La Cour de Louis XIV - Imbert de Saint Amand
Sans doute, Mme de Maintenon se laissa entrainer par le sentiment unanime
du monde catholique; mais ce ne fut nullement elle qui prit l'initiative.
Voltaire l'a reconnu, lorsqu'il a dit:
"On voit par ses lettres qu'elle ne pressa point la revocation de l'edit
de Nantes, mais qu'elle ne s'y opposa point."
Au sujet des abjurations qui n'etaient pas sinceres, elle ecrivait, le 4
septembre 1687: "Je suis indignee contre de pareilles conversions: l'etat
de ceux qui abjurent sans etre veritablement catholiques est infame." On
lit dans les _Notes des Dames de Saint-Cyr_: "Mme de Maintenon, en
desirant de tout son coeur la reunion des huguenots a l'Eglise, aurait
voulu que ce fut plutot par la voie de la persuasion et de la douceur que
par la rigueur; et elle nous a dit que le roi, qui avait beaucoup de zele,
aurait voulu la voir plus animee qu'elle ne lui paraissait, et lui disait,
a cause de cela: "Je crains, madame, que le menagement que vous voudriez
que l'on eut pour les huguenots ne vienne de quelque reste de prevention
pour votre ancienne religion."
Fenelon lui-meme, represente comme l'apotre de la tolerance, approuvait en
principe la revocation de l'edit de Nantes:
"Si nul souverain, disait-il, ne peut exiger la croyance interieure de ses
sujets sur la religion, il peut empecher l'exercice public ou la
profession d'opinions ou ceremonies qui troubleraient la paix de la
republique par la diversite et la multiplicite des sectes."
Tel est egalement l'avis de Mme de Maintenon; mais les ecrivains
protestants eux-memes ont reconnu qu'elle blamait l'emploi de la force.
L'historien des refugies francais dans le Brandebourg le dit:
"Rendons-lui justice, elle ne conseilla jamais les moyens violents dont on
usa; elle abhorrait les persecutions, et on lui cachait celles qu'on se
permettait."
Les conseils de Mme de Maintenon ne furent pas etrangers a la declaration
du 13 decembre 1698, qui, tout en maintenant la revocation de l'edit de
Nantes, fonda une tolerance de fait qui dura jusqu'a la fin du regne.
Gardons-nous, au surplus, de tomber dans l'erreur grossiere de ceux qui
voient dans le catholicisme la servitude, dans le protestantisme la
tolerance. Luther prechait l'extermination des anabaptistes. Calvin
faisait supplicier pour heresie Michel Servet, Jacques Brunet, Valentin
Gentilis. Les rigueurs de Louis XIV contre les protestants n'egalent pas
celles de Guillaume d'Orange connue les catholiques. Les lois anglaises
etaient d'une severite draconienne; tout pretre catholique residant en
Angleterre qui, avant trois jours, n'avait pas embrasse le culte anglican,
etait passible de la peine de mort. Et l'on voudrait aujourd'hui nous
faire croire que, dans la lutte de Louis XIV et de Guillaume, le prince
protestant representait le principe de la tolerance religieuse!
En resume, qu'il s'agisse soit de la revocation de l'edit de Nantes, soit
de tout autre acte du grand regne, Mme de Maintenon n'a pas joue le role
odieux que la calomnie lui attribuait. Elle s'est, croyons-nous, maintenue
dans les limites de l'influence legitime qu'une femme devouee et
intelligente exerce d'ordinaire sur son mari. Si elle s'est souvent
trompee, elle s'est trompee de bonne foi. La vraie Mme de Maintenon n'est
pas la devote mechante et malfaisante, fourbe et vindicative, que certains
ecrivains imaginent; c'est une femme pieuse et sensee, animee de nobles
intentions, aimant sincerement la France, sympathisant, du fond du coeur,
avec les souffrances du peuple, detestant la guerre, ayant le respect du
droit et de la justice, austere dans ses gouts, moderee dans ses opinions,
irreprochable dans sa conduite.
