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La Cour de Louis XIV - Imbert de Saint Amand

I >> Imbert de Saint Amand >> La Cour de Louis XIV

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Chez elle avec le roi, dit encore Saint-Simon, "ils etaient chacun dans
leur fauteuil, une table devant chacun d'eux, aux deux coins de la
cheminee, elle du cote du lit, le roi le dos a la muraille, du cote de la
porte de l'antichambre, et deux tabourets devant sa table, un pour le
ministre qui venait travailler, l'autre pour son sac."

En somme, cet appartement n'avait rien de splendide. "Je ne sais, a dit M.
Lavallee [3], si la femme de chambre de quelque parvenu de nos jours se
contenterait de cette chambre unique ou Louis XIV venait travailler, ou
Mme de Maintenon mangeait, couchait, s'habillait, recevait toute la cour,
ou tout le monde passait, disait-elle, comme dans une eglise.

[Note 3: Introduction aux _Curiosites historiques_ sur Louis XIII, Louis
XIV et Louis XV, par M. Le Roi.]

Au reste, les princesses, les princes, le roi lui-meme, n'etaient pas plus
commodement loges. Tout avait ete sacrifie au faste, a l'eclat, a la
representation dans ce magnifique chateau. Louis XIV etait perpetuellement
en scene et y tenait sans interruption son role de roi; mais au milieu de
toutes ces peintures, ces dorures, ces marbres, ces splendeurs, on n'avait
pas une seule des aisances de nos jours; on gelait dans ces immenses
pieces, dans ces grandes galeries, dans ces chambres ouvertes de toutes
parts."

Maintenant que nous connaissons l'appartement de la compagne de Louis XIV,
jetons un coup d'oeil sur l'existence qu'elle y menait. Elle se levait
ordinairement entre 6 et 7 heures, et allait aussitot a la messe, ou elle
communiait trois ou quatre fois par semaine. La journee se passait en
bonnes oeuvres, en ecritures, en visites a Saint-Cyr. Le roi venait
regulierement chez elle tous les soirs, vers 5 ou 6 heures, et y restait
jusqu'a 10, heure ou il allait souper.

Le train de maison de Mme de Maintenon etait modeste. Le roi lui donnait
quarante-huit mille livres par an, plus douze mille livres pour ses
etrennes, et cette somme passait presque tout entiere en aumones. Aupres
d'elle etaient sa vieille servante Manon, l'ancienne compagne des jours
d'adversite, et un petit nombre de domestiques respectueux et silencieux.
Son rang, qui la placait entre les simples particuliers et les reines,
n'etant pas bien determine, il eut ete difficile qu'elle vecut
habituellement au milieu de l'etiquette de la cour. Aussi ne sortait-elle
guere de son appartement. "Son elevation, dit Voltaire, ne fut pour elle
qu'une retraite."

Pendant que Mme de Maintenon se recueille ainsi, tout pres d'elle la cour
s'agite. L'escalier de marbre, au bas duquel est la demeure du dauphin, et
qui conduit a la fois aux appartements de la dauphine[1], a ceux de Mme de
Maintenon et a ceux de Louis XIV, est sans cesse encombre par ces hommes
"qui sont maitres de leurs gestes, de leurs yeux, de leur visage, qui
dissimulent les mauvais offices, sourient a leurs ennemis, deguisent leurs
passions[2]". C'est cet escalier qu'ils montent pour assister au lever et
au coucher du roi. Ils passent dans la salle des gardes[3], puis dans
l'antichambre du roi[4], puis dans la chambre des Bassans, ou ils
attendent le lever du monarque.

[Note 1: Depuis la mort de Marie-Therese, les appartements de la reine
etaient occupes par la dauphine.]
[Note 2: La Bruyere, _De la Cour_.]
[Note 3: Salle N deg. 120 de la _Notice du Musee_.]
[Note 4: Salle N deg. 121, _id_.]


