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La Cour de Louis XIV - Imbert de Saint Amand

I >> Imbert de Saint Amand >> La Cour de Louis XIV

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Ce souverain, qui a donne des marques d'un egoisme cruel, avait cependant
parfois d'exquises delicatesses de coeur. Mme de La Fayette, bon juge en
matiere de sentiment, le constate aussi dans ses Memoires: "Le roi, qui a
l'ame bonne, a une tendresse extraordinaire, surtout pour les femmes."
Avec son incontestable beaute de taille et de visage, sa douceur
majestueuse, le son de sa voix penetrante; avec cette courtoisie
chevaleresque, cette politesse exquise envers les femmes de tout rang,
cette supreme elegance de manieres et de langage, il aurait eu meme, comme
simple particulier, le don de se faire distinguer entre tous, "comme le
roi des abeilles[1]."

[Note 1: Saint-Simon, _Memoires_.]

C'etait un supreme artiste, qui jouait avec aisance et conviction son role
de roi; c'etait aussi un poete, qui aurait dit volontiers avec Alfred de
Musset:

Etre admire n'est rien, l'affaire est d'etre aime.

Poete en action, dont l'existence, faite pour frapper l'imagination de ses
sujets, se deroulait comme une serie non interrompue d'actes grandioses et
merveilleux; souverain epris de gloire et d'ideal, "qui se complaisait
dans l'admiration des grandes batailles, des actes d'heroisme et de
courage, dans les appareils guerriers, dans les operations du siege
savamment combinees, dans les terribles melees de la guerre et au milieu
des forets, dans le bruyant tumulte des grandes chasses[1]."

[Note 1: Walckenaer, _Memoires sur Mme de Sevigne_, t. V.]

Louis XIV, sur son lit de mort, s'accusait d'avoir trop aime la guerre; il
pouvait encore s'adresser beaucoup d'autres reproches sur sa vie passee,
mais on se tromperait en croyant que le plaisir y avait occupe la premiere
place. Pendant toute la duree de son regne, il ne cessa jamais de
travailler huit heures par jour. Il avait donc le droit d'ecrire, dans les
memoires destines a servir d'instruction a son fils, que, "pour un roi, ne
pas travailler, c'est de l'ingratitude et de l'audace a l'egard de Dieu,
de l'injustice et de la tyrannie a l'egard des hommes. Ces conditions,
disait-il, qui pourront quelquefois vous sembler rudes et facheuses dans
une si haute place, vous paraitraient douces et aisees, s'il s'agissait
d'y parvenir... Rien ne vous serait plus laborieux qu'une grande oisivete,
si vous aviez le malheur d'y tomber. Degoute premierement des affaires,
puis des plaisirs, vous seriez enfin degoute de l'oisivete elle-meme." Le
travail etait pour le Grand Roi une source de satisfactions incessantes.
"Avoir les yeux ouverts sur toute la terre, ajoutait-il, apprendre
incessamment les nouvelles de toutes les provinces et de toutes les
nations, le secret de toutes les cours, l'humeur et le faible de tous les
princes et de tous les ministres etrangers, etre informe d'un nombre
infini de choses qu'on croit que nous ignorons, voir autour de nous-meme
ce qu'on nous cache avec le plus grand soin, decouvrir les vues les plus
eloignees de nos propres courtisans, je ne sais quel autre plaisir nous ne
quitterions pas pour celui-la, si la seule curiosite nous le donnait."

Louis XIV essayait ensuite de premunir le dauphin contre le danger des
favoris et le danger plus grand encore des favorites. Lui-meme se faisait
certaines illusions a leur egard et se vantait a tort, dans ce memoire, de
n'avoir jamais ete domine par aucune d'elles. "Comme le prince devrait
toujours etre un parfait modele de vertu, disait-il enfin, il serait bon
qu'il se garantit des faiblesses communes au reste des hommes, d'autant
qu'il est assure qu'elles ne sauraient demeurer cachees."

