La Cour de Louis XIV - Imbert de Saint Amand
[Note 1: Lettres de la princesse Palatine, 20 mars 1689.]
Meme avant l'heure des grandes humiliations ou il faudra descendre
l'escalier de marbre de Versailles pour ne plus le remonter, Mme de
Montespan cachait dans "son triomphe exterieur un fond de tristesse" [2].
[Note [2]: Mme de Sevigne, lettre du 31 juillet 1675.]
La rivale qui, contre toute attente, devait la supplanter, Mme de
Maintenon, ecrivait a Mme de La Maisonfort: "Que ne puis-je vous donner
mon experience! que ne puis-je vous faire voir l'ennui qui devore les
grands et la peine qu'ils ont a remplir leurs journees! Ne voyez-vous pas
que je meurs de tristesse dans une fortune qu'on aurait eu peine a
imaginer? J'ai ete jeune et jolie; j'ai goute les plaisirs; j'ai passe des
annees dans le commerce de l'esprit; je suis venue a la faveur, et je vous
proteste, ma chere fille, que tous les etats laissent un vide affreux."
C'est encore Mme de Maintenon qui disait a son frere, le comte d'Aubigne:
"Je n'y puis plus tenir, je voudrais etre morte."
C'est elle qui, resumant les phases de sa carriere si surprenante,
ecrivait a Mme de Caylus, deux ans avant de mourir: "On rachete bien les
plaisirs et l'enivrement de la jeunesse. Je trouve, en repassant ma vie,
que, depuis l'age de trente-deux ans, qui fut le commencement de ma
fortune, je n'ai pas ete un moment sans peine, et qu'elles ont toujours
augmente[1]."
[Note 1: Lettres de Mme de Maintenon a Mme de Caylus, 19 avril 1717.]
Les femmes du regne de Louis XV ne fournissent pas moins de sujets aux
reflexions philosophiques. Pendant que leur char de triomphe s'avance au
milieu d'une foule de flatteurs, leur conscience leur souffle a l'oreille
de cruelles paroles. Semblables a des actrices qui ont devant elles un
public fantasque et versatile, elles craignent toujours que les
applaudissements ne se changent en huees, et c'est avec un fond de terreur
que, malgre leur aplomb apparent, elles continuent a jouer leur triste
role.
Les favorites des rois ne semblent-elles pas se reunir toutes pour
s'ecrier avec saint Augustin: "O mon Dieu! vous l'avez ordonne, et la
chose ne manque jamais d'arriver, que toute ame qui est dans le desordre
soit a elle-meme son supplice. Si l'on y goute certains moments de
felicite, c'est une ivresse qui ne dure pas. Le ver de la conscience n'est
pas mort; il n'est qu'assoupi. La raison alienee revient bientot, et avec
elle reviennent les troubles amers, les pensees noires et les cruelles
inquietudes[1]."
[Note 1: Massillon, _Panegyrique de sainte Madeleine_.]
La jeune duchesse de Chateauroux, qui passe du matin au soir "comme
l'herbe des champs", resume dans sa courte carriere toutes les miseres et
toutes 1es deceptions de la vanite. A l'apogee de sa faveur, Mme de
Pompadour est plongee dans la melancolie. Sa femme de chambre, Mme du
Hausset, confidente de ses perpetuels soucis, lui dit avec une
commiseration sincere:
"Je vous plains, madame, tandis que tout le monde vous envie."
Et la marquise, blasee de faux plaisirs, tourmentee par de vraies
souffrances, prononce cette parole si amere:
"La sorciere a dit que j'aurais le temps de me reconnaitre avant de
mourir. Je le crois, car je ne perirai que de chagrin."
A peine descendue dans la tombe, la pauvre morte est oubliee de tous. La
reine elle-meme en fait la remarque, lorsqu'elle ecrit au president
Henault: "Il n'est non plus question ici de ce qui n'est plus, que si elle
n'eut jamais existe. Voila le monde; c'est bien la peine de l'aimer."