Avec vos brillantes hardes
Et votre ajustement,
Faites tout le trajet de la salle des gardes;
Et vous peignant galamment,
Portez de tous cotes vos regards brusquement;
Ne manquez pas, d'un haut ton,
De les saluer par leur nom,
De quelque rang qu'ils puissent etre.
Cette familiarite
Donne a quiconque en use un air de qualite.
Grattez du peigne a la porte
De la Chambre du roi,
Ou si, comme je prevoi,
La presse s'y trouve trop forte,
Montrez de loin votre chapeau,
Ou montez sur quelque chose
Pour faire voir votre museau;
Et criez sans aucune pause,
D'un ton rien moins que naturel:
Monsieur l'huissier, pour le marquis un tel[1].

[Note 1: Moliere, _Remerciement au Roi_.]

La chambre des Bassans[2], ainsi nommee parce qu'on y voit des tableaux de
ce maitre, est le salon d'attente qui precede la chambre a coucher de
Louis XIV. Il y a plusieurs entrees differentes: l'entree familiere pour
les princes, la grande entree pour les grands officiers de la couronne; la
premiere entree pour ceux qui, par leur charge, ont un brevet d'entree;
l'entree de la chambre pour les officiers de la chambre du roi. Le
ceremonial est regle de la maniere la plus precise. Le garcon de la
chambre ouvre les deux battants de la porte seulement pour le dauphin et
les princes du sang. La porte s'ouvre pour chaque autre personne admise et
se referme immediatement.

[Note 2: _Etat de France_ en 1694.]

"On doit gratter doucement aux portes de la chambre; de l'antichambre et
des cabinets, et non pas heurter rudement. De plus, si l'on veut sortir
les portes etant fermees, il n'est pas permis d'ouvrir soi-meme la porte;
mais on doit se la laisser ouvrir par l'huissier[1]."

[Note 1: Salle no 123 de la _Notice du Musee_. Sous Louis XIV, cette
salle, qui forme actuellement le salon de l'Oeil-de-Boeuf, etait divisee en
deux pieces: la premiere etait la chambre des Bassans; la seconde servit
de chambre a coucher au roi jusqu'en 1691, annee ou il s'installa dans la
salle suivante (no 124), pour y demeurer jusqu'a sa mort.]

A 8 heures, Louis XIV se leve et fait sa priere. Puis il sort de la
balustrade de son lit, et il dit: "Au conseil!" Jusqu'a midi et demi, il
travaille avec ses ministres. Ensuite, escorte par les princes, les
princesses, les officiers, les grands seigneurs, il se rend a la messe,
traversant la galerie des Glaces, ou tout individu peut le voir, lui
presenter un placet, et meme lui parler. Il passe par les salons de la
Guerre, d'Apollon, de Mercure, de Mars, de Diane, de Venus et de
l'Abondance[2], et arrive a la chapelle, qui s'eleve dans toute la hauteur
du rez-de-chaussee et du premier etage[3]. En bas se trouvent l'autel et
la chaire, ou prechent tour a tour Bossuet, Bourdaloue et Massillon. Le
haut est occupe par les tribunes.

[Note 2: Ces salons, qui forment ce qu'on appelait les grands appartements
du roi, portent les nos 112, 111, 110, 109, 108, 107, 106, de la _Notice
du Musee_.]
[Note 3: Il ne faut pas confondre cette chapelle avec la chapelle
actuelle, qui ne fut inauguree qu'en 1710. Le salon d'Hercule (no 106 de
la _Notice_), qui sert aujourd'hui d'entree aux grands.]

"Les grands forment un vaste cercle au pied de l'autel, et paraissent
debout, le dos tourne directement au pretre et aux saints mysteres, et les
faces elevees vers leur roi, que l'on voit a genoux sur une tribune, et a
qui ils semblent avoir tout l'esprit et tout le coeur appliques. On ne
laisse point de voir dans cet usage une espece de subordination, car ce
peuple parait adorer le prince, et le prince adorer Dieu[1]."

[Note 1: La Bruyere, _De la Cour_.]

