La Cour de Louis XIV - Imbert de Saint Amand
"--Je suis un rien, ne vous occupez que de Dieu."
"Et je le quittai."
Jusqu'au dernier soupir, Louis XIV merite le nom de Grand. Il meurt mieux
qu'il n'a vecu. Tout ce qu'il y a d'eleve, de majestueux, de grandiose
dans cette ame d'elite, se reveille au moment supreme. Sa mort est celle
d'un roi, d'un heros et d'un saint. Comme les premiers chretiens, il fait
une sorte de confession publique; il dit, le 29 aout 1715, aux personnes
qui avaient les entrees:
"Messieurs, je vous demande pardon du mauvais exemple que je vous ai
donne. J'ai bien a vous remercier de la maniere dont vous m'avez servi et
de l'attachement et de la fidelite que vous m'avez toujours marques.... Je
sens que je m'attendris et que je vous attendris aussi; je vous en demande
pardon. Adieu, messieurs, je compte que vous vous souviendrez quelquefois
de moi."
Le meme jour, il donne sa benediction au petit dauphin et lui adresse ces
belles paroles:
"Mon cher enfant, vous allez etre le plus grand roi du monde. N'oubliez
jamais les obligations que vous avez a Dieu. Ne m'imitez pas dans les
guerres, tachez de maintenir toujours la paix avec vos voisins, de
soulager votre peuple autant que vous pourrez, ce que j'ai eu le malheur
de ne pouvoir faire par les necessites de l'Etat. Suivez toujours les bons
conseils, et songez bien que c'est a Dieu a qui vous devez tout ce que
vous etes. Je vous donne le Pere Le Tellier pour confesseur; suivez ses
avis et ressouvenez-vous toujours des obligations que vous devez a Mme de
Ventadour [1]."
[Note 1: M. Le Roi, dans son ouvrage intitule _Curiosites historiques_, a
prouve que tels etaient les termes exacts dont Louis XIV s'etait servi
dans son allocution a Louis XV.]
Dans la nuit du 27 au 28 aout, on voit a tous moments le moribond joindre
les mains; il dit ses prieres habituelles et, au _Confiteor_, il se frappe
la poitrine. Le 28 au matin, il apercoit dans le miroir de sa cheminee
deux domestiques qui versent des larmes.
"Pourquoi pleurez-vous? leur dit-il. Est-ce que vous m'avez cru immortel?"
On lui presente un elixir pour le rappeler a la vie. Il repond, en prenant
le verre:
"A la vie ou a la mort! Tout ce qu'il plaira a Dieu."
Son confesseur lui demande s'il souffre beaucoup. "Eh! non, replique-t-il,
c'est ce qui me fache, je voudrais souffrir davantage pour l'expiation de
mes peches."
Le 29 aout, il lui echappe, en donnant des ordres, d'appeler le dauphin
"le jeune roi". Et comme il se rend compte d'un mouvement dans ce qui est
autour de lui.
"Eh! pourquoi?... s'ecrie-t-il. Cela ne me fait aucune peine."
C'est ce qui fait dire a Massillon: "Ce monarque environne de tant de
gloire, et qui voyait autour de lui tant d'objets capables de reveiller ou
ses desirs ou sa tendresse, ne jette pas meme un oeil de regret sur la
vie.... Qu'on est grand, quand on l'est par la foi!... La vanite n'a
jamais eu que le masque de la grandeur, c'est la grace qui en est la
verite."
Dans la journee du 29 aout, le mourant perd connaissance, et l'on croit
qu'il n'a plus que quelques heures a vivre.
"Vous ne lui etes plus necessaire, dit son confesseur a Mme de Maintenon.
Vous pouvez vous en aller."
Le marechal de Villeroy l'exhorte a ne pas attendre plus longtemps et a se
retirer a Saint-Cyr, ou elle doit se reposer de tant d'emotions. Il envoie
des gardes du roi pour se poster de distance en distance sur la route, et
lui prete son carrosse.
"On peut craindre, lui dit-il, quelque emotion populaire, et le chemin ne
sera peut-etre pas sur." Mme de Maintenon, affaiblie, troublee par l'age
et la douleur, a le tort d'ecouter de si pusillanimes conseils. La
posterite lui reprochera toujours une defaillance indigne de cette femme
de tete et de coeur. Mme de Maintenon devait fermer les yeux au Grand Roi
et prier a cote de son cadavre. Il faut blamer surtout les courtisans qui
lui dictent la resolution de l'egoisme et de la peur. Ah! comme ils sont
abandonnes, "les dieux de chair et de sang, les dieux de terre et de
poussiere," quand ils vont descendre dans la tombe! Quelques valets sont
seuls a les pleurer. La foule est indifferente ou se rejouit. Les
courtisans se tournent du cote du soleil qui se leve. Helas! Quel
contraste entre le trone et le cercueil! La mort d'un homme est toujours
un sujet de reflexions philosophiques. Qu'est-ce donc quand celui qui
meurt s'appelle Louis XIV!
