La Cour de Louis XIV - Imbert de Saint Amand
Les conseils de Bossuet et les predications de Bourdaloue ne porterent des
fruits durables qu'apres bien des efforts, bien des luttes, bien des
alternatives de relevement et de chute. Cependant Louis XIV, desormais
fixe sur les amertumes, les deceptions, les angoisses des passions
coupables, revient a Dieu; l'oeuvre de Bossuet etait accomplie.
Saint-Simon, qui rend pleine justice a l'attitude du prelat, dit a son
sujet: "Il parle souvent au monarque avec une liberte digne des premiers
siecles et des premiers eveques de l'Eglise; il interrompit plus d'une
fois le cours des desordres; enfin, il les fit cesser."
La conversion de Louis XIV avait, en effet, un caractere definitif; mais
il serait injuste de l'attribuer uniquement aux predicateurs et de ne pas
y reconnaitre pour une part l'influence de la femme dont nous allons
parler: Mme de Maintenon.
II
"Il semble, a dit M. Saint-Marc Girardin, que le monde et la posterite en
aient voulu a Mme de Maintenon d'un triomphe remporte par la raison au
profit de l'honnetete. N'ayant pas pu l'empecher de reussir par la raison,
le monde s'en est dedommage en lui faisant une reputation de secheresse et
de roideur fort contraire a son caractere. Puisqu'il fallait que la raison
fut triomphante, le monde n'a pas voulu au moins qu'elle fut aimable."
On avait assombri une figure belle et lumineuse, oubliant que la femme
qu'on voulait representer sous un jour triste, presque sinistre, fut une
charmeuse, une enchanteresse; que Fenelon definissait son esprit: "la
raison parlant par la bouche des Graces;" que Racine songeait a elle en
ecrivant ces vers d'_Esther_:
Je ne trouve qu'en vous je ne sais quelle grace
Qui me charme toujours, et jamais ne me lasse.
Les adversaires de Mme de Maintenon l'avaient d'abord emporte sur ses
admirateurs; mais notre epoque, passionnee pour la verite historique, a
revise un faux jugement.
Deux ecrivains habiles et convaincus: le duc de Noailles et M. Theophile
Lavallee, pleins de respect pour une memoire injustement decriee, sont
parvenus a ressusciter, en quelque sorte, la vraie Mme de Maintenon. Le
baron de Walckenaer avait deja fait observer, au sujet de cette femme si
diversement appreciee, qu'elle est le personnage historique sur lequel on
possede le plus de documents emanes de sa bouche ou traces par sa plume.
"Il est donc a regretter, disait-il, que les historiens, meme les plus
judicieux, aient prefere des satires contemporaines aux temoignages
certains et authentiques fournis par elle-meme, et qu'ils aient converti
une simple et interessante histoire en un vulgaire et incomprehensible
roman."
Aujourd'hui la verite s'est fait jour. Les defenseurs de Mme de Maintenon
n'ont rien laisse subsister des invectives de Saint-Simon et de la
princesse Palatine contre une femme qui, sympathique ou non, merite, a
coup sur, l'estime de la posterite. Depuis la publication du bel ouvrage
du duc de Noailles, il y a eu, au sujet de Mme de Maintenon, une sorte de
tournoi litteraire, et le grand critique Sainte-Beuve a ete le juge du
camp. "Il est arrive a M. Lavallee, a-t-il dit, ce qui arrivera a tous les
bons esprits qui approcheront de cette personne distinguee et qui
Prendront le soin de la connaitre dans l'habitude de la vie.... Il
a fait justice de cette foule d'imputations fantasques et odieusement
vagues qui ont ete longtemps en circulation sur le pretendu role
historique de cette femme celebre. Il l'a vue telle qu'elle etait tout
occupee du salut du roi, de sa reforme, de son amusement decent, de
l'interieur de la famille royale, du soulagement des peuples."