Apres la messe, le roi dine, ordinairement en petit couvert, seul dans sa
chambre. A 2 heures, il va tirer dans son parc, ou se promener dans ses
jardins, ou courre le cerf, soit a cheval, soit en caleche. Vers 5 ou 6
heures du soir, il se rend, comme nous l'avons deja dit, chez Mme de
Maintenon; et la il travaille de nouveau, avec ses ministres, une grande
partie de la soiree. Il la quitte vers 9 ou 10 heures, et, de chez elle,
il va soit a la comedie, soit a l'_appartement_.

[Note: appartements, fut de 1682 a 1710 la chapelle du chateau. La partie
du palais dans laquelle se trouvent le salon d'Hercule et le vestibule
au-dessous relie l'aile du nord a la partie centrale. C'est sur cet
emplacement que s'elevait, dans toute la hauteur du rez-de-chaussee et du
premier etage, la chapelle, dont un tableau, representant Dangeau recu
grand maitre de l'ordre de Saint-Lazare, reproduit la disposition
interieure. Ce tableau est dans la salle no 9 de la _Notice du Musee_ et
porte le no 164.]

On designe sous ce nom la reunion de toute la cour dans les grands
appartements du roi. Le _Mercure galant_ de 1682 donne une description
curieuse de ces soirees, dont l'usage s'etablit des la premiere annee de
l'installation definitive de Louis XIV a Versailles. "Le roi, dit le
_Mercure_, permet l'entree de son grand appartement de Versailles le
lundi, le mercredi et le jeudi de chaque semaine pour y jouer a toutes
sortes de jeux depuis 6 heures du soir jusqu'a 10, et ces jours-la sont
nommes jours d'_appartement_."

On monte par le grand escalier du Roi ou des Ambassadeurs, ce magnifique
escalier que decorent les sculptures de Coysevox, les peintures de Lebrun
et de Van der Meulen[1]. On entre par le salon de l'Abondance[2], ainsi
nomme parce que les bas-reliefs representant l'Abondance sont au-dessus de
la porte de marbre. C'est dans cette salle, ornee par des tableaux du
Carrache, du Guide, de Paul Veronese, que sont dresses les buffets pour
les rafraichissements. On trouve le salon de Venus[3], rempli de meubles
splendides; puis le salon de Diane[4], ou est le billard et ou des
orangers s'epanouissent dans des caisses d'argent.

[Note 1: L'escalier des Ambassadeurs, appele aussi grand escalier du Roi,
etait situe dans l'aile du nord et conduisait aux grands appartements de
Louis XIV. Il fut detruit en 1750, par suite de remaniements faits au
logement de Louis XV.]
[Note 2: Salle no 106 de la _Notice du Musee_.]
[Note 3: Salle no 107, _id_.]
[Note 4: Salle no 108, _id_.]

Le salon de Mars[1], ou l'on admire six portraits du Titien, _Jesus et les
pelerins d'Emmaues_ par Veronese, _la Famille de Darius aux pieds
d'Alexandre_ par Lebrun, est la salle ou l'on joue. Un _trou-madame_ de
marqueterie, pose sur une table de velours vert et entoure de pentes de
velours cramoisi a franges d'or, est au milieu de la chambre. Il y a des
tables pour les jeux de cartes et pour les autres jeux de hasard. La salle
suivante est le salon de Mercure[2], ou il y a des Carrache, des Titien,
des Van Dyck; le lit de parade y est dresse.

[Note 1: Salle N deg. 109 de la _Notice_.]
[Note 2: Salle N deg. 110, _id_.]

Puis apparait le magnifique saron d'Apollon[3], qui est la salle du Trone.
Au fond de la chambre s'eleve une estrade couverte d'un tapis de Perse a
fond d'or. Un trone d'argent de huit pieds de haut est au milieu. Quatre
statues d'enfants, portant des corbeilles de fleurs, soutiennent le siege
et le dossier, garnis de velours cramoisi. Le _David_ du Dominiquin, le
_Thomiris_ de Rubens, des tableaux du Guide et de Van Dyck embellissent ce
salon, ou Louis XIV donne audience aux ambassadeurs etrangers, et ou, les
jours d'appartement, on fait de la musique et l'on danse.

[Note 3: Salle N deg. 111, _id_.]

Ces jours-la, tout s'agite, tout s'anime. A l'eblouissante clarte des
lustres, les diamants, les joyaux etincellent.