Parlant de l'accord qui existait entre elle et le groupe des grands
seigneurs veritablement religieux, M. Michelet a dit:
"Regardons cette petite societe comme un couvent au milieu de la cour,
couvent conspirateur pour l'amelioration du roi. En general, c'est la cour
convertie. Ce qui est beau, tres beau dans ce parti, ce qui en fait
l'honorable lien, c'est l'edifiante reconciliation des mortels ennemis. La
fille de Fouquet, de cet homme que Colbert enferma vingt ans, la duchesse
de Bethune-Charost, par un effort chretien, devient l'amie, presque la
soeur des trois filles du persecuteur de son pere."
Tels sont les sentiments que Mme de Maintenon savait inspirer. Chaque
matin et chaque soir, elle disait, du plus profond de son ame, cette
priere composee par elle:
"Seigneur, donnez-moi de rejouir le roi, de le consoler, de l'encourager,
de l'attrister aussi quand il le faut pour votre gloire. Faites que je ne
lui dissimule rien de ce qu'il doit savoir par moi, et qu'aucun autre
n'aurait le courage de lui dire."
Non, une pareille piete n'avait rien d'hypocrite, et la compagne de Louis
XIV etait de bonne foi, quand elle disait a Mme de Glapion:
"Je voudrais mourir avant le roi, j'irais a Dieu, je me jetterais aux
pieds de son trone, je lui offrirais les voeux d'une ame qu'il aurait
rendue pure; je le prierais d'accorder au roi plus de lumieres, plus
d'amour pour son peuple, plus de connaissance sur l'etat des provinces,
plus d'aversion pour les perfidies des courtisans, plus d'horreur pour
l'abus qu'on fait de son autorite, et Dieu exaucerait mes prieres."
XII
LES LETTRES DE MME DE MAINTENON
Au debut, Louis XIV n'aimait pas la femme destinee a devenir l'affection
la plus serieuse et la plus durable de sa vie. "Le roi ne me goutait pas,
a-t-elle ecrit elle-meme, et il eut assez longtemps de l'eloignement pour
moi; il me craignait sur le pied de bel esprit."
Comment Louis XIV passa-t-il de la repulsion a la sympathie, de la
defiance a la confiance, de la prevention a l'admiration? En voyant de
pres des qualites morales qu'il n'avait pas distinguees de loin. Le meme
fait s'est produit chez la plupart des critiques et des historiens qui,
ayant a parler de Mme de Maintenon, ne se sont pas contentes de notions
superficielles et ont soumis a une veritable analyse sa vie et son
caractere. Quand M. Theophile Lavallee fit paraitre son _Histoire des
Francais_, il y peignit Mme de Maintenon d'une maniere tres severe. Il
l'accusait "de la secheresse de coeur la plus complete", d'un "esprit de
devotion etroite et d'intrigue mesquine". Il lui reprochait d'avoir
inspire a Louis XIV des entreprises funestes, de tres mauvais choix.
"Elle le rapetissa, disait-il, elle l'obseda de gens mediocres et
serviles; elle eut enfin la plus grande part aux fautes et aux desastres
de la fin du regne."
Quelques annees plus tard, M. Lavallee, mieux eclaire, disait dans sa
belle _Histoire de la maison royale de Saint-Cyr_: "Mme de Maintenon ne
donna a Louis XIV que des conseils salutaires, desinteresses, utiles a
l'Etat et au soulagement du peuple." Que s'etait-il donc passe entre la
publication des deux ouvrages? L'auteur avait etudie. Apres de patientes
recherches, il etait parvenu a recueillir les lettres et les ecrits de Mme
de Maintenon. Grace aux communications des ducs de Noailles, de Mouchy,
de Cambaceres, de MM. Feuillet de Conches, Montmerque, de Chevry, Honore
Bonhomme, il avait pu accroitre les tresors des archives de Saint-Cyr et
faire enfin une oeuvre d'un puissant interet.
Mme de Maintenon est un des personnages historiques qui ont le plus ecrit.
