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Les affinites electives - Johann Wolfgang Goethe

J >> Johann Wolfgang Goethe >> Les affinites electives

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LES AFFINITES ELECTIVES


PAR GOETHE


SUIVIES D'UN CHOIX DE PENSEES DU MEME;


Traduction nouvelle par Mme A. DE CARLOWITZ.




LES AFFINITES ELECTIVES


PREMIERE PARTIE




CHAPITRE PREMIER.


Un riche Baron, encore a la fleur de son age et que nous appellerons
Edouard, venait de passer dans sa pepiniere les plus belles heures
d'une riante journee d'avril. Les greffes precieuses qu'il avait fait
venir de tres-loin etaient employees, et, satisfait de lui-meme, il
renferma dans leur etui ses outils de pepinieriste. Le jardinier
survint et admira tres-sincerement le travail de son maitre.

--Est-ce que tu n'as pas vu ma femme? lui demanda Edouard en faisant
un mouvement pour s'eloigner.

--Si, Monseigneur, Madame est dans les nouvelles plantations. La
cabane de mousse qu'elle fait faire sur la montagne, en face du
chateau, sera terminee aujourd'hui. Quel delicieux point de vue
vous aurez la! Au fond, le village; un peu a droite, l'eglise et le
clocher, au-dessus duquel, de cette hauteur, le regard se glisse au
loin. En face, le chateau et les jardins.

--C'est bien, repliqua Edouard. A quelques pas d'ici j'ai vu
travailler les ouvriers.

--Et plus loin, a droite, continua le jardinier, s'ouvre la riche
vallee avec ses prairies couvertes d'arbres, dans un joyeux lointain.
Quant au sentier a travers les rochers, je n'ai jamais rien vu de
mieux dispose. En verite, Madame s'y entend, c'est un plaisir de
travailler sous ses ordres.

--Va la prier de ma part de m'attendre; je veux qu'elle me fasse
admirer ses nouvelles creations.

Le jardinier s'eloigna en hate. Le Baron le suivit lentement, visita
en passant les terrasses et les serres, traversa le ruisseau et arriva
bientot a la place ou la route se divisait en deux sentiers: l'un et
l'autre conduisaient aux plantations nouvelles; le plus court passait
par le cimetiere, le plus long par un bosquet touffu. Edouard choisit
le dernier et se reposa sur un banc, judicieusement place au point ou
le chemin commencait a devenir penible, puis il gravit la montee qui,
par plusieurs marches et points d'arrets, le conduisit, par un sentier
etroit et plus ou moins rapide, jusqu'a la cabane de mousse.

Charlotte recut son epoux a l'entree de cette cabane, et le fit
asseoir de maniere qu'a travers la porte et les fenetres ouvertes, les
differents points de vue se presenterent a lui dans toute leur beaute,
mais resserres dans des cadres etroits. Ces tableaux le charmerent
d'autant plus, que son imagination les voyait deja pares de tout
l'eclat printanier, que quelques semaines de plus ne pouvaient manquer
de leur donner en effet.

--Je n'ai qu'une observation a faire, lui dit-il: la cabane me parait
un peu trop petite.

--Il y a assez de place pour nous deux, repondit Charlotte.

--Sans doute, peut-etre meme pour un troisieme ...

--Pourquoi pas? a la rigueur, on pourrait encore admettre un
quatrieme. Quant aux societes plus nombreuses, nous avons pour elles
d'autres points de reunion.

--Puisque nous voila seuls, tranquilles et contents, dit Edouard, je
veux te confier quelque chose qui, depuis longtemps, me pese sur le
coeur. Jusqu'ici j'ai vainement cherche l'occasion de te le dire.

--Je n'ai pas ete sans m'en apercevoir.

--Je dois te l'avouer, mon amie, si j'avais pu retarder encore la
reponse definitive qu'on me demande, si je n'etais pas force de la
donner demain au matin, j'aurais peut-etre encore continue a me taire.