On sait combien Louis XIV s'etait ecarte de ces sages et belles maximes;
mais 1682 est le commencement du repentir, l'annee ou le roi revient
definitivement a la vertu, ou il medite pratiquement sur les avantages de
la regle et du devoir, meme au point de vue humain. En outre, les paroles
des grands sermonnaires retentissaient a son oreille plus puissamment que
de coutume, et la voix de sa conscience dominait enfin celle des passions.

Du fond du cloitre ou elle etait enfermee depuis deja huit ans, la
duchesse de La Valliere, devenue soeur Louise de la Misericorde, lui
inspirait par l'exemple de sa penitence de pieuses reflexions et de
salutaires resolutions. Jamais, s'il faut en croire un judicieux
critique[1], elle ne fut plus presente a la pensee du roi; jamais elle ne
lui apparut sous des traits plus divins que depuis qu'elle avait abandonne
la cour. Il lui accordait avec joie ce qu'elle demandait, non pas pour
elle, mais pour des personnes de sa famille, et il etait heureux
d'apprendre que la reine et toute la cour donnaient a la sainte carmelite
des marques d'interet et de veneration. C'est ainsi qu'au pied des autels
soeur Louise de la Misericorde demandait a Dieu et obtenait la conversion
de Louis XIV.

[Note 1: Walckenaer, _Memoires sur Mme de Sevigne_, t.V.]

Quand on pense que des l'age de quarante-quatre ans, dans la plenitude de
la force morale et physique, a l'apogee de sa gloire, ce monarque
tout-puissant mit fin a tout scandale et mena jusqu'a sa mort une vie
privee irreprochable au milieu de tant de seductions, on ne peut
s'empecher de rendre hommage a un pareil triomphe de la priere et du
sentiment religieux.

La conscience de la dignite royale, qu'on lui a reprochee comme exageree,
n'etait pas chez lui un orgueil coupable et incompatible avec le respect
de la Divinite. Croyant a l'autel et au trone, il avait foi d'abord en
Dieu, puis en lui-meme, oint du Seigneur. Son ideal, c'etait le ciel, et,
au-dessous du ciel, la royaute;--la royaute representant le droit de la
force et la force du droit, la royaute majestueuse, tutelaire, repandant,
comme le soleil, sur les pauvres et les riches, sur les petits et les
grands, la splendeur et les bienfaits de ses rayons. Louis XIV se mesurait
lui-meme avec une haute justice. Autant il se trouvait grand devant les
hommes, autant il se trouvait petit devant Dieu. Mieux qu'aucun autre, il
aurait pu s'appliquer ce vers de Corneille:

Pour etre plus qu'un roi, te crois-tu quelque chose?

Le souverain qui aurait defie tous les monarques reunis s'agenouillait
humblement devant un pretre obscur. Le digne heritier de Charlemagne
demandait pardon de ses fautes au fils d'un paysan. C'est ce melange
d'humilite chretienne et de fierte royale qui donne a la physionomie de
Louis XIV un caractere si imposant. Les sentiments religieux que sa mere
lui avait inculques des le berceau lui revenaient sans cesse a l'esprit,
meme dans ses plus regrettables ecarts. Quand il etait enfant, cette mere
passionnee s'agenouillait devant lui, en s'ecriant avec transport: "Je
voudrais le respecter autant que je l'aime," cette exclamation n'etait pas
une flatterie banale. C'etait, pour ainsi dire, un acte de foi dans le
principe de la royaute.

