Discours sur la necessite et les moyens de detruire l\'esclavage - M. de Ladebat
DISCOURS
SUR LA NECESSITE
ET LES MOYENS
De detruire l'esclavage dans
les colonies
Lu a la seance publique de l'Academie
royale des sciences, belles lettres
et arts de Bordeaux, le 26 Aout 1788
Par Mr. de Ladebat,
Membre de cette Academie, directeur de celle des arts, correspondant
de la societe royale d'agriculture de Paris, etc.
A BORDEAUX,
1788
Le cri pour l'esclavage est
le cri du luxe et de la
volupte, et non pas celui de
la felicite publique. Montesqu.
AVANT-PROPOS.
Montesquieu a consacre un livre entier de l'Esprit des Lois a traiter
des esclaves et des affranchis. Il a prouve combien l'esclavage est
contraire aux principes de la morale naturelle. Plusieurs auteurs ont
peint avec energie les horreurs de l'esclavage et les details affreux
du commerce des Negres. Une societe nombreuse s'est formee pour
aneantir ce commerce et cet esclavage. Des habitants eclaires et
sensibles desirent un changement. L'opinion publique s'unit enfin aux
voeux de l'humanite et de la justice: mais l'interet particulier
s'agite, et les combat encore. Les parlement d'Angleterre n'a pas
meme ose prononcer sur cette importante question. Six millions de
Negres portent, des nos jours, les chaines des nations de l'Europe. Il
faut donc de nouveaux efforts pour affranchir ces infortunes.
L'interet particulier m'a paru se concilier avec les droits sacres que
la raison reclame. J'avois pense, il y a long-temps, que dans l'etat
meme des colonies, on pourroit trouver des moyens d'affranchissement;
et ce sont ces moyens que je publie aujourd'hui. J'ai cru inutile de
donner a present tous les details du plan que je propose. On trouvera
dans les notes les calculs dont j'ai employe les resultats--
C'est un crime public que j'attaque; et on ne doit pas s'attendre a
trouver dans ces feuilles des declamations contre les colons ni contre
les negociants qui font le commerce d'Afrique. Les hommes les plus
respectables, dont l'antiquite nous a conserve le souvenir, ont eu des
esclaves, et en ont vendu et achete. Les lois doivent etre
l'expression de la justice; si elles s'en ecartent, et si elles
conservent encore leur empire, l'homme le plus juste peut etre
entraine lui-meme par le vice de la legislation. Ceux qui s'occupent
de gouverner les nations, ou de reformer les lois, doivent fremir de
l'influence desastreuse que peuvent avoir leur erreurs.
DE LA NECESSITE ET DES MOYENS
DE DETRUIRE L'ESCLAVAGE DANS LES COLONIES.
Les crimes que la cupidite entraine presentent a l'homme sensible le
plus affreux tableau. C'est en vain qu'on a voulu les deguiser par les
illusions de la fortune et de la gloire: ils ont ravage la terre; ils
ont fait gemir l'humanite sous le poids du malheur. De toutes les
parties du monde, l'Europe est celle qui s'en est rendue la plus
coupable. Ailleurs on a ete egare par la vengeance et par la fureur
des armes: c'est de sang froid que nous avons commis les plus cruels
attentats. Nos connaissances et nos arts semblent n'avoir servi qu'a
detruire le repos de toutes les nations. Au dedans, que de divisions
et de troubles! Au dehors, que d'oppressions et d'horreurs! L'Asie,
l'Afrique et l'Amerique ont ete a la fois le theatre de nos exces.
L'Asie nous a vus calculer la fortune sur la famine et la mort[1].
Nous avons depeuple et avili l'Afrique. L'Amerique devastee a plie
sous le joug de notre tyrannie. Nous y avons etabli l'esclavage, que
la religion proscrivoit dans nos climats[2]. Nos colonies sont encore
fondees sur cet abus criminel. Des terres ou la nature reunit toutes
les richesses de la fecondite, sont sillonnees par des esclaves qu'on
arrache a leur patrie, et qu'on charge de chaines pour augmenter nos
richesses. Il est consolant de voir une nation commercante denoncer
elle-meme a son senat assemble ce long outrage fait a l'humanite. Ce
senat souillera sa gloire, s'il ne change pas le sort de tant
d'infortunes. La raison et la justice doivent enfin retablir leurs
droits et briser leurs fers.