Ses Lettres, si elle n'en avait pas detruit un grand nombre, formeraient
toute une bibliotheque. Les archives seules de Saint-Cyr en contenaient
quarante volumes. Et pourtant les lettres les plus curieuses sans doute
n'ont pas ete conservees. Mme de Maintenon, toujours prudente, brula sa
correspondance avec Louis XIV, son epoux; avec Mme de Montchevreuil, sa
plus intime amie; avec l'eveque de Chartres, son directeur. Les lettres de
sa jeunesse sont tres rares. On ne devinait pas encore ce que l'avenir lui
reservait. Le recueil de M. Lavallee, forcement incomplet, n'en est pas
moins un monument historique d'une tres haute valeur. Deux volumes de
lettres et d'entretiens sur l'education des filles, deux autres de lettres
historiques et edifiantes adressees aux dames de Saint-Cyr, quatre volumes
de correspondance generale, un de conversations et proverbes, un autre
d'ecrits divers, enfin un dernier qui comprend les Souvenirs de Mme de
Caylus, les Memoires des dames de Saint-Cyr et ceux de Mlle d'Aumale, tel
est l'ensemble d'une publication qui a mis en pleine lumiere une figure
eminemment curieuse a etudier.
Le recueil de La Beaumelle, l'ennemi de Voltaire, contenait, a cote de
beaucoup de lettres authentiques, un grand nombre de lettres apocryphes.
Il y avait des changements, des interpolations, des additions, des
suppressions. Au moyen de pieces fabriquees, on avait insere des phrases a
effet, des reflexions piquantes, des maximes a la mode au XVIIIe siecle.
M. Lavallee a trouve moyen de separer le bon grain de l'ivraie. Passant le
recueil de La Beaumelle au crible d'une critique sagace, il est parvenu a
retablir le texte des lettres vraies et a prouver le caractere apocryphe
de celles qui etaient fausses. Comme les vrais connaisseurs en
autographes, il se defiait des lettres saisissantes. Les falsificateurs
sont presque toujours imprudents. Ils forcent la note, et, quand ils se
mettent a inventer un document, ils veulent que leur invention produise
une impression saisissante.
La correspondance des personnages celebres est en general beaucoup plus
simple, beaucoup moins appretee que les pretendus autographes qu'on leur
attribue. Il faut se tenir en garde contre les lettres ou se trouvent soit
des portraits acheves, soit des jugements profonds, soit des predictions
historiques. C'est la souvent un signe de falsification, et, plus on est
frappe par un autographe, plus il faut etudier avec soin sa provenance.
Les lettres de Mme de Maintenon meritaient la peine qu'on a prise pour en
etablir d'une maniere exacte les dates et l'authenticite. L'historien de
Mme de Sevigne, le baron Walckenaer, les place, sans hesiter, au premier
rang.
"Mme de Maintenon, dit-il, est pour le style epistolaire un modele plus
acheve que Mme de Sevigne. Presque toujours celle-ci n'ecrit que pour le
besoin de s'entretenir avec sa fille, avec les personnes qu'elle aime,
afin de tout dire, de tout raconter. Mme de Maintenon, au contraire, a
toujours en ecrivant un objet distinct et determine. La clarte, la
mesure, l'elegance, la justesse des pensees, la finesse des reflexions,
lui font agreablement atteindre le but ou elle vise. Sa marche est droite
et soutenue; elle suit sa route sans battre les buissons, sans s'ecarter
ni a droite, ni a gauche[1]."
[Note 1: Walckenaer, _Memoires sur Mme de Sevigne, sa vie et ses ecrits_.]
