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La vie d\'Ernest Psichari - Henri Massis

H >> Henri Massis >> La vie d\'Ernest Psichari

Pages:
1 | 2 | 3 | 4

[Illustration]




LA VIE D'ERNEST PSICHARI

Par Henri Massis



NOTE DU TRANSCRIPTEUR:
Les renvois numeriques [1] a [41] referent aux notes a la fin du livre.

Les renvois alphabetiques [a] a [f], dans l'edition originale, etaient
des renvois au bas de page. Dans ce texte, les notes ont ete placees a
la fin du paragraphe ou le renvoi apparait.




JE VOIS LE PETIT-FILS DE RENAN.--QUE FAIT-IL?--IL EST PAR TERRE LES
BRAS EN CROIX, AVEC LE COEUR ARRACHE ET SA FIGURE EST COMME CELLE D'UN
ANGE. IL A LE SIGNE SUR LUI DU TROUPEAU DE SAINT DOMINIQUE.--TU VOIS SON
CORPS, MAIS SON AME, DIS-NOUS, OU EST-ELLE?--SAINT DOMINIQUE L'ENVELOPPE
DANS SON GRAND MANTEAU AVEC LES AUTRES TONDUS.--PAUL CLAUDEL.


Voici nos destinees et voici notre chef. Cette vie, soudain rompue
dans sa course rapide et dont la plenitude incomparable semble vouloir
restreindre la brievete tragique, ce n'est point seulement la biographie
d'un jeune homme qui chercha ses modeles parmi les heros et les saints,
c'est l'histoire exemplaire de notre age, c'est, fraternellement
soufferte, partagee, vecue, la Passion de toute une jeunesse, avec elle
accomplie dans le sang de la plus belle mort.

De sa generation, Ernest Psichari connut toutes les fievres, tous les
troubles, puis les esperances, le fier redressement, la mission. Il prit
sa part de ce sombre tourment et de cette volonte grandiose: il voulut
tout eprouver en son coeur. Mais ce coeur etait si serieux et si brule
de flamme qu'il jetait sa lumiere sur nos destins: il nous eclairait en
se consumant. C'est notre jeunesse qui s'exaltait en lui. Toujours en
avance sur ses compagnons, Psichari courait pour montrer la voie: et
certains ne comprirent qu'en mourant avec lui vers quel terme glorieux
il les voulait mener.

Sa vie ne fut qu'une lutte spirituelle, un combat d'ame, mais ce combat
etait celui-la meme qui se livrait dans l'ame de toute une race.
Retracer son histoire qui est la prefiguration de la notre, c'est
prendre un exemplaire sublime parmi les innombrables vies qui se sont
sacrifiees pour la France et pour Dieu.

Il fut notre modele: il continuera de nous enseigner et de nous
secourir. Ce jeune homme ivre de sacrifice, la France chretienne peut
l'invoquer dans ses prieres: il n'a vecu que pour elle, il lui avait
voue son esprit et son coeur; il lui a donne sa chair juvenile. Ce heros
grave et tendre, qui vit dans la Lumiere qu'il avait douloureusement
desiree, ne cessera point de nous etre fraternel.

On se souvient quelle stupeur ce fut parmi nos aines, quand on vit le
petit-fils de Renan, le fils de Jean Psichari[1], abandonner ses cours
de Sorbonne pour elire la carriere des armes, mener une action francaise
dans la brousse africaine, exalter par ses livres et par ses gestes les
vertus de la guerre. Des l'abord, certains lettres ne trouverent dans
cet enthousiasme qu'une maniere de dilettantisme, le degout d'une
intelligence gorgee de paradoxes audacieux et qui jouissait de l'extreme
barbarie comme d'autres de l'extreme civilisation. Sous la prose fluide,
chantante et harmonieuse de _Terres de Soleil et de Sommeil_ (1908)
ou ce "revenant nouveau venu" celebrait la vie fruste et primitive du
desert, ils ne voulurent entendre qu'un echo de l'enchanteur: ils s'y
plurent comme a un "mysterieux recommencement".

