La Cour de Louis XIV - Imbert de Saint Amand
A la fin de la piece, Louis XIV adresse quelques paroles a plusieurs des
spectateurs. Il s'arrete devant Mme de Sevigne et lui parle avec
bienveillance. La marquise, toute fiere d'un tel honneur, a mentionne
cette conversation dans une de ses lettres:
"Le roi me dit: Madame, je suis assure que vous avez ete contente. Racine
a beaucoup d'esprit.--Moi, sans m'etonner, je reponds:--Sire, il en a
beaucoup; mais, en verite, ces jeunes personnes en ont beaucoup aussi;
elles entrent dans le sujet, comme si elles n'avaient jamais fait autre
chose.--
Ah! pour cela, il est vrai.--Et puis Sa Majeste s'en alla et me laissa
l'objet de l'envie."
Ce dernier mot n'est-il pas caracteristique? La femme la plus spirituelle
du royaume est ivre de joie parce que le roi lui a parle. Quel prestige
que celui de ce monarque incomparable, dont la moindre marque d'attention
faisait l'objet de l'envie de toute la cour!
_Esther_ avait eu trop de succes. Soit par piete, soit par jalousie, on ne
tarda pas a critiquer ces representations qui avaient ete si brillantes.
Il fallait bien, bon gre malgre, reconnaitre le genie du poete, le
talent des actrices. La critique porta sur d'autres points. On dit que ce
melange de cloitre et de theatre n'etait pas une bonne chose; que
l'amour-propre desjeunes filles serait surexcite par de pareils
divertissements. Bourdaloue et Bossuet avaient assiste aux
representations, comme pour les approuver par leur presence. Mais le
nouveau directeur de Mme de Maintenon, Godet-Desmaretz, eveque de
Chartres, se prononca contre ces fastueuses exhibitions des demoiselles
de Saint-Cyr. Elles furent donc supprimees, et _Athalie_, commandee apres
le succes d'_Esther_ et deja apprise par les demoiselles de Saint-Cyr,
fut jouee, en 1690, sans pompe, sans theatre, sans decorations, sans
costume, dans la _classe bleue_, en la seule presence du roi, de Mme de
Maintenon et d'une dizaine de personnes.
Ce ne furent pas seulement les representations d'_Esther_ qu'on trouva
trop mondaines. La jeune femme qui s'y etait tant fait admirer, Mme de
Caylus, ne garda pas longtemps sa faveur a la cour. Elle avait trop
d'esprit, trop de gaiete, trop de liberte d'allures et de paroles, pour ne
pas s'attirer des disgraces. Cette jolie, cette spirituelle marquise, qui
n'avait pas encore vingt ans, comme beaucoup de ses contemporaines, se
partageait entre Dieu et le monde; mais, par malheur, la part du monde
etait de beaucoup la plus grande. Pour Mme de Caylus, les prieres
passaient apres les plaisirs. Son caractere mobile, malicieux,
superficiel, ne se pretait pas a l'austerite d'une devotion serieuse, et,
quand la cour prenait des attitudes un peu claustrales, elle s'y sentait
depaysee. Mariee a un homme sans merite et toujours en campagne ou a la
frontiere, Mme de Caylus fut, des le debut, livree a elle-meme. Aimant la
medisance, sinon la calomnie, ne craignant pas de provoquer une inimitie
pour le plaisir de dire un bon mot, habituee a la societe et aux malices
de la duchesse de Bourbon, qui, sans avoir tout l'esprit de sa mere, Mme
de Montespan, en avait les gouts satiriques, Mme de Caylus se moquait un
peu de tout. C'etait la un genre de passe-temps que Louis XIV ne
pardonnait guere. Elle avait eu l'imprudence de dire, en parlant de la
cour: "On s'ennuie si fort dans ce pays-ci, que c'est etre exilee que d'y
vivre."
