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La Cour de Louis XIV - Imbert de Saint Amand

I >> Imbert de Saint Amand >> La Cour de Louis XIV

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Louis XIV, si souvent et si justement accuse d'egoisme, s'etait cependant
deja montre capable d'affection et de regrets lorsqu'il avait perdu sa
mere. Il ecrivit dans les Memoires destines au dauphin:

"Quelque grandeur de courage dont j'eusse voulu me piquer, il n'etait pas
possible qu'un fils attache par les liens de la nature put voir mourir sa
mere sans un exces de douleur, puisque ceux-la memes contre lesquels elle
avait agi comme ennemie ne pouvaient s'empecher de la regretter et
d'avouer qu'il n'avait jamais ete une piete plus sincere, une fermete plus
intrepide, une bonte plus genereuse. La vigueur avec laquelle cette
princesse avait soutenu ma dignite, quand je ne pouvais pas la defendre
moi-meme, etait le plus important et le plus utile service qui me put etre
jamais rendu... Mes respects pour elle n'etaient point de ces devoirs
contraints que l'on donne seulement a la bienseance.

"Cette habitude que j'avais formee de n'avoir ordinairement qu'un meme
logis et qu'une meme table avec elle, cette assiduite avec laquelle on me
voyait la visiter plusieurs fois chaque jour, malgre l'empressement de mes
plus importantes affaires, n'etait point une loi que je me fusse imposee
par raison d'Etat, mais une marque du plaisir que je prenais en sa
compagnie."

Non, quoi qu'on en puisse dire, l'homme qui a ecrit ces lignes ne manquait
pas de coeur. Nul ne ressentit plus vivement cette incomparable douleur,
ce dechirement qui vous arrache la moitie de votre ame: la perte d'une
mere. Mlle de Montpensier, temoin oculaire de la mort d'Anne d'Autriche,
dit qu'au moment ou elle rendit le dernier soupir, Louis XIV "etouffait,
on lui jetait de l'eau, il etranglait". Il versa toute la nuit des
torrents de larmes.

La mort de la reine Marie-Therese ne lui causa pas de si cruelles
angoisses; mais il n'en temoigna pas moins a cette occasion une tres vive
sensibilite.

"La cour, dit Mme de Caylus, fut en peine de sa douleur. Celle de Mme de
Maintenon, que je voyais de pres, me parut sincere et fondee sur l'estime
et la reconnaissance. Je ne dirai pas la meme chose des larmes de Mme de
Montespan, que je me souviens d'avoir vu entrer chez Mme de Maintenon,
sans que je puisse dire ni pourquoi ni comment. Tout ce que je sais, c'est
qu'elle pleurait beaucoup, et qu'il paraissait un trouble dans toutes ses
actions, fonde sur celui de son esprit, et peut-etre sur la crainte de
retomber entre les mains de monsieur son mari."

Ce fut le 30 juillet 1683 que la reine Marie-Therese mourut, au chateau de
Versailles, dans la chambre a coucher dont nous avons deja eu plusieurs
fois l'occasion de parler[1]. Apres la mort de la reine, cette piece fut
occupee par la dauphine, qui devenait, au point de vue hierarchique, la
femme principale de la cour. Le roi voulut faire du salon de sa
belle-fille le centre le plus brillant de France.

[Note 1: Salle N deg. 115 de la _Notice du Musee de Versailles_.]

"Il allait quelquefois chez elle, suivi de ce qu'il y avait de plus rare
en bijoux et en etoffes dont elle prenait ce qu'elle voulait; le reste
composait plusieurs lots que les filles d'honneur et les dames qui se
trouvaient presentes tiraient au sort, ou bien elles avaient l'honneur de
les jouer avec elle, et meme avec le roi. Pendant que le _hoca_ fut a la
mode, et avant que le roi eut sagement defendu un jeu aussi dangereux, il
le tenait chez Mme la dauphine, mais payait, quand il perdait, autant de
louis que les particuliers mettaient de petites pieces [1]."

