La Cour de Louis XIV - Imbert de Saint Amand
Il ecrivit ensuite a Mme de Maintenon:
"Elle m'a laisse parler le premier, et apres elle m'a fort bien repondu,
mais avec un petit embarras qui vous aurait plu. Je l'ai menee dans sa
chambre a travers la foule, la laissant voir de temps en temps, en
approchant les flambeaux de son visage. Elle a soutenu cette marche et ces
lumieres avec grace et modestie. Elle a la meilleure grace et la plus
belle taille que j'aie jamais vue, habillee a peindre et coiffee de meme,
des yeux tres vifs et tres beaux, des paupieres noires et admirables, le
teint fort uni, blanc et rouge comme on peut le desirer, les plus beaux
cheveux blonds que l'on puisse voir, et en grande quantite.... Elle n'a
manque a rien, et s'est conduite comme vous pourriez faire."
Marie-Adelaide etait, par sa mere, la petite-fille de cette belle
Henriette d'Angleterre dont l'oraison funebre de Bossuet a immortalise la
vie et la mort. Elle allait faire revivre le charme de cette princesse
tant regrettee, et sa presence a Versailles y ramenait l'entrain et la
joie des beaux jours. On l'installa, des son arrivee, dans la chambre
autrefois occupee par la reine, puis par la dauphine de Baviere[1].
[Note: Salle no 115 de la _Notice du Musee de Versailles_.]
Le roi lui fit present de la belle menagerie de Versailles qui faisait
face au palais de Trianon. Aucun grand-pere n'etait plus tendre, plus
affectueux pour sa petite-fille. Il s'ingeniait a lui trouver des
amusements et des recreations. Madame (la princesse Palatine) ecrivait, le
8 novembre 1696: "Tout le monde maintenant redevient enfant. La princesse
d'Harcourt et Mme de Pontchartrain ont joue avant-hier a colin-maillard
avec la princesse et monsieur le dauphin; Monsieur, la princesse de Conti,
Mme de Ventadour, mes deux autres dames et moi, nous y avons joue hier."
Mme de Maintenon fut naturellement chargee d'achever l'education de la
jeune princesse. La premiere fois qu'elle la mena a Saint-Cyr, elle la fit
recevoir avec un grand ceremonial: la superieure la complimenta; la
communaute, en longs manteaux, l'attendait a la porte de cloture; toutes
les demoiselles etaient rangees en haie sur son passage jusqu'a l'eglise;
des petites filles de son age lui reciterent un dialogue assaisonne de
louanges delicates. La princesse ravie demanda a revenir. Alors Mme de
Maintenon la conduisit regulierement a Saint-Cyr, deux ou trois fois la
semaine, pour y passer des journees entieres et y suivre les cours de la
classe des _rouges_. Il n'y avait plus d'etiquette. Marie-Adelaide portait
le meme habit que les eleves et se faisait appeler Mlle de Lastic.
"Elle etait bonne, affable, gracieuse a tout le monde, s'occupant avec les
dames des differents offices, avec les demoiselles de tous leurs ouvrages,
de tous leurs travaux; s'assujettissant avec candeur aux pratiques de la
maison, meme au silence; courant et se recreant avec les _rouges_ dans les
grandes allees du jardin; allant avec elles au choeur, a confesse, au
catechisme.... D'autres fois, elle prenait le costume des dames, et
faisait les honneurs de la maison a quelque illustre visiteuse,
principalement a la reine d'Angleterre[1]."
[Note 1: _Memoires des Dames de Saint-Cyr._]
Louis XIV, charme de la princesse, decida qu'elle se marierait le jour
meme ou elle aurait douze ans. Elle epousa, le 7 decembre 1697, Louis de
France, duc de Bourgogne, qui avait quinze ans et demi. Le fiance etait en
manteau noir brode d'or, pourpoint blanc a boutons de diamant; le manteau
etait double de satin rose. La fiancee avait une robe et une jupe de
dessous en drap d'argent avec bordure de pierres precieuses. Les diamants
qu'elle portait etaient ceux de la couronne. La benediction nuptiale fut
donnee aux jeunes epoux par le cardinal de Coislin, dans la chapelle de
Versailles. Apres la messe, il y eut un grand festin de la maison royale
dans la piece designee sous le nom d'antichambre de l'appartement de la
reine[1].