Tel etait egalement l'avis de Napoleon Ier. Il preferait de beaucoup les
lettres de Mme de Maintenon a celles de Mme de Sevigne, qui etaient, selon
lui, "des oeufs a la neige, dont on peut se rassasier sans se charger
l'estomac." En citant la preference de Napoleon, M. Desire Nisard fait ses
reserves. "Quand les lettres de Mme de Maintenon sont pleines, a dit
l'eminent critique, on est de l'avis du grand Empereur. Elles ont je ne
sais quoi de plus sense, de plus simple, de plus efficace. On n'y est pas
ebloui de la mobilite feminine, et le naturel en plait davantage, parce
qu'il vient plutot de la raison qui dedaigne les gentillesses sans se
priver des vraies graces, que de l'esprit qui joue avec des riens. Mais ou
le sujet manque, ces lettres sont courtes, seches, sans epanchements[2]."
[Note 2: M. Desire Nisard, _Histoire de la litterature francaise_.]
Si Mme de Maintenon avait eu des preoccupations litteraires, si elle
s'etait imagine qu'elle ecrivait pour la posterite, elle aurait redige des
lettres plus remarquables encore. Il n'y a dans sa correspondance ni
recherche, ni pretention. Elle ecrit pour edifier, pour convertir, pour
consoler beaucoup plus que pour plaire. Ses billets aux dames ou aux
demoiselles de Saint-Cyr ne depassent pas cette pieuse ambition. Tres
souvent Mme de Maintenon ne prend pas la plume elle-meme. Tout en filant
ou en tricotant, elle dicte aux jeunes filles qui lui servent de
secretaires: a Mlle de Loubert ou a Mlle de Saint-Etienne, a Mlle d'Osmond
ou a Mlle d'Aumale. Mais dans le moindre de ces innombrables billets on
retrouve, quoi qu'en dise M. Nisard, ces qualites de style, cette
sobriete, cette mesure, cette concision, cette parfaite harmonie entre le
mot et l'idee, qui font l'admiration des meilleurs juges.
Les deux femmes du XVIIe siecle dont les lettres sont le plus celebres:
Mme de Sevigne et Mme de Maintenon, avaient l'une pour l'autre beaucoup
d'estime et de sympathie. "Nous soupons tous les soirs avec Mme Scarron,
ecrivait Mme de Sevigne des 1672; elle a l'esprit aimable et
merveilleusement droit." On se figure facilement ce que devait etre la
conversation de ces deux femmes, si superieures, si instruites, si
spirituelles, et qui, avec des qualites differentes, se completaient, pour
ainsi dire, l'une par l'autre.
Mme de Sevigne, riche et forte nature, jeune et belle veuve, honnete, mais
a l'humeur libre et hardie, eblouissante Celimene, soeur de Moliere, comme
dit Sainte-Beuve, femme vive de caractere, de parole et de plume, justifie
ce que lui disait son amie Mme de La Fayette:
"Vous paraissez nee pour les plaisirs, et il semble qu'ils soient faits
pour vous. Votre presence augmente les divertissements, et les
divertissements augmentent votre beaute lorsqu'ils vous environnent. Enfin
La joie est l'etat veritable de votre ame, et le chagrin vous est plus
contraire qu'a qui que ce soit."
Son image, etincelante comme son esprit, nous apparait au milieu de ces
fetes, que sa plume fait revivre, comme la baguette d'une magicienne.
"Que vous dirais-je? magnificences, illuminations, toute la France, habits
rebattus et broches d'or, pierreries, brasiers de feu et de fleurs,
embarras de carrosses, cris dans la rue, flambeaux allumes, reculements et
gens roues; enfin le tourbillon, la dissipation, les demandes sans
reponses, les compliments sans savoir ce qu'on dit, les civilites sans
savoir a qui l'on parle; les pieds entortilles dans les queues."
Mme de Sevigne, dont les lettres passent de main en main dans les salons
et les chateaux, ecrit un peu pour la galerie. Elle dit d'elle-meme: "Mon
style est si neglige, qu'il faut avoir un esprit naturel et du monde pour
pouvoir s'en accommoder[1]."
[Note 1: Lettre du 23 decembre 1671.]