[Note 1: _Souvenirs de Mme de Caylus._]

Cependant, malgre toutes les distractions de la cour, la dauphine se
laissait envahir par une invincible tristesse. Elle etouffait dans cette
atmosphere d'intrigues, d'agitation et de bruyants plaisirs. Degoutee de
ce "pays ou les joies sont visibles et les chagrins caches, mais reels",
ou "l'empressement pour les spectacles, les eclats et les applaudissements
aux theatres de Moliere et d'Arlequin, les repas, la chasse, les ballets,
les carrousels" couvrent tant d'inquietudes et de craintes, elle trouvait,
comme La Bruyere, "qu'un esprit sain puise a la cour le gout de la
solitude et de la retraite."

Malgre toutes ses prevenances et toutes ses attentions, Louis XIV ne
parvint pas a lui faire aimer le monde, et elle ne put se decider a tenir
un cercle de courtisans. Elle passait tristement sa vie a Versailles dans
les petites pieces contigues a ses appartements, en n'ayant pour toute
compagnie qu'une femme de chambre allemande, la Bessola, que la princesse
Palatine represente sous des traits odieux et qui, au dire de Mme de
Caylus, n'avait rien de mauvais. Toutefois on l'accusait de tenir la
dauphine en chartre privee et de l'empecher de repondre aux attentions
gracieuses du roi.

Le dauphin lui-meme, fatigue du perpetuel tete-a-tete de sa femme et de
cette Bessola qui se parlaient toujours allemand, langue qu'il ne
comprenait point, chercha ailleurs les distractions qui lui manquaient
dans son interieur. Soit timidite, soit defiance d'elle-meme, la dauphine
n'essaya pas de lutter pour conserver un coeur qui lui echappait et
accepta son sort avec une resignation douloureuse. Le dauphin prit
l'habitude de passer une partie de ses journees et de ses soirees entre
Mlle de Rambures et la spirituelle princesse de Conti; la dauphine
s'enferma de plus en plus dans la solitude, d'ou elle ne voulait sortir a
aucun prix, et elle finit par etre abandonnee de toute la cour et meme du
roi, qui desespera de la consoler.

Mme de Caylus le remarque avec beaucoup de raison: "Peut-etre que les
bonnes qualites de cette princesse contribuerent a son isolement. Ennemie
de la medisance et de la moquerie, elle ne pouvait supporter ni comprendre
la raillerie et la malignite du style de la cour, d'autant moins qu'elle
n'en entendait pas les finesses." Mme de Caylus ajoute cette judicieuse
observation: "J'ai vu les etrangers, ceux meme dont l'esprit paraissait le
plus tourne aux manieres francaises, quelquefois deconcertes par notre
ironie continuelle."

Un tableau peint par Delutel, d'apres Mignard [1], represente la dauphine
entouree de son mari et de ses trois fils. Le dauphin, vetu d'un habit de
velours rouge, est assis pres d'une table et caresse un chien. De l'autre
cote de la table, la princesse tient sur ses genoux le petit duc de Berry
[2]. Devant elle le duc d'Anjou [3], en robe bleue, est assis sur un
coussin; le duc de Bourgogne[4], en robe rouge et portant l'ordre du
Saint-Esprit, est debout et tient une lance. Dans les airs, deux amours
soutiennent d'une main une riche draperie, et, de l'autre, repandent des
fleurs. Il y a sur les traits de la dauphine un charme de quietude et
d'apaisement. Mais le tableau, allegorique bien plus que reel, ne montre
pas la princesse sous son jour veritable. Ses chagrins, ses souffrances,
ses noirs pressentiments, y sont dissimules.

[Note 1: N deg. 2116 de la _Notice du Musee de Versailles_.]
[Note 2: Le duc de Berry, ne le 31 aout 1686.]
[Note 3: Le duc d'Anjou (le futur Philippe V, roi d'Espagne), ne le 19
decembre 1683.]
[Note 4: Le duc de Bourgogne, ne le 6 aout 1682.]