L'Amerique fut devastee par ses avides conquerants; ils crurent que
les mines precieuses que le sol leur offroit, suffiroient a leur
ambition; et pour en jouir sans partage, ils porterent avec eux la
destruction et l'effroi. Les habitants de ces contrees nouvelles,
frappes de terreur, s'imaginerent que leurs Dieux memes avoient decide
leur perte. Plusieurs etoufferent leurs races; et ce continent, a
cette epoque, semble etre l'affreux sejour du crime et du malheur. Des
peuples entiers ont disparu, et leurs noms sont oublies. Leur
existence n'est plus attestee que par la solitude de leurs demeures et
l'horreur de leurs tombeaux. Bientot ces mines funestes au bonheur du
monde demanderent des bras mercenaires, et on n'en trouvoit plus. On
acheta des esclaves en Afrique, et on les traina sur les plages de
l'Amerique[3]; ils aggraverent encore le sort des malheureux Indiens.
C'est ainsi que quelques tyrans croyoient avoir le droit de soumettre
la terre entiere a leurs jouissances. Tant de desordres avoient
confondu toutes les idees. Les titres clairs et sacres de la justice,
de la propriete et de la liberte, paroissoient effaces: on ne
connoissoit que les exces de l'ambition et de l'audace. Las-Casas
lui-meme, cet eveque si vertueux au milieu de tant de crimes,
demandoit de nouveaux esclaves; trompe par son coeur, il croyoit
diminuer le travail excessif et meurtrier auquel on condamnoit les
Americains echappes a la mort. Les fiers oppresseurs du nouveau monde
dedaignoient des travaux utiles, et leurs barbares mains ne savoient
donner que des fers.
Le commerce des hommes fut favorise par toutes les nations
commercantes, comme une nouvelle source de richesses publiques. Pres
de six millions d'esclaves Africains peuplent aujourd'hui les champs
de l'Amerique; plus de cent mille infortunes sont enleves chaque annee
a l'Afrique, pour soutenir cette population[4]. Qui osera calculer ce
qu'elle a coute[5]? Pour ravir des esclaves, on a massacre des
millions d'hommes qui defendoient leur liberte. Peignez-vous tous les
liens de la nature brises, tous les sentiments outrages, toutes les
cruautes reunies; et vous aurez quelque idee des horreurs que je ne
puis tracer. La guerre, les injustices et tous les crimes ont desole
les peuples que ce trafic a seduits. Les cotes Occidentales de
l'Afrique sont depeuplees, et c'est de l'interieur des terres, ou des
cotes Orientales, qu'on traine des esclaves aux marches Europeens.
Cette diminution de traite effraie deja ceux qui calculent froidement
la prosperite des colonies.
Quand les loix sacrees de l'ordre social sont violees, il n'y a plus
de mesure aux exces que l'homme coupable ose commettre. Ici le cri de
la nature semble implorer le ciel, et lui demander vengeance. Je
parcours les feuilles de l'histoire, et je ne vois pas, dans ses
tristes recits, de plus grand crime public. Il y a bientot trois
siecles qu'il se perpetue, et voila l'ouvrage des nations qui se
placent au rang des plus eclairees.
Je ne parlerai pas de la rigueur de l'esclavage dans nos colonies.
L'humanite fremiroit encore des tableaux que je pourrais rappeller. Le
sceptre de l'oppression est toujours pesant; et si des moeurs plus
douces, si l'humanite, si l'interet meme des colons ont tempere les
traitements barbares que leurs esclaves eprouvoient, cet esclavage
est-il plus legitime?
On a dit que la victoire legitimoit l'esclavage. Oui sans doute, comme
la force legitime tout: mais alors le pacte social est detruit pour
l'homme qu'on enchaine. Si les Ilotes avoient vaincu Sparte, leur nom
effaceroit peut-etre dans l'histoire celui de leurs cruels
oppresseurs. Rappellons-nous la honte des Romains pendant la guerre
servile, le sang qu'ils firent couler pour etouffer des revoltes
toujours renaissantes, et leur effroi, lorsque le Thrace Spartacus
marchoit a Rome, et renversoit leurs preteurs et leurs legions[6].
On a dit que l'interet des colons rendoit le sort de nos esclaves plus
doux que celui des journaliers que la misere accable. Un sort plus
doux! Quelle est donc cette existence que la liberte n'accompagne pas?