L'ecole revolutionnaire, qui voudrait trainer dans la boue la memoire du
Grand Roi, deteste tout naturellement la femme eminente qui fut sa
compagne, son amie et sa consolatrice. Les ecrivains de cette ecole
pretendraient en faire un type non seulement odieux et funeste, mais
disgracieux, antipathique, sans rayonnement, sans charme, sans seduction.
On se la figure trop souvent sous les traits d'une vieille femme usee,
roide et seche, avec des yeux sans larmes et un visage sans sourire. On
oublie que, jeune, elle fut une des plus jolies femmes de son siecle, que
sa beaute se conserva d'une maniere merveilleuse, et que, dans sa
vieillesse, elle garda cette superiorite de style et de langage, cette
distinction de manieres, ce tact exquis, cette finesse, cette douceur et
cette fermete de caractere, ce charme et cette elevation d'esprit qui, a
toutes les epoques de son existence, lui valurent tant d'eloges et lui
attirerent tant d'amities.
Un rapide coup d'oeil jete sur une carriere si invraisemblable suffit pour
faire comprendre tout ce qu'il y avait de seduisant chez une femme qui sut
plaire a Scarron et a Louis XIV, a Ninon de Lenclos et a Mme de Sevigne, a
Mme de Montespan et a la reine, aux grandes dames et aux religieuses, aux
prelats et aux enfants.
Francoise d'Aubigne, la future Mme de Maintenon, vient au monde, le 27
novembre 1635, dans une prison de Niort, ou est enferme son pere, couvert
de dettes et accuse d'intelligences avec l'ennemi. Bercee de gemissements
pour tous chants de tendresse, elle commence tristement la vie. Son pere,
sorti de prison, la conduit a l'age de trois ans a la Martinique, ou il va
chercher fortune. Sa fortune dure peu; il perd au jeu ce qu'il a gagne et
meurt, laissant sa femme et sa fille dans la misere. Agee de dix ans,
Francoise d'Aubigne revient en France. Elle est confiee par sa mere a une
tante, Mme de Villette, et on l'eleve dans la religion protestante, dont
son aieul, Theodore Agrippa d'Aubigne, a ete le champion celebre. "Je
crains bien, ecrit Mme d'Aubigne a Mme de Villette, que cette pauvre
petite galeuse ne vous donne bien de la peine; ce sont des effets de votre
bonte de l'avoir voulu prendre. Dieu lui fasse la grace de l'en pouvoir
revancher!"
[Note: Lettre du 26 juillet 1646.]
Quelque temps apres, Francoise est retiree des mains protestantes de Mme
de Villette pour passer dans celles d'une autre parente, tres zelee
catholique, Mme de Neuillant. "Je commandais dans la basse-cour, a-t-elle
dit depuis, et c'est par la que mon regne a commence.... On nous mettait
au bras un petit panier ou etait notre dejeuner, avec un petit livre des
quatrains de Pibrac, dont on nous donnait quelques pages a apprendre par
jour. Avec cela on nous mettait une gaule dans la main, et on nous
chargeait d'empecher que les dindons n'allassent ou ils ne devaient point
aller."
Elle est ensuite placee au couvent des Ursulines de Niort, puis a celui
des Ursulines de la rue Saint-Jacques a Paris, ou elle abjure le
protestantisme, non sans une vive resistance. Elle a deja ce don de plaire
qu'elle conservera toute sa vie. "Dans mon enfance, a-t-elle dit
elle-meme[1], j'etais la meilleure petite creature que vous puissiez
imaginer.... J'etais veritablement ce qu'on appelle une bonne enfant, de
maniere que tout le monde m'aimait.... Etant un peu plus grande, je
demeurais dans des couvents; vous savez combien j'y etais aimee de mes
maitresses et de mes compagnes.... Je ne songeais qu'a les obliger et a me
rendre leur servante a toutes depuis le matin jusqu'au soir."
[Note 1: _Entretiens de Saint-Cyr_.]