On s'extasie devant les toilettes resplendissantes des plus belles femmes
de France. "Les uns choisissent un jeu, et les autres s'arretent a un
autre. D'autres ne veulent que regarder jouer, et d'autres que se promener
pour admirer l'assemblee et la richesse de ces grands appartements.
Quoiqu'ils soient remplis de monde, on n'y voit personne qui ne soit d'un
rang distingue, tant hommes que femmes. La liberte de parler y est
entiere.... Cependant le respect fait que personne ne haussant trop la
voix, le bruit qu'on entend n'est point incommode.... Le roi descend de sa
grandeur pour jouer avec plusieurs de l'assemblee qui n'ont jamais eu un
pareil honneur. Ce prince va tantot a un jeu, tantot a un autre. Il ne
veut ni qu'on se leve, ni qu'on interrompe le jeu quand il approche[1]."

[Note 1: _Mercure galant_, decembre 1682.]

A 10 heures, la reunion cesse. C'est le moment ou Louis XIV va souper,
ordinairement au grand couvert, avec la famille royale, dans la piece
qu'on appelle l'antichambre du roi[2]. C'est la qu'est la nef de vermeil,
qui a la forme d'un navire demate. On y enferme, entre des "coussins de
senteurs", les serviettes du monarque. Toutes les personnes qui passent
devant la nef, meme les princesses, doivent saluer, comme devant le lit du
roi, quand on passe dans la chambre a coucher.

[Note 2: Salle no 121 de la _Notice_.]

Le souper fini, Louis XIV rentre dans sa chambre, ou il recoit sa famille
intime, son frere, ses enfants, avec leurs maris ou leurs femmes. Il
cause, jusqu'au coucher, qui a lieu vers minuit ou une heure. Les plus
grands seigneurs ambitionnent l'honneur de porter alors le bougeoir,
pendant que le souverain se deshabille. C'est, comme le remarque
Saint-Simon, une distinction, une faveur qui se compte, tant Louis XIV a
l'art de donner l'etre a des riens.

La tache des courtisans est terminee pour aujourd'hui. Les lumieres sont
eteintes. Tout est rentre dans l'ombre et le silence. Enfin, c'est l'heure
du repos. Mais on dort peu, et l'on dort mal dans ce pays, dont parle La
Bruyere, "qui est a quelque quarante-huit degres d'elevation du pole et a
plus de onze cents lieues de mer des Iroquois et des Hurons." La le
sommeil de la nuit est trouble par les reminiscences d'hier, comme par
les inquietudes relatives a demain, et l'on n'oublie ni ses ambitions, ni
ses soucis, parce qu'on "se couche et on se leve sur l'interet".




VIII


LA MARQUISE DE CAYLUS


Au milieu de la cour de Versailles, vieillie et attristee, apparaissent ca
et la des figures jeunes, riantes, lumineuses, de frais et semillants
visages qui eclairent le palais et jettent un peu de vie sur la gravite du
ceremonial et sur les ennuis de l'etiquette.

Louis XIV aimait la jeunesse. Quant a Mme de Maintenon, qui n'eut jamais
d'enfants, elle se dedommageait de la cruaute du sort, en veillant, avec
une sollicitude toute maternelle, sur des jeunes filles qu'elle
cherissait. C'est ainsi qu'elle fit l'education de sa niece a la mode de
Bretagne, la jolie et gracieuse Mlle de Murcay-Villette; un vrai type de
Francaise, gaie, rieuse, meme un peu caustique, animee, amusante,
entrainante, entrainee.

Elle merite une mention speciale dans la galerie de Versailles, cette
petite magicienne, qui maniait aussi bien la plume que l'eventail, cette
femme d'esprit qui a eu l'honneur d'etre citee par Sainte-Beuve comme le
modele des qualites exquises dont il resume l'ensemble par ce seul mot:
l'_urbanite;_ cette enchanteresse a qui Mme de Maintenon disait: "Vous
savez bien vous passer des plaisirs, mais les plaisirs ne peuvent se
passer de vous."