La misere est affreuse sans doute: mais la liberte, est un grand bien,
et l'esperance luit encore au fond du coeur de l'homme libre. Que
reste-t-il a celui qui ne l'est pas? Est-ce par des desordres publics
qu'il faut justifier d'autres desordres? Parce que les attentats
commis contre la propriete ont trouble la terre, on a nie que la
propriete fut la base de l'ordre social. On a rappelle les faits
eclatants de ces republiques fondees sur la communaute des biens.
A-t-on oublie qu'il n'y avoit la que des tyrans et des esclaves? Parce
que notre luxe et nos longues erreurs ont appauvri la classe
infortunee qui fait naitre nos subsistances, faut-il que des esclaves
gemissent sous le fouet d'un commandeur cruel? Faut-il, pour le
bonheur public, charger de chaines les mains qui nous nourrissent? N'y
auroit-il sur la terre, pour le pauvre qui la cultive, que des fers ou
la mort?... Quelle triste philosophie que celle qui conduit a de
pareils resultats! C'est ainsi qu'on justifie tout: l'esclavage
devient un devoir: la tyrannie est un droit: la jouissance seule est
un titre. Malheur aux nations qui seroient assez avilies pour laisser
etablir ces maximes cruelles: il n'y auroit plus pour elles que crimes
et desespoir. Proscrivons enfin cette admiration exclusive pour
l'antiquite. Ne rendons hommage qu'aux vertus particulieres eparses
ca et la dans l'histoire, comme des phares brillants sur la vaste
etendue d'une mer sombre et agitee. Qu'importent de grands noms et
leur eclatante renommee, si la vertu et l'humanite gemissoient aupres
d'eux? Ne respectons que les institutions conformes a nos droits;
rappellons les caracteres qui les distinguent, et cherchons ainsi a
reparer les maux que leur violation et leur oubli ont repandus sur la
terre.
La possession libre et exclusive de nous-memes, ou _notre propriete
personnelle_, est notre premier droit; il est inalienable et sacre.
Reduire un homme a la condition d'esclave, est donc, apres le meurtre,
le plus violent des attentats. L'homme aneantiroit tous ses droits en
se rendant esclave. Il n'y a point de vente ou il n'y a pas de
prix[7]. Ainsi l'homme ne peut jamais aliener sa liberte; et s'il ne
peut pas l'aliener, qui est-ce qui pourroit en disposer? On peut
enchainer un criminel; voila le droit de la force publique: mais si le
coupable rompt sa chaine, il n'est plus esclave.
Le nom d'homme repousse celui d'esclave; et les tyrans eux-memes
l'ont bien senti. Quand ils ont avili des infortunes a porter leurs
chaines, ils ne les ont plus comptes que comme des instruments de
culture ou de travail[8]. Les droits les plus sacres, la justice et
l'humanite proscrivent donc l'esclavage. On croit que l'equilibre
politique et le maintien des richesses nationales s'opposent encore a
ce voeu de la raison et de la nature. Si je prouvois que cet equilibre
et le maintien meme des richesses demandent que l'esclavage soit
aboli, et si j'en indiquois les moyens, j'aurois peut-etre rendu
quelque service a l'humanite.
J'ai dit que la traite diminuoit. Cette rarete d'esclaves menace la
culture des colonies. La depopulation des cotes de l'Afrique baignees
par l'Ocean a dirige une partie du commerce des Noirs vers les cotes
Orientales de ce continent; la traite y est plus abondante et moins
chere: mais la longueur et les dangers de la navigation causent
presque toujours une mortalite effrayante. Le prix des esclaves a
double dans nos colonies depuis vingt ans; et plusieurs habitations
ne donnent pas la moitie des produits qu'elles pourroient fournir,
faute de bras pour leurs travaux. La population, quoiqu'un peu plus
animee, ne remplace pas la moitie des esclaves que la mortalite
enleve. L'avenir n'offre donc a cet egard qu'une perspective
allarmante. Il est temps d'obeir a une revolution que la nature
prepare elle-meme. Notre politique et nos petits interets n'arreteront
pas sa marche.
L'Espagne donne depuis long-temps des moyens de liberte a ses
esclaves[9]. La volupte et le luxe detruisent les avantages de cette
liberte. Ce n'est pas cet exemple que je proposerai de suivre: mais il
est dangereux pour nos colonies, et il cause souvent une desertion
ruineuse pour nos etablissements.
Les Etats-unis rendent peu a peu la liberte a leurs Negres[10]. Sans
doute la reconnoissance doit enchainer long-temps cette nation
nouvelle: mais tout s'oublie; les circonstances et les interets
changent; et si l'on venoit offrir la liberte a nos esclaves, quels
seroient nos moyens de defense?