Les destinees des heroines de Versailles ne sont pas seulement
interessantes au point de vue moral; elles ont, sous le rapport de
l'histoire, une importance, pour ainsi dire, symbolique. Certaines de ces
femmes resument, en effet, toute une societe, personnifient toute une
epoque. Mme de Montespan, la beaute superbe, la grande dame fiere de sa
naissance, de son esprit, de ses richesses, de sa magnificence, la femme
qui, par ses terribles railleries, se fait craindre autant qu'admirer, a
ce point que les courtisans disent ne pas oser passer sous ses fenetres,
parce que c'est passer par les armes; la fastueuse Mme de Montespan, que
les anciens auraient representee en Cybele portant Versailles sur son
front, n'est-elle pas comme une incarnation de cette France altiere et
triomphante de l'apogee du regne de Louis XIV, de cette France qui
ressuscite les pompes du paganisme et enveloppe dans des nuages d'encens
le souverain radieux dont elle est idolatre? Mais l'orgueil de la favorite
sera chatie, et, pour elle de meme que pour le roi, les humiliations
succederont aux triomphes.
Les rayons du soleil n'ont plus la meme splendeur, l'astre-roi qui decline
a perdu l'ardeur de ses feux: Mme de Maintenon apparait. Avec sa nature et
son style temperes, son respect pour les convenances et pour la regle, sa
piete melee d'un peu d'ostentation, elle est le symbole vivant de la
nouvelle cour.
Apres Louis XIV, la Regence; avec la Regence, le scandale. La duchesse de
Berry[1], si fantasque, si capricieuse, si passionnee, n'est-elle pas
l'image de cette epoque?
Avec Louis XV, il y a comme une diminution graduelle de prestige et de
dignite, dont la duchesse de Chateauroux, la marquise de Pompadour, Mme
Dubarry, sont en quelque sorte les symboles vivants. Et cependant, meme
alors, il y a encore ca et la des moeurs patriarcales, des sentiments
vraiment chretiens, des caracteres qui honorent la nature humaine. La
reine Marie Leczinska en est la personnification; elle et ses filles
conservent a la cour les dernieres traditions des convenances. Enfin vient
Marie-Antoinette, la femme qui represente, dans la plus saisissante et la
plus tragique de toutes les destinees, non seulement la majeste et les
douleurs de la monarchie, mais toutes les graces et toutes les angoisses,
toutes les joies et toutes les souffrances de son sexe.
Trop souvent, en etudiant l'histoire, on y rencontre le scandale; mais on
y trouve aussi un enseignement. Ce ne sont pas surtout les femmes
vertueuses qui s'ecrient: "Vanite, tout est vanite." Ce sont les coupables
qui sortent de leurs tombes et, se frappant la poitrine, font amende
honorable devant la posterite.
[Note 1: Marie-Louise-Elisabeth d'Orleans, fille du Regent, epousa en 1710
le duc de Berry, petit-fils de Louis XIV, et devint veuve des 1714; elle
mourut en 1719, a l'age de vingt-quatre ans.]
Ces beautes, qui jettent un eclat passager sur la scene du monde,
s'evanouissent comme des ombres; semblables a l'herbe des champs, elles
passent du matin au soir, et l'histoire, instruite par leur exemple,
devient une sorte de morale en action.
Le present volume est consacre aux femmes de la cour de Louis XIV. Si la
jeunesse, a laquelle nous dedions cette edition speciale, y trouve quelque
interet, il sera suivi de plusieurs autres.
LA COUR
DE
LOUIS XIV
I
LE CHATEAU DE VERSAILLES
Avant de rappeler le role que les femmes de Versailles ont joue, il faut
dire quelques mots du theatre sur lequel leurs destinees se sont
accomplies et montrer par quelle transformation miraculeuse un endroit
triste et sombre, plein de sables mouvants et de marecages, sans vue, sans
eau, sans foret, fut faconne, pour ainsi dire, a l'image du Grand Roi, et
devint une merveille, objet de l'admiration du monde entier. Comme ces
grands fleuves qui, a leur source, sont a peine un petit ruisseau,
l'existence du palais destine a tant de splendeur commenca dans les
proportions les plus modestes.
