit mysterieusement a
l'oreille des deux amis:

--J'en ai quatre: le reste de mon heritage. J'aurais bien pu placer ces
cinq cents francs a interet chez l'agent d'affaires de notre village;
mais on ne peut savoir ce qui arrivera la-bas; la prudence est la mere
de la porcelaine. Si nous etions dupes et si nous ne trouvions pas d'or?
Ce n'est pas Donat qui mourra de faim le premier: il a une poire pour la
soif. Il faut que vous sachiez, messieurs, que je suis malin, beaucoup
trop malin quelquefois!

La barque atteignit le navire, et les voyageurs furent salues par une
salve d'applaudissements. _Le Jonas_ avait deja leve l'ancre et tendu
ses voiles. Bientot il prit le vent et avanca sous l'impulsion d'une
fraiche brise.

Alors, le navire lacha sa bordee pour dire adieu a la ville d'Anvers;
les canots du fort repondirent a ce salut, les marins agitaient leurs
chapeaux sur les mats, les passagers remplissaient l'air de leurs cris
de triomphe, les quais retentissaient des souhaits de bonheur de la
foule; et _le Jonas_ glissa majestueusement en avant, au bruit du canon
qui grondait et des gigantesques acclamations des milliers de
spectateurs.

Donat Kwik etait le plus en train; il bondissait de droite a gauche
comme un insense, les bras leves et criait: "Hourra! hourra!" d'une voix
si forte, que ses cris retentissaient au-dessus de ceux des autres
passagers, pareils au braiment d'un ane. Comme il heurtait tout le
monde, il recevait par-ci par-la un coup de poing dans le dos ou un coup
de pied dans les jambes; mais il n'y faisait pas attention et beuglait a
perdre haleine.

Il remarqua ses deux compagnons de la barque qui, debout derriere la
batterie, se montraient sur le quai l'endroit ou ils croyaient que se
trouvaient leurs parents, quoique la foule n'apparut plus a leurs yeux
que comme une tache noire confuse. Donat passa la tete entre eux et dit
grossierement:

--Eh! eh! pardieu, camarades, sommes-nous malades? Je veux dire:
Messieurs, avons-nous du chagrin?

--Sur ma parole, dit Jean courrouce, si tu continues a nous ennuyer, je
te casse le cou, entends-tu, Donat Kwik?

--Mais il n'y a pas la-dessous, dans la troisieme classe, ame qui vive
pour me comprendre! Repondit Donat. Ils sont aussi stupides que des
veaux; ils baragouinent un patois inintelligible, et ils ne connaissent
meme pas un mot de flamand.

--C'est egal, va-t'en, te dis-je!

Le paysan, voyant que c'etait serieux, s'eloigna en trainant les jambes
et grommela en lui-meme:

--Qu'ils sont fiers, ces messieurs de la ville! Comme si je ne devais
pas trouver autant d'or qu'eux, et meme davantage. Si mes compatriotes
ne veulent pas causer avec moi, je serai donc oblige de me coudre la
bouche? Allons, allons, vive la joie!... Hourra! hourra! vive la
Californie!

Et, tournant sur lui-meme comme une toupie et balancant les bras comme
un moulin a vent, il sauta au milieu d'un groupe de gens joyeux.

En ce moment, _le Jonas_ tourna derriere la Tete-de-Flandre, et la ville
d'Anvers disparut aux regards des passagers. Les voiles s'enflerent sous
un vent favorable. Le joli brick pencha legerement de cote et s'elanca
avec un redoublement de vitesse a travers les vagues agitees.

--Viens, Victor, dit Jean en prenant la main de son ami, descendons pour
dire un mot a nos provisions et deboucher une bouteille de madere.

--Oui, oui, repondit Victor avec enthousiasme, l'heureux voyage est
commence. Hourra! Buvons un coup la-dessus! L'avenir nous appartient.

Pendant qu'ils parlaient de leurs projets et de leurs esperances en
buvant un verre dans l'entre-pont, _le Jonas_ descendait le cours de
l'Escaut jusqu'a la hauteur de Calloo, ou on laissa tomber l'ancre pour
attendre la maree du lendemain.