Si le parlement d'Angleterre adopte une loi qui adoucisse l'esclavage
dans les colonies Britanniques, on doit redouter l'effet qu'elle
produira sur nos esclaves, et deja les colons en sont allarmes.
Plus nos etablissements s'accroissent, et plus leur possession devient
incertaine. Le grand nombre d'esclaves necessaires a leur culture est
seul un grand danger[11].
Le commerce des esclaves nuit a la navigation. Il detruit chaque annee
un sixieme des gens de mer qu'on y emploie. C'est une ecole affreuse
pour les moeurs.
Il suffit d'indiquer ces considerations pour prouver la necessite de
changer de systeme. La culture et la conservation des colonies en
dependent. Je vais demontrer que l'interet particulier s'unit ici a la
surveillance politique et au maintien des richesses publiques.
Le travail des esclaves n'est jamais aussi productif que celui de
l'homme libre. "Les mines des Turcs, dans le Bannat de Temeswar, dit
Montesquieu, etoient plus riches que celles de Hongrie, et elles ne
rendoient pas tant, parce qu'ils n'imaginoient jamais que les bras de
leurs esclaves".
Dans les sucreries les mieux cultivees, le produit du travail annuel
d'un esclave, dans la force de l'age, ne peut pas etre apprecie au
dessus de 1200 l. En Angleterre on evalue le produit annuel du travail
d'un cultivateur a 2400 l. A la verite, il est question ici du
laboureur aide de toutes les machines que l'art a inventees pour
faciliter la culture: mais l'usage de ces machines peut etre introduit
dans nos colonies, et il sera une suite necessaire de la liberte. Des
calculs exacts etablis sur le produit total des colonies les mieux
cultivees, ne donnent qu'environ 353 l. pour le produit du travail de
chaque esclave existant dans nos iles. Le meme calcul, en supposant
que le quart de la population du royaume soit attache a la culture,
donne 500 liv. pour le produit annuel du travail de chaque individu de
la classe agricole. Ainsi, sous ce premier rapport, le travail de
l'homme libre est bien plus avantageux que celui des esclaves: mais
il faut comparer encore la fertilite des terres dans nos colonies et
en Europe. Le produit du travail est aussi en raison de la fertilite;
et une terre ou elle seroit double d'une autre, donneroit, avec le
meme travail, un double produit. Le plus ou le moins de valeur des
productions generales recueillies sur la meme etendue de terrein, dans
des cultures et des climats differents, peut etre regarde comme la
mesure comparative de leur fertilite. La valeur du produit des terres,
dans les colonies, est trois fois plus considerable que celui que nous
obtenons dans nos champs les mieux cultives. C'est ainsi qu'on peut
prouver que l'esclave ne donne pas le tiers du produit du travail d'un
homme libre[13].
Je sais que la nature des productions, l'etat de l'agriculture et
l'art de l'agriculteur peuvent apporter de grandes variations dans les
rapports des cultures isolees: mais ce sont les cultures generales
qu'il faut rapprocher, et ce sont elles qui ont servi de base a mes
calculs.
On croit que le prix des denrees des colonies est un prix d'opinion,
et qu'il ne peut pas etre compare au prix de nos productions d'Europe.
Cela etoit vrai, lorsque ces denrees n'etoient pas d'un usage general.
Elles le sont devenues aujourd'hui, et elles ont pris le caractere des
denrees de premiere necessite. Je trouverois d'ailleurs des preuves de
cette plus grande fertilite des colonies dans la culture des plantes
qui sont communes a l'Europe et au nouveau continent[14].
Le travail des esclaves est moins cher, dit-on, que celui du
journalier, et c'est bien moins le produit absolu de la culture qu'il
importe au proprietaire d'augmenter, que le benefice qu'il en retire.
Si l'on calcule l'interet de la valeur d'un esclave, le prix des
remplacements necessaires, et les frais de nourriture et d'hopital, on
verra que ce meilleur marche n'est qu'une illusion, et que chaque
Negre travaillant coute annuellement plus de 500 livres a son
maitre[15].