C'est en 1624 que Louis XIII fit batir a Versailles un rendez-vous de
chasse sur une eminence ou il y avait auparavant un moulin a vent. En
1627, dans une assemblee de notables tenue aux Tuileries, Bassompierre
reprochait au roi de ne pas achever les batiments de la couronne, et il
disait a ce propos:
"L'inclination de Sa Majeste n'est point portee a batir; les finances de
la chambre ne seront point epuisees par ses somptueux edifices, si ce
n'est qu'on veuille lui reprocher le chetif chateau de Versailles, de la
construction duquel un simple gentilhomme ne voudrait pas prendre
vanite[1]."
[Note 1: Voir, sur les origines du palais, le curieux et savant ouvrage
publie par M. Le Roi sous ce titre: _Louis XIII et Versailles_.]
En 1651, huit ans apres la mort de son pere, Louis XIV, alors dans sa
treizieme annee, vint pour la premiere fois a Versailles. Il s'attacha des
lors a ce sejour, et quelques annees plus tard il le choisit pour y donner
des fetes magnifiques. Au mois de mai 1664, il y fit celebrer les
_Plaisirs de l'ile enchantee,_ divertissements empruntes au poeme de
l'Arioste, a l'execution desquels concoururent Benserade et le president
de Perigny pour les recits en vers, Moliere et sa troupe pour la comedie,
Lulli pour la musique et les ballets, le machiniste italien Vigarani pour
les decors, les illuminations et les feux d'artifice.
Le 7 mai, premiere journee des fetes, il y eut une course de bagues en
presence des deux reines[1], dans un cirque de verdure eleve a l'entree de
ce qu'on nomme aujourd'hui le tapis vert.
[Note 1: Anne d'Autriche et Marie-Therese.]
Le jeune Louis XIV, vetu d'un costume ou tous les diamants de la couronne
resplendissaient, representait le paladin Roger dans l'ile d'Alcine. Apres
le tournoi, dont il fut le vainqueur, Flore et Apollon arriverent, pour le
feliciter, sur des chars que trainaient les nymphes, les satyres, les
dryades. Au banquet, le _Temps_, les _Heures_, les _Saisons_, servirent
les convives, abrites, sous des bosquets de lilas, de muguets et de roses.
Le lendemain, 8 mai, on representa, sur un theatre eleve au milieu de la
meme allee, la _Princesse d'Elide_, piece dans laquelle Moliere jouait les
roles de Lyciscas et de Moron. Le 9, ballet dans le palais d'Alcide, avec
feu d'artifice qui en simulait l'embrasement; le 10, course de tetes dans
les fosses du chateau; le 11, representation des _Facheux_, de Moliere; le
12, loterie ou se trouvaient des ameublements, des pieces d'argenterie,
des pierres precieuses, et, le soir, le _Tartuffe_; le 13, le _Mariage
force_; le 14, depart du roi et de la cour pour Fontainebleau.
Versailles n'etait pas encore la residence royale; mais Louis XIV venait
de temps en temps y passer quelques jours, parfois quelques semaines,
surtout quand il voulait eblouir les yeux et fasciner les imaginations par
l'eclat de ces fetes pompeuses qui ressemblaient a des apotheoses.
Le 14 septembre 1665, il y eut a Versailles une grande chasse, ou la
reine, Madame Henriette d'Angleterre, Mlle de Montpensier, Mlle d'Alencon,
chasserent en costume d'amazones; et, au mois de fevrier 1667, un
carrousel qui recula les bornes de la magnificence.