Le roi la prit au mot et lui defendit de reparaitre dans "ce pays" ou l'on
s'ennuyait tant. Il la trouvait trop fine, trop perspicace, trop habile a
se servir de l'arme du ridicule, si meurtriere dans la main d'une jolie
femme. Il pensait meme que cette education futile ne faisait que
mediocrement honneur a Mme de Maintenon, et celle-ci n'avait pas interet a
laisser pres du roi une jeune femme qui aurait pu faire du tort a
Saint-Cyr. Aussi la disgrace de Mme de Caylus fut-elle de longue duree.
Pendant treize ans, la marquise resta eloignee de la cour et comme en
penitence. Elle n'acheta son pardon qu'a force de tenue, de soumission, de
piete. Mais ce pardon fut complet.
Le 10 fevrier 1707, elle, reparut a Versailles, au souper du roi, et recut
le meilleur accueil. Veuve depuis deux annees environ, elle n'avait que
trente-trois ans et ne songeait pas a se remarier. Belle comme un ange et
plus seduisante que jamais, elle reconquit toute la faveur de Mme de
Maintenon, dont elle devint la compagne assidue, et resta au palais de
Versailles jusqu'a la mort de Louis XIV. Elle revint ensuite a Paris, ou
elle habita une petite maison contigue aux jardins du Luxembourg. Elle y
donnait a souper a des grands seigneurs, a des savants, et son salon etait
un centre intellectuel, ou les traditions du XVIIe siecle se perpetuaient
dans les premieres annees du XVIIIe. Ce fut la qu'elle mourut en 1729,
agee de cinquante-six ans.
Quelques mois avant, elle avait redige, sous le titre modeste de
_Souvenirs_, les courts et spirituels memoires qui rendront son nom
immortel. Ses amis, sous le charme de son esprit si vif, la suppliaient
depuis longtemps d'ecrire pour eux, non pas pour le public, les anecdotes
qu'elle contait si bien. Elle finit par ceder a leur priere et jeta sur le
papier quelques recits, quelques portraits. Quel bijou que ces
_Souvenirs_, ecrits au courant de la plume, sans pretention, sans dates,
sans ordre chronologique, et ou, depuis un siecle, tous les historiens ont
puise[1]! Que de choses dans ce petit livre, qui apprend plus en quelques
lignes que d'interminables volumes! Comme il est feminin et comme il est
francais! Le gout de Voltaire pour ces charmants _Souvenirs_ se comprend
sans peine. Qui, mieux que Mme de Caylus, appliqua le fameux precepte:
"Glissez, mortels, n'appuyez pas!"
[Note 1: Restes manuscrits bien longtemps apres sa mort, les _Souvenirs de
Mme de Caylus_, qui sont inacheves, furent imprimes pour la premiere fois
en 1770, a Amsterdam, avec une preface et des notes attribuees a
Voltaire.]
Elle etait de la race de ces ecrivains spontanes, qui font de l'art sans
le savoir, comme M. Jourdain faisait de la prose, et ne se doutent pas
eux-memes qu'ils ont la premiere qualite du style: le naturel.
Que d'esprit de bon aloi! que d'esprit argent comptant! Quelle bonne
humeur! quelle simplicite! Quel aimable abandon! Quelle jolie serie de
portraits, tous plus vivants, plus animes, plus ressemblants les uns que
les autres!
IX
MME DE MAINTENON ET LES DEMOISELLES DE SAINT-CYR
C'est entouree des religieuses et des eleves d'un asile ou l'idee de la
religion s'unit a celle de la noblesse, ou il y a place pour la terre et
pour le ciel, pour le monde et pour Dieu, que l'epouse de Louis XIV nous
apparait dans son veritable cadre. Saint-Cyr est comme l'enfant de cette
femme qui n'a pas ete mere; c'est la ou un coeur moins sec, moins egoiste
qu'on ne le croit, depense ce qui lui reste de force affective, de
tendresse.
Dans cette pieuse demeure, Mme de Maintenon contemple, a travers la brume
du passe, la carriere si accidentee, si etonnante, qu'elle a parcourue.