Marguerite de Murcay-Villette, marquise de Caylus, naquit en 1673.
Benjamin de Valois, marquisde Villette, son grand-pere, avait epouse
Arthemise d'Aubigne, fille du fameux Theodore-Agrippa d'Aubigne, le
soldat-poete, l'austere et fougueux calviniste, le fier et satirique
compagnon d'Henri IV; Theodore-Agrippa d'Aubigne, dont le fils fut pere de
Mme de Maintenon. La petite de Villette-Murcay avait sept ans, et son
pere, qui servait dans la marine, faisait campagne, lorsque Mme de
Maintenon resolut de la convertir au catholicisme.

C'etait le moment ou Louis XIV convertissait les huguenots de son royaume.
L'enfant fut enlevee a sa famille et conduite a Saint-Germain.

"Je pleurai d'abord beaucoup, dit-elle dans ses _Souvenirs_; mais je
trouvai le lendemain la messe du roi si belle, que je consentis a me faire
catholique, a condition que je l'entendrais tous les jours, et qu'on me
garantirait du fouet. C'est la toute la controverse qu'on employa, et la
seule abjuration que je fis."

M. de Murcay-Villette fut d'abord indigne; mais il finit par s'adoucir et
par embrasser lui-meme la religion catholique dans des conditions plus
serieuses. Comme le roi l'en felicitait: "C'est la seule occasion de ma
vie, repondit-il, ou je n'ai point eu pour objet de plaire a Votre
Majeste."

Mme de Maintenon, qui avait des aptitudes speciales comme educatrice, prit
plaisir a s'occuper de sa niece. "On m'elevait, dit celle-ci, avec un soin
dont on ne saurait trop louer Mme de Maintenon. Il ne se passait rien a la
cour sur quoi elle ne me fit faire des reflexions selon la portee de mon
esprit, m'approuvant quand je pensais bien, me redressant quand je
pensais mal. Ma journee etait remplie par des maitres, la lecture et des
amusements honnetes et regles; on cultivait ma memoire par des vers qu'on
me faisait apprendre par coeur; et la necessite de rendre compte de ma
lecture ou d'un sermon, si j'en avais entendu, me forcait a y donner de
l'attention. Il fallait encore que j'ecrivisse tous les jours une lettre a
quelqu'un de ma famille, ou a tel autre que je voulais choisir, et que je
la portasse tous les soirs a Mme de Maintenon, qui l'approuvait ou la
corrigeait, selon qu'elle etait bien ou mal."

A treize ans, Mlle de Villette etait deja charmante. Les plus grands
seigneurs, M. de Roquelaure et M. de Boufflers, demanderent sa main. Mme
de Maintenon ne crut pas devoir accepter pour sa niece des propositions
si brillantes: "Ma niece n'est pas un assez grand parti pour vous,
dit-elle a M. de Boufflers. Je n'en sens pas moins ce que vous voulez
faire pour moi. Je ne vous la donnerai point, mais je vous regarderai a
l'avenir comme mon neveu."

La femme qui tenait ce langage avait ce qu'on peut appeler l'ostentation
de la modestie. Elle mit une sorte de gloriole fort mal placee a faire
faire a sa charmante niece un mariage mediocre et lui choisit un epoux
sans merite, sans fortune et meme sans conduite, M. de Tubieres, marquis
de Caylus. La jeune mariee n'avait pas encore quatorze ans. Le roi lui
donna une modique pension et un collier de perles de dix mille ecus.

Mais bientot, apres son mariage, elle eut un logement a Versailles, ou sa
beaute ne manqua pas d'exciter l'enthousiasme. Saint-Simon, qui pourtant
n'a pas l'admiration facile, s'ecrie a propos d'elle: "Jamais un visage si
spirituel, si touchant, jamais une fraicheur pareille, jamais tant de
graces ni plus d'esprit, jamais tant de gaiete et d'amusement, jamais de
creature plus seduisante." Mme de Caylus fut l'une des heroines de ces
representations d'_Esther_, dont le souvenir est reste comme l'un des plus
gracieux episodes de la seconde moitie du grand regne.