--Voyons, de quoi s'agit-il? demanda Charlotte avec une prevenance
gracieuse.

--De mon ami, le capitaine! Tu sais qu'il n'a pas merite l'humiliation
qu'on vient de lui faire subir, et tu comprends tout ce qu'il souffre.
Etre mis a la retraite a son age, avec ses talents, son esprit actif,
son erudition ... Mais pourquoi envelopper mes voeux a son sujet dans
un long preambule? Je voudrais qu'il put venir passer quelque temps
avec nous.

--Ce projet, mon ami, demande de mures reflexions; il faut l'envisager
sous ses differents points de vue.

--Je suis pret a te donner tous les eclaircissements que tu pourras
desirer. La derniere lettre du capitaine annonce une profonde
tristesse. Ce n'est pas sa position financiere qui l'afflige, ses
besoins sont si bornes! Au reste, ma bourse est la sienne, et il ne
craint pas d'y puiser. Dans le cours de notre vie, nous nous sommes
rendu tant de services, qu'il nous sera toujours impossible d'arreter
definitivement nos comptes. Son seul chagrin est de se voir reduit a
l'inaction, car il ne connait d'autre bonheur que d'employer utilement
ses hautes facultes. Que lui reste-t-il a faire desormais? se plonger
dans l'oisivete ou acquerir des connaissances nouvelles, quand celles
qu'il possede si completement lui sont devenues inutiles? En un mot,
chere enfant, il est tres-malheureux, et l'isolement dans lequel il
vit augmente son malheur.

--Mais je l'ai recommande a nos connaissances, a nos amis; ces
recommandations ne sont pas restees sans resultat; on lui a fait des
offres avantageuses.

--Cela, est vrai; mais ces offres augmentent son tourment, car
aucune d'elles ne lui convient. Ce n'est pas l'utile emploi, c'est
l'abnegation de ses principes, de ses capacites, de sa maniere d'etre
qu'on lui demande. Un pareil sacrifice est au-dessus de ses forces.
Plus je reflechis sur tout cela, plus je sens le desir de le voir pres
de nous.

--Il est beau, il est genereux de ta part de t'interesser ainsi au
sort d'un ami; mais permets-moi de te rappeler que tu dois aussi
quelque chose a toi-meme, a moi.

--Je ne l'ai pas oublie, mais je suis convaincu que le capitaine sera
pour nous une societe aussi utile qu'agreable. Je ne parlerai pas des
depenses qu'il pourrait nous occasionner, puisque son sejour ici les
diminuerait au lieu de les augmenter. Quant a l'embarras, je n'en
prevois aucun. L'aile gauche de notre chateau est inhabitee, il pourra
s'y etablir comme il l'entendra, le reste s'arrangera tout seul. Nous
lui rendrons un service immense, et il nous procurera a son tour plus
d'un plaisir, plus d'un avantage. J'ai depuis longtemps le desir de
faire lever un plan exact de mes domaines, il dirigera ce travail.
Tu veux faire cultiver toi-meme nos terres, des que les baux de nos
fermiers seront expires; mais avons-nous les connaissances necessaires
pour une pareille entreprise? lui seul pourra nous aider a les acquerir;
je ne sens que trop combien j'ai besoin d'un pareil ami. Les agronomes
qui ont etudie cette matiere dans les livres et dans les etablissements
speciaux, raisonnent plus qu'ils n'instruisent, car leurs theories n'ont
pas passe au creuset de l'experience; les campagnards tiennent trop aux
vieilles routines, et leurs enseignements sont toujours confus, et
souvent meme volontairement faux. Mon ami reunit l'experience a la
theorie sur ce point, et sur une foule d'autres dont je me promets les
plus heureux resultats, surtout par rapport a toi. Maintenant je te
remercie de l'attention avec laquelle tu as bien voulu m'ecouter; dis-moi
a ton tour franchement ce que tu penses, je te promets de ne pas
t'interrompre.