C'est la qu'elle entend avec emotion le lointain echo des flots orageux
qui ont battu son berceau, agite sa jeunesse, et qui, souvent encore,
troublent ses vieux jours. En voyant tant de jeunes filles sans fortune,
elle evoque le temps ou, malgre sa naissance illustre, elle etait pauvre,
abandonnee. Elle pense a ce qu'il lui a fallu d'intelligence, d'habilete,
de courage, pour lutter contre la misere. Elle se rappelle les pieges que
lui avait dresses l'esprit du mal, les illusions de jeune fille et de
jeune femme, dont la preserverent sa haute raison et son bon sens; elle
resume tous les enseignements que son experience lui suggere. Dans cette
chapelle, dont le silence n'est pas trouble par le murmure de courtisans
plus occupes du roi que de Dieu, elle reflechit a ce que la cour cache
d'intrigues, de vanites et de deceptions.
Dans ce calme sejour, ou la gravite du monastere se trouve heureusement
temperee par la grace de l'enfance et par le charme de la jeunesse, elle
pense a l'aurore et a la nuit, au berceau et a la tombe. Entre Versailles
et Saint-Cyr, il y a pour Mme de Maintenon une sorte d'antithese vivante:
Versailles, c'est l'agitation; Saint-Cyr, c'est le repos. Versailles,
c'est le monde avec ses tourments, ses ambitions, ses folies; Saint-Cyr,
c'est la preface du ciel. Aussi, comme elle prefere son couvent bien-aime
a la cour de Marbre, aux appartements du roi, a la galerie des Glaces, aux
splendeurs du plus beau palais de l'univers!
"Vive Saint-Cyr! s'ecrie-t-elle, vive Saint-Cyr! Malgre ses defauts, on y
est mieux qu'en aucun lieu du monde... Quand il s'agit de Saint-Cyr, c'est
toujours fete pour moi."
En penetrant dans son cher asile, elle est apaisee, consolee:
"Lorsque je vois, dit-elle, fermer la porte sur moi, en entrant dans cette
solitude d'ou je ne sors jamais qu'avec peine, je me sens pleine de joie."
Et quand elle retourne a Versailles:
"J'eprouve, dit-elle encore, un sentiment de tristesse et d'horreur. C'est
la ce qui s'appelle le monde; c'en est le centre; c'est la ou toutes les
passions sont en mouvement: l'interet, l'ambition, l'envie et le plaisir."
Cette preference de Mme de Maintenon pour Saint-Cyr, qui est son oeuvre,
sa creation, le symbole meme de sa pensee, se comprend d'ailleurs
facilement. C'est la, en effet, que se manifeste le mieux son caractere,
avec son gout de domination, sa haute intelligence, son talent de plume et
de parole, son esprit de gouvernement. Il faut bien le dire, ce n'est pas
la religion seule qui lui fait preferer le couvent au palais. A
Versailles, elle est contrainte, elle est genee, elle obeit; les rayons du
soleil royal, bien que palissant, ont un prestige et un eclat qui
l'intimident encore. A Saint-Cyr, elle est libre, elle commande, elle
gouverne. Cesar aurait mieux aime etre le premier dans un village que le
second a Rome.
Mme de Maintenon trouve plus de plaisir a etre la superieure de religieuses
que la compagne d'un roi. A Versailles, elle regrette peut-etre la couronne
et le manteau d'hermine qui lui manquent. A Saint-Cyr, elle n'en a pas
besoin; car, la, sa royaute ne souleve point de contestation. Ses moindres
paroles sont recueillies comme des oracles. Ses lettres, lues avec une
respectueuse emotion, en presence de toute la communaute, y sont l'objet
d'une admiration unanime. Les religieuses ou les eleves a qui elles sont
adressees s'en vantent comme des titres de gloire. Mme de Maintenon est
presque la reine de France, elle est tout a fait la reine de Saint-Cyr.