Orpheline et privee de toutes ressources, Francoise d'Aubigne, qui n'avait
que dix-sept ans, epouse en 1652 le fameux poete Scarron, age de
quarante-deux ans, paralyse, perclus de tous ses membres; Scarron,
l'auteur burlesque, le bouffon par excellence, qui demande un brevet de
_malade de la reine_, rit de ses maux, se moque de lui-meme et de la
douleur, et qui, tout en ressemblant, comme il le dit, a un Z, tout en
"ayant les bras raccourcis aussi bien que les jambes, et les doigts aussi
bien que les bras", tout en etant enfin "un raccourci de la misere
humaine", amuse la haute societe francaise par sa verve intarissable, par
sa franche et gauloise gaiete. Quand on dresse le contrat de mariage,
Scarron declare qu'il reconnait a "l'accordee quatre louis de rente, deux
grands yeux fort mutins, un tres beau corsage, une paire de belles mains
et beaucoup d'esprit". Le notaire lui demande quel douaire il constitue a
la mariee:
"L'immortalite," repond-il.
Que de tact il va falloir a une jeune fille de dix-sept ans pour se faire
respecter dans la societe du poete burlesque qui dit: "Je ne lui ferai pas
de sottises, mais je lui en apprendrai beaucoup." C'est le contraire qui
arrivera: Francoise d'Aubigne moralisera Scarron. Elle fera de son salon
un des centres les plus distingues de Paris; la meilleure compagnie
regardera comme un honneur d'y etre admise. Ninon de Lenclos, l'amie de
Scarron, elle-meme s'inclinera devant une telle vertu. Et pourtant ce ne
sont pas les admirateurs qui manquent a la femme du poete, a la _belle
Indienne_, comme on se plait a l'appeler, a la sirene que Mlle de Scudery
celebre en termes enthousiastes dans le roman de _Clelie_, sous le
pseudonyme de Lyrianne. La reine Christine de Suede dit a Scarron qu'elle
n'est pas surprise qu'ayant la femme la plusaimable de Paris, il soit,
malgre ses maux, l'homme de Paris le plus gai.
Avec une si bonne et si seduisante compagne, le pauvre poete a moins de
merite a supporter la douleur plus courageusement que les stoiciens de
l'antiquite. Enfin, au mois d'octobre 1660, il meurt dans des sentiments
tres chretiens, et dit, sur son lit de mort:
"Le seul regret que j'ai, c'est de ne pas laisser de biens a ma femme, de
qui j'ai tous les sujets imaginables de me louer."
Veuve, Mme Scarron recherche surtout l'estime. Plaire en restant
vertueuse, supporter, s'il le faut, les privations, la misere meme, mais
conquerir le nom de femme forte, meriter les sympathies et les suffrages
des gens serieux, tel est le but de tous ses efforts. Bien habillee,
quoique tres simplement, discrete et modeste, intelligente et distinguee,
ayant cette elegance innee que le luxe ne donne pas et qui provient
seulement de la nature; pieuse d'une piete vraie, s'occupant plus des
autres que d'elle-meme, parlant bien, et, ce qui est plus rare encore,
sachant ecouter, s'interessant aux joies et aux chagrins de ses amis,
habile dans l'art de les distraire, de les consoler, elle est regardee
avec raison comme une des femmes les plus aimables et les plus superieures
de Paris.
Econome et simple dans ses gouts, elle equilibre son modeste budget, grace
a une pension annuelle de deux mille livres, qui lui est faite par la
reine Anne d'Autriche. Elle est recue avec empressement par Mmes de
Sevigne, de Coulanges, de Lafayette, d'Albret, de Richelieu. C'est
l'epoque la plus tranquille et, sans doute, la plus heureuse de sa vie.
Mais la mort de sa bienfaitrice, la reine mere (20 janvier 1666), lui fait
perdre la pension qui est son unique ressource. Un grand seigneur tres
riche et tres vieux la demande en mariage; elle refuse. Elle est sur le
point de s'expatrier pour suivre la princesse de Nemours, qui va
epouser le roi de Portugal. Son etoile la retient en France, ou elle sera
un jour presque reine. Elle ecrit a Mlle d'Artigny:
"Menagez-moi, je vous prie, l'honneur d'etre presentee a Mme de Montespan,
lorsque j'irai vous faire mes adieux; que je n'aie pas a me reprocher
d'avoir quitte la France sans en avoir revu la merveille."