Elle etait pourtant bien opposante, la volonte de ce jeune soldat, et
l'_Appel des Armes_ (1912) le signifia avec violence. Ce qu'il voulait
de toute son energie tendue, c'etait _prendre contre son pere le parti
de ses peres_,--formule saisissante ou se resume l'accablante obligation
de notre jeunesse. Et deja il pensait: "Une, deux generations peuvent
oublier la Loi, se rendre coupables de tous les abandons, de toutes les
ingratitudes. Mais il faut bien, a l'heure marquee, que la chaine soit
reprise et que la petite lampe vacillante brille de nouveau dans la
maison[2]."

Cette heure lui semblait etre venue. Comme tous ceux de son age,
Psichari en avait la certitude: "Notre generation, nous ecrivait-il,
notre generation--celle de ceux qui ont commence leur vie d'homme
avec le siecle--est importante. C'est en elle que sont venus tous les
espoirs, et nous le savons. C'est d'elle que depend le salut de la
France, donc celui du monde et de la civilisation. Tout se joue sur nos
tetes. Il me semble que les jeunes sentent obscurement qu'ils verront de
grandes choses, que de grandes choses se feront par eux. Ils ne seront
pas des amateurs ni des sceptiques. Ils ne seront pas des touristes a
travers la vie. Ils savent ce qu'on attend d'eux[3]." Et parce qu'il
prenait une conscience nette de l'evenement qui dominerait nos
vies, nous trouvions a mediter sur l'aventure de cet officier, fils
d'intellectuels. Ne nous avait-il pas deja donne sujet de l'envier, ce
soldat au grand coeur qui realisait tout ce que nous souhaitions de
posseder: gout de l'action, desir du reve... Et dans cette lente reprise
de nous-memes que nous accomplissions, nous exaltions cette vie deja si
pleine, si riche de temoignages, qui nous faisait oublier la laideur et
les miseres ou nous nous agitions, pour nous decouvrir les vertus qui
seules donnent du prix a l'existence. Lorsque Psichari nous revenait des
continents perdus, les yeux laves par les horizons libres de l'Afrique,
c'est a ce solitaire que nous demandions le mot de nos destinees, c'est
lui que nous interrogions sur nous-memes, c'est de cet exile que nous
attendions les paroles qui elevent et qui fortifient. C'est ainsi qu'il
nous avait restitue le sens des vertus et de la gloire des armes[4].
Nous devions a son exemple une certaine tension de l'ame qui nous avait
aides a rejeter les piperies d'un enseignement meurtrier. Mais, sous
cette fievre de l'action, nous sentions que se debattait une plus grande
misere, ce mal inconnu qui nous laissait desempares devant la vie, ce
desir eperdu que la verite et la purete ne fussent point que de vains
mots.

N'etait-il pas notre frere, celui-la qui se montre, a vingt ans,"sans
defense contre le mal, sans protection contre les sophismes, errant
sans conviction dans les jardins empoisonnes du vice, mais en malade et
poursuivi par d'obscurs remords, charge de l'affreuse derision d'une
vie engagee dans le desordre des sentiments et des pensees". Quelle
mysterieuse preference nous faisait lever les yeux sur ce jeune homme
qui suivait pourtant une route oblique? Celui qui avait une fois
rencontre son regard, "ce regard pur, allant droit devant soi, ce regard
de toute clarte", celui-la decouvrait qu'Ernest Psichari avait une ame
et qu'il "etait ne pour croire et pour esperer, qu'il avait une ame
qui n'etait pas faite pour le doute, ni pour le blaspheme, ni pour la
colere". Nous sentions qu'il ne se plaisait point comme tant d'autres a
son mal. Il ne disait point: "Je suis perverti, mais qu'y faire?" Tout
etait en lui d'une telle ardeur, d'une telle violence droite, qu'un jour
viendrait ou cette passion se porterait vers l'unique objet de toute
recherche et qu'elle voudrait la force, la noblesse et la candeur avec
une pareille exigence, avec un semblable emportement. Nous devinions
dans quelles erreurs sa jeunesse avait sejourne, mais tout nous
avertissait qu'il n'etait pas fait pour le sacrilege: chaque etape etait
utile a son coeur.


LA VOIX QUI NOUS INVITE A LA PENITENCE SE PLAIT A SE FAIRE ENTENDRE DANS
LE DESERT.--BOSSUET. JE L'ATTIRERAI A LA SOLITUDE ET JE PARLERAI A SON
COEUR--OSEE, II, 14.