La _Gazette_ a soin de nous decrire le cortege des dames de la cour,
"toutes admirablement equipees et sur des chevaux choisis, conduites par
Madame, avec une veste des plus superbes, et sur un cheval blanc housse de
brocart, seme de perles et de pierreries." Apres l'escadron feminin
apparaissait le Roi-Soleil, "ne se faisant pas moins connaitre a cette
haute mine qui lui est particuliere qu'a son riche vetement a la
hongroise, couvert d'or et de pierres precieuses, avec un casque ondoye de
plumes, et a la fierte de son cheval, qui semblait plus superbe de porter
un si grand monarque que de la magnificence de son caparacon et de sa
housse pareillement couverte de pierreries[1]." Venaient ensuite:
Monsieur, frere du roi, en costume de Turc, puis le duc d'Engien, habille
en Indien, puis les autres seigneurs, qui formaient dix quadrilles.
[Note 1: _Gazette_ de 1667.]
Le 10 juillet 1668, nouvelles rejouissances: dans la journee,
representation des _Fetes de l'Amour et de Bacchus_, paroles de Quinault,
musique de Lulli, et de _Georges Dandin_, joue par Moliere et par sa
troupe; le soir, festin et bal; a 2 heures du matin, illuminations. Le
pourtour du parterre de Latone, la grande allee, la terrasse et la facade
du palais etaient decores de statues, de vases, de candelabres eclaires
d'une maniere ingenieuse, qui les faisait paraitre comme enflammes a
l'interieur. Les fusees des feux d'artifice se croisaient au-dessus du
chateau, et, lorsque toutes ces lumieres s'eteignaient, dit Felibien en
terminant le recit de la fete, on s'apercut que le jour, "jaloux des
avantages d'une belle nuit," commencait a poindre.
Le 17 septembre 1672, la troupe du roi representait les _Femmes savantes_
de Moliere, qui furent, dit la _Gazette_, "admirees d'un chacun." Du 8
fevrier au 19 avril 1674, Bourdalouc prechait le careme a Versailles; le
11 juillet, on y jouait le _Malade imaginaire_ de Moliere, mort l'annee
precedente; au mois d'aout, il y avait une serie de grandes fetes.
Felibien fait une description saisissante de la nuit du 31 aout 1674, ou
l'on vit tout a coup, sous un ciel sans etoiles et du noir le plus sombre,
un ruissellement inoui de lumieres. Tous les parterres etincelaient. La
grande terrasse qui est devant le chateau etait bordee d'un double rang de
feux espaces a deux pieds l'un de l'autre. Les rampes et les degres du fer
a cheval, tous les massifs, toutes les fontaines, tous les bassins
resplendissaient de mille flammes. De l'Italie etait venu cet art
pyrotechnique, ce melange de feux, de fleurs et d'eau, qui faisait
ressembler le parc au jardin d'Armide. Les rives du grand canal etaient
ornees de statues et de decorations d'architecture, derriere lesquelles on
avait dispose un nombre infini de lumieres qui les faisaient paraitre
transparentes. Le roi, la reine et toute la cour etaient sur des gondoles
richement ornees. Des bateaux remplis de musiciens les suivaient, et
l'echo repetait les sons d'une harmonie magique.
A partir de l'annee suivante, de grands travaux, commences par Levau et
Dorbay, continues par Jules Hardouin Mansart, furent entrepris a
Versailles, ou Louis XIV voulait fixer sa residence definitive. Quels
motifs le determinaient a renoncer a ce chateau de Saint-Germain ou il
etait ne, a ce chateau si admirablement situe, d'ou l'on decouvre un si
beau fleuve, un si vaste et si magnifique horizon? Rien ne manque a
Saint-Germain, ni les arbres, ni l'eau, ni la vue. L'air y est vif et
salubre, et, du haut de la terrasse adossee a la foret, on contemple un
des panoramas les plus varies et les plus majestueux du globe.