Les premieres impressions de l'enfant ne firent que se fortifier dans
l'homme. Il y eut toujours en lui du souverain et du pontife. Ame de
l'Etat, source de toute grace, de toute justice, de toute gloire, il se
considerait comme le lieutenant de Dieu sur la terre, et c'est en cette
qualite qu'il avait pour lui-meme une sorte de veneration dans laquelle
les grands predicateurs eux-memes ne faisaient que l'affermir. Les idees
gouvernementales de Bossuet sont le commentaire de cette foi politique,
associee intimement a la foi religieuse dont elle est le corollaire. Pour
le grand eveque comme pour le grand roi, la royaute est un sacerdoce, et
un souverain qui n'aurait pas le sentiment de la dignite monarchique
serait presque aussi blamable qu'un pretre qui n'aurait pas le respect du
culte dont il est le ministre. Ce fut a cette theorie, essence meme du
pouvoir royal, que Louis XIV dut le prestige d'attitude physique et morale
que Saint-Simon appelle "la dignite constante et la regle continuelle
de son exterieur".

L'ascendant qu'il se croyait non seulement en droit, mais en devoir
d'exercer sur tous ses sujets, quels qu'ils fussent, se faisait
particulierement sentir sur ceux qui l'approchaient. Le gouvernement de sa
cour, de sa famille, etait soumis aux memes doctrines et aux memes regles
que les affaires d'Etat. L'autorite paternelle se combinait en lui avec
l'autorite royale. Rien n'echappait a son controle. Ses volontes etaient
autant d'arrets irrevocables, et son fils, le dauphin, se conduisait a son
egard comme le plus soumis et le plus respectueux de tous les courtisans.
Les siecles revolutionnaires peuvent critiquer un tel systeme, il n'en
est pas moins appreciable. Le principe d'autorite, qui s'impose a la
nature elle-meme, comme la regle generale de la creation, est la base de
toute societe bien organisee.

La gloire de Louis XIV, c'est d'avoir ete le representant convaincu, le
symbole vivant de ce principe; c'est d'avoir compris que la ou il n'y a
point de discipline religieuse il n'y a point de discipline politique,
et que la ou il n'y a pas de discipline politique il n'y a pas de
discipline militaire. Les memes theories sont applicables aux eglises, aux
palais et aux camps. L'autorite indispensable est plus precieuse encore
que les libertes necessaires, et en fait de gouvernement, comme en fait
d'art, pas de beaute possible sans unite. L'aspiration constante vers
l'unite, qui est l'harmonie, fut tout le programme de Louis XIV. C'est
pour cela que Napoleon, excusant les defauts du souverain dont il etait
bien fait pour apprecier la gloire, disait avec admiration:

"Le soleil n'a-t-il pas des taches? Louis XIV fut un grand roi. C'est lui
qui a eleve la France au premier rang des nations. Depuis Charlemagne,
quel est le roi de France qu'on puisse comparer a Louis XIV sous toutes
ses faces?"




III

LA REINE MARIE-THERESE


Trouver, au milieu de types agites par l'orgueil, l'ambition et l'amour du
plaisir, une figure d'une douceur accomplie, un caractere vraiment
chretien, une ame pure, candide, angelique, c'est pour l'observateur une
satisfaction, un repos. On contemple avec recueillement la simplicite sous
le diademe, l'humilite sur le trone, les qualites et les vertus d'une
religieuse dans le coeur d'une reine. Une vie courte, mais bien remplie;
un role en apparence efface, mais en realite plus serieux et surtout plus
noble, plus respectable que celui de beaucoup de femmes celebres; de
grandes souffrances morales, chretiennement et courageusement supportees;
enfin un type irreprochable de piete et de bonte, de tendresse conjugale
et d'amour maternel, telle fut Marie-Therese d'Autriche, la compagne
de Louis XIV.