Mme de Montespan n'etait encore celebre que par sa beaute; mais sa
situation de dame du palais de la reine la rendait deja influente. Elle
trouva Mme Scarron charmante et lui obtint le retablissement de la
pension de deux mille livres, qui lui permit de ne pas aller en Portugal.
Heureuse de cette solution, la belle veuve, adonnee aux bonnes oeuvres et
aux lectures serieuses, meditant le livre de Job et les Maximes de La
Rochefoucauld, visitant les pauvres et faisant l'aumone, malgre la
mediocrite de ses ressources, s'installe de la facon la plus modeste dans
un petit appartement de la rue des Tournelles. C'est la que la capricieuse
fortune va venir la surprendre. Sollicitee par le roi lui-meme, Mme
Scarron accepte l'offre qui lui est faite, en 1679, d'elever les enfants
de Mme de Montespan. Il fallait une femme intelligente, discrete, devouee.
Mme Scarron se consacre courageusement a ce role de mere adoptive. En
1672, elle s'etablit non loin de Vaugirard, dans un grand hotel isole. Mme
de Coulanges ecrit alors a Mme de Sevigne; "Pour Mme Scarron, c'est une
chose etonnante que sa vie. Aucun mortel sans exception n'a de commerce
avec elle." Louis XIV, d'abord prevenu contre la gouvernante qu'il
qualifiait de bel esprit, commence a lui reconnaitre des qualites rares et
porte sa pension de deux mille a six mille livres.
En 1674, elle etait arrivee a Versailles avec ses trois eleves: le duc du
Maine, le comte de Vexin et Mlle de Tours. C'est de la qu'elle ecrivait a
son frere, le 25 juillet: "La vie que l'on mene ici est fort dissipee, et
les jours y passent vite. Tous mes petits princes y sont etablis, et je
crois pour toujours; cela, comme tout autre chose, a son vilain et son bel
endroit."
Des qu'elle a mis le pied a la cour, Mme Scarron s'y est trace un
programme. "Rien de plus habile, dit-elle, qu'une conduite irreprochable."
Mme de Montespan se felicite d'abord d'avoir pres d'elle une personne si
aimable, si spirituelle, de si bonne compagnie; mais cet engouement dure
peu. Les brouilleries, les raccommodements, les petites zizanies,
commencent. C'est une chose curieuse, mais explicable, que la situation
respective de ces deux femmes si spirituelles et si intelligentes,
l'altiere favorite et l'austere gouvernante. Louis XIV disait:
"J'ai plus de peine a mettre la paix entre elles qu'a la retablir en
Turquie."
Toutefois Mme Scarron n'attaque pas, elle se defend; le roi lui rend cette
justice et commence a reconnaitre ses rares merites. A la fin de 1674, il
lui avait donne la terre de Maintenon, et elle s'appelait depuis lors la
marquise de Maintenon. Y a-t-il de sa part les intrigues ourdies
savamment, les hypocrisies raffinees, les calculs machiaveliques que ses
detracteurs lui supposent? Nous ne le croyons pas. Que ses interets se
concilient avec ses devoirs, que la piete qui pour elle est un but
devienne un moyen, en est-elle, completement responsable?
Veut-elle eloigner Mme de Montespan, qui a ete, il est vrai, sa
protectrice, sa bienfaitrice? Oui. Peut-on l'en blamer? Non, assurement.
Aura-t-elle l'idee de supplanter Mme de Montespan, comme Mme de Montespan
avait supplante son amie Mlle de La Valliere? En aucune maniere. Lorsque
Louis XIV, fatigue de l'orgueil et des violences de la favorite "tonnante
et triomphante", l'eloignera de lui, Mme de Maintenon essayera-t-elle
d'accaparer le roi? Nullement; le triste sceptre passera alors aux mains
de Mlle de Fontanges. Quand Mlle de Fontanges mourra d'une facon si
soudaine, qu'on osera soupconner contre toute justice Mme de Montespan de
l'avoir empoisonnee, Mme de Maintenon aura-t-elle l'idee de remplacer
la duchesse de Fontanges? Pas davantage. Elle n'aura qu'un but: convertir
le roi, le ramener a la reine.