Inauguree le 2 aout 1686, la maison d'education de Saint-Cyr fut, pendant
trente annees, l'occupation principale de Mme de Maintenon. Elle s'y
rendait au moins de deux jours l'un, arrivant souvent a 6 heures du matin,
allant de classe en classe, peignant et habillant les petites filles,
edifiant et instruisant les grandes, preferant son role d'institutrice a
tous les amusements et a toutes les splendeurs de Versailles. Rien de
Saint-Cyr ne lui paraissait importun ou deplaisant.
"Nos dames, disait-elle, sont des enfants qui, de longtemps, ne pourront
gouverner. Je m'offre pour les servir; je n'aurai nulle peine a etre leur
intendante, leur femme d'affaires et, de tout mon coeur, leur servante,
pourvu que mes soins les mettent en etat de s'en passer."
Les dames de Saint-Louis,--c'est ainsi qu'on appelait les religieuses de
la maison de Saint-Cyr, avaient, dans le milieu de la journee, une heure
de recreation qu'elles passaient ordinairement autour d'une grande table,
a converser librement en travaillant a l'aiguille. Mme de Maintenon aimait
a venir a ces recreations; elle y apportait son ouvrage et s'y livrait a
des entretiens, a la fois spirituels et edifiants, dont la communaute
appreciait le charme instructif.
Au mois de septembre 1686, le roi, relevant de maladie, vint visiter
Saint-Cyr. Les demoiselles chanterent le _Te Deum_, le _Domine salvum fac
regem_, l'hymne de Lulli: _Grand Dieu, sauvez le roi, vengez le roi_ (dont
les Anglais ont emprunte l'air a la France pour leur _God save the king_).
Louis XIV sourit a ces frais visages, a ces coeurs pleins d'emotion et de
reconnaissance. Quand il remonta en voiture, il dit avec attendrissement a
Mme de Maintenon:
"Je vous remercie, madame, de tout le plaisir que vous m'avez donne."
En 1689, il disait aux dames de Saint-Louis:
"Je ne suis pas assez eloquent pour vous bien exhorter; mais j'espere qu'a
force de vous bien repeter les motifs de cette fondation, je vous
persuaderai et vous engagerai a y etre toujours fideles. Je n'epargnerai
ni mes visites ni mes paroles, pour peu que je les croie utiles a produire
ce bel effet."
Pour Louis XIV, Saint-Cyr etait une consolation et une expiation, une
oeuvre de religion et de patriotisme, un hommage a Dieu et a la France.
"Ce qui me plait dans les dames de Saint-Cyr, disait-il, c'est qu'elles
aiment l'Etat, quoiqu'elles haissent le monde; elles sont bonnes
religieuses et bonnes Francaises."
A l'entree de chaque campagne, il se recommandait, pour attirer la
benediction du ciel sur ses armes, aux anges de Saint-Cyr, dont les
prieres devaient etre puissantes au paradis. Revenant du siege de Mons,
en avril 1691, il se rendit dans le saint asile, ou son ame se reposait
des emotions de la politique et de la guerre. Comme l'une des jeunes
filles lui reprochait de s'etre trop expose pendant le siege:
"Je n'ai fait que ce que je devais, repondit-il.
--Mais le bien de l'Etat, repliqua-t-elle, est attache a la conservation
de votre personne.
--Les places comme la mienne, reprit le roi, ne demeurent jamais vides. Un
autre la remplirait mieux que moi."
Quant a Mme de Maintenon, son devouement pour Saint-Cyr va jusqu'a
l'enthousiasme.
"Sanctifiez votre maison, dit-elle aux dames de Saint-Louis, et par votre
maison tout le royaume.
Je donnerais de mon sang pour communiquer l'education de Saint-Cyr a
toutes les maisons religieuses qui elevent des jeunes filles. Tout m'est
etranger en comparaison de Saint-Cyr, et mes plus proches parents me sont
moins chers que la derniere des bonnes filles de la communaute."
Non contente de prier, comme la reine des abeilles, elle travaille. Sa
plume et son aiguille sont egalement actives, et c'est tout en brodant
qu'elle fait de veritables sermons, qui ne seraient pas indignes des plus
grands predicateurs. Elle trace, en termes excellents, le portrait des
religieuses et celui des meres de famille.