Ce n'est point la l'image fidele de la femme dont Mme de Lafayette a dit
dans ses Memoires: "Cette pauvre princesse ne voit que le pire pour elle
et ne prend aucune part aux fetes. Elle a une fort mauvaise sante et une
humeur triste qui, joint au peu de consideration qu'elle a, lui ote le
plaisir qu'une autre que la princesse de Baviere sentirait de toucher
presque a la premiere place du monde."

Loin de se rejouir de sa haute fortune, elle regrettait l'Allemagne, ou
s'etait ecoulee si modestement son enfance, et disait a une autre
Allemande, Mme la duchesse d'Orleans (la princesse Palatine): "Nous sommes
toutes les deux malheureuses; mais la difference entre nous, c'est que
vous vous etes defendue autant que vous avez pu, tandis que moi j'ai voulu
a toute force venir ici. J'ai donc merite mon malheur plus que vous."

Elle pensait, comme Massillon, que "la grandeur est un poids qui lasse",
que "tout ce qui doit passer ne peut etre grand; ce n'est qu'une
decoration de theatre; la mort finit la scene et la representation; chacun
depouille la pompe du personnage et la fiction des titres, et le souverain
comme l'esclave est rendu a son neant et a sa premiere bassesse."

La dauphine avait le pressentiment de sa fin prochaine. On voulait la
faire passer pour folle, parce qu'elle ne cessait de repeter qu'elle se
sentait irrevocablement perdue. Mais la pauvre princesse, qui savait bien
que ses souffrances physiques et morales n'etaient que trop reelles,
souriait tristement lorsqu'on doutait de ses maux: "Il faudra que je meure
pour me justifier," disait-elle.

Bossuet en a fait la remarque dans l'oraison funebre de la reine
Marie-Therese: "Les ames innocente sont, elles aussi, les pleurs et les
amertumes de la penitence." La melancolie et la piete ne sont pas
incompatibles; il n'existe pas de ciel assez pur pour ne point avoir ses
nuages, et le Christ lui-meme a pleure.

Courte en duree, longue en souffrances, la vie de la dauphine fut couverte
d'un voile sombre. Cette jeune princesse, a qui la Providence paraissait
d'abord reserver les destinees les plus brillantes, devait mourir a
vingt-neuf ans, epuisee par le chagrin et consumee par une maladie de
langueur.

La terre, qui etait pour elle comme un exil, lui paraissait, d'ailleurs,
meriter peu de regrets.

Elle mourut "volontiers et avec calme", suivant les expressions de la
duchesse d'Orleans. Quelques heures avant de rendre le dernier soupir,
elle avait dit a cette princesse, sa compagne d'infortune: "Aujourd'hui,
je vous prouverai que je n'ai pas ete folle en me plaignant de mes
souffrances."




CHAPITRE VI


LE MARIAGE DE MME DE MAINTENON


"J'ai fait une etonnante fortune, mais ce n'est pas mon ouvrage. Je suis
ou vous me voyez sans l'avoir desire, sans l'avoir espere, sans l'avoir
prevu. Je ne le dis qu'a vous, car le monde ne le croirait pas."

Ainsi s'exprimait Mme de Maintenon dans un de ses entretiens avec les
demoiselles de Saint-Cyr. Les fictions de romans sont moins etranges que
les realites de la vie. En effet, quand Mme de Maintenon, agee de
cinquante ans, vit un roi de quarante-sept, et quel roi! lui offrir d'etre
son epoux, elle dut se croire le jouet d'un reve. On serait tente de
s'imaginer qu'elle ne fut la compagne que d'un souverain vieilli, ayant
deja perdu la plus grande partie de son prestige. Mais c'est absolument le
contraire.