La monarchie francaise a eu le privilege d'etre sanctifiee par un certain
nombre de reines, dont les vertus, en quelque sorte contrepoids des
scandales de la cour, ont contribue a sauvegarder l'autorite morale du
trone. De meme que, sous le regne des derniers Valois, Claude de France,
Elisabeth d'Autriche, Louise de Vaudemont, rachetaient par la purete de
leur vie les vices de Francois 1er, de Charles IX, de Henri III, de meme
Marie-Therese compensa, pour ainsi dire, la morale des atteintes que Louis
XIV lui portait. L'histoire ne doit pas oublier cette femme, qui avait
dans les veines du sang de Charles-Quint et du sang de Henri IV; cette
souveraine, qui portait avec dignite son manteau royal, tout en le
comparant a un suaire; cette epouse modele, qui aimait son mari de toutes
les forces de son ame et ne l'approchait qu'avec un melange de respect, de
frayeur et de tendresse; cette mere devouee, qui s'appliquait a toucher le
coeur du jeune prince dont Bossuet etait charge de former l'esprit; cette
femme, qui a prouve une fois de plus qu'un palais peut devenir un
sanctuaire et qu'un coeur veritablement chretien peut battre sous le
manteau royal comme sous la robe de bure.

Nee en 1638, la meme annee que Louis XIV, Marie-Therese avait pour pere
Philippe IV, roi d'Espagne, et pour mere Isabelle de France, fille de
Henri IV et de Marie de Medicis. Elle etait donc cousine germaine de Louis
XIV. Les sentiments chretiens de cette princesse, qui comptait au nombre
de ses aieules sainte Elisabeth de Hongrie et sainte Elisabeth de
Portugal, ne l'empechaient pas d'avoir conscience de l'illustration de sa
famille. Ses convictions sur l'origine et le caractere du pouvoir royal
etaient absolument semblables a celles de son epoux. Une religieuse, qui
l'aidait a faire son examen de conscience pour une confession generale,
lui demanda un jour si, avant son mariage, elle n'avait jamais cherche a
plaire, ni desire d'etre aimee:

"Non, repondit naivement la reine. Pouvais-je aimer quelqu'un en Espagne?
Il n'y a point de roi a la cour de mon pere."

Au point de vue physique, Marie-Therese n'avait rien de remarquable. Sa
physionomie plus allemande qu'espagnole, son teint d'un blanc mat, ses
cheveux tres blonds, ses grands yeux d'un bleu pale, ses levres rouges et
pendantes, ses traits sans finesse, sa taille peu elevee, ne la rendaient
ni belle, ni laide. Elle n'avait pourtant pas manque, au moment de son
mariage, d'adulations hyperboliques et de portraits enthousiastes. Tout le
Parnasse s'etait mis en frais. On avait compose une foule de vers francais
et latins dans le genre de ceux-ci:

Therese seule a pu vaincre par ses regards
Ce superbe vainqueur qui triomphe de Mars.

_Victorem Martis praeda, spoliisque superbum
Vincere quae posset, sola Theresa fuit._

Mais cette reine, dont tant de princes avaient ambitionne la main, et dont
le mariage avait eu tant de retentissement et tant d'importance politique,
fit le silence autour d'elle des qu'elle fut installee au Louvre ou a
Saint-Germain. La timidite de son caractere, son horreur instinctive des
medisances et des calomnies si frequentes dans les cours, son eloignement
de toute intrigue, son admiration passionnee pour le roi, qu'elle croyait
beaucoup trop superieur a elle pour oser lui donner un conseil politique,
tout contribuait a la rendre etrangere aux secrets du gouvernement.
Cependant, quand Louis XIV guerroyait, il la decorait du titre de regente.
C'etait a elle qu'etaient adresses les bulletins de victoire, ce fut elle
qui recut la relation officielle du passage du Rhin. On disait alors: "Le
roi combat, la reine prie."

Au commencement de son mariage, Louis XIV la traitait non seulement avec
de grands egards, mais avec une reelle tendresse. Lorsqu'elle devint mere
du dauphin, le roi versa des larmes de joie, et, a 5 heures du matin, il
alla se confesser et communier[1].

[Note 1: Mme de Motteville, _Memoires_.]