On peut objecter enfin que la chaleur du climat des colonies ne
permettroit pas a nos cultivateurs d'y fournir la meme mesure de
travail. De nombreuses experiences dementiroient cette assertion;
elles prouvent que le travail est un moyen de conservation dans nos
iles, pour les ouvriers que la fortune y appelle. La chaleur dans nos
provinces Meridionales, aux mois de Juin, de Juillet et d'Aout, est
souvent plus forte qu'a St. Domingue; et c'est l'epoque ou les travaux
de nos campagnes sont les plus forces. D'ailleurs je ne propose pas de
conduire des cultivateurs d'Europe dans nos etablissements. Je deplore
les funestes essais qu'on a faits a cet egard, et je sais combien
l'ambition cruelle de ceux qui les dirigeoient a fait perir de
victimes. Nous avons a nos portes assez de terres incultes et de
champs deserts. Ce sont nos esclaves qu'il faut attacher au sol de nos
colonies. Il faut les former au travail, et les aider de toutes les
ressources de l'art pour faciliter leur culture, et rendre leurs
travaux plus productifs. L'emploi des machines en agriculture peut
etre regarde comme ayant double la force des cultivateurs et le
produit de leur travail. Voila quel seroit encore l'effet de la
liberte dans les colonies. Je suis etonne moi-meme des resultats
auxquels ces verites conduisent. L'egarement de l'interet particulier
est donc toujours une suite de l'oubli des principes de l'ordre et de
la justice.
Apres avoir rappelle ces principes sacres, apres avoir montre les
considerations politiques et les avantages publics et particuliers qui
sollicitent en faveur de la liberte de nos esclaves, je dois indiquer
les moyens de donner cette liberte sans allarmer l'interet
particulier, et en evitant les dangers d'une revolution trop rapide.
Lorsqu'il faut detruire de grands desordres publics, on doit se tenir
en garde contre sa sensibilite. Il faut calculer les effets des
changements qu'on prepare; car tout s'enchaine dans l'etat social. Des
esclaves accoutumes au poids de leurs fers, confondent les egarements
de la licence avec les jouissances paisibles de la liberte. En rompant
tout d'un coup leurs chaines, on feroit leur malheur, et cette race
infortunee disparoitroit de dessus la terre qu'elle cultive. La
paresse et la volupte, voila presque toujours l'existence des
affranchis. Leur liberte n'est souvent que le prix de leurs debauches.
Les crimes que les besoins entrainent achevent de les depraver.
L'esclave ne connoit que ce genre d'affranchi; et c'est avec cette
classe avilie qu'il se confondroit. Il n'y auroit plus alors de surete
dans nos colonies, et leurs richesses seroient bientot aneanties. Ce
n'est pas la conservation de ces richesses qui m'arrete. L'opulence
des nations et la fortune des particuliers n'excusent point leurs
crimes. Je souillerois ma plume et je trahirois mon coeur, si je
voulois justifier ainsi les outrages faits a la liberte: mais je le
repete, c'est une consideration plus puissante qui m'occupe: c'est le
sort des esclaves qu'il ne faut pas exposer. Leur existence et leur
bonheur tiennent aujourd'hui a nos proprietes.
Preparons la liberte qu'on doit leur donner un jour. Assurons-leur les
moyens de l'obtenir par des travaux dont les produits leur
appartiennent. L'homme n'est soumis aux loix sociales que pour
conserver ses proprietes: il faut donc en donner a l'esclave qu'on
veut affranchir.
Cette marche est celle de la nature. Lorsque les esclaves n'ont pas
ete affranchis par la victoire, ou, lorsqu'ils sont restes attaches au
joug du vainqueur, ils ont ete _serfs de glebe_ avant de devenir
libres; tels etoient les esclaves chez les Germains, au rapport de
Tacite[16].
Frappe de cette idee, il y a bientot douze ans que je proposai a
l'administration de diriger, d'apres ce systeme, les nouveaux
etablissements dont on s'occupoit pour la Guyanne Francoise. C'est
dans cette vue que j'y avois demande et obtenu une concession[17]. Les
circonstances et la guerre ont detruit ces projets: mais rien ne peut
arracher de mon coeur le sentiment qui les dictoit. Je desirois que
cette colonie servit de modele pour l'affranchissement successif des
esclaves. J'esperois que cette terre funeste, qui a coute tant de
tresors et tant de sang, jouiroit enfin de quelque liberte. J'avois
trace la marche successive de cet affranchissement, d'apres la
position particuliere de cette colonie, et les moyens que le
gouvernement se proposoit d'employer.
Je rappelle les memes principes, et j'ai prouve qu'ils n'etoient que
l'expression de la justice et de l'interet public et particulier. J'ai
indique les dangers d'un affranchissement subit, et, s'il falloit des
autorites, je dirois ce que Montesquieu rapporte de l'embarras des
Romains pour cette partie de leur police publique, et de l'abus que
des affranchis ont ose faire de leur droits.