Le 30 aout, le mourant reprend connaissance et redemande Mme de Maintenon.
L'on va la chercher a Saint-Cyr. Elle revient. Le roi la reconnait, lui
dit encore quelques paroles, puis s'assoupit. Le soir, elle descend
l'escalier de marbre, qu'elle ne doit plus remonter, et va s'enfermer a
Saint-Cyr pour toujours.
Le samedi 31 aout, vers 11 heures du soir, on dit a Louis XIV les prieres
des agonisants. Il les recite lui-meme d'une voix plus forte que celle de
tous les assistants, et il parait aussi majestueux sur son lit de mort que
sur le trone. A la fin des prieres, il reconnait le cardinal de Rohan et
lui dit:
"Ce sont les dernieres graces de l'Eglise."
Il repete plusieurs fois: _Nunc et in hora mortis_.
Puis il dit:
"O mon Dieu, venez a mon aide, hatez-vous de me secourir."
Ce sont la ses dernieres paroles. L'agonie commence. Elle dure toute la
nuit, et le lendemain dimanche 1er septembre 1715, a 8 heures un quart du
matin, Louis XIV, age de soixante-dix-sept ans moins trois jours, et roi
depuis soixante-douze ans, rend a Dieu sa grande ame.
On ne termine pas l'etude d'un regne memorable sans un sentiment de
regret. Apres avoir vecu pendant quelque temps de la vie d'un personnage
celebre, on souffre de sa mort et l'on s'attendrit sur sa tombe. Ne
croit-on pas, en lisant Saint-Simon, assister a l'agonie de Louis XIV, et
ne sent-on pas les larmes venir aux yeux, comme si l'on etait mele aux
serviteurs fideles qui pleurent le meilleur des maitres et le plus grand
des rois?
Aussitot que la nouvelle de la mort de Louis XIV fut connue a Saint-Cyr,
Mlle d'Aumale entra dans la chambre de Mme de Maintenon:
"Madame, lui dit-elle, toute la maison est en priere, au choeur."
Mme de Maintenon comprit; elle leva les mains au ciel en pleurant, et se
rendit a l'eglise, ou elle assista a l'office des morts. Puis elle
congedia ses domestiques et se defit de sa voiture, "ne pouvant se
resoudre, disait-elle, a nourrir des chevaux pendant qu'un si grand nombre
de demoiselles etaient dans le besoin." Elle vecut dans son modeste
appartement, au sein d'une paix profonde. Elle se soumettait aux
reglements de la maison, autant que le permettait son age, et ne sortait
que pour aller dans le village, visiter les malades et les pauvres. Quand
Pierre le Grand se rendit a Saint-Cyr, le 10 juin 1717, l'illustre
octogenaire souffrait. Le tsar s'assit au chevet du lit de cette femme
dont il avait tant de fois entendu prononcer le nom. Il lui fit demander
par un interprete si elle etait malade. Elle repondit que oui. Il voulut
savoir quel etait son mal:
"Une grande vieillesse," repliqua-t-elle.
Mme de Maintenon mourut a Saint-Cyr, le 15 avril 1719. Elle demeura deux
jours exposee sur son lit, "avec un air si doux et si devot qu'on eut dit
qu'elle priait Dieu[1]."
[Note 1: _Memoires des Dames de Saint-Cyr_.]
On l'ensevelit dans le choeur de l'eglise; une humble plaque de marbre
indiqua l'emplacement ou son corps reposait. C'est la que les novices
allaient prier avant de se vouer pour toujours au Seigneur.
Au moment de quitter ces femmes celebres, dont nous avons essaye d'evoquer
les ombres gracieuses, descendons dans les cryptes ou elles sont
ensevelies. Mlle de La Valliere repose a Paris, dans la chapelle des
Carmelites de la rue Saint-Jacques; la reine Marie-Therese, les deux
duchesses d'Orleans, la dauphine de Baviere, la duchesse de Bourgogne, a
Saint-Denis. C'est la qu'il faut aller mediter, la qu'il faut ecouter la
grande parole chretienne: _Memento, homo, quia pulvis es et in pulverem
reverteris_.
Bossuet dit, en parlant des Pharaons, qu'ils ne jouirent pas de leur
sepulcre. Telle devait etre la destinee de Louis XIV. Ce potentat, qui
avait donne des lois a l'Europe, ne posseda pas meme son tombeau. Les
profanateurs de cercueils descendirent dans le souterrain des "princes
aneantis", et malgre son arriere-garde de huit siecles de rois, comme dit
Chateaubriand, la grande ombre de Louis XIV ne put pas defendre la majeste
de sepulcres que tout le monde aurait crus inviolables.