Marie-Therese eut, en onze ans, trois fils et trois filles; elle les
perdit tous en bas age et supporta ces morts cruelles, comme ses autres
douleurs, avec une resignation admirable, tout en en ayant le coeur
dechire. Certes, c'etait un spectacle revoltant de voir les favorites du
roi faire partie de la maison de la reine et servir en apparence une femme
dont elles etaient en realite, malgre des dehors respectueux, les rivales
et les persecutrices. On entendit plus d'une fois la malheureuse reine
s'ecrier a propos de Mlle de La Valliere:

"Cette fille-la me fera mourir!"

En meme temps elle avait, si l'on en croit Mme de Caylus[1], une telle
crainte du roi et une si grande timidite naturelle, qu'elle n'osait lui
parler ni s'exposer en tete-a-tete avec lui. "J'ai oui dire a Mme de
Maintenon, ajoute Mme de Caylus, qu'un jour le roi ayant envoye chercher
la reine, la reine, pour ne pas paraitre seule en sa presence, voulut
qu'elle la suivit; mais elle ne fit que la conduire jusqu'a la porte de
la chambre, ou elle prit la liberte de la pousser jusqu'a la faire entrer
et remarqua un si grand tremblement dans toute sa personne, que ses mains
memes tremblerent de frayeur."

[Note 1: Mme de Caylus, _Memoires_.]

D'autre part, la princesse Palatine ecrit: "Elle avait une telle affection
pour le roi, qu'elle cherchait a lire dans ses yeux tout ce qui pouvait
lui faire plaisir. Pourvu qu'il la regardat avec amitie, elle etait
heureuse tout la journee[1]." Elle n'agissait, elle ne pensait, elle ne
vivait que par lui et pour lui.

[Note 1: Lettres de la princesse Palatine.]

Louis XIV, qui se sentait a juste titre coupable a l'egard de cette reine
si digne d'affection et de respect, essayait de racheter ses torts par les
egards dont il l'entourait malgre tout. Soit en public, soit en
particulier, il la traitait toujours avec douceur et courtoisie. Enfin, a
partir de 1682, quand, apres tant d'egarements, il se fixa definitivement
a Versailles, la reine n'eut plus qu'a se louer de l'affection qu'il lui
temoignait. Il lui prodiguait, ainsi que le constatent encore les
Souvenirs de Mme de Caylus, des attentions auxquelles elle n'etait pas
accoutumee. Il la voyait plus souvent et cherchait a l'amuser, a la
distraire. Son fils, le dauphin, et sa bru, la dauphine de Baviere,
avaient aussi pour elle une grande deference.

Ses appartements de Versailles, composes de cinq grandes pieces, et
aboutissant, d'une part, a l'escalier de marbre, de l'autre a la galerie
des Glaces, etaient remplis de meubles magnifiques. La reine occupait la
chambre dont nous avons deja parle, et d'ou l'on apercoit l'Orangerie, la
piece d'eau des Suisses et les coteaux de Satory. Elle aimait a quitter ce
splendide sejour pour aller prier dans des couvents ou visiter des
hopitaux. On la voyait servir les malades de ses mains royales, leur
porter leur nourriture comme une simple infirmiere, et, lorsque les
medecins lui faisaient, dans l'interet de sa sante, des observations, elle
repondait qu'elle ne pouvait mieux l'employer qu'en servant Jesus-Christ
dans la personne des pauvres.

Malgre le retour de tendresse que lui temoignait le roi, elle continuait a
vivre humblement et modestement, s'occupant de son foyer domestique et non
des affaires de l'Etat. La _Gazette officielle_ ne faisait mention de
cette bonne reine que pour annoncer qu'elle avait rempli a sa paroisse ses
devoirs de devotion, ou qu'elle etait allee passer la journee aux
Carmelites de la rue du Bouloi.