Parce qu'il savait deja que "de grandes choses se font par l'Afrique,
qu'il pouvait tout exiger d'elle et tout par elle exiger de lui", Ernest
Psichari partit pour la Mauritanie au debut de 1910. C'est sur les
routes du desert ou, jadis, fuyant les tristesses du monde, il avait
verse son sang le meilleur d'adolescent qu'il retournait pour monter,
cette fois, vers de plus pures grandeurs[5].

Notre imagination, seduite par tant d'heroisme juvenile et par cette
grace belliqueuse, le suivait a travers les larges horizons de l'Adrar.
Il nous ecrivait: "C'est un des derniers pays ou l'on fasse encore
oeuvre de soldat, ou l'on vive militairement.... C'est une terre toute
chaude encore du sang francais." Et nous apprenions qu'au sud de
Tichitt, dans les dunes d'Aouker, il avait, avec ses meharistes,
glorieusement capture une bande de dissidents maures[6]. Mais bien peu
eussent devine que c'etait pousse par un obscur desir de pardon, pour
remonter a sa source, pour se racheter de bien des miseres, pour
retrouver la verite non possedee, mais desiree, qu'il s'etait enfonce
dans les solitudes sahariennes et que la vie d'action intense de ce
heros n'etait qu'une maniere de "vie purgative" que Dieu imposait a une
ame qu'il s'etait reservee.

A l'exemple des Saints, voici un homme qui fuit le tumulte des hommes
pour devenir attentif a son ame. La nature saharienne extremement
epuree, debarrassee de toute surcharge, vetue de recueillement et de
silence, va agir en quelque sorte sur lui a la facon d'un cloitre. Ici
les facilites, les expedients, toutes les complaisances du monde ne
jouent plus, mais repugnent et decoivent. Seul dans le grand vent des
plaines, au bout de la terre, au bout de la vie, "la ou les soucis sont
hauts, la ou l'on marche tout aupres de l'eternite", il va apprendre un
autre langage. C'est que la, suivant les paroles du Docteur, "on apprend
a dire non, a dire je ne puis plus, a payer le monde de negatives seches
et vigoureuses. On ne veut plus plaire, on se deplait a soi-meme..."
L'homme n'a plus que Dieu pour s'affliger en sa presence, pour lui dire
du fond de son coeur: "Seul et invisible temoin de mes sanglots et de
mes regrets, ah! ecoutez la voix de mes larmes." De ce combat spirituel,
"aussi brutal que la bataille d'hommes", et qui se joua parmi ses
risques sur un coin perdu de l'Afrique, Psichari nous a laisse le
recit dans ce _Voyage du Centurion_ qu'on vient pieusement de nous
decouvrir[7]. Ce livre, marque de l'inspiration divine et dont la
redaction "n'aura ete qu'une longue priere" indefiniment reprise,
c'est lui qu'il nous faut interroger [a] pour connaitre les longues
preparations de l'oeuvre de Dieu dans un coeur qu'il devait bientot
habiter. De l'aveu d'Ernest Psichari lui-meme, le _Voyage du Centurion_
pretend montrer comment la Grace, dans la vie frugale et saine des
brousses sahariennes, prepare ses propres voies. "Le desert, ecrivait-il
a M. Trogan, le desert est une terre benie. Notre-Seigneur y est alle;
des centaines de religieux y ont conquis la saintete. Je voudrais
dire que les Thebaides existent encore et qu'il ne manque que d'ames
attentives pour y recueillir la voix de Dieu.--Ces etudes, ecrites
pour la plupart en Mauritanie, ont, a defaut d'autorite doctrinale, la
sincerite d'une confession. Ce sont simplement les pensees d'un homme
qui, pendant de longues annees, a passionnement cherche la Verite et
qu'il a eu le bonheur, pour quelques pauvres instants de bonne volonte,
de la retrouver[8]".

[Note a: Nous le suivrons continument et, pour retracer cette
preparation interieure de la vie chretienne d'Ernest Psichari, nous ne
ferons guere que le citer et le paraphraser.