--Dans ce cas, repondit Charlotte, je debuterai par une observation
generale. Les hommes s'occupent surtout des faits isoles et du
present, parce que leur vie est tout entiere dans l'action, et par
consequent dans le present. Les femmes, au contraire, ne voient
que l'enchainement des divers evenements, parce que c'est de cet
enchainement que depend leur destinee et celle de leur famille, ce
qui les jette naturellement dans l'avenir et meme dans le passe.
Associe-toi un instant a cette maniere de voir, et tu reconnaitras
que la presence du capitaine chez nous, derangera la plupart de nos
projets et de nos habitudes.

--J'aime a me rappeler nos premieres relations, continua-t-elle, et,
surtout, a t'en faire souvenir. Dans notre premiere jeunesse, nous
nous aimions tendrement; et l'on nous a separes parce que ton pere, ne
comprenant d'autre bonheur que la fortune, te fit epouser une femme
agee, mais riche; le mien me maria avec un homme que j'estimais sans
pouvoir l'aimer, mais qui m'assura une belle position. Nous sommes
redevenus libres, toi le premier, et ta femme, qu'on aurait pu appeler
ta mere, te fit l'heritier de son immense fortune. Tu profitas de
ta liberte pour satisfaire ton amour pour les voyages; a ton retour
j'etais veuve. Nous nous revimes avec plaisir, avec bonheur. Le passe
nous offrait d'agreables souvenirs, nous aimions ces souvenirs, et
nous pouvions impunement nous y livrer ensemble. Tu m'offris ta main,
j'hesitai longtemps ... Nous sommes a peu pres du meme age; les femmes
vieillissent plus vite que les hommes; tu me paraissais trop jeune ...
Enfin, je n'ai pas voulu te refuser ce que tu regardais comme ton
unique bonheur ... Tu voulais te dedommager des agitations et des
fatigues de la cour, de la carriere militaire et des voyages; tu
voulais jouir enfin de la vie a mes cotes, mais avec moi seule.

Je me resignai a placer ma fille unique dans un pensionnat, ou elle
pouvait, au reste, recevoir une education plus convenable qu'a la
campagne. Je pris le meme parti pour ma chere niece Ottilie, qui eut,
peut-etre, ete plus a sa place pres de moi et m'aidant a diriger ma
maison. Tout cela s'est fait de ton consentement, et dans le seul but
de pouvoir vivre pour nous seuls, et jouir dans toute sa plenitude du
bonheur que nous avons vainement desire dans notre premiere jeunesse,
et que la marche des evenements venait enfin de nous accorder.
C'est dans ces dispositions que nous sommes arrives dans ce sejour
champetre; je me suis chargee des details et de l'interieur, et toi
de l'ensemble et des relations exterieures. Je me suis arrangee de
maniere a prevenir chacun de tes desirs, et a ne vivre que pour toi.
Laisse-nous essayer, du moins pendant quelque temps encore, jusqu'a
quel point nous pourrons ainsi nous suffire a nous-memes.

--Il n'est que trop vrai, s'ecria le Baron, l'enchainement des
evenements, voila l'element des femmes, aussi ne faut-il jamais vous
laisser enchainer vos objections, ou se resigner d'avance a vous
donner gain de cause. Je conviens donc que tu as eu completement
raison jusqu'a ce jour. Tout ce que nous avons plante et bati depuis
notre sejour ici est bon et utile, mais n'y ajouterons-nous plus rien?
Tous ces beaux plans n'auront-ils pas d'autres developpements? Tout ce
que je fais dans les jardins, tes embellissements dans le parc et
les alentours, ne serviront-ils jamais qu'a la satisfaction de deux
ermites?