Mais cela ne l'empeche pas d'avoir conscience de sa valeur. Quand elle
laisse "trotter sa plume, la bride sur le cou"; quand elle donne avec
plaisir a sa fille "le dessus de tous les paniers, c'est-a-dire la fleur
de son esprit, de sa tete, de ses yeux, de sa plume, de son ecritoire", et
que "le reste va comme il peut", elle sait tres bien que la societe
raffole de ce style, ou toutes les graces et toutes les merveilles du
grand siecle se refletent comme dans un miroir. Ses lettres sont des
modeles de _chroniques_, pour nous servir de l'expression moderne. Au XIXe
siecle comme au XVIIe, ce sont deux femmes qui ont remporte la palme dans
ce genre de litterature ou il faut tant d'esprit. Mme Emile de Girardin a
ete la Sevigne de notre epoque.
Mme de Maintenon n'aurait pas pu ou n'aurait pas voulu aspirer a cette
gloire toute mondaine. Loin de viser a l'effet, elle attenue
volontairement celui qu'elle produit. Comme elle amortit l'eclat de ses
regards, elle modere son style et tempere son esprit. Elle sacrifie les
qualites brillantes aux qualites solides; trop d'imagination, trop de
verve l'effrayerait. Saint-Cyr ne doit pas ressembler aux hotels d'Albret
ou de Richelieu; on ne doit point parler a des religieuses comme a des
precieuses.
L'enjouement, la verve gauloise, la gaiete de bon aloi, sont du cote de
Mme de Sevigne; l'experience, la raison, la profondeur, sont du cote de
Mme de Maintenon. L'une rit a gorge deployee; l'autre sourit a peine.
L'une a des illusions sur toutes choses, des admirations qui vont jusqu'a
la naivete, des extases en presence des rayons de l'astre royal; l'autre
ne se laisse fasciner ni par le roi, ni par la cour, ni par les hommes, ni
par les femmes, ni par les choses. Elle a vu de trop pres et de trop haut
les grandeurs humaines pour ne pas en comprendre le neant, et ses
conclusions sont empreintes d'une tristesse profonde. Mme de Sevigne a
bien aussi parfois des atteintes de melancolie; mais le nuage passe vite,
et l'on se retrouve en plein soleil. La gaiete, gaiete franche,
communicative, rayonnante, fait le fond du caractere de cette femme
spirituelle, seduisante, amusante. Mme de Sevigne, brille par
l'imagination, Mme de Maintenon par le jugement. L'une se laisse eblouir,
enivrer; l'autre garde toujours son sang-froid. L'une s'exagere les
splendeurs de la cour; l'autre les voit telles qu'elles sont. L'une est
plus femme; l'autre est plus matrone.
XIII
LA VIEILLESSE DE MME DE MONTESPAN
C'est dans son orgueil qu'est presque toujours puni quiconque a peche par
orgueil. De toutes les favorites de Louis XIV, Mme de Montespan avait ete
la plus despotique et la plus hautaine; ce fut aussi la plus humiliee. Ne
pouvant s'habituer a sa decheance, elle resta pres de onze ans a la cour,
bien qu'elle fut devenue a charge au roi et a elle-meme. "On disait
qu'elle etait comme ces ames malheureuses qui reviennent dans les lieux
qu'elles ont habites expier leurs fautes[1]." Malgre la demi-conversion de
cette fiere Mortemart, il lui restait encore des vestiges de colere et
d'ironie. Allant un jour chez Mme de Maintenon, elle y rencontra le cure
de Versailles et les soeurs grises, qui venaient assister a une reunion de
charite:
[Note 1: _Souvenirs de Mme de Caylus_.]
"Savez-vous, madame, dit-elle en entrant, que votre antichambre est
merveilleusement paree pour votre oraison funebre?"
Le roi continuait a voir Mme de Montespan. Chaque jour, apres la messe, il
allait passer quelques instants pres d'elle, mais comme par acquit de
conscience et non par plaisir. Entre eux il n'y avait plus rien du passe,
ni abandon, ni confiance, ni amitie. Aussi, dans cette cour naguere encore
remplie de ses flatteurs, ne rencontrait-elle plus un seul visage vraiment
ami. Si courte que soit la vie, elle est encore assez longue pour laisser
s'accomplir, souvent des ce monde, la vengeance de Dieu.