"J'en connais, dit-elle, qui sont estimees, respectees et admirees de tout
le monde; leurs maris sont si charmes d'elles, qu'ils disent avec
admiration: "Je trouve tout en ma femme; elle me sert d'intendant, de
maitre d'hotel et de gouvernante pour mes enfants."
Parlant a des novices, elle s'ecrie:
"Comptez qu'il n'y a rien sur la terre de si heureux qu'une bonne
religieuse, et rien de si malheureux et de si meprisable qu'une mauvaise.
Se taire, obeir, souffrir, ne point faire souffrir les autres, aimer Dieu
d'un coeur plein et tout ce qu'il veut que nous aimions, supporter
l'imperfection en autrui et point en soi, ne se flatter ni se decourager,
ne compter que sur la croix et ne laisser jamais respirer l'amour-propre
sous aucun pretexte de consolation innocente, voila le royaume de Dieu qui
commence ici-bas; vous n'aurez de bonheur qu'en vous livrant a Dieu sans
reserve et en portant le joug de la religion avec un courage simple qui
vous le rendra doux et leger."
"Priez sans cesse, dit-elle aux dames de Saint-Louis, priez en marchant,
en ecrivant, en filant, en travaillant... Il y a quelque temps que je
voyais vos demoiselles plier du linge avec une activite qui ne leur
laissait pas le loisir de penser ni de s'ennuyer; elles furent un instant
en silence, et ensuite elles chanterent des cantiques; j'admirais
l'innocence de leur vie, et votre bonheur d'eviter tant de peches, en
contenant ainsi ce grand nombre de jeunes personnes dans un age si
dangereux."
Cette femme blasee, desabusee des vanites de la terre, voudrait inspirer a
autrui son degout des biens qu'elle a possedes. Avec quelle conviction
dans l'accent elle disait:
"Les princes et les princesses ne sont ordinairement contents nulle part,
et s'ennuient de tout. A force de chercher les plaisirs, ils n'en peuvent
trouver; ils vont de palais en palais, a Meudon, a Marly, a Rambouillet,
a Fontainebleau, dans le dessein de se divertir. Ce sont des lieux
admirables; vous seriez, vous autres, ravies en les voyant; mais eux s'y
ennuient parce que l'on s'accoutume a tout, et qu'a la longue les plus
belles choses ne font plus plaisir et deviennent indifferentes. De plus,
ce ne sont point ces choses-la qui nous peuvent rendre heureux; notre
bonheur ne peut venir que du dedans."
Dans ces discours aux demoiselles de Saint-Cyr, Mme de Maintenon
s'analysait elle-meme avec l'impartialite qu'elle mettait a juger les
qualites et les defauts de son prochain. C'etait comme un perpetuel examen
de conscience, une meditation continue, une demonstration de l'inanite, du
neant des grandeurs humaines par la femme qui en avait la connaissance la
plus approfondie.
Austeres et admirables enseignements! Mais toutes les jeunes filles
sont-elles en etat de les comprendre? Plus d'une n'est, croyons-nous, qu'a
moitie convaincue. Il en est peut-etre parmi elles qui disent qu'apres
tout Mme de Maintenon n'a pas toujours fait fi du monde; qu'elle l'a aime
au point de preferer Scarron a un couvent; qu'elle a ete, plus qu'aucune
autre femme, flattee des distinctions et des eloges; que, dans sa
jeunesse, elle ne laissait pas que d'etre fiere de ses succes dans les
brillants salons de l'hotel d'Albret ou de l'hotel de Richelieu.
Parmi les demoiselles de Saint-Cyr, il y en a probablement plus d'une que
la crainte des orages ne degoute pas de l'ocean, et qui, en depit des
sages conseils de Mme de Maintenon, revent d'en essayer et de se confier
aux flots sur une barque ornee de fleurs. Il est rare qu'on soit convaincu
par l'experience d'autrui. Ce sont nos propres deceptions, nos propres
souffrances, qui nous instruisent. Mme de Maintenon le sait bien, et
cependant elle ne se decourage pas dans ses exhortations.