[Note 1: Salle no 119 de la _Notice du Musee_.]
Le soir, la cour assista, dans le salon de la Paix[2], a un feu d'artifice
tire au bout de la piece d'eau des Suisses, puis a un souper servi, comme
le festin du jour, dans l'antichambre de l'appartement de la reine.
[Note 2: Salle no 114 de la _Notice_.]
Le 11 decembre, il y eut un grand bal dans la galerie des Glaces. Des
pyramides de bougies rayonnaient plus encore que les lustres et les
girandoles. Louis XIV avait dit qu'il serait bien aise que la cour
deployat un grand luxe, et lui-meme, qui depuis longtemps ne portait plus
que des habits fort simples, en avait endosse de superbes. Ce fut a qui se
surpasserait en richesse et en invention. L'or et l'argent suffirent a
peine. Le roi, qui avait encourage toutes ces depenses, n'en dit pas moins
qu'il ne comprenait pas comment on trouvait des maris assez fous pour se
laisser ruiner par les habits de leurs femmes.
Deux jours apres son mariage, la duchesse voulut se montrer en habit de
ceremonie a ses amies de Saint-Cyr. Elle etait tout en blanc, et sa robe
avait une broderie d'argent si epaisse, qu'a peine pouvait-elle la porter.
La communaute recut la princesse en grande pompe, et la conduisit a
l'eglise, ou l'on chanta des hymnes.
En peu de temps, l'aimable princesse devint une femme seduisante entre
toutes et indispensable a la cour. Sans elle les fleurs seraient moins
belles, les prairies moins riantes, les eaux moins claires. Grace a son
charme seducteur, tout se ranime, dans ce palais qui ressemblait a un
fastueux couvent, tout s'eclaire des rayons d'un soleil printanier. Elle
aime sincerement Louis XIV. On n'approche pas sans emotion de cet homme
exceptionnel, pour qui l'on devrait inventer le mot prestige, si ce mot
n'existait pas, et qui est aussi affectueux, aussi bon, aussi affable
qu'il est majestueux et imposant. L'admiration que professe pour lui la
jeune princesse est sincere. Reconnaissante et flattee des bontes qu'il
lui temoigne, elle le venere comme le representant le plus glorieux du
droit divin, et tout en le venerant elle l'amuse. Elle lui saute au cou a
toute heure, se met sur ses genoux, le distrait par toutes sortes de
badinages, visite ses papiers, ouvre et lit ses lettres en sa presence.
C'est une succession continuelle de parties de plaisir et de fetes. Suivie
par un cortege de jeunes femmes, la princesse aime a monter en gondole sur
le grand canal du parc de Versailles, et a y rester plusieurs heures de la
nuit, parfois jusqu'au lever du soleil. Chasses, collations, comedies,
serenades, illuminations, promenades sur l'eau, feux d'artifice, on
organise chaque jour une nouvelle distraction.
Le roi le veut, il faut que la duchesse de Bourgogne se plaise dans cette
cour dont elle est l'ornement, l'esperance. Il faut qu'elle deride le
monarque lasse de plaisirs et de gloire. Il faut qu'elle soit le bon
genie, l'enchanteresse de Versailles. Il faut que, dans les glaces de la
grande galerie, se refletent ses toilettes splendides, ses parures
eblouissantes. Il faut qu'elle apparaisse dans les jardins comme une
Armide, dans les forets comme une nymphe, sur l'eau comme une sirene.
Dans la salle des gardes de la reine[1], on voit actuellement un portrait
en pied de la princesse. Elle est debout, habillee d'une robe de drap
d'argent, et tient dans la main gauche un bouquet de fleurs d'oranger. Une
femme vetue a la polonaise porte la queue de son manteau fleurdelise.