Ce but, elle l'atteindra.
C'en est fait: Mme de Montespan peut encore s'irriter contre l'habile
gouvernante, mais elle est desormais vaincue. Sans doute il est dur pour
cette fiere Mortemart, qui a toujours tenu tete au Grand Roi, qui a
regarde en face le demi-dieu, de s'humilier devant une femme qu'elle a
tiree de la misere, devant une institutrice de sept ans plus agee qu'elle;
mais qu'y faire? "Le roi ne la regarde plus, et vous jugez bien que les
courtisans suivent son exemple[1]." Mme de Sevigne ecrivait, le 6 avril
1680: "Mme de Montespan est enragee. Elle pleura beaucoup hier. Vous
pouvez juger du martyre que souffre son orgueil, qui est encore plus
outrage par la haute faveur de Mme de Maintenon." A la meme epoque, Mme de
Maintenon ecrivait: "Mme de Montespan et moi avons fait aujourd'hui un
chemin ensemble, nous tenant sous le bras et riant beaucoup; nous n'en
sommes pas mieux pour cela."
[Note 1: Lettre de Bussy-Rabutin, 30 avril 1680.]
La position de Mme de Maintenon est desormais inattaquable: elle n'a plus
besoin de se faire un piedestal du berceau de ses eleves; elle a
maintenant, pour elle-meme, sa place marquee a la cour. On la recherche,
on la flatte. Lorsqu'elle passe quelques jours a son chateau de Maintenon,
les plus grands personnages y vont lui rendre hommage. Louis XIV la nomme
dame d'atours de la dauphine. Quand cette princesse arrive en France,
c'est Bossuet et Mme de Maintenon qui la recoivent a Schlestadt. "Si Mme
la dauphine, ecrit Mme de Sevigne, croit que tous les hommes et toutes les
femmes aient autant d'esprit que cet echantillon, elle sera bien
trompee[1]." Ce bien qu'elle a tant desire, la consideration, Mme de
Maintenon le possede enfin. Le parti devot la regarde comme un oracle. Les
prelats les plus eminents la tiennent en haute estime; c'est elle qui
travaille avec eux a la conversion du roi; c'est elle qui le rapproche
de la reine; c'est elle qui, avec son eloquence insinuante et douce,
plaide a la cour la cause de la morale et de la religion.
[Note 1: Lettre du 14 fevrier 1680.]
V
LA DAUPHINE DE BAVIERE
A cote des types dominateurs qui s'imposent a l'attention de la posterite,
il y a place, dans l'histoire, pour des figures plus calmes, plus douces,
plus recueillies, qui de leur vivant resterent dans l'ombre, dans le
silence, et qui conservent, pour ainsi dire, une sorte de modestie et de
reserve meme au dela du tombeau. Des princesses se sont rencontrees, que
le tumulte du monde, l'eclat de la puissance, la splendeur du luxe, n'ont
pu arracher a leur tristesse native, qui ont ete humbles et timides au
milieu des grandeurs, qui se sont fait a elles-memes une solitude, et qui,
suivant les expressions de Bossuet, ont trouve dans leur oratoire, malgre
toutes les agitations de la cour, le carmel d'Elie, le desert de Jean et
la montagne si souvent temoin des gemissements de Jesus.
Il y a dans le sourire de ces femmes un melange d'indulgence et de
douleur, d'attendrissement et de chagrin, de compassion et de bonte. Elles
semblent n'avoir occupe les situations les plus hautes que pour nous
inspirer des reflexions philosophiques et des pensees chretiennes; pour
nous prouver, par leur exemple, que le bonheur n'habite pas toujours les
palais; que les choses exterieures ne donnent point les veritables joies;
que "la grandeur est un songe, la jeunesse une fleur qui tombe, et la
sante un nom trompeur [1]".