--Je te comprends, mon ami; mais songe que nous devons, avant tout,
eviter d'introduire dans notre cercle etroit, quelque chose d'etranger
et par consequent de nuisible. Tous nos projets ne peuvent se realiser
qu'a condition que nous ne serons jamais que nous deux. Tu voulais me
communiquer avec suite ton journal de voyages, et y ajouter, a cette
occasion, certains papiers qui en font partie. Encourage par l'interet
que m'inspirent ces precieuses feuilles, eparses et confuses, tu te
proposais d'en faire un tout aussi agreable pour nous que pour les
autres. J'ai promis de t'aider a copier, et nous etions deja heureux
par la pensee, en songeant que nous pourrions parcourir ainsi
ensemble, commodement, mysterieusement et idealement ce monde, dont
nous nous sommes exiles par notre propre volonte. Et puis, n'as-tu
pas repris ta flute afin de m'accompagner sur le piano pendant les
soirees? Ne comptes-tu pour rien les voisins qui viennent nous voir
souvent, et que nous visitons a notre tour? Quant a moi, j'ai trouve
dans tout ceci des ressources suffisantes pour passer l'ete le plus
agreable de ma vie.

Edouard passa la main sur son front.

--Tout ce que tu me dis la est aussi sage qu'aimable, et cependant je
ne puis m'empecher de croire que la presence du capitaine, loin de
troubler notre paisible bonheur, lui preterait un charme nouveau. Il
m'a suivi dans une partie de mes voyages, et il a recueilli, de son
cote, des notes qui feraient de ma relation un ensemble aussi complet
qu'amusant.

--Tu me forces a t'avouer toute la verite, dit Charlotte avec un
leger signe d'impatience, un secret pressentiment m'avertit qu'il ne
resultera rien de bon de ton projet.

--Allons, repondit Edouard en souriant, il faut en prendre son
parti, les femmes sont invulnerables: d'abord si sensees, qu'il est
impossible de les contredire; si aimantes, qu'on leur cede avec
bonheur; si sensibles, qu'on craint de les affliger; elles finissent
par devenir prophetiques au point de nous effrayer.

--Je ne suis pas superstitieuse, repliqua Charlotte, et je ne ferais
aucun cas des vagues pressentiments, s'ils n'etaient que cela;
mais ils sont presque toujours un souvenir confus des consequences
heureuses ou malheureuses que nous avons vues decouler, chez les
autres, des actions que nous sommes sur le point de commettre
nous-memes. Il n'y a rien de plus important dans la vie interieure
que l'admission d'un tiers. J'ai connu des parents, des epoux, dont
l'existence a ete entierement bouleversee par une pareille admission.

--Cela peut arriver chez des individus qui vivent au hasard, mais
jamais chez des personnes qui, eclairees par l'experience, ont la
conscience d'elles-memes.

--Cette conscience, mon ami, est rarement une arme suffisante, et
souvent meme elle est dangereuse pour celui qui s'en sert. Au reste,
puisque nous n'avons pu nous convaincre, ne precipitons rien,
accorde-moi quelques jours.

--Au point ou en sont les choses, ce delai n'empecherait point la
precipitation. Nous nous sommes expose nos raisons, il s'agit de
decider lesquelles meritent la preference, et je crois que ce que nous
aurions de plus sage a faire, serait de tirer au sort.

--Je sais que, dans les cas douteux, tu aimes a te confier aux chances
d'un coup de dez; mais dans une circonstance aussi grave, un pareil
moyen serait un sacrilege.

--Mais le messager attend, s'ecria Edouard, que faut-il que je reponde
au capitaine?

--Une lettre calme, sage, amicale.

--C'est-a-dire des riens?

--Il est des cas ou il vaut mieux repondre des riens que de ne pas
repondre du tout.