"Que ne puis-je, s'ecrie-t-elle, faire voir le fond de mon coeur a toutes
les religieuses, afin qu'elles sentent tout le prix de leur vocation! Que
ne donnerais-je point pour qu'elles vissent d'aussi pres que je le vois de
quels plaisirs nous cherchons a abreger le songe de la vie!"
En recapitulant l'ensemble de sa destinee, cette femme a l'esprit si
observateur, si judicieux et si pratique, en arrive a des conclusions qui
sont toutes, pour la vertu, pour la religion, pour Dieu, et le saint
asile ou elle a marque d'avance l'emplacement de son cercueil l'affermit
dans ses pensees fortes et ses reflexions salutaires.
X
LA DUCHESSE D'ORLEANS
PRINCESSE PALATINE
Une des causes qui faisaient que Mme de Maintenon preferait Saint-Cyr
a Versailles, c'est qu'a Saint-Cyr elle se croyait aimee, tandis qu'a
Versailles, elle sentait percer, sous une deference apparente et sous
d'obsequieuses protestations de devouement et de respect, la
malveillance, souvent la haine. Telles personnes qui la voyaient sans
cesse et lui temoignaient les plus grands egards, la detestaient
cordialement, et, avec profonde connaissance du coeur humain, elle s'en
apercevait toujours. Au premier rang de ces antipathies secretes contre
Mme de Maintenon, il faut citer l'inimitie sourde et violente de la
princesse Palatine, Madame, seconde femme du duc d'Orleans.
Les accusations portees contre l'epouse de Louis XIV par cette Allemande
impitoyable sont si exagerees et si invraisemblables, qu'elles font plus
de bien que de mal a la memoire de celle qui en fut l'objet. Jamais les
libelles d'Amsterdam, jamais les pamphlets protestants n'ont invente
pareilles enormites. C'est un torrent d'injures, une debauche de haine,
le langage des halles dans le plus beau palais de l'univers. Ce sont des
calomnies qui ne reculent devant rien.
La femme qui se livrait, dans sa correspondance, a cette fureur de
diatribes, est, a coup sur, l'une des figures les plus originales de la
galerie feminine de Versailles. Physique, moral, style, caractere, tout
chez elle est bizarre. Ne ressemblant a personne et contrastant avec tout
ce qui l'entoure, elle sert, en quelque sorte, de repoussoir aux beautes
fines et delicates de son temps. Aucune femme ne s'est, croyons-nous,
mieux fait connaitre que la princesse Palatine dans ses lettres. Elle y
est tout entiere, avec ses defauts et ses qualites, son curieux melange
d'austerite de moeurs et de cynisme de langage, ses hauteurs de grande
dame et ses expressions de femme du peuple, son pretendu dedain pour les
grandeurs humaines et son amour acharne pour les prerogatives du rang.
C'est la princesse dont Saint-Simon a si nettement trace le portrait:
franche et droite, bonne et bienfaisante, grande en toutes ses manieres,
et petite au dernier point sur tout ce qui regarde ce qui lui est du.
C'est la femme aux allures masculines, sans coquetterie, sans envie de
plaire, mais sans retenue dans ses propos, ayant dans le caractere et dans
les gouts quelque chose d'apre et de martial, aimant les chiens, les
chevaux, la chasse, dure pour elle-meme, se guerissant, si par hasard elle
est souffrante, en faisant a pied deux grandes lieues. Ce qu'elle
represente exactement par son type si original, ce n'est pas l'Allemagne
poetique, sentimentale, reveuse; c'est l'Allemagne rustique, presque
farouche.