Apres s'etre longtemps cramponnee aux epaves de sa fortune et de sa
beaute, comme un naufrage aux debris du navire, Mme de Montespan se decida
enfin a la retraite. Le 15 mars 1691, elle fit dire au roi par Bossuet que
son parti etait bien pris, et que, cette fois, elle abandonnait Versailles
pour toujours. Un mois apres, Dangeau ecrivait:
"Mme de Montespan a ete quelques jours a Clagny, et s'en est retournee a
Paris. Elle dit qu'elle n'a point absolument renonce a la cour, qu'elle
verra le roi quelquefois, et qu'a la verite on s'est un peu hate de faire
demeubler son appartement."
L'ancienne favorite avait ete prise au mot. Son logement au chateau de
Versailles etait desormais occupe par le duc du Maine; elle ne devait plus
y revenir. Elle vecut alternativement a l'abbaye de Fontevrault, dont sa
soeur etait abbesse; aux eaux de Bourbon, ou elle allait tous les etes; au
chateau d'Oiron, qu'elle avait achete, et au couvent de Saint-Joseph,
situe a Paris, sur l'emplacement actuel du ministere de la Guerre. C'est
dans ce couvent qu'elle recevait les personnages les plus considerables de
la cour. Il n'y avait dans son salon qu'un seul fauteuil, le sien.
"Toute la France y allait, dit Saint-Simon, elle parlait a chacun comme
une reine, et de visites, elle n'en faisait jamais, pas meme a Monsieur,
ni a Madame, ni a la Grande Mademoiselle, ni a l'hotel de Conde."
Au chateau d'Oiron, il y avait une chambre superbement meublee ou le roi
ne vint jamais, et qu'on appelait cependant la chambre du roi.
Peu a peu les pensees serieuses succederent aux idees de vanite ou de
rancune. Le monde fut vaincu par le ciel. La penitente en arriva non
seulement aux remords, mais aux macerations, aux jeunes, aux cilices.
Cette femme, jadis si raffinee, si elegante, s'astreignit a ne porter que
des chemises de la toile la plus dure, a mettre une ceinture et des
jarretieres herissees de pointes de fer. Elle en vint a donner tout ce
qu'elle avait aux pauvres et travaillait pour eux plusieurs heures par
jour a des ouvrages grossiers.
A cote de son chateau, elle fonda un hospice dont elle etait plutot la
servante que la superieure; elle soignait les malades et pansait leurs
plaies. Comme le dit M. Pierre Clement dans la belle etude qu'il lui a
consacree, le scandale avait ete grand; mais, de la part d'une si
orgueilleuse nature, le repentir et l'humilite doublaient en quelque sorte
de valeur. Elle se resigna, sur l'ordre de son confesseur, a l'acte qui
lui coutait le plus: elle demanda pardon a son mari dans une lettre ou, se
servant des termes les plus humbles, elle lui offrait de retourner avec
lui, s'il daignait la recevoir, ou de se rendre dans telle residence qu'il
voudrait bien lui assigner. M. de Montespan ne repondit pas.
Saint-Simon pretend que Mme de Montespan, dans les dernieres annees de sa
vie, etait tellement tourmentee des affres de la mort, qu'elle payait
plusieurs femmes dont l'emploi unique etait de la veiller.
"Elle couchait, dit-il, tous ses rideaux ouverts, avec beaucoup de bougies
dans sa chambre, ses veilleuses autour d'elle, qu'a toutes les fois
qu'elle se reveillait elle voulait trouver causant, jouant ou mangeant,
pour se rassurer contre leur assoupissement."
J'ai peine a croire a l'exactitude d'une pareille assertion. Mme de
Montespan etait trop fiere pour montrer une telle pusillanimite. De l'aveu
meme de Saint-Simon, elle mourut avec courage et dignite.