Devant elle, un amour tient un coussin sur lequel sont posees des fleurs.
On apercoit dans le fond du tableau un jardin et un piedestal, sur lequel
on lit la signature du peintre: Santerre 1709. Ce que l'artiste a si bien
fait avec le pinceau, Saint-Simon l'a fait mieux encore avec la plume. Le
sarcastique duc et pair devient un admirateur enthousiaste, un poete,
quand il decrit les charmes de la princesse: "ses yeux les plus parlants
et les plus beaux du monde, son port de tete galant, gracieux et
majestueux, son sourire expressif, sa marche de deesse sur les nues." Il
n'admire pas moins ses qualites morales, tout en lui trouvant des defauts.
Il se plait a reconnaitre qu'elle est douce, accessible, ouverte avec une
sage mesure, compatissante, peinee de causer le moindre ennui, pleine
d'egards pour toutes les personnes qui l'approchent, que, gracieuse pour
son entourage, bonne pour ses domestiques, vivant avec ses dames comme une
amie, elle est l'ame de la cour dont elle est adoree. "Tout manque a
chacun dans son absence, tout est rempli par sa presence, son extreme
faveur la fait infiniment compter, et ses manieres lui attachent tous les
coeurs."
[Note 1: Salle N deg. 118 de la _Notice du Musee._]
Et cependant, la calomnie ne la respecte point. On lui reproche tout bas
certaines inconsequences, que la malice exploite en les exagerant.
Entouree d'une cour de femmes spirituelles, mais souvent legeres et
malveillantes, la duchesse de Bourgogne dut etre plus d'une fois atteinte
par les insinuations perfides qu'on se permet contre les princesses aussi
bien que contre les simples particulieres. La duchesse ne se faisait pas
d'illusion a cet egard et s'en montrait affligee.
D'autres sujets de tristesse projetaient des ombres sur une existence en
apparence si joyeuse et si belle. Victor-Amedee s'etait brouille avec la
France, et la maison de Savoie courait les plus grands dangers. La
duchesse de Bourgogne etait obligee de refouler dans le fond de son coeur
ses sentiments pour son ancienne patrie; mais, plus elle devait les
cacher, plus ils etaient vivaces. Quelle douleur de savoir errants sur la
route de Piemont sa mere, sa grand'mere infirme, ses freres malades et le
duc, son pere, menace d'une ruine complete! Le 21 juin 1706, elle ecrivait
a sa grand'mere, la veuve de Charles-Emmanuel[1]:
[Note 1: Voir l'interessante correspondance de la duchesse de Bourgogne et
de sa soeur la reine d'Espagne, femme de Philippe V, publiee, avec une
tres bonne preface de Mme la comtesse Della Rocca, chez Michel Levy
(1 vol.)]
"Jugez dans quelle inquietude je suis sur tout ce qui vous arrive, vous
aimant fort tendrement, et ayant toute l'amitie possible pour mon pere, ma
mere et mes freres. Je ne puis les voir dans une situation aussi
malheureuse sans avoir les larmes aux yeux... Je suis dans une tristesse
qu'aucun amusement ne peut diminuer, et qui ne s'en ira, ma chere
grand'mere, qu'avec vos malheurs... Mandez-moi des nouvelles de tout ce
qui m'est le plus cher au monde.[1]"
[Note: 1 Marie-Jeanne-Baptiste, dite Madame Royale, fille de
Charles-Amedee de Savoie-Nemours et d'Elisabeth de Vendome, epousa en 1665
le duc de Savoie, Charles-Emmanuel II, pere de Victor-Amedee II.]
La duchesse de Bourgogne souffrait en meme temps des desastres de ses deux
patries, la Savoie et la France.
"Faites-nous des saintes pour nous obtenir la paix," disait Mme de
Maintenon aux religieuses de Saint-Cyr.