CHAPITRE II


En rappelant a son mari les principaux evenements de leur passe, et
les plans qu'ils avaient arretes ensemble pour leur bonheur present et
a venir, Charlotte avait eveille en lui des souvenirs fort agreables.
Ce fut sous l'empire de ces souvenirs qu'il entra dans sa chambre pour
repondre au capitaine. Force de convenir que jusqu'a ce moment il
avait trouve dans la societe exclusive de sa femme, l'accomplissement
parfait de ses voeux les plus chers, il se promit d'ecrire a son
ami l'epitre la plus affectueuse et la plus insignifiante du monde.
Lorsqu'il s'approcha de son bureau, le hasard lui fit tomber sous la
main la derniere lettre de cet ami. Il la relut machinalement. La
triste situation de cet homme excellent se presenta de nouveau a sa
pensee, les sentiments douloureux qui l'assiegeaient depuis plusieurs
jours se reveillerent, et il lui parut impossible d'abandonner son ami
a la cruelle position ou il se trouvait reduit; sans se l'etre attiree
par une faute ni meme par une imprudence.

Le Baron n'etait pas accoutume a se refuser une satisfaction
quelconque. Enfant unique de parents fort riches, tout avait
constamment cede a ses caprices et a ses fantaisies. C'etait a force
de les flatter qu'on l'avait decide a devenir le mari d'une vieille
femme, qui avait cherche a son tour a faire oublier son age par des
attentions et des prevenances infinies. Devenu libre par la mort de
cette femme, et maitre d'une grande fortune, naturellement modere dans
ses desirs, liberal, genereux, bienfaisant et brave, il n'avait jamais
connu les obstacles que la societe oppose a la plupart de ses membres.
Jusqu'alors, tout avait marche au gre de ses desirs; une fidelite
opiniatre et romanesque avait fini par lui assurer la main de
Charlotte, et la premiere opposition ouverte qui se posait franchement
devant lui et qui l'empechait d'offrir un asile a l'ami de son
enfance, et de regler ainsi les comptes de toute sa vie, venait de
cette meme Charlotte. Il etait de mauvaise humeur, impatient, il prit
et reprit plusieurs fois la plume, et ne put se mettre d'accord
avec lui-meme sur ce qu'il devait ecrire. Contrarier sa femme, lui
paraissait aussi impossible que de se contrarier lui-meme ou de faire
ce qu'elle desirait; et dans l'agitation ou il se trouvait, il lui
etait impossible d'ecrire une lettre calme. Il etait donc bien naturel
qu'il cherchat a gagner du temps. A cet effet il adressa quelques mots
a son ami, et le pria de lui pardonner de ne pas lui avoir ecrit plus
tot et de ne pas lui en dire davantage en ce moment. Puis il promit de
lui envoyer incessamment une lettre explicative et tranquillisante.

Le lendemain matin, Charlotte profita d'une promenade qu'elle fit avec
son mari, pour faire revenir l'entretien sur le sujet de la veille;
car elle etait convaincue que le meilleur moyen de combattre une
resolution prise, etait d'en parler souvent.

Edouard reprit cette discussion avec plaisir. D'un caractere
impressionnable, il s'animait facilement, et la vivacite de ses
desirs allait souvent jusqu'a l'impatience; mais, craignant toujours
d'offenser ou de blesser, il etait encore aimable lors meme qu'il se
rendait importun. N'ayant pu convaincre sa femme, il parvint a la
charmer, presque a la seduire.

--Je te devine! s'ecria-t-elle, tu veux que j'accorde aujourd'hui a
l'amant ce que j'ai refuse hier au mari. Si j'ai encore la force de
resister a des voeux que tu m'exprimes d'une maniere si seduisante,
il faut du moins que je te fasse une revelation a peu pres semblable
a la tienne. Oui, je me trouve dans le meme cas que toi, et je me
suis volontairement impose le sacrifice que j'ai ose esperer de ta
tendresse.

--Voila qui est charmant, repondit Edouard, il parait que, dans le
mariage, rien n'est plus utile que les discussions, puisque c'est par
elles que l'on apprend a se connaitre.