Si Louis XIV avait depense pour embellir et agrandir le vieux chateau,
--celui qui existe encore,--et le chateau neuf,--celui qui etait situe en
face de la Seine et qui fut detruit sous Louis XVI,--la moitie des sommes
depensees pour Versailles, quel incomparable palais, quelles merveilles
aurait-on admires! Que n'aurait-on pas pu faire du chateau neuf de
Saint-Germain,--il n'en reste aujourd'hui que le pavillon Henri IV,--de ce
chateau si elegant, dont les escaliers paraissaient de loin comme des
arabesques en relief incrustees sur le flanc de la colline, et dont les
cinq terrasses successives, ornees de bosquets, de bassins, de parterres
de fleurs, descendaient jusqu'a la Seine? Comment preferer a une telle
residence, a un tel paysage, un manoir obscur sans perspective, entoure
d'etangs fangeux, sur un terrain ou, au lieu d'etre favorise par la
nature, il fallait la tyranniser, la dompter a force d'art et d'argent?
Etait-ce, comme on l'a dit, la vue lointaine du clocher de Saint-Denis,
dernier terme de la grandeur royale, qui rendait Saint-Germain
antipathique a Louis XIV? Ce clocher, qui semblait lui dire a l'horizon:
_Memento homo quia pulvis es et in pulverem reverteris_, contrariait-il
l'ivresse de vie et de toute-puissance qui debordait en lui?
Cette pensee pusillanime nous semble indigne du Grand Roi. Nous inclinons
plutot a croire que ce qui eloignait Louis XIV de Saint-Germain, c'etait
le souvenir du temps ou, chasse de Paris par les troubles de la Fronde, il
fut transporte nuitamment dans le vieux chateau. Sans doute il n'aimait
pas voir, de sa fenetre, cette capitale qui avait insulte son enfance.
S'arracher a un souvenir importun, effacer completement, meme dans la
pensee, les derniers vestiges des actes de rebellion contre l'autorite
royale, choisir une residence qui n'etait rien pour en faire le plus
radieux des palais, se complaire dans cette transformation comme dans le
triomphe de la puissance, de l'orgueil, de la force de volonte, tout creer
soi-meme: architecture, jardins, fontaines, horizon, contraindre la nature
a plier sous le joug et a s'avouer vaincue, comme la revolution: tel fut
le reve de Louis XIV, et ce reve il le realisa.
De 1675 a 1682, les travaux de Versailles se poursuivirent avec une
etonnante activite. On acheva les grands appartements du roi et l'escalier
dit des Ambassadeurs. On construisit la galerie des Glaces, a l'endroit ou
une terrasse occupait le milieu de la facade, du cote des jardins. On
ajouta au chateau l'aile du midi, dite aile des Princes. On termina, a
droite et a gauche, les batiments qui bordent la premiere cour avant le
chateau, et qu'on designe sous le nom d'ailes des Ministres. On eleva la
grande et la petite ecurie.
Enfin, en 1681, on transporta la chapelle sur l'emplacement actuel du
salon d'Hercule et du vestibule qui se trouve au-dessous. Le 30 avril
1682, l'archeveque de Paris, Francois de Harlay, benit la nouvelle
chapelle, et, le 6 mai suivant, Louis XIV s'installa definitivement a
Versailles[1].
[Note 1: Si l'on veut se rendre compte des agrandissements de Versailles,
on n'a qu'a regarder le tableau de Van der Meulen, qui est dans
l'antichambre du roi (salle N deg. 121 de la _Notice du Musee_, par M.
Soulie). Ce tableau, qui porte le N deg. 2145, represente Versailles tel qu'il
etait avant les travaux ordonnes par Louis XIV.]
Le roi s'etablit au centre meme du palais. Le salon dit oeil-de-Boeuf[2]
etait alors divise en deux pieces: la chambre des Bassans, ainsi nommee
parce qu'elle contenait plusieurs tableaux de ce maitre,--c'est la
qu'attendaient les princes et seigneurs admis au lever du souverain,--et
l'ancienne chambre de Louis XIII, ou Louis XIV coucha de 1682 a 1701. A
cote de cette chambre etait le grand cabinet, ou se faisaient les
ceremonies du lever et du coucher, ou le roi donnait audience au nonce et
aux ambassadeurs, ou il recevait le serment des grands officiers de sa
maison[3]. La salle suivante[4] etait alors separee en deux. La partie la
plus rapprochee de la chambre du roi se nommait le cabinet du Conseil,
--c'est la que Louis XIV prit avec ses ministres les plus grandes
decisions de son regne;--l'autre se nommait le cabinet des Termes ou des
Perruques.