L'annee ou Louis XIV epousa la veuve de Scarron fut l'apogee, le zenith de
l'astre royal. Jamais le soleil du Grand Roi n'avait ete plus imposant,
jamais sa fiere devise: _Nec pluribus impar_, n'avait ete plus
eblouissante. C'etait l'epoque ou, en face de ses ennemis immobiles, il
agrandissait et fortifiait les frontieres du royaume, conquerait
Strasbourg, bombardait Genes et Alger, achevait les constructions
fastueuses de son splendide Versailles, restait la terreur de l'Europe et
l'idole de la France. Ses sentiments a l'egard de Mme de Maintenon etaient
des plus complexes. Il y avait la un calcul de raison et un entrainement
de coeur, une aspiration aux joies tranquilles de la famille et une
inclination romanesque, une sorte d'accord entre le bon sens francais
subjugue par l'esprit, le tact, la sagesse d'une femme eminente, et
l'imagination espagnole, seduite par l'idee d'avoir arrache cette femme
d'elite a la misere pour en faire presque une reine. Notons que Louis XIV,
essentiellement spiritualiste, avait la conviction intime que Mme de
Maintenon avait recu du ciel la mission de lui faire faire son salut, et
que les conseils de cette femme, qui savait rendre la devotion aimable et
attrayante, lui semblaient etre autant d'inspirations d'en haut.

Mme de Maintenon n'est pas, d'ailleurs, le seul exemple d'une femme dont
le prestige ait survecu a la jeunesse. Comme Diane de Poitiers, comme
Ninon de Lenclos, elle se faisait remarquer par une conservation
merveilleuse. En la voyant, on pensait a ces belles journees ou les rayons
du soleil, pour avoir perdu de leur eclat, n'en ont pas moins encore une
douceur penetrante: "Elle n'etait pas jeune; mais elle avait des yeux vifs
et brillants, l'esprit petillait sur son visage [1]."

[Note 1: L'abbe de Choisy.]

Saint-Simon lui-meme, son impitoyable detracteur, est oblige d'avouer
"qu'elle avait beaucoup d'esprit, une grace incomparable a tout, un air
d'aisance et quelquefois de retenue et de respect, avec un langage doux,
juste, en bons termes et naturellement eloquent et court."

Lamartine, cet admirable genie qui avait l'intuition de toutes choses, a
defini mieux que personne le sentiment de Louis XIV: "En s'attachant a Mme
de Maintenon, il croyait presque s'attacher a la vertu. Les charmes de la
confiance, de la piete, l'entretien d'un esprit aussi fin que juste,
l'orgueil d'elever jusqu'a soi ce qu'on aime, enfin, il faut le dire a
l'honneur du roi, la surete des conseils qu'il trouvait dans cette femme
superieure, tous ces orgueils et toutes ces tendresses avaient accru
jusqu'a une absolue domination l'empire feminin et viril a la fois de Mme
de Maintenon [2]."

[Note 2: Lamartine, _Etude sur Bossuet_.]

Au moment meme ou la reine venait de rendre l'ame, M. de La Rochefoucauld
l'avait prise par le bras, et, la poussant dans l'appartement royal, lui
avait dit: "Ce n'est pas le temps de quitter le roi, il a besoin de
vous[1]."

[Note 1: Arnauld, lettre a M. de Vancel, 3 juin 1688.]

On parla un instant d'un projet de mariage entre Louis XIV et l'infante de
Portugal; mais cette rumeur ne tarda pas a etre dementie. Le roi preferait
Mme de Maintenon aux plus jeunes et aux plus brillantes princesses de
l'Europe; a peine veuf, il lui avait offert sa main.