Traduites en francais, les lettres de la princesse Palatine perdent
beaucoup de leur saveur. C'est en allemand qu'elles ont ce gout de
terroir, ces allures primesautieres, ce ton parfois cynique, parfois
burlesque, qui en font le principal merite. Si exagerees, si passionnees
qu'elles soient, elles valent la peine d'etre consultees, meme apres les
Memoires de Saint-Simon. Sans doute, Madame n'a rien du genie de ce Tacite
francais; mais il y a, dans leur style et dans leur destinee, plus d'une
analogie. Tous deux sont des temoins essentiellement recusables; car tous
deux ont des partis pris et ne peuvent juger de sang-froid des questions
qui interessent de trop pres leurs rancunes et leurs prejuges. Mais l'un
et l'autre n'essayent meme pas de dissimuler leur partialite; rien n'est
donc plus facile que de distinguer la verite a travers leurs mensonges. Si
elle n'a pas le genie de Saint-Simon, Madame en a les coleres, les
indignations et les haines. Elle est honnete femme comme il est honnete
homme. Elle aime, comme lui, le droit, la justice et la verite. Comme lui,
elle ecrit en secret, et se console d'une perpetuelle contrainte par
l'exageration de sa liberte de style. Comme lui, elle fait de sa plume et
de son encrier sa vengeance. C'est avec ses propres lettres que nous
allons essayer de retracer sa physionomie.
Fille de l'electeur palatin Charles-Louis et de la princesse Charlotte de
Hesse-Cassel, la seconde femme du duc d'Orleans naquit au chateau de
Heidelberg. Enfant, elle preferait les fusils aux poupees et annoncait
deja les cotes masculins de son caractere. Elle avait dix-neuf ans quand
son mariage avec le frere de Louis XIV fut decide.
Elle se mit en route pour la France en 1671. On lui depecha trois eveques
a la frontiere pour l'instruire dans la religion catholique, qui devait
etre desormais la sienne. Les prelats commencerent leur oeuvre a Metz et
la terminerent a leur arrivee a Versailles. La nouvelle duchesse d'Orleans
etait en tous points l'oppose de celle dont Bossuet fit l'oraison funebre.
La cour, qui avait admire dans la premiere Madame le type de l'elegance et
de la beaute, trouvait dans la seconde celui de la rudesse et de la
laideur. Autant l'une etait coquette, autant l'autre l'etait peu. C'etait,
pour la princesse Palatine, une sorte de plaisir d'exagerer elle-meme ce
qu'elle pensait de son physique: "J'ai de grandes joues pendantes et un
grand visage, ecrivait-elle. Cependant je suis tres petite de taille,
courte et grosse; somme totale, je suis un petit laideron. Si je n'avais
bon coeur, on ne me supporterait nulle part. Pour savoir si mes yeux
annoncent de l'esprit, il faudrait les examiner au microscope ou avec des
conserves; autrement il serait difficile d'en juger. On ne trouverait pas
probablement sur toute la terre des mains aussi vilaines que les miennes.
Le roi m'en a fait l'observation et m'a fait rire de bon coeur; car,
n'ayant pu me flatter, en conscience, d'avoir quelque chose de joli, j'ai
pris le parti de rire la premiere de ma laideur, cela m'a tres bien
reussi."
Si la princesse Palatine n'eblouissait pas la cour, en revanche la cour ne
l'eblouissait guere. Versailles et ses splendeurs la laissent insensible.
"J'aime mieux, ecrivait-elle, voir des arbres et des prairies que les plus
beaux palais; j'aime mieux un jardin potager que des jardins ornes de
statues et de jets d'eau; un ruisseau me plait davantage que de
somptueuses cascades; en un mot, tout ce qui est naturel est infiniment
plus de mon gout que les oeuvres de l'art et de la magnificence; elles ne
plaisent qu'au premier aspect, et, aussitot qu'on y est habitue, elles
inspirent la fatigue, et l'on ne s'en soucie plus." Ce qu'aimait, ce que
regrettait Madame, c'etait son Rhin allemand, c'etaient les collines ou,
enfant, elle allait voir se lever le soleil, et ou elle mangeait des
cerises avec un bon morceau de pain.