--C'est possible. Apprends donc qu'Ottilie est pour moi ce que le
capitaine est pour toi. La pauvre enfant est tres-malheureuse dans son
pensionnat. Ma fille Luciane, nee pour briller dans un monde elegant,
s'y forme pour ce monde. Elle apprend les langues etrangeres,
l'histoire, et autres sciences semblables, comme elle joue des sonates
et des variations a livre ouvert. Douee d'une grande vivacite et d'une
memoire heureuse, on peut dire d'elle que, dans le meme instant, elle
oublie tout et se souvient de tout. Ses allures faciles et gracieuses,
sa danse legere, sa conversation animee la distinguent de toutes ses
compagnes, et un certain esprit de domination inne chez elle, en font
la reine de ce petit cercle. La maitresse du pensionnat voit en elle
une petite divinite qui se developpe sous sa main, et dont l'eclat
rejaillira sur sa maison et y amenera une foule de jeunes personnes
que leurs parents voudront faire arriver a ce meme degre de
perfection. Aussi les lettres que l'on m'ecrit sur son compte, ne
sont-elles que des hymnes a sa louange, qu'heureusement je sais fort
bien traduire en prose. Quant a la pauvre Ottilie, on ne m'en parle
que pour accuser la nature de n'avoir place aucune disposition
artistique, aucun germe de perfectionnement intellectuel dans une
creature si bonne et si jolie. Cette erreur ne m'etonne point, car je
retrouve dans Ottilie l'image vivante de sa mere, ma meilleure amie,
qui a grandi a mes cotes. Je suis persuadee que sa fille serait
bientot une femme accomplie, s'il m'etait possible de l'avoir sous ma
direction.

Nos conventions ne me le permettent pas, et je sais qu'il est
dangereux de tirailler sans cesse le cadre dans lequel on a cru devoir
enfermer sa vie. Je me soumets a cette necessite; je fais plus: je
souffre que ma fille, trop fiere de ses avantages sur une parente qui
doit tout a ma bienfaisance, en abuse parfois. Helas! qui de nous a
reellement assez de superiorite pour ne jamais la faire peser sur
personne? et qui de nous est place assez haut pour ne jamais etre
reduit a se courber sous une domination injuste? Le malheur d'Ottilie
la rend plus chere a mes yeux; ne pouvant l'appeler pres de moi, je
cherche a la placer dans une autre institution. Voila ou j'en suis.
Tu vois, mon bien-aime, que nous nous trouvons dans le meme embarras;
supportons-le avec courage, puisque nous ne pourrions sans danger le
faire disparaitre l'un par l'autre.

--Je reconnais bien la les bizarreries de la nature humaine, dit
Edouard en souriant, nous croyons avoir fait merveille, quand nous
sommes, parvenus a ecarter les objets de nos inquietudes. Dans les
considerations d'ensemble, nous sommes capables de grands sacrifices;
mais une abnegation dans les details de chaque instant, est presque
toujours au-dessus de nos forces: ma mere m'a fourni le premier
exemple de cette verite. Tant que j'ai vecu pres d'elle, il lui a ete
impossible de maitriser les craintes de chaque instant dont j'etais
l'objet. Si je rentrais une heure plus tard que je ne l'avais promis,
elle s'imaginait qu'il m'etait arrive quelque grand malheur; et quand
la pluie ou la rosee avait mouille mes vetements, elle prevoyait pour
moi une longue suite de maladies. Je me suis etabli chez moi, j'ai
voyage, et elle a toujours ete aussi tranquille sur mon compte que si
je ne lui avais jamais appartenu.

--Examinons notre position de plus pres, continua-t-il, et nous
reconnaitrons, bientot qu'il serait aussi insense qu'injuste de
laisser, sans autre motif que celui de ne pas deranger nos petits
calculs personnels, deux etres qui nous regardent de si pres, sous
l'empire d'un malheur qu'ils n'ont pas merite. Oui, ce serait la de
l'egoisme, ou je ne sais plus de quel nom il faudrait qualifier cette
conduite. Fais venir ton Ottilie, souffre que mon Capitaine s'installe
ici, et remettons-nous a la garde de Dieu pour ce qui pourra en
resulter.