M. Lavallee, qui a etudie avec tant de conscience la vie de Mme de
Maintenon, fixe au premier semestre de l'an 1684, mais sans toutefois
indiquer la date precise, l'epoque ou fut contracte le mariage secret. Il
fut mysterieusement celebre, dans un oratoire particulier de Versailles,
par l'archeveque de Paris, en presence du Pere de La Chaise, qui dit la
messe; de Bontemps, premier valet de chambre du roi, et de M. de
Montchevreuil, l'un des meilleurs amis de Mme de Maintenon. Saint-Simon en
parle avec horreur, comme de "l'humiliation la plus profonde, la plus
publique, la plus durable, la plus inouie"; humiliation "que la posterite
ne voudra pas croire, reservee par la fortune, pour n'oser ici nommer la
Providence, au plus superbe des rois". Tel n'etait point l'avis d'Arnauld:
"Je ne sais pas, ecrivait-il, ce qu'on peut reprendre dans ce mariage,
contracte selon les regles de l'Eglise. Il n'est humiliant qu'aux yeux des
faibles, qui regardent comme une faiblesse du roi de s'etre pu resoudre a
epouser une femme plus agee que lui et si fort au-dessous de son rang. Ce
mariage le lie d'affection avec une personne dont il estime l'esprit et la
vertu, et dans l'entretien de laquelle il trouve des plaisirs innocents
qui le delassent de ses grandes occupations[1]."

[Note 1: _Souvenirs de Mme de Caylus_.]

Mme de Maintenon semblait au comble de ses voeux; mais elle etait trop
intelligente, elle avait jete sur les problemes de la destinee humaine un
regard trop scrutateur et trop inquiet, pour ne pas etre en meme temps
saisie de tristesse. C'est elle qui ecrivait: "Avant d'etre a la cour, je
pouvais me rendre temoignage que je n'avais jamais connu l'ennui; mais
j'en ai bien tate depuis, et je crois que je n'y pourrais resister si je
ne pensais que c'est la ou Dieu me veut. Il n'y a de vrai bonheur qu'a
servir Dieu."

Cette melancolie, dont l'expression revient sans cesse dans les lettres de
Mme de Maintenon, comme un plaintif et monotone refrain, frappe d'autant
plus qu'elle est un profond enseignement. Ainsi, voila une femme qui, a
cinquante ans, arrive a une situation veritablement prodigieuse et
s'empare d'un souverain dans tout l'eclat, dans tout le prestige de la
victoire et de la puissance; une femme qui, avec une habilete voisine de
l'ensorcellement, supplante toutes les plus belles, toutes les plus
riches, toutes les plus nobles jeunes filles du monde, dont pas une
n'aurait ete fiere de s'unir au Grand Roi; une femme qui, apres avoir ete
plusieurs fois reduite a la misere, devient la personnalite la plus
importante de France apres Louis XIV! Et cependant elle n'est pas
heureuse! Est-ce parce que le roi ne l'aime pas assez? Nullement. Car les
lettres qu'il lui adresse, s'il est force de passer quelques jours loin
d'elle, sont concues dans le style de celle-ci:

"Je profite de l'occasion du depart de Montchevreuil pour vous attester
une verite qui me plait trop pour me lasser de vous la dire: c'est que je
vous cheris toujours, que je vous considere a un point que je ne puis
exprimer, et qu'enfin, quelque amitie que vous ayez pour moi, j'en ai
encore plus pour vous, etant de tout mon coeur tout a fait a vous[1]."

[Note 1: Lettre ecrite pendant le siege de Mons, avril 1691.]

Si elle est triste, est-ce parce qu'il lui resterait encore un degre a
franchir sur le merveilleux escalier de sa fortune? Est-ce parce qu'elle
n'a pu changer en trone son fauteuil presque royal? En aucune maniere.
Reine reconnue, Mme de Maintenon serait demeuree triste toujours, et son
frere aurait pu encore lui dire:

"Aviez-vous donc promesse d'epouser le Pere eternel?"

Pendant plus de trente ans, elle devait regner sans partage sur l'ame du
plus grand des rois, et ce n'etait pas seulement le monarque, c'etait la
monarchie qui s'inclinait respectueusement devant elle. Toute la cour
etait a ses pieds, sollicitant un mot, un regard. Comme le disaient les
dames de Saint-Cyr dans leurs notes: "Des parlements, des princes, des
villes, des regiments s'adressaient a elle comme au roi; tous les grands
du royaume, les cardinaux, les eveques, ne connaissaient pas d'autre
route." Elle etait au point culminant du credit, de la consideration, de
la fortune, et cependant, je le repete, elle n'etait pas heureuse!