E. Psichari n'avait pas voulu employer la forme autobiographique par un
scrupule de veracite. Il pensait qu'il est impossible de percevoir et de
noter, avec leur exacte valeur, tous les details de l'action divine qui
prepare et accomplit une conversion; et, par un scrupule d'humilite, il
lui repugnait de parler de lui-meme.

Mais s'il convenait a E. Psichari de se tenir dans l'ombre, c'est, au
contraire, un devoir pour nous d'essayer de faire connaitre son ame et
ce que Dieu a fait en elle, en sorte que, par l'exemple de sa vie, il
continue apres sa mort l'oeuvre d'apostolat a quoi il s'etait voue.]

Mais une chose, des l'abord, nous frappe dans la confession de ce soldat
qui, "sous le double airain de la solitude et du silence", marche avec
confiance vers son but, c'est qu'avant de songer a son propre salut,
avant de s'apitoyer sur sa misere, avant de prier pour lui-meme, c'est
pour la France qu'il prie, pour la France abandonnee et douloureuse.
C'est pour elle que son ame debordante de charite demande grace, c'est
pour la servir plus fidelement qu'il appelle cette foi dont elle est
d'election le royaume, c'est pour remplir plus exactement son mandat
qu'il veut l'ordre de l'Eglise, cette Eglise qu'on voit penchee sur la
France tout au long de son histoire.

Un jour qu'il etait de passage a Port-Etienne, Psichari avait montre
a un de ses compagnons--un jeune guerrier de l'Adrar--la magnifique
installation de telegraphie sans fil, si inattendue dans ce pauvre bled
saharien.

--Tu vois, lui dit-il, en lui montrant l'immense moteur qui ronflait,
les Maures sont fous de vouloir resister a des gens aussi riches et
aussi puissants que les Francais.

Le Maure resta un moment silencieux, puis repondit gravement:

--Oui, vous autres Francais, vous avez le Royaume de la Terre, mais
nous, Maures, nous avons le Royaume du Ciel[9]."

"Voila une idee que les Maures ne devraient pas avoir, ecrivait alors
Psichari a Mgr Jalabert, et c'est un peu nous qui la leur avons donnee."
Et il ajoutait, en envoyant son offrande pour la construction de la
cathedrale de Dakar[10]:

_"Depuis six ans que j'ai fait connaissance avec les Musulmans
d'Afrique, je me suis rendu compte de la folie de certains modernes
qui veulent separer la race francaise et la religion qui l'a faite ce
qu'elle est et d'ou vient toute sa grandeur. Aupres de gens aussi portes
a la meditation metaphysique que les Musulmans du Sahara, cette erreur
peut avoir de funestes consequences. J'en ai acquis la conviction.
Nous ne paraitrons grands aupres d'eux qu'autant qu'ils connaitront la
grandeur de notre religion. Nous ne nous imposerons a eux qu'autant que
la puissance de notre foi s'imposera a leur regard. Certes, nous n'avons
plus des ames de croises et ce n'est pas a la pensee d'aller combattre
l'Infidele qu'un officier designe pour le Tchad ou l'Adrar va se
rejouir. Pourtant j'ai vu des camarades qui, dans leurs conversations
avec les Maures, souriaient des choses divines et faisaient profession
d'atheisme. Ils ne se rendaient pas compte de combien ils faisaient
reculer notre cause et combien, en abaissant leur religion, ils
abaissaient leur race meme. Car, pour le Maure, France et Chretiente ne
font qu'un. Ne nous appellent-ils pas "Nazareens" plus volontiers que
"Francais"? Et c'est une chose etrange que ce soit eux qui viennent sur
ce point nous eclairer nous-memes et nous donner une lecon."_

C'est qu'a ce vrai soldat, rien ne parait beau que la fidelite. Et une
pensee de tres loin vient a lui: "Pourquoi donc, s'il est un soldat de
fidelite, pourquoi tant d'abandons qu'il a consentis, tant de reniements
dont il est coupable? Pourquoi, s'il deteste le progres infidele,
rejette-t-il Rome qui est la pierre de toute fidelite? Et s'il regarde
l'epee immuable avec amour, pourquoi donc detourne-t-il les yeux de
l'immuable Croix? Si absurde est cette infidelite, s'avouait-il a
lui-meme, que "je n'ose meme la confesser devant les Maures et je
leur dis: "Nous croyons!..." Ah! oui, ma lachete devant eux me fait
comprendre combien, malgre moi et a mon insu, Jesus me lie!"