[Note 2: Salle N deg. 123 de la _Notice du Musee_.]
[Note 3: Salle N deg. 124 de la _Notice_. Cette piece devint la chambre a
coucher de Louis XIV, et c'est la qu'il mourut.]
[Note 4: Salle du Conseil (N deg. 125 de la _Notice_).]
La reine et le dauphin eurent leur logement, l'une au premier etage,
l'autre au rez-de-chaussee, dans la portion meridionale de l'ancien
chateau de Louis XIII, celle qui domine l'orangerie et la piece d'eau des
Suisses. Les appartements de la reine aboutissaient, par le salon de la
Paix, a la galerie des Glaces, le chef-d'oeuvre du nouveau Versailles. A
l'autre extremite de la galerie commencaient, avec le salon de la
Guerre, les salles designees sous le nom de grands appartements du roi,
pieces d'apparat et de reception, portant des noms mythologiques: salle
d'Apollon, de Mercure, de Mars, de Diane, de Venus.
Le gouverneur du palais et le confesseur du roi logerent dans l'aile du
nord, celle qu'a depuis reconstruite l'architecte Gabriel. Au-dela de
l'emplacement ou est la chapelle actuelle, on placa les princes de Conde
et de Conti, le gouverneur des enfants de France et un bon nombre de
grands officiers et de chapelains. Dans la grande salle du midi, les
enfants de France et la famille d'Orleans habiterent en face des jardins.
Enfin, les secretaires d'Etat, ministres de la maison du roi, des affaires
etrangeres, de la guerre, de la marine, s'installerent dans les deux corps
de batiment devant lesquels s'elevent aujourd'hui les statues d'hommes
celebres. L'ensemble de ces immenses constructions, subdivisees a l'infini
dans l'interieur, servait d'habitation a plusieurs milliers d'individus.
Versailles etait acheve. A part tres peu de modifications, il offrait
l'aspect qu'il presente aujourd'hui. Du cote de la ville, le monument,
quoique grandiose, est disparate. Son architecture composite, le contraste
qui se fait remarquer entre la brique et la pierre, entre le chateau
primitif et ses immenses accroissements, a quelque chose qui etonne. De
l'autre cote, celui du parc, tout, au contraire, est majestueux, regulier,
empreint d'une harmonie parfaite. Cette facade ou, pour mieux dire, ces
trois facades, ayant ensemble trois cent soixante-quinze ouvertures sur le
jardin; ce corps de batiment ou habite le maitre, et qui fait saillie au
milieu d'une longue ligne droite; ces ailes qui semblent se reculer, comme
pour garder une respectueuse distance; ces bosquets faconnes en murailles
de verdure, ces bassins encadres dans des marbres precieux, dependant du
palais, dont ils sont le complement, tout cela frappe l'esprit et les yeux
d'un veritable saisissement.
Jamais peut-etre la splendeur d'un palais ne s'est mieux identifiee avec
la grandeur d'un homme.
L'idole est digne du temple, le temple digne de l'idole. Il y a toujours
dans les monuments quelque chose d'immateriel, de moral, pour ainsi dire,
et ils empruntent leur poesie a la pensee qui s'y rattache. C'est, pour
une cathedrale, l'idee de Dieu. C'est, pour Versailles, l'idee du Roi. La
mythologie, comme on en a fait la juste remarque, n'est plus qu'une
allegorie magnifique dont Louis XIV est la realite. C'est lui partout,
lui toujours. Les heros, les divinites de la fable, ne font que lui preter
leurs attributs ou se meler a ses courtisans.
En son honneur, Neptune fait jaillir de toutes parts les eaux qui se
croisent dans les airs en voutes etincelantes. Apollon, son symbole
favori, preside a ce monde enchante, comme le dieu de la lumiere,
l'inspirateur des Muses; le soleil du dieu parait s'humilier devant celui
du roi: _Nec pluribus impar_. La nature et l'art s'unissent pour celebrer
par un hosanna perpetuel la gloire du souverain.