Fenelon lui ecrivait, le 14 octobre 1689:

"Dieu exerce souvent les autres par des croix qui paraissent croix. Pour
vous, il veut vous crucifier par des prosperites apparentes, et vous
montrer a fond le neant du monde par la misere attachee a tout ce que le
monde lui-meme a de plus eblouissant." Arrivee au faite des grandeurs, Mme
de Maintenon eprouvait cette inquietude, cette fatigue, qui est presque
toujours la compagne de l'ambition meme satisfaite. Elle etait tentee de
dire avec La Bruyere:

"Les deux tiers de ma vie sont ecoules, pourquoi tant m'inquieter sur ce
qui m'en reste? La plus brillante fortune ne merite point le tourment que
je me donne. Trente annees detruiront ces colosses de puissance qu'on ne
voyait qu'a force de lever la tete; nous disparaitrons, moi qui suis si
peu de chose, et ceux que je contemplais si avidement, et de qui
j'esperais toute ma grandeur; le meilleur des biens, s'il y a des biens,
c'est le repos, la retraite, et un endroit qui soit son domaine."

Arrivee a une incroyable elevation, la femme du plus grand roi de la terre
regrettait la maison de Scarron,--c'est elle-meme qui l'a dit,--"comme la
cane regrette sa bourbe." Instruite par l'experience, elle constatait avec
La Fontaine:

Que la fortune vend ce qu'on croit qu'elle donne, et si son esprit,
fatigue du luxe, de l'illustration, de la puissance, se reportait aux
jours de la mediocrite, alors qu'elle n'avait ni marquisat de Maintenon,
ni appartement de plain-pied avec celui de Louis XIV, c'est qu'elle
possedait deux tresors bien autrement precieux, qui lui appartenaient dans
la demeure de Scarron, et qu'elle avait perdus dans le Versailles du
Roi-Soleil; deux tresors vraiment beaux, vraiment inestimables: la
Jeunesse et la Gaiete.




VII


L'APPARTEMENT DE MME DE MAINTENON


Si le temps est destructeur, l'homme est plus destructeur encore: _Tempus
edax homo edacior._ L'appartement de Mme de Maintenon a Versailles; cet
appartement celebre, ou, pendant trente annees, Louis XIV passa une grande
partie de ses journees et de ses soirees, n'est plus maintenant qu'un
petit musee, et, le croirait-on? on n'y voit que des tableaux de batailles
de la Revolution francaise. Pas un meuble du temps de Louis XIV, pas un
portrait de Mme de Maintenon, pas un souvenir, pas une inscription qui
rappelle l'illustre compagne du Grand Roi.

La pensee generale qui a preside a la restauration du palais pouvait
avoir, je n'en disconviens pas, une certaine grandeur au point de vue
patriotique; mais, sous le double rapport de l'art et de l'histoire, elle
etait absolument defectueuse.

Placer les fastes de la Revolution et de l'Empire dans le sanctuaire de la
Monarchie de droit divin, c'etait enlever toute sa physionomie a la
demeure du Grand Roi. L'image de Napoleon n'est pas plus a sa place a
Versailles que ne le serait la statue de Louis XIV au sommet de la colonne
Vendome.

Toutefois, si l'on veut etre juste, il ne faut pas oublier que
Louis-Philippe, dans les reparations de Versailles, etait loin d'avoir ses
coudees franches. Un souffle revolutionnaire si violent circulait dans
toute l'Europe, que la restauration du palais de la monarchie absolue
etait chose tres difficile et paraissait peu opportune. Au moment ou
l'oeuvre fut entreprise, on aurait pu dire avec l'auteur des _Ruines_:
"Ici fut le siege d'un empire puissant; ces lieux maintenant si deserts,
jadis une multitude vivante animait leur enceinte; ces murs ou regne un
morne silence retentissaient des cris d'allegresse et de fetes, et
maintenant voila ce qui reste d'une vaste domination: une lugubre
squelette, un souvenir obscur et vain, une solitude de mort; le palais des
rois est devenu le repaire des betes fauves! Comment s'est eclipsee tant
de gloire? [1]"