Au mois de mai 1707, lorsqu'elle partit pour les eaux de Bourbon, elle
n'etait pas encore malade, et cependant elle avait le pressentiment d'une
fin prochaine. Dans cette prevision, elle paya deux ans d'avance toutes
les pensions qu'elle faisait et doubla ses aumones habituelles. A peine
arrivee a Bourbon, elle se coucha pour ne plus se relever. Quand elle fut
en face de la mort, elle la regarda sans la braver et sans la craindre.
"Mon Pere, dit-elle au capucin qui l'assistait a l'heure supreme,
exhortez-moi en ignorante, le plus simplement que vous pourrez."
Apres avoir appele autour d'elle tous ses domestiques, elle demanda pardon
des scandales qu'elle avait causes, et remercia Dieu de ce qu'il
permettait qu'elle mourut dans un lieu ou elle se trouvait eloignee de
tous, meme de ses enfants.
Quand elle eut rendu l'ame, son corps fut "l'apprentissage du chirurgien
d'un intendant de je ne sais ou, qui se trouva a Bourbon et qui voulut
l'ouvrir sans savoir comment s'y prendre[1]". La mort d'une femme qui,
pendant plus de trente ans, de 1660 a 1691, avait joue un si grand role a
la cour, n'y causa aucune impression. Depuis longtemps, Louis XIV la
considerait comme morte. Dangeau se contenta d'ecrire dans son journal:
"Samedi, 28 mai 1707, a Marly: Avant que le roi partit pour la chasse, on
apprit que Mme de Montespan etait morte a Bourbon, hier, a 3 heures du
matin. Le roi, apres avoir couru le cerf, s'est promene dans les jardins
jusqu'a la nuit."
[Note 1: Saint-Simon, _Notes sur le Journal de Dangeau_.]
Un ordre formel interdit au duc du Maine, au comte de Toulouse, aux
duchesses de Bourbon et de Chartres de porter le deuil de leur mere;
d'Antin se couvrit de vetements noirs; mais il etait trop bon courtisan
pour etre triste, quand le roi ne l'etait point. Peu de jours apres, il
recevait magnifiquement son souverain a Petit-Bourg et faisait disparaitre
en une nuit une allee de marronniers qui n'etait pas du gout du maitre.
Quant a Mme de Montespan, l'on ne prononcait meme plus son nom. Voila le
monde. C'est bien la peine de l'aimer.
XIV
LA DUCHESSE DE BOURGOGNE
Toute la cour s'agitait, parce qu'une petite fille de onze ans venait
d'arriver en France. Cette enfant, c'etait la fille du duc de Savoie,
Victor-Amedee II, Marie-Adelaide, la future duchesse de Bourgogne. Le
dimanche 4 novembre 1696, la ville de Montargis etait en fete. Les cloches
sonnaient a grande volee. Louis XIV, parti le matin de Fontainebleau,
venait a la rencontre de la jeune princesse destinee a epouser son
petit-fils, et tous les yeux etaient fixes sur cette premiere entrevue
entre elle et le Roi-Soleil. Il la recut au moment ou elle descendait de
voiture, et dit a Dangeau, le chevalier d'honneur de la princesse:
"Pour aujourd'hui, voulez-vous que je fasse votre charge?"
Des le premier moment, la nouvelle venue charma le roi par la distinction
de ses manieres, sa gentillesse naturelle, ses petites reponses pleines de
grace et d'esprit. Louis XIV l'embrassa dans le carrosse; elle lui baisa
la main plusieurs fois en montant avec lui l'escalier de l'appartement ou
elle devait se reposer. Comme le roi rentrait dans sa chambre, Dangeau
prit la liberte de lui demander s'il etait content de la princesse:
"Je le suis trop, j'ai peine a contenir ma joie."
Puis, se tournant du cote de Monsieur:
"Je voudrais bien, ajouta-t-il, que sa pauvre mere put etre ici quelques
instants pour etre temoin de la joie que nous avons."