II
LOUIS XIV ET SA COUR EN 1682
Lorsque Louis XIV etablit definitivement sa residence a Versailles, en
1682, les principales femmes de la cour qui s'y installerent avec lui
etaient: la reine, agee comme lui de quarante-quatre ans, nee en 1638,
mariee en 1660;--la dauphine, princesse bavaroise, nee en 1660, mariee en
1680, ayant une mauvaise sante, un caractere doux et melancolique;--la
duchesse d'Orleans, designee tantot sous le nom de Madame, tantot sous
celui de princesse Palatine, nee en 1652, mariee en 1671 a Monsieur, frere
du roi, Allemande ne pouvant s'habituer a sa nouvelle patrie;--la
princesse de Conti, nee en 1666, mariee en 1681 au prince Armand de Conti,
neveu du grand Conde, jeune femme d'une grace et d'une beaute
exceptionnelles;--Mlle de Nantes, nee en 1673; Mlle de Blois, nee en 1677,
qui devaient epouser quelques annees plus tard, l'une le duc de Bourbon,
l'autre le duc de Chartres (le futur Regent);--Mme de Montespan, leur
mere, alors agee de quarante et un ans, arrivee au terme de sa puissance,
mais demeurant encore a la cour, en sa qualite de dame du palais de la
reine;--enfin Mme de Maintenon, deja tres influente sous des dehors
modestes, belle encore malgre ses quarante-sept ans, en aussi bons termes
avec la reine qu'avec le roi, et recompensee, depuis 1680, des soins
qu'elle avait donnes, comme gouvernante, aux enfants de Mme de Montespan,
par une place, creee pour elle, qui ne l'astreignait a aucun service
assujettissant et la fixait a la cour dans une position honorable: la
place de seconde dame d'atours de la dauphine.
On ne peut comprendre le role des femmes de Versailles qu'en etudiant
d'abord le souverain qui fut l'ame de ce palais, et qui marqua de sa forte
empreinte, non seulement son royaume, mais encore l'Europe tout entiere.
Jamais monarque n'exerca un pareil prestige personnel, et tout ce qui
brillait autour de lui n'etait qu'un pale reflet de cette eblouissante
lumiere.
La vie de Louis XIV gagne, quoi qu'on en dise, a etre examinee de pres.
Defauts et qualites, tout fut grand dans ce type accompli de la monarchie
absolue, de la royaute de droit divin. Louis XIV n'etait pas seulement
majestueux, il etait aussi agreable. Les membres de sa famille, ses
ministres, les personnes de son entourage, ses domestiques, l'aimaient.
Ce souverain, intimidant a ce point qu'il fallait, au dire de Saint-Simon,
commencer par s'accoutumer a le voir, si, en lui parlant, on ne voulait
s'exposer a demeurer court, etait pourtant plein de bienveillance et
d'affabilite. "Jamais homme si naturellement poli, ni d'une politesse si
fort mesuree, ni qui distinguat mieux l'age, le merite, le rang... Jamais
il ne lui echappa de dire rien de desobligeant a personne[1]."
[Note 1: Saint-Simon, _Memoires_.]
La princesse Palatine, ordinairement si severe, si caustique, rendait
hommage a ses qualites d'homme prive autant qu'a ses qualites de
souverain. "Quand le roi voulait, dit-elle dans sa correspondance, il
etait l'homme le plus agreable et le plus aimable du monde. Il plaisantait
d'une maniere comique et avec agrement... Quoiqu'il aimat la flatterie, il
s'en moquait souvent lui-meme... Il s'entendait parfaitement a contenter
les gens, meme en leur refusant leurs demandes; il avait les manieres les
plus affables, et parlait avec tant de politesse, qu'il leur touchait le
coeur... Quand il s'agissait de son propre mouvement, il etait toujours
bon et genereux."