Ainsi ce missionnaire n'entendait point n'apporter avec ses armes que
les bienfaits d'une race materiellement puissante. La France n'avait
point que des routes a frayer, des camps a batir, des villes a
construire dans ces terres mauritaniennes ou elle essayait de
s'installer par la force. Elle portait avec elle une ame, un principe
spirituel et cela meme qui fait son eternite. Pour lui, il n'en doutait
point. Aussi bien "il avait la certitude de n'etre pas le veritable
heritier de cette dignite francaise qu'il savait desormais etre surtout
une dignite chretienne". Il se rendait maintenant compte qu'"il ne
pouvait en aucune facon parler pour la France dont il portait le nom
jusqu'aux extremites de la terre". "Heureux, s'ecrie-t-il, ceux qui
n'ont pas la charge d'etre les envoyes de toute une nation! Heureux ceux
qui ne portent pas le poids d'une patrie sur leurs epaules! Lui, il ne
connaitra pas de repos qu'il n'ait retrouve le visage de la terre natale
et la signification de son nom beni."

Ainsi peut-on dire que la France deposa dans cette ame le premier desir
de Dieu. La premiere priere qui monta sur la bouche de son serviteur,
c'est elle qui l'a suscitee. Ce n'est que plus tard que le probleme du
salut individuel se posa pour cet homme d'action. La premiere fois que
Psichari pense a Dieu, c'est en pensant a l'armee. Pour l'instant il
se dit: "Si je sers loyalement l'Eglise et sa fille ainee la
France, n'aurai-je pas fait tout mon devoir? Vis-a-vis de l'Eglise,
l'indifference n'est pas possible. Celui qui n'est pas pour moi est
contre moi. Et je prends parti de toute mon ame[11]."

Voila ou en etait Ernest Psichari au debut de 1911. Tout en desirant la
lumiere surnaturelle de la Grace, tout en la demandant de toutes ses
forces, il etait loin encore de la vie et de la verite chretiennes [l2].
C'est a peu pres l'etat d'ame que traduisent quelques pages de l'_Appel
des armes_ qu'il terminait alors, et qu'une critique trop pressee de
conclure devait prendre pour un temoignage decisif [l3]. Son oeil
n'etait pas encore assez fort pour se tourner au dedans de lui-meme: il
n'allait que plus tard parvenir a son coeur et il lui fallait attendre
et souffrir pour connaitre la gloire de Celui qui de Sa Main sanglante
devait venir le chercher pour le conduire vers elle.

En France, Ernest Psichari avait laisse un ami qui, lui aussi, avait des
l'abord cherche son ame dans la vanite de la pensee humaine, mais a
qui la verite, un jour, s'etait donnee par la Grace. Et cette voix
fraternelle venait le presser dans sa solitude: "Nous avons prie pour
toi du haut de la sainte montagne (la Salette). Il me semble qu'elle
pleure sur toi, cette Vierge si belle, et qu'elle te veut. Ne
l'ecouteras-tu point?"

Pourtant son esprit ne restait pas inactif. La verite, il la voulait
avec violence. Saisi par la noble ivresse de l'intelligence, il
demandait, d'abord, "que Jesus-Christ fut vraiment le Verbe incarne, que
l'Eglise fut de toute certitude la gardienne infaillible de la Verite,
que Marie fut en toute realite la Reine du Ciel". L'impatience de
connaitre grandissait en lui. Il apercevait bien le bel equilibre de
la raison chretienne, mais le secret des choses essentielles demeurait
toujours etranger a son coeur. Et il confiait a l'ami qui le secourait
de ses prieres l'incertitude ou il se desolait. Des l'abord, il
s'empressait de reconnaitre:

_Tout essai de liberation du catholicisme est une absurdite, puisque,
bon gre, mal gre, nous sommes chretiens, et une mechancete, puisque
tout ce que nous avons de beau et de grand en nos coeurs nous vient du
catholicisme. Nous n'effacerons pas vingt siecles d'histoire, precedes
de toute une eternite; et comme la science a ete fondee par des
croyants, notre morale, en ce qu'elle a de noble et d'eleve, vient aussi
de cette grande et unique source du christianisme, de l'abandon duquel
decoule la fausse morale, comme aussi la fausse science._