Le capitaine, malgre son air dur et severe, se montrait fort aimable
envers les passagers. Il semblait les encourager a passer encore la
derniere heure du jour dans la gaiete; serrait, en se promenant, la main
aux uns, offrait aux autres d'excellents cigares, et fit meme monter
quelques bouteilles de rhum, pour en verser un verre a ceux qui le
desiraient. Un murmure approbateur s'elevait sur son passage, et le cri
de "Vive notre brave capitaine!" retentissait autour de lui.

Pendant ce temps, les matelots echangeaient entre eux des regards
mysterieux, et semblaient se dire que les manieres amicales du capitaine
cachaient un secret.

Le capitaine laissa les passagers s'amuser jusqu'a dix heures du soir;
mais alors il leur fit comprendre, avec bonte, que chacun devait aller
se coucher dans la cabine qui lui etait designee. On aida des gens
fatigues a trouver leur lit, et le silence le plus complet regna enfin
sur le pont.

Vers minuit, les barques quitterent silencieusement le batiment et se
dirigerent vers la cote flamande de l'Escaut, puis revinrent aussi
mysterieusement avec de nouveaux passagers. Immediatement apres, les
marins, s'eclairant au moyen de lanternes, tirerent d'une cachette des
planches de sapin, et se mirent a clouer et marteler si fort, que le
pont en fut ebranle. Ce travail nocturne avait pour but d'ajuster, au
moyen de ces planches preparees d'avance, des lits pour les nouveaux
arrivants. Les passagers, endormis dans leurs cabines, ne s'etonnerent
guere de ce vacarme, car on avait eu la precaution de les avertir que,
pendant la nuit, on construirait, pour leur facilite, une nouvelle
cuisine.

Il existe dans le port d'Anvers, comme ailleurs, des reglements qui
determinent le nombre de voyageurs qu'un batiment peut prendre en raison
de sa grandeur. Une commission visite les navires avant leur depart,
compte les voyageurs, mesure la place assignee a chacun d'eux dans
l'entre-pont, et pese et examine les provisions, pour s'assurer
que les personnes qui s'embarquent ne manqueront ni d'espace ni de la
nourriture suffisante. Sur _le Jonas_, on avait trouve assez d'espace,
des provisions plus qu'il n'en fallait et tout etait en regle pour cent
hommes, sans compter les matelots. Mais, pendant que la commission
inspectrice achevait sa visite par les mots sacramentels: _All right!_
le dernier convoi du chemin de fer de la Flandre amena encore une
cinquantaine de chercheurs d'or, tous Francais, des environs de Lille et
de Douai, qui furent conduits a Calloo par des gens apostes a cet effet,
pour s'embarquer secretement a minuit sur _le Jonas_. Le resultat de
cette fraude etait un benefice net de trente ou quarante mille francs
pour celui en faveur duquel elle avait ete pratiquee; car on recevait le
prix du voyage de cinquante passagers que, d'apres les dispositions de
la loi, l'on ne pouvait pas prendre a bord.

L'accumulation de tant de monde pouvait etre une cause de grande gene;
mais le capitaine semblait s'en inquieter fort peu. Il repondit a une
remarque de son pilote:

--Cela ira, Corneille. Il y a assez de provisions; on diminuera la
ration; si c'est necessaire.

--Mais l'eau, capitaine? Il n'y en a pas la moitie de ce qu'il faut pour
tant de monde!

--Je le sais, Corneille. Cela prend trop de place; nous renouvellerons
notre provision dans le premier port d'Amerique.

--Les passagers ne seront pas peu etonnes de l'arrivee de tant de
nouveaux compagnons...

--Bah! cela importe peu, si nous pouvons seulement prevenir les plaintes
jusqu'a ce que nous soyons sortis de l'Escaut... Une fois en pleine mer,
je saurai bien leur fermer le museau.--Dis a Jacques, le cuisinier en
chef, d'allumer le feu tout a l'heure et de faire cuire des biftecks
pour tous. On leur donnera a leur dejeuner un bon verre de rhum. Tu
verras, Corneille, la venue de ces nouveaux compagnons ne fera que les
rejouir. Veille a ce que tout soit pret pour lever l'ancre a la premiere
lueur du jour. Le batiment doit etre sous voiles avant que les passagers
aient quitte leurs cabines.


Pages:
1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11