Il faut, a dit un homme dont la plume eloquente a defendu avec energie
les droits sacres de la liberte publique, "il faut, avant toutes
choses, rendre dignes de la liberte et capables de la supporter, les
serfs qu'on veut affranchir"[18].
Je propose d'abord d'assurer en propriete a chaque esclave ce qu'il
pourra gagner au dela du travail modere auquel il peut etre assujetti.
La loi relative a la mesure du travail impose, doit varier suivant le
genre de culture et la situation des etablissements; mais par-tout les
reglements devront assurer a un esclave actif et laborieux les moyens
de gagner, dans l'espace de six ou sept ans au plus, une somme egale
aux trois quarts de sa valeur. Cette somme, fixee par la loi, ne doit
pas etre arbitraire. En payant cette somme a son maitre, l'esclave
deviendroit _serf de glebe_[19], c'est-a-dire, qu'il seroit attache a
une partie du terrein ou des travaux de l'habitation, et le produit de
sa culture seroit partage entre son maitre et lui[20]. Les Negres
ouvriers auroient, en entrant dans la classe des _serfs de glebe_, un
salaire egalement fixe par la loi. Chaque esclave, en obtenant ce
premier degre d'affranchissement, auroit le droit d'assurer le meme
avantage a sa femme, en payant une somme d'autant moins forte qu'elle
auroit un plus grand nombre d'enfants. Les enfants ne naitroient
_serfs de glebe_, qu'autant que leurs meres seroient deja dans cette
classe. Le _pecule_ ou le gain assure par la loi suivroit l'esclave,
et appartiendroit a sa femme ou a ses enfants, apres lui; celui de la
femme appartiendroit egalement ou au mari, ou aux enfants. S'ils
n'avoient pas d'heritiers naturels, les esclaves pourroient disposer
de leurs gains a leur volonte; et s'ils n'en disposoient pas, leur
pecule appartiendroit aux fonds de charites etablis dans la colonie.
Les successions des _serfs de glebe_ pourroient etre soumises a la
meme loi. Tout affranchissement qui ne seroit pas le prix du travail
ou d'une grande vertu, seroit proscrit. C'est ainsi qu'on formeroit
cette population avilie a l'amour du travail et au respect des moeurs.
Le _serf de glebe_ ne pourroit ensuite s'affranchir des obligations
que lui imposeroit la loi, qu'en remplissant celles qu'elle
prescriroit pour le conduire a une liberte entiere. Ces conditions
seroient ou l'achat de la terre, s'il convenoit au proprietaire de
l'aliener, ou des redevances, ou le paiement d'une somme suffisante
pour que le proprietaire put faire cultiver lui-meme la portion de
terre que le _serf_ abandonneroit. Les _serfs_ ouvriers
s'affranchiroient, en payant une somme egale a la valeur
representative du travail que la loi leur imposeroit. C'est ainsi que
cette loi, en retablissant les droits les plus sacres, porteroit le
travail et la culture au plus haut point d'activite: elle serviroit a
la fois l'interet public et l'interet particulier[21]. Cette division
de terrein accroitroit rapidement les produits. C'est dans les
atteliers des proprietaires que seroient manufacturees les denrees qui
demandent des preparations, et que se feroient ensuite les partages.
La regie de ces etablissements deviendroit plus simple et plus
economique: la valeur du fonds augmenteroit avec la liberte.
Je me borne a tracer les idees elementaires d'un plan dont les details
ne peuvent etre determines que dans les colonies memes. _La servitude
de glebe est odieuse_, lorsque la loi n'assure pas des moyens
successifs pour s'en affranchir. J'en ai dit assez pour qu'on ne
confonde pas les reglements que je propose, avec les coutumes barbares
que la tyrannie des seigneurs avoit introduites dans quelques-unes de
nos provinces, et qui subsistent encore dans quelques etats. Le
servage que j'indique est le premier pas vers la liberte. Le travail
affranchira peu a peu de ce reste de servitude. Les principes que j'ai
developpes suffisent pour tracer la marche qu'il faut suivre. Celle de
la justice n'est jamais incertaine, et c'est en oubliant nos droits
qu'on a rendu nos institutions si obscures et si contradictoires. On
l'a dit, la verite n'a qu'une route, et celles de l'erreur sont sans
nombre.