Mme de Maintenon avait fonde en 1685, a Saint-Cyr, tout pres de
Versailles, une maison pour l'education gratuite de deux cent cinquante
"demoiselles nobles et pauvres". La religion et la litterature y etaient
en grand honneur. Quelques-unes des eleves de la classe des grandes,--_les
bleues_,--declamaient devant leurs compagnes _Cinna, Andromaque,
Iphigenie_. Mais on s'apercut vite qu'elles avaient trop de dispositions
pour le theatre, et Mme de Maintenon ecrivit a Racine: "Nos petites
viennent de jouer votre _Andromaque_, et l'ont si bien jouee qu'elles ne
la joueront plus, ni aucune de vos pieces."

Mais, si la tragedie etait ainsi proscrite, on ne renoncait pas a la
poesie. Mme de Maintenon, grande admiratrice de Racine, le pria de
composer, pour Saint-Cyr, une sorte de poeme moral et historique, puise a
une source religieuse. On etait alors en 1688. Racine avait pres de
cinquante ans, et depuis douze annees il avait renonce au theatre, tout en
etant dans la plenitude de l'inspiration et du genie. Les scrupules
religieux l'eloignaient de la scene. Il avait fait a Dieu le plus heroique
des sacrifices pour un artiste: celui de sa gloire. Il s'etait condamne,
ce grand poete, au silence, et de ses propres mains il avait detele les
coursiers qui conduisaient son char de triomphe dans les spheres etoilees
de l'art. Quand il vit le moyen de concilier ses anciens penchants avec
les sentiments qui l'en avaient detourne, il tressaillit. Le poete et le
devot allaient enfin etre d'accord. De leur alliance naquit _Esther_,
cette oeuvre exquise, qui tient a la fois de la tragedie et de l'elegie;
cette piece, pleine de tendresse et de larmes, digne du poete dont son
fils a dit: "Mon pere etait un homme tout sentiment, tout coeur." Reveille
comme d'un long sommeil, Racine avait puise dans le repos une fraicheur
d'impressions, une originalite nouvelle. "A quinze ans, dit M. Michelet,
Mme de Caylus vit naitre _Esther_, en respira le premier parfum, en
penetra si bien l'esprit, qu'elle semblait, par l'emotion de sa voix, y
ajouter quelque chose."

Dans l'origine, elle ne devait y jouer aucun role. Mais, un jour que
Racine etait en train de lire a Mme de Maintenon plusieurs scenes de la
piece, elle se mit a les declamer d'une facon si touchante, que ce poete
enthousiasme composa pour elle un prologue, celui de la _Piete_.

La premiere representation eut lieu a Saint-Cyr, le 26 janvier 1689. Le
vestibule des dortoirs, situe au deuxieme etage du grand escalier des
_demoiselles_, etait partage en deux parties: l'une pour la scene, l'autre
pour les spectateurs. On avait construit le long des murs deux
amphitheatres: l'un, petit, destine aux dames de la communaute; l'autre,
plus grand, reserve aux eleves. Sur les gradins d'en haut etaient les plus
jeunes, _les rouges_, ensuite _les vertes_, puis _les jaunes_, puis en
bas les plus agees, _les bleues_, toutes avec le ruban des couleurs de
leur classe. La representation se donnait le jour, mais on avait ferme
toutes les fenetres; les escaliers, les couloirs, la salle de spectacle,
etincelaient des feux de lustres de cristal. Entre les deux amphitheatres
etaient des sieges pour le roi, pour Mme de Maintenon et pour quelques
spectateurs admis, par une faveur exceptionnelle, a l'honneur d'applaudir
_Esther_.

Louis XIV arrive a 3 heures de l'apres-midi. Aussitot, la piece commence.
D'une voix attendrie et melodieuse, Mme de Caylus dit le prologue de la
Piete; un murmure d'emotion, d'enthousiasme, circule dans le noble
auditoire:

Du sejour bienheureux de la Divinite,
Je descends dans ce lieu par la grace habite;
L'Innocence s'y plait, ma compagne eternelle,
Et n'a point sous les cieux d'asile plus fidele.
Ici, loin du tumulte, aux devoirs les plus saints
Tout un peuple naissant est forme par mes mains.
Je nourris dans son coeur la semence feconde
Des vertus dont il doit sanctifier le monde.
Un roi qui me protege, un roi victorieux
A commis a mes soins ce depot precieux.
C'est lui qui rassembla ces colombes timides,
Eparses en cent lieux, sans secours et sans guides;
Pour elles, a sa porte elevant ce palais,
Il leur y fit trouver l'abondance et la paix...