Dans la seance du 31 juillet 1793, Barere lut a la Convention, au nom du
Comite de salut public, un long rapport dans lequel il demandait que, pour
feter l'anniversaire de la journee du 10 aout, l'on detruisit les
mausolees de Saint-Denis.
"Sous la monarchie, disait-il, les tombeaux memes avaient appris a flatter
les rois; l'orgueil et le faste royal ne pouvaient s'adoucir sur ce
theatre de la mort, et les porte-sceptre qui ont fait tant de maux a la
France et a l'humanite semblent encore, meme dans la tombe, s'enorgueillir
d'une grandeur evanouie. La main puissante de la Republique doit effacer
impitoyablement ces mausolees, qui rappelleraient des rois l'effrayant
souvenir."
La Convention rendit par acclamation un decret conforme a ce rapport.
Considerant que "la patrie etait en danger et manquait de canons pour la
defendre", elle decida que "les tombeaux et mausolees des ci-devant rois
seraient detruits le 10 aout suivant." Elle nomma des commissaires charges
de se transporter a Saint-Denis, a l'effet d'y proceder "a l'exhumation
des ci-devant rois et reines, princes et princesses", et ordonna de briser
les cercueils, de fondre et d'envoyer le plomb aux fonderies nationales.
Ce decret odieux fut strictement execute. Rois, reines, princes et
princesses furent arraches a leurs sepulcres. On portait le plomb, a
mesure qu'on le decouvrait, dans un cimetiere ou l'on avait etabli une
fonderie, et l'on jetait les cadavres dans la fosse commune.
Le vandalisme des revolutionnaires et des athees se delectait de ce
spectacle. Assurement, "Dieu, dans l'effusion de sa colere, comme ecrit
Chateaubriand, avait jure par lui-meme de chatier la France. Ne cherchons
pas sur la terre les causes de pareils evenements: elles sont plus haut."
Bientot apres ce fut le tour du cadavre de Mme de Maintenon. En janvier
1794, pendant qu'on travaillait a transformer l'eglise de Saint-Cyr en
salles d'hopital, les ouvriers apercurent au milieu du choeur devaste une
plaque de marbre noir enfouie dans les decombres. C'etait la tombe de Mme
de Maintenon. Ils la briserent, ouvrirent le caveau, en enleverent le
corps, le trainerent dans la cour, en poussant des hurlements sinistres,
et le jeterent, depouille et mutile, dans un trou du cimetiere. Ce
jour-la, l'epouse non reconnue de Louis XIV avait ete traitee en reine!
Ainsi donc, ces illustres heroines de Versailles, la bonne Marie-Therese,
l'habile Maintenon, la melancolique dauphine de Baviere, l'orgueilleuse
princesse Palatine, la seduisante duchesse de Bourgogne, furent
expropriees de leurs tombeaux. Au recit d'une telle rage iconoclaste et
sacrilege, le coeur se serre dans l'angoisse d'une inexprimable tristesse.
A un sentiment de sainte colere contre d'odieuses profanations et contre
de sauvages fureurs se melent des reflexions profondes sur le neant des
choses humaines. Les ombres de ces femmes jadis si adulees nous
apparaissent tour a tour, et, en passant devant nous, chacune d'elles
semble nous dire, comme Fenelon: "Que ne fait-on point pour trouver un
faux bonheur? Quels rebuts, quelles traverses n'endure-t-on point pour un
fantome de gloire mondaine? Quelles peines pour de miserables plaisirs
dont il ne reste que le remords!" Du fond de la poussiere des tombeaux
profanes, l'oeil ebloui apercoit tout a coup surgir une pure, une
incorruptible lumiere qui remet toutes les choses d'ici-bas dans le jour
veritable, et l'on se rappelle la parole de Massillon devant le cercueil
de Louis XIV: "Dieu seul est grand, mes freres."
FIN
TABLE
INTRODUCTION
I.--Le chateau de Versailles
II.--Louis XIV et sa cour en 1682
III.--La reine Marie-Therese
IV.--Mme de Montespan et Mme de Maintenon
V.--La dauphine de Baviere
VI.--Le mariage de Mme de Maintenon
VII.--L'appartement de Mme de Maintenon
VIII.--La marquise de Caylus
IX.--Mme de Maintenon a Saint-Cyr
X.--La duchesse d'Orleans (princesse Palatine)
XI.--Mme de Maintenon, femme politique
XII.--Les lettres de Mme de Maintenon
XIII.--La vieillesse de Mme de Montespan
XIV.--Le duchesse de Bourgogne
XV.--Les tombeaux