Mais aussitot il ajoutait:

_Avec tout cela, je n'ai pas la foi. Je suis, si je puis dire cette
chose absurde, un catholique sans la foi. Je pensais a moi et assez
tristement en lisant cette belle page[14]: "Il semble qu'en ce temps
la verite soit trop forte pour les ames..." et je me demandais si tu
pouvais bien me tenir rigueur de mon impiete. Il me semble pourtant que
je deteste les gens que tu detestes et que j'aime ceux que tu aimes et
que je ne differe guere de toi qu'en ce que la grace ne m'a pas touche.
La grace! Voila le mystere des mysteres. Tu vas me dire de ne pas tomber
dans l'erreur janseniste et que l'homme est libre et qu'il peut par ses
oeuvres sinon forcer, du moins provoquer la grace (je ne sais pas si je
dis bien). Mais non, je sens qu'arrive au tournant ou je suis, il n'y a
plus rien a faire qu'a, attendre. "Abetissez-Vous", me dit Pascal,
mais c'est impossible: on ne peut pas plus s'abetir que se donner de
l'intelligence. Vais-je lire, apprendre? Mais les disciples d'Emmaues
n'ont pas cru apres l'enseignement du Christ._ "Deum quem in Scripturae
Sanctae expositione non cognoverant, in panis fractione cognoscunt",
_dit saint Gregoire, dans une phrase qui me fait rever infiniment.
Et nullement semblable a l'aveugle qui ne demande pas la guerison,
j'appelle a grands cris le Dieu qui ne veut pas venir[15]..._

Ainsi son intelligence ne se rebelle point, elle meprise la negation et
le doute: elle se fait humble devant la verite; elle participe deja de
sa tranquille harmonie et de sa juste mesure. Elle se connait et elle
connait Dieu, et cela devant que la grace ait purifie son coeur. Mais il
fallait qu'il se brisat par le dedans, ce coeur, pour que le saint amour
y fut attire. Quoi de plus touchant que l'humble soumission de cet
esprit? Et Dieu pouvait-il tarder a marquer du signe de son election
celui que ses seules forces naturelles poussaient a l'aimer d'un tel
desir?

Son ame deja avait gagne de la confiance, de l'abandon. Plus tard,
evoquant ce passe, il dira [l6]: "Alors je ne croyais a rien, je vivais
comme un paien et pourtant je sentais l'irresistible invasion de la
Grace. Je n'avais pas la foi, mais je savais que je l'aurais." Car
Ernest Psichari avait, des lors, entrevu la loi de son progres interieur
et les exigences de Dieu lui etaient claires. De toutes ses forces,
il aspirait a la perfection. A cette heure, il le savait: il y a une
hierarchie entre les ames. "Et d'abord il y a des pensees viles pour les
coeurs mauvais. Et puis il y a des pensees belles mais faciles, il y a
de pauvres, de miserables satisfactions spirituelles pour ces coeurs
qui ignorent profondement le mal, mais ne se nourrissent que de vertus
ordinaires." Et ce soldat, consume dans le tourment de Dieu, levant
les yeux vers le ciel, s'ecriait du fond de ses tenebres: "Quels sont
ceux-ci qui s'avancent portant leurs coeurs au-devant d'eux comme des
flambeaux? Ce sont les heroiques, les affames de la vertu, les assoiffes
de la justice! Certes ils se sont gardes des chutes grossieres. Mais
ils jugent que c'est peu. Ils veulent cette purete essentielle qui
est l'entree dans l'intelligence superieure. Car tout est lie dans le
systeme interieur de l'homme et la lumiere profonde de ce qui est vrai
manquera toujours a qui ne se sera point fait un coeur de cristal."