Avec ses dix-sept ans, sa voix si pure, sa tendre et ideale beaute, Mme de
Caylus ressemble a un ange. Des les premiers vers du prologue, le succes
va aux etoiles. Louis XIV se sent tout rajeuni. Voila enfin une
distraction digne du Grand Roi. Comme on se represente bien cette
animation moitie sainte, moitie profane; ces jeunes filles naives et
charmantes, qui disent, avant d'entrer en scene, un _Veni Creator_; ces
actrices improvisees, qu'electrisent la musique, la poesie, la rampe, et,
plus encore que tout cela, la presence de celui qui est leur protecteur,
leur providence sur cette terre! Le plus grand des rois dans la salle, le
plus grand des poetes dans la coulisse, des actrices plus gracieuses les
unes que les autres; des vers ou tout est noble, ideal, harmonieux; des
choeurs dont la celeste melodie est l'hymne de la priere, le cantique de
l'amour divin; une mise en scene splendide, d'admirables decors, des
costumes persans ou resplendit l'eclat des joyaux de la couronne, et,
choses plus seduisantes que le prestige du trone, que les rayons de
l'astre royal: le charme de la jeunesse, la fraicheur des imaginations, la
douce et penetrante poesie des ames de jeunes filles, quel spectacle! quel
enivrement! Mlle de Veilhan represente Esther; Mlle de La Maisonfort,
Elise; Mlle de Lastic, Assuerus; Mlle d'Abancourt Aman; Mlle de Marsilly,
Zares; Mlle de Mornay, Hydaspe. Le role de Mardochee est joue en
perfection par Mlle de Glapion, cette jeune personne qui a fait dire a
Racine: "J'ai trouve un Mardochee dont la voix va jusqu'au coeur."

Derriere le decor, le poete surveille les entrees, comme un regisseur de
la scene. Mlle de La Maisonfort, intimidee, a failli un instant manquer de
memoire. Quand elle rentre dans la coulisse, il lui dit: "Ah!
mademoiselle, voici une piece perdue."

Et la belle jeune fille se met a pleurer. Aussitot Racine la console, et,
tirant son mouchoir de sa poche, il lui essuie les yeux, ainsi qu'on
ferait pour un enfant. Elle rentre en scene et joue comme une actrice
consommee. Ses yeux sont encore un peu rouges, et Louis XIV, a qui rien
n'echappe, dit tout bas: "La petite chanoinesse a pleure."

Mme de Maintenon a peine a dissimuler l'extreme joie que lui cause le
succes de ses cheres "filles". Louis XIV, emu et ravi, accorde au poete et
aux actrices son suffrage, la plus precieuse des recompenses, et, a la fin
de la representation, Racine se precipite a la chapelle et tombe a genoux
dans un elan de reconnaissance.

Les representations suivantes ont encore plus d'eclat que la premiere. Mme
de Caylus prend le role d'Esther et s'y surpasse. Un divertissement
d'enfants, comme dit Racine, devient l'empressement de toute la cour. La
faveur d'une invitation est plus enviee, plus difficile a obtenir qu'un
voyage a Marly. Louis XIV entre le premier dans la salle, et il se tient
debout, la canne a la main, sur le seuil de la porte, jusqu'a ce que tous
les invites aient penetre dans l'enceinte. Mme de Sevigne, admise a la
representation du 19 fevrier 1689, ne se possede pas de joie. Elle a pour
voisin le marechal de Bellefonds, a qui elle communique tout bas ses
impressions enthousiastes. Le marechal se leve dans un entr'acte et va
dire au roi combien il est content. "Je suis aupres d'une dame,
ajoute-t-il, qui est bien digne d'avoir vu _Esther_."


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