Marie-Therese, heureuse et consolee, se rejouissait aussi de la naissance
de son petit-fils, le duc de Bourgogne. Loin d'eprouver de la jalousie
pour l'influence grandissante de Mme de Maintenon, elle s'en felicitait
comme d'une des causes des sentiments pieux de Louis XIV, et jamais il ne
lui serait venu a l'esprit que bientot, elle disparue, la veuve de
Scarron, l'ancienne gouvernante des enfants de Mme de Montespan, serait la
femme du roi et la reine de France, moins le nom.




IV


MME DE MONTESPAN ET MME DE MAINTENON EN 1682


I

Avant d'examiner Mme de Montespan, au moment ou la cour se fixait a
Versailles, il faut voir ce qu'elle avait ete a l'origine, puis au temps
de ses tristes succes.

Une beaute fiere et opulente, des yeux d'azur remplis d'eclairs, un teint
d'une eclatante blancheur, une foret de cheveux blonds, une de ces figures
qui jettent la lumiere partout ou elles paraissent; un esprit incisif,
caustique, etincelant de verve et d'entrain; une soif inextinguible de
plaisirs et de richesse, de luxe et de domination; des allures de deesse
usurpant audacieusement la place de Junon dans l'Olympe, de l'orgueil
sans dignite, de l'eclat sans poesie, telle avait ete Mme de Montespan au
temps de sa toute-puissance.

Nee en 1641, au chateau de Tonnay-Charente, du duc de Mortemart et de
Diane de Grandseigne, elle avait ete fille d'honneur de la reine en 1660
et mariee en 1663 au marquis de Montespan. Elevee dans le respect de la
religion, rien ne pouvait alors faire prevoir le triste role auquel la
vanite et l'ambition devaient, plus que tout autre sentiment, entrainer sa
jeunesse. C'etait l'epoque de l'enivrement des courtisans et de
l'adulation des peuples. La cour apparaissait comme une espece d'Olympe
monarchique, dont Louis XIV etait le Jupiter. "Des dieux et des deesses
inferieurs s'y mouvaient au-dessous de lui. Leurs vertus etaient exaltees,
leurs vices memes etaient etales avec une audace de superiorite qui
semblait mettre entre le peuple et le trone la difference d'une morale des
dieux a la morale des hommes. Louis XIV s'etait fait accepter comme une
exception en tout dans l'humanite." L'adulation etait poussee si loin,
qu'elle s'etendait aux favorites, et que leur role a Versailles finissait
par etre considere comme une sorte de fonction publique, comme une grande
charge de cour ayant ses droits, son ceremonial, son etiquette, presque
ses devoirs.

Mme de Montespan paraissait la dans son element. C'etait la fiere sultane,
l'idole encensee, la deesse de cet Olympe. Mme de Sevigne, grande
admiratrice au succes a tout prix, jetait sur elle des regards extatiques
et exprimait un naif enthousiasme pour sa merveilleuse robe "d'or sur or,
rebrode d'or et par-dessus un or frise, rebroche d'un or mele avec un
certain or qui fait la plus divine etoffe qui ait jamais ete imaginee".
Elle ecrivait a sa fille: "Mme de Montespan etait, l'autre jour, couverte
de diamants; on ne pouvait pas soutenir l'eclat d'une pareille divinite...
Oh! ma fille, quel triomphe a Versailles! quel orgueil redouble! quel
solide etablissement!"

"Ce solide etablissement" dura environ treize ans. Belle encore en 1682,
malgre ses quarante ans, Mme de Montespan continuait a jouir des egards
dus a sa naissance et a ses fonctions de surintendante de la maison de la
reine. Mais sa faveur avait cesse. Malgre des efforts desesperes pour
garder ou ressaisir son empire, il fallut bien s'avouer a elle-meme son
irremediable defaite. Elle n'essaya plus de lutter; delaissee de tous, la
religion seule lui offrait un baume a mettre sur les plaies faites par
l'orgueil et le depit. Elle se refugia dans une obscure maison de Paris;
c'est la que Bossuet allait lui faire des instructions pour l'affermir
dans la bonne voie.