Ne semble-t-il pas avoir pressenti la mission que Dieu lui reservait,
celui qui souffrant encore du "mal horrible de la terre", desirait de
monter a Lui par les voies les plus difficiles et qui ne voulait pour
modeles de vie que les plus purs, que les plus heroiques, comme elu,
presse, designe mysterieusement pour les suivre? Ecoutez l'appel de ce
coeur presse par ses sanglots:

"Je sens, dit-il, je sens qu'il y a, par dela les dernieres lumieres de
l'horizon, toutes les ames des apotres, des vierges et des martyrs,
avec l'innombrable armee des Temoins et des Confesseurs. Tous me font
violence, m'enlevent par la force vers le Ciel superieur, et je veux de
tout mon coeur leur purete, je veux leur humilite, je veux la chastete
qui les ceint et la piete qui les couronne, je veux leur grace et leur
force. Je ne m'arreterai pas..."

Et devant cette effusion si brulante, devant ce desir avide de la
possession divine, nous nous demandons comme il se le demandait a
lui-meme: "N'est-il pas chretien en quelque maniere, cet homme qui
desire un certain rejaillissement de l'ame en lui, qui a soif de la
vertu surnaturelle, qui desire de vivre avec les anges et non plus avec
les betes, qui a la volonte de s'elever, de se spiritualiser sans cesse
et dont le coeur est si vaste qu'il deborde les limites de la terre...
Et n'appartient-il pas deja au Ciel celui qui en a la mysterieuse
preference?"

Pourtant les mots de la liberation n'avaient pas encore retenti. A ce
cri pathetique dont le silence du desert avait ete brise: "O mon Dieu,
daignez voir cette misere et cette confidence. Ayez pitie de l'homme qui
est malade depuis trente ans", nulle voix n'avait repondu. Et le sejour
en Mauritanie s'achevait: Psichari allait rentrer en France sans
connaitre le riche plaisir de la verite et de sa possession. C'est
seulement sur la terre de ses ancetres que les paroles de remission
devaient etre prononcees.


SI QUELQU'UN NE PREND PAS SOIN DES SIENS ET PRINCIPALEMENT DE CEUX DE SA
MAISON, IL EST PIRE QU'UN INFIDELE--SAINT PAUL


Si l'Afrique avait ete le lieu de sa purification et de son attente,
Paris reservait a ce soldat d'autres tribulations, par lesquelles Dieu
l'eprouverait de definitive facon et lui ferait payer les graces dont
il voulait le combler [b]. Quand nous revimes Psichari, a la fin de
decembre 1912, il nous confia son angoisse, celle-la meme dont notre ame
etait justement tourmentee. Apres trois annees de separation, nos coeurs
fraternels se retrouvaient, travailles d'une pareille souffrance. Nous
faisions a la vie la meme interrogation pressante, decisive, et nous
nous refusions a ce que notre destinee n'eut aucun sens. Nous ne
pouvions nous passer d'un absolu moral. Nous avions eprouve la vanite
des doctrines et des belles idees que nos professeurs nous avaient
servies a profusion. "Nous cherchions un maitre, un maitre de verite",
et pour cela, nous etions prets a changer nos existences, mais non pas
pour un systeme quel qu'il fut ... Par quelle correspondance vraiment
divine, ce jeune officier qui revenait de l'Adrar, tout fremissant
d'action et revetu de gloire guerriere, nous confiait-il ce meme besoin
que nous renoncions a satisfaire dans la raison depravee des modernes?
Tous les deux, sans confesser la foi catholique, nous apercevions deja,
dans la beaute de l'Eglise, l'eclat de la beaute eternelle. Nous savions
qu'il n'y avait qu'elle qui pourrait nous donner la certitude, que
rien, dans la vaste et charnelle futilite du temps present, ne nous
la procurerait. Nous savions que l'Eglise seule etait capable de nous
refaire. Notre intelligence n'avait rien a opposer a ses dogmes, bien
plus, nous etions persuades que la seulement etait la verite. Nous
savions tout cela et pourtant nous ne croyions point, nous demeurions
indecis devant le seuil de la maison de Dieu, nous hesitions devant
l'affirmation qui est la gloire de l'Eglise. Et tous deux, nous nous
declarions, cette chose derisoire, des catholiques sans la grace. Tel
est l'aveu qu'au debut de 1913, Ernest Psichari faisait anxieusement
a l'ami qui, plus avance que nous-memes dans la foi et dans la vraie
science, l'avait assiste par la priere et qui allait le presser,
dans cet instant decisif, de se laisser informer "par l'esprit
ecclesiastique, qui est le Saint-Esprit".


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