--S'il ne s'agissait que de nous, dit Charlotte, j'hesiterais moins;
mais songe que le Capitaine est a peu pres de ton age, c'est-a-dire a
cet age (il faut bien que je te dise cette flatterie en face) ou les
hommes commencent a devenir reellement dignes d'un amour constant et
vrai. Est-il prudent de le mettre en contact avec une jeune fille
aussi aimable, aussi interessante qu'Ottilie?

--En verite, repondit le Baron, l'opinion que tu as de ta niece me
paraitrait inexplicable, si je n'y voyais pas le reflet de ta vive
tendresse pour sa mere. Elle est gentille, j'en conviens, je me
rappelle meme que le Capitaine me la fit remarquer, lorsque je la vis
chez ta tante, il y a un an environ. Ses yeux, surtout, sont fort
bien, et cependant ils ne m'ont nullement impressionne.

--Cela est tres-flatteur pour moi, car j'etais presente. Ton amour
pour ta premiere amie t'avait rendu insensible aux charmes naissants
d'une enfant; je sens le prix de tant de constance, aussi ne
voudrais-je jamais vivre que pour toi.

Charlotte etait sincere, et cependant elle cachait a son mari qu'alors
elle avait eu l'intention de lui faire epouser Ottilie, et qu'a cet
effet elle avait prie le Capitaine de la lui faire remarquer, car elle
n'osait se flatter qu'il fut reste fidele a l'amour qui les avait unis
jadis. De son cote le Baron etait tout entier sous l'empire du bonheur
que lui causait la disparition inattendue du double obstacle qui
l'avait separe de Charlotte, et il ne songeait qu'a former enfin un
lien qu'il avait pendant si longtemps vainement desire.

Les epoux allaient retourner au chateau par les plantations nouvelles,
lorsqu'un domestique accourut au-devant d'eux et leur cria en riant:

--Revenez bien vite, Monseigneur; M. Mittler vient d'entrer au galop
dans la cour du chateau. Sans se donner le temps de mettre pied a
terre, il nous a tous rassembles par ses cris: Allez! courez! nous
a-t-il dit, appelez votre maitre et votre maitresse, demandez-leur
s'il y a vraiment peril dans la demeure, entendez-vous, s'il y a peril
dans la demeure? Vite, vite, courez!

--Le drole d'homme, dit Edouard, il me semble pourtant qu'il arrive a
propos, qu'en penses-tu, Charlotte? Dis a notre ami, continua-t-il en
s'adressant au domestique, qu'il y a, en effet, peril dans la demeure,
et que nous te suivons de pres. En attendant, conduis-le dans la salle
a manger, fais-lui servir un bon dejeuner, et n'oublie pas son cheval.

Puis il pria sa femme de se rendre avec lui au chateau par le chemin
le plus court. Ce chemin traversait le cimetiere, aussi ne le
prenait-il jamais que lorsqu'il y etait force. Quelle ne fut pas sa
surprise lorsqu'il vit que la, aussi, Charlotte avait su prevenir ses
desirs et deviner ses sentiments! En menageant autant que possible les
anciens monuments funeraires, elle avait fait niveler le terrain, et
tout dispose de maniere que cette enceinte lugubre n'etait plus qu'un
enclos agreable, sur lequel l'oeil et l'imagination se reposaient avec
plaisir.

Rendant a la pierre la plus ancienne l'honneur qui lui etait du,
elle les avait fait ranger toutes, par ordre de date, le long de la
muraille; plusieurs d'entre elles meme avaient servi a orner le socle
de l'eglise. A cette vue, Edouard agreablement surpris pressa la main
de Charlotte, et ses yeux se remplirent de larmes.


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