La duchesse, comme le remarque La Beaumelle, montrait, dans les
circonstances perilleuses ou se trouvait le pays, "la dignite de la
premiere femme de l'Etat, les sentiments d'une Romaine pour Rome et les
agitations d'une ame qui veut le bien avec une ardeur qui n'est pas de son
age." L'heure des grandes tristesses etait venue. Comme l'a tres bien dit
M. Capefigue: "Le temps difficile, pour un roi puissant et heureux, c'est
la vieillesse. Si la tete reste ferme, le bras faiblit, les guirlandes
fletrissent, les lauriers meme prennent une teinte de grisaille. On vous
respecte encore, mais on ne vous aime plus; les chapeaux coquets a plumes
Flottantes font ressortir les rides de la figure et les plis du front; le
jonc a pomme d'or n'est plus une facon de sceptre, mais un baton qui
soutient les jambes faibles et un corps voute." Pour la duchesse de
Bourgogne, Louis XIV vieilli conservait son prestige. Elle l'aimait
sincerement.
"Le public, dit Mme de Caylus, a de la peine a concevoir que les princes
agissent simplement et naturellement, parce qu'il ne les voit pas d'assez
pres pour en bien juger, et parce que le merveilleux qu'il cherche
toujours ne se trouve pas dans une conduite simple et dans des sentiments
regles. On a donc voulu croire que la duchesse ressemblait a son pere, et
qu'elle etait, des l'age de onze ans qu'elle vint en France, aussi fine et
aussi politique que lui, affectant pour le roi et Mme de Maintenon une
tendresse qu'elle n'avait point. Pour moi qui ai eu l'honneur de la voir
de pres, j'en juge autrement, et je l'ai vue pleurer de bonne foi sur le
grand age de ces deux personnes qu'elle croyait devoir mourir avant elle,
que je ne puis douter de sa tendresse pour le roi."
Louis XIV, qui connaissait le coeur humain, s'apercevait, avec sa
perspicacite habituelle, que la duchesse de Bourgogne avait pour lui une
affection sincere. C'est a cause de cela que, de son cote, il lui
temoignait un attachement exceptionnel. Semblable a une rose qui
s'epanouit dans un cimetiere, la jeune et seduisante princesse charmait et
consolait les tristes annees du Grand Roi. C'etait le dernier sourire de
la fortune, le dernier rayon du soleil. Mais, helas! la belle rose devait
se fletrir du matin au soir, et, encore quelque temps, tout allait rentrer
dans la nuit.
Depuis 1711, date de la mort de Monseigneur, le duc de Bourgogne etait
dauphin, et Saint-Simon rapporte que la duchesse disait, en parlant des
dames qui s'avisaient de la critiquer:
"Elles auront a compter avec moi, et je serai leur reine."
"Helas! ajoute-t-il, elle le croyait, la charmante princesse, et qui ne
l'eut cru avec elle?"
Et cependant, au dire de la princesse Palatine, elle etait persuadee de sa
fin prochaine. Madame s'exprime ainsi a ce sujet:
"Un savant astrologue de Turin ayant tire l'horoscope de Mme la dauphine,
lui avait predit tout ce qui lui arriverait, et qu'elle mourrait dans sa
vingt-septieme annee. Elle en parlait souvent. Un jour, elle dit a son
epoux:
"Voici le temps qui approche ou je dois mourir. Vous ne pouvez pas rester
sans femme a cause de votre rang et de votre devotion. Dites-moi, je vous
prie, qui epouserez-vous?"
Il repondit:
"J'espere que Dieu ne me punira jamais assez pour vous voir mourir; et si
ce malheur devait m'arriver, je ne me remarierais jamais; car dans huit
jours, je vous suivrais au tombeau..."
"Pendant que la dauphine etait encore en bonne sante, fraiche et gaie,
elle disait souvent: "Il faut bien que je me rejouisse, puisque je ne me
rejouirai pas longtemps, car je mourrai cette annee."