[Footnore [1]: Bossuet, _Oraison funebre de la reine Marie-Therese_.]
Parmi ces figures plaintives, pales apparitions de l'histoire dont la
carriere peu feconde en peripeties dramatiques renferme des enseignements
chretiens, il faut placer Marie-Anne-Christine-Victoire, fille de
Ferdinand, electeur, duc de Baviere, dauphine de France. La vie de cette
princesse, nee en 1660, mariee en 1680 au fils de Louis XIV, morte a
Versailles en 1690, a l'age de vingt-neuf ans, pourrait se resumer par un
seul mot: melancolie. C'etait une de ces natures depaysees sur la terre et
aspirant au ciel, dont Bossuet aurait pu dire, comme de la reine: "La
terre, son origine et sa sepulture, n'est pas encore assez basse pour la
recevoir; elle voudrait disparaitre tout entiere devant la majeste du Roi
des rois." Son education avait ete austere. La cour de Munich ressemblait
a un couvent. "On s'y levait tous les jours a 6 heures du matin, on y
entendait la messe a 9, on dinait a 10, on assistait aux vepres tous les
jours, et il n'y avait plus personne a 6 heures du soir, heure a laquelle
on soupait, pour se coucher a 7[1]."
[Note 1: _Memoires de Coulanges_.]
La jeune princesse, loin de se laisser eblouir par l'eclat de sa nouvelle
fortune, ne quitta pas sans un profond regret la cour pieuse et
patriarcale ou elle avait passe son enfance. Des qu'elle parut dans sa
nouvelle patrie, elle y produisit pourtant une bonne impression. Elle
n'etait point belle; mais sa grace, ses manieres, sa dignite naturelle, et
plus que cela, son merite, son instruction, sa bonte, lui donnaient du
charme. Une des personnes envoyees a sa rencontre par Louis XIV ecrivait
au roi: "Mme la dauphine n'est pas jolie, sire; mais sauvez le premier
coup d'oeil, et vous en serez fort content." Elle accueillit Bossuet avec
une courtoisie parfaite a Schlestadt: "Je prends part a tout ce que vous
avez enseigne a M. le dauphin, lui dit-elle. Ne refusez pas, je vous prie,
de me donner a moi-meme vos instructions, et soyez assure que je
m'efforcerai d'en profiter."
Le grand eveque fut frappe du savoir de la princesse. Elle avait l'exacte
connaissance des langues vivantes de l'Europe, et meme de la langue de
l'Eglise, qu'on lui avait apprise des son enfance. Bossuet etait sincere
lorsque, trois ans plus tard, il disait d'elle: "Nous l'avons admiree des
qu'elle parut, et le roi a confirme notre jugement [1]." Nomme premier
aumonier de la dauphine, il l'accompagna de Schlestadt a Versailles. Dans
le trajet eut lieu une ceremonie qui contrastait avec les transports de
joie que la princesse rencontrait partout sur sa route, depuis son entree
en France. Le mercredi 6 mars 1680, Bossuet lui mit les cendres sur le
front, dans la chapelle seigneuriale du chateau de Brignicourt-sur-Saulx:
"Femme, lui dit-il, qu'il t'en souvienne; tu fus tiree de la poussiere; il
t'y faudra retourner un jour."
[Note [1]: Bossuet, _Oraison funebre de la reine Marie-Therese_.]
Helas! dix ans apres, la prediction s'accomplira, et la princesse,
assistee a son lit de mort par Bossuet, lui rappellera les solennelles
paroles de ce mercredi des Cendres [2].
[Note [2]: Voir le savant et remarquable ouvrage de M. Floquet: _Bossuet
precepteur du Dauphin_.]