[Note 1: Volney, _les Ruines._]

Telle etait l'etat de degradation du chateau de Versailles, quand
Louis-Philippe entreprit de le reparer, malgre les criailleries des
iconoclastes modernes. Le roi-citoyenne put defendre le palais du
Roi-Soleil qu'en le placant, en quelque sorte, sous la sauvegarde des
gloires republicaines et imperiales. Pour se faire pardonner une tentative
contraire aux interets destructeurs des demagogues, qui ont l'horreur du
passe, il dut faire des commandes a une foule d'artistes de second ordre,
dont les travaux furent beaucoup plus remarquables par le nombre que par
le merite. De la ce melange entre les genres les plus disparates; de la
cette confusion bizarre entre des gloires qui semblent tout etonnees de se
trouver cote a cote; de la ce Pantheon qui a le caractere d'une Babel.

M. Lavallee le dit avec beaucoup de raison: "Le musee national a fait
subir a l'interieur du chateau de Versailles une transformation complete.
L'intention de ce musee etait excellente, l'execution n'y a pas repondu.
Entreprise par des hommes peu verses dans l'histoire du XVIIe siecle, elle
a malheureusement bouleverse les parties les plus interessantes du
chateau, et c'est ainsi que l'appartement de Mme de Maintenon, presque
meconnaissable aujourd'hui, est occupe par trois salles des campagnes de
1793, 1794, 1795."

L'escalier de marbre ou escalier de la reine aboutit a un vestibule. A
gauche de ce vestibule est la salle des gardes du roi [1]. A droite,
faisant face a cette salle, etait le logement de Mme de Maintenon. C'est a
peine aujourd'hui si l'on en decouvre les traces.

[Note 1: Salle no. 129 de la _Notice du Musee_, par M. Soulie.]

Non seulement, en effet, il est entierement demeuble, mais il est
rapetisse, a cause de l'escalier que Louis-Philippe fit construire pour
continuer l'escalier de marbre jusqu'aux attiques, et qui coupa en deux
l'ancien appartement de la compagne du roi.

Cet appartement, de plain-pied avec celui de Louis XIV, se composait de
quatre pieces, dont deux antichambres qui ne forment aujourd'hui qu'une
seule piece [2]. Apres venait la chambre a coucher de Mme de Maintenon[3].

[Note 2: Salle no. 141, _id._]
[Note 3: Salle no. 142, _id._]

Cette salle, qui a ete subdivisee lors de l'etablissement des galeries
historiques, pour continuer l'escalier de marbre jusqu'au second etage,
formait, sous Louis XIV, une grande piece eclairee par trois fenetres.
Entre la porte ou l'on y entrait et la cheminee actuellement detruite[4],
etaient, dit Saint-Simon: "le fauteuil du roi adosse a la muraille, une
table devant lui et un pliant autour pour le ministre qui travaillait.

[Note 4: Cette cheminee se trouvait au fond de la piece a droite du
tableau representant le combat de Boussu, no. 2295 de la _Notice._]

De l'autre cote de la cheminee, une niche de damas rouge et un fauteuil ou
se tenait Mme de Maintenon, avec une petite table devant elle. Plus loin,
son lit dans un enfoncement [1]. Vis-a-vis les pieds du lit, une porte et
cinq marches [2]."

[Note 1: Le lit de Mme de Maintenon etait dans la partie actuellement
occupee par l'escalier de stuc construit sous le regne de Louis-Philippe,
et qui continue l'escalier de marbre.]

[Note 2: Ces cinq marches, qui servaient a monter dans la quatrieme et
derniere piece de l'appartement (grand cabinet de Mme de Maintenon, salle
N deg. 143 de la _Notice_), ont ete supprimees, le sol de cette derniere ayant
ete baisse.]


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