"Je croyais que c'etait une plaisanterie; mais la chose n'a ete que trop
reelle. En tombant malade, elle dit qu'elle n'en rechapperait point."
Plus la dauphine approchait du temps fatal, plus elle s'ameliorait. On
aurait dit qu'elle voulait augmenter les regrets que causerait sa mort
prematuree. La princesse Palatine l'avoue elle-meme: "Ayant, dit-elle,
assez d'esprit pour remarquer ses defauts, la dauphine ne pouvait que
chercher a s'en corriger; c'est ce qu'elle fit en effet, au point
d'exciter l'etonnement general. Elle a continue ainsi jusqu'a la fin."
Mme la vicomtesse de Noailles [1] l'a dit de la maniere la plus touchante:
"L'histoire nous offre de temps a autre des personnages seduisants qui
attachent le lecteur jusqu'a l'affection... Souvent, la Providence les
retire du monde des leur jeunesse, ornes des charmes que le temps enleve
et des esperances qu'elles auraient realisees. La duchesse de Bourgogne
fut une de ces gracieuses apparitions."
[Note 1: _Lettres inedites de la duchesse de Bourgogne_ precedees d'une
courte notice sur sa vie, par Mme la vicomtesse de Noailles. (Un volume de
cinquante pages, imprime a un petit nombre d'exemplaires.)]
Atteinte d'un mal foudroyant, qui etait, parait-il, la rougeole, mais
qu'on attribua au poison, la duchesse fut enlevee en quelques jours au roi
dont elle etait la consolation, a son epoux dont elle etait l'idole, a la
cour dont elle etait l'ornement, a la France dont elle etait l'espoir.
Elle mourut dans les sentiments les plus religieux.
Ce fut a Versailles [1], le vendredi 12 fevrier 1712, entre 8 et 9 heures
du soir, qu'elle rendit le dernier soupir. Deux ans auparavant, presque
jour pour jour, elle avait mis au monde le prince qui devait s'appeler
Louis XV [2]. La douleur de son mari fut telle, qu'il ne put survivre a
une femme tant aimee. Six jours apres, il la suivait au tombeau.
[Note: 1: Salle no 115 de la _Notice du Musee._]
[Note: 2: Louis XV naquit le 15 fevrier 1710.]
"La France, s'ecrie Saint-Simon, tomba enfin sous ce dernier chatiment.
Dieu lui montra un prince qu'elle ne meritait pas. La terre n'en etait pas
digne; il etait mur deja pour la bienheureuse eternite."
Le jour meme de la mort du duc de Bourgogne, Madame ecrivait: "Je suis
tellement ebranlee que je peux pas me remettre, je ne sais presque pas ce
que je dis. Vous qui avez bon coeur, vous aurez certainement pitie de
nous, car la tristesse qui regne ici ne se peut decrire."
Saint-Simon pretend que la douleur causee a Louis XIV par la mort de la
duchesse de Bourgogne fut "la seule veritable qu'il ait jamais eue en sa
vie". Cela n'est pas exact. Le grand roi avait regrette profondement sa
mere, et Madame (la princesse Palatine) s'exprime ainsi au sujet du
chagrin dont il fut accable lors de la mort de son fils unique, le grand
dauphin: "J'ai vu le roi hier a 11 heures; il est en proie a une telle
affliction, qu'elle attendrirait un rocher; cependant il ne se depite pas,
il parle a tout le monde avec une tristesse resignee et donne ses ordres
avec une grande fermete; mais, a tout moment, les larmes lui viennent aux
yeux, et il etouffe ses sanglots[1]."
[Note 1: Lettre du 16 avril 1711.]
Le 22 fevrier 1712, les corps de la duchesse et du duc de Bourgogne furent
portes de Versailles a Saint-Denis sur un meme chariot. Le 8 mars suivant,
le dauphin, leur fils aine, mourait aussi. Il avait cinq ans et quelques
mois. Ainsi donc, en vingt-quatre jours le pere, la mere et le fils aine
disparurent. Trois dauphins etaient morts en moins d'un an.