Les predicateurs exercaient alors une influence reelle sur toute la cour
et cherchaient a atteindre le roi lui-meme.

Bourdaloue, cet orateur admirable, si grand dans sa simplicite, si
venerable dans sa modestie; ce dialecticien, irresistible; cet adversaire
des passions humaines, qui excellait, avec ses phalanges d'arguments, a
livrer des batailles rangees a la conscience de ses auditeurs et dont le
grand Conde disait, en le voyant monter en chaire: "Silence! voici
l'ennemi!" Bourdaloue fut, sans contredit, l'un des agents les plus actifs
de la conversion de Louis XIV. Il avait preche a la cour l'Avent de 1670
et les caremes de 1672, de 1674 et de 1675.

Hardi comme un tribun et courageux comme un apotre, il retournait le fer
dans la plaie. S'adressant un jour directement a Louis XIV, il s'etait
ecrie:

"Ce qui sauve les rois, c'est la verite; Votre Majeste la cherche et elle
aime ceux qui la lui font connaitre, elle n'aurait que des mepris pour
quiconque la lui deguiserait, et, bien loin de lui resister, elle se fait
gloire d'en etre vaincue."

Les exhortations de Bossuet n'etaient pas moins pressantes; ses fonctions
de precepteur du dauphin lui donnaient un acces frequent aupres du roi, et
il en profitait pour plaider avec energie la cause du devoir et de la
vertu. C'est lui qui avait dit, dans son sermon sur la purification,
prononce a la cour: "Fuyons les occasions dangereuses et ne presumons pas
de nos forces. On ne soutient pas longtemps sa vigueur quand il la faut
employer contre soi-meme."

C'est encore lui qui ecrivait au marechal de Bellefonds: "Priez Dieu pour
moi; priez-le qu'il me delivre du plus grand poids dont un homme puisse
etre charge, ou qu'il fasse mourir tout l'homme en moi pour n'agir que par
lui seul. Dieu merci, je n'ai pas encore songe, durant tout le cours de
cette affaire, que je fusse au monde; mais ce n'est pas tout, il faudrait
etre comme un saint Ambroise, un vrai homme de Dieu, un homme de l'autre
vie, ou tout parlat, dont les mots fussent des oracles du Saint-Esprit,
dont toute la conduite fut celeste. Priez, priez, je vous en conjure."

Avec quel respect, mais aussi avec quelle fermete et quelle noblesse de
langage et de pensee, le grand eveque s'adresse au Grand Roi: "J'espere,
lui ecrit-il, que tant de grands objets qui vont tous les jours occuper de
plus en plus Votre Majeste, serviront beaucoup a la guerir. On ne parle
plus que de la beaute de vos troupes et de ce qu'elles sont capables
d'executer sous un aussi grand conducteur; et moi, sire, pendant ce temps,
je songe secretement en moi-meme a une guerre bien plus importante et a
une victoire bien plus difficile que Dieu vous propose."

"Meditez, sire, ecrit-il encore, cette parole du Fils de Dieu: elle semble
etre prononcee pour les grands rois et pour les conquerants: Que sert a
l'homme, dit-il, de gagner tout le monde, si cependant il perd son ame? et
quel gain pourra le recompenser d'une perte si considerable? Que vous
servirait, sire, d'etre redoute et victorieux dehors, si vous etes dedans
vaincu et captif? Priez donc Dieu qu'il vous en affranchisse; je l'en prie
sans cesse de tout mon coeur. Mes inquietudes pour votre salut redoublent
de jour en jour, parce que je sais tous les jours, de plus en plus, quels
sont les perils. Dieu veuille benir Votre Majeste! Dieu veuille lui donner
la victoire, et, par la victoire, la paix au dedans et au dehors! Plus
Votre Majeste donnera sincerement son coeur a Dieu, plus elle mettra en
lui son attache et sa confiance, plus aussi elle sera protegee de sa main
toute-puissante."


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