Louis XIV fit a sa belle-fille l'accueil le plus courtois et le plus
amical. Elle eut pour dame d'honneur la duchesse de Richelieu, pour
seconde dame d'atours Mme de Maintenon, pour demoiselles d'honneur Mlles
de Laval, de Biron, de Gontaut, de Tonnerre, de Rambures, de Jarnac. Le
roi venait l'apres-dinee passer plusieurs heures dans la chambre de la
princesse, ou il trouvait Mme de Maintenon, et il consacrait a cette
visite le temps qu'il donnait autrefois a Mme de Montespan.
Les premieres annees du mariage de la dauphine furent tranquilles. Son
mari, qui n'avait que quelques mois de plus qu'elle, lui temoignait alors
un sincere attachement. La naissance de leur fils, le duc de Bourgogne,
causa des transports d'allegresse non seulement a la cour, mais dans la
France entiere. La joie tenait du delire. Chacun se donnait la liberte
d'embrasser le roi[1]. Spinola, dans l'ardeur de son enthousiasme, lui
mordit le doigt, et, l'entendant crier: "Sire, dit-il, je demande pardon a
Votre Majeste; mais si je ne l'avais pas mordue, elle n'aurait pas pris
garde a moi."
[Note 1: L'abbe de Choisy, _Memoires pour servir a l'histoire de Louis
XIV_.]
C'etaient partout des danses, des illuminations, des transports. Le
peuple, qui faisait des feux de joie, brulait jusqu'aux parquets destines
a la grande galerie: "Qu'on les laisse faire, disait Louis XIV en
souriant, nous aurons d'autres parquets."
Il montrait le nouveau-ne a la foule, et l'air retentissait d'acclamations
enthousiastes.
Le lendemain, Mme de Maintenon ecrivait a son amie Mme de Saint-Geran: "Le
roi a fait un fort beau present a Mme la Dauphine; il a eu dans ses bras
un moment le petit prince. Il felicita Monseigneur comme un ami; il donna
la premiere nouvelle a la reine; enfin, tout le monde dit qu'il est
adorable. Mme de Montespan seche de notre joie. Nous vivons avec toutes
les apparences d'une sincere amitie. Les uns disent que je veux me mettre
en place, et ne connaissent ni mon eloignement pour ces sortes de
commerce, ni l'eloignement que je voudrais en inspirer au roi.
Quelques-uns croient que je veux le ramener a Dieu. Il y a un coeur mieux
fait sur lequel j'ai de plus grandes esperances[1]."
[Note 1: 7 aout 1682.]
Ce coeur, celui de Louis XIV, se tournait en effet chaque jour davantage
du cote de la religion. Le temps des scandales etait passe. Tout nuage
avait disparu du ciel conjugal de Louis XIV et de Marie-Therese. Les
querelles de Mme de Montespan et de Mme de Maintenon etaient apaisees. Ces
deux dames ne se voyaient plus l'une chez l'autre; mais partout ou elles
se rencontraient, elles se parlaient et avaient des conversations si vives
et si cordiales en apparence, que qui les aurait vues sans etre au fait
des intrigues de la cour aurait cru qu'elles etaient les meilleures amies
du monde[1]. La reine disait avec reconnaissance, en parlant de Mme de
Maintenon: "Le roi ne m'a jamais traitee avec autant de tendresse que
depuis qu'il l'ecoute."
[Note 1: _Souvenirs de Mme de Caylus_.]
L'annee 1683 s'annoncait donc comme devant etre heureuse pour la compagne
de Louis XIV. Mais la mort s'avancait a grands pas. Une maladie
foudroyante allait enlever la reine, agee seulement de quarante-cinq ans.
Cette princesse si bonne, si vertueuse, dont Bossuet a dit: "Elle marche
avec l'Agneau, car elle en est digne", cette reine, qui portait le manteau
fleurdelise comme un cilice, cette pieuse Marie-Therese mourut comme elle
avait vecu, avec une douceur angelique. Louis XIV, qui lui avait donne
tant de soucis, la pleura sincerement: "Eh quoi! s'ecriait-il, il n'y a
plus de reine en France. Quoi! je suis veuf! je ne saurais le croire, et
cependant il est vrai que je le suis, et de la princesse du plus grand
merite.... Voila le premier chagrin qu'elle m'ait donne."