Ces evenements, deja horribles par eux-memes, s'assombrissaient encore par
la fausse idee generalement repandue que le poison etait la cause de fins
si prematurees. Contre toute justice, on accusait de la maniere la plus
perfide le duc d'Orleans d'etre l'auteur des crimes, et l'on essayait de
faire entrer dans l'ame de Louis XIV cet abominable soupcon. Avec la
duchesse de Bourgogne "s'eclipserent joie, plaisirs, amusements memes et
toutes especes de graces... Si la cour subsista apres elle, ce ne fut plus
que pour Languir [1]."
[Note 1: _Memoires du duc de Saint-Simon._]
Et cependant, sous le poids de tant d'epreuves, la grande ame de Louis XIV
ne faiblit pas. "Au milieu des debris lugubres de son auguste maison,
Louis demeure ferme dans la foi. Dieu souffle sur sa nombreuse posterite,
et en un instant elle etait effacee comme les caracteres traces sur le
sable. De tous les princes qui l'environnaient, et qui formaient comme la
gloire et les rayons de sa couronne, il ne reste qu'une faible etincelle,
sur le point meme alors de s'eteindre... Il adore celui qui dispose des
sceptres et des couronnes, et voit peut-etre dans ces pertes domestiques
la misericorde qui expie, et qui acheve d'effacer du livre des justices du
Seigneur ses anciennes passions etrangeres[1]."
[Note 1: Massillon, _Oraison funebre de Louis le Grand._]
La France tout entiere fut plongee dans le desespoir. "Ce temps de
desolation, dit Voltaire, laissa dans les coeurs une impression si
profonde que, pendant la minorite de Louis XV, j'ai vu plusieurs personnes
qui ne parlaient de ces pertes qu'en versant des larmes[2]."
[Note 2: Voltaire, _Siecle de Louis XIV._]
M. Michelet, qu'on ne peut pas accuser d'une admiration exageree pour le
grand siecle, se laissa lui-meme attendrir quand il relata la mort de la
_charmante_ duchesse de Bourgogne. "La cour, dit-il, fut a la lettre comme
assommee d'un coup. Cent cinquante ans apres, on pleure encore en lisant
les pages navrantes ou Saint-Simon a dit son deuil[3]."
[Note 3: Michelet, _Louis XIV et le duc de Bourgogne._]
Duclos a pretendu, sans indiquer la source de ses renseignements, qu'a la
mort de la duchesse de Bourgogne, Mme de Maintenon et le roi trouverent
dans une cassette ayant appartenu a la princesse des papiers qui
arracherent au roi cette exclamation:
"La petite coquine nous trahissait."
D'une telle parole, si invraisemblable dans la bouche de Louis XIV, Duclos
tire consequence d'une correspondance par laquelle la fille de
Victor-Amedee lui aurait livre des secrets d'Etat. C'est la, croyons-nous,
un de ces innombrables anas avec lesquels on ecrit trop souvent
l'histoire. Les archives de Turin n'ont conserve nulle trace de cette
pretendue correspondance, qui n'est ni vraie, ni vraisemblable.
Assurement, la duchesse de Bourgogne n'oubliait pas son pays natal; mais,
depuis ses adieux a la Savoie, elle n'avait plus eu qu'une seule patrie:
la France.
Sans doute, l'Italie peut compter parmi les plus belles perles de son
ecrin ces deux soeurs intelligentes et seduisantes qui toutes deux
moururent si prematurement et laisserent un si touchant souvenir: la
duchesse de Bourgogne et sa soeur la reine d'Espagne, la vaillante
compagne de Philippe V. Mais c'est en France que s'est accomplie presque
toute la destinee de la duchesse de Bourgogne, et c'est dans le chateau de
Versailles que doit figurer son portrait.
Combien de fois en 1871, quand le ministere des Affaires etrangeres etait,
pour ainsi dire, campe au milieu des appartements de la reine, nous
evoquions le souvenir de la charmante princesse, dans cette chambre ou
elle coucha, des son arrivee a Versailles, et ou, seize ans et demi plus
tard, elle rendait le dernier soupir! C'est la qu'a onze ans, enlevee pour
toujours a sa famille, a ses amis, a sa patrie, elle se trouvait seule au
milieu des splendeurs de ce palais inconnu pour elle. C'est la que
l'enfant grandissait, devenait jeune fille, puis jeune femme, et croissait
tous les jours en attraits et en graces. C'est la que, dans le silence de
la nuit, elle croyait voir apparaitre les brillants fantomes du monde, les
images de seduction contre lesquelles sa raison luttait peut-etre contre
son coeur. C'est la qu'elle se rememorait, pour resister aux tentations
d'une ame ardente, les austeres enseignements de Mme de Maintenon, qui lui
avait ecrit: "Ayez horreur du peche. Le vice est plein d'horreur et de
malediction des ce monde. Il n'y a de joie, de repos, de veritables
delices qu'a servir Dieu." C'est la qu'elle vit venir la mort et qu'elle
l'accueillit avec un noble et religieux courage.
XV
LES TOMBEAUX
C'est un spectacle melancolique entre tous de revoir dans l'appareil de la
tristesse et de la mort des endroits qui furent des theatres de splendeurs
ou de fetes. En entendant les prieres des agonisants succeder au bruit des
fanfares, aux accords joyeux des orchestres, on fait un douloureux retour
sur les choses d'ici-bas, et l'on comprend l'inanite de la gloire, de la
richesse et du plaisir. Cette impression, les courtisans de Louis XIV
durent l'eprouver quand "ce monarque de bonheur, de majeste, d'apotheose",
comme dit Saint-Simon, allait rendre le dernier soupir. L'incomparable
galerie des Glaces n'etait plus qu'un vestibule funebre. Les peintures
triomphales de Lebrun s'etaient comme assombries, les dorures semblaient
couvertes d'un voile de crepe; on aurait dit que les jets d'eau versaient
des larmes; le soleil du Grand Roi s'obscurcissait, l'Olympe moderne etait
ebranle devant un ideal plus eleve: l'idee chretienne. Et ce roi, "la
terreur de ses voisins, l'etonnement de l'univers, le pere des rois, plus
grand que tous ses ancetres, plus magnifique que Salomon[1]," semblait
dire avec l'Ecclesiaste: "J'ai surpasse en gloire et en sagesse tous ceux
qui m'ont precede dans Jerusalem, et j'ai reconnu qu'en cela meme il n'y
avait que vanite et affliction d'esprit."
[Note 1: Massillon, _Oraison funebre de Louis le Grand_.]
Pendant la derniere maladie de celui qui avait ete le Roi-Soleil, la cour
se tenait tout le jour dans la galerie des Glaces. Personne ne s'arretait
dans l'Oeil-de-Boeuf, excepte les valets familiers et les medecins. Quant
a Mme de Maintenon, malgre ses quatre-vingts ans et ses infirmites, elle
soignait avec un grand devouement l'auguste malade et demeurait
quelquefois quatorze heures de suite pres de son lit.
"Le roi m'a dit trois fois adieu, raconta-t-elle plus tard aux dames de
Saint-Cyr: la premiere en me disant qu'il n'avait de regret que celui de
me quitter, mais que nous nous reverrions bientot; je le priai de ne plus
penser qu'a Dieu. La seconde, il me demanda pardon de n'avoir pas assez
bien vecu avec moi; il ajouta qu'il ne m'avait pas rendue heureuse, mais
qu'il m'avait toujours aimee et estimee egalement. Il pleurait et me
demandait s'il n'y avait personne; je lui dis que non. Il dit:
"--Quand on entendrait que je m'attendris avec vous, personne n'en serait
surpris."
"Je m'en allai pour ne point lui faire de mal. A la troisieme, il me dit:
"--Qu'allez-vous devenir, car vous n'avez rien?"
"Je lui repondis: