A » B » C » D » E
F » G » H » I » J
K » L » M » N » O
P » R » S » T
U » V » W » Z

- Links

Thrilling Holiday Gift Book: A Controversial, True Story - One Man Caught in U.S. Government Psychic Spy Experiments
SACRAMENTO, Calif. -- The ideal Christmas gift for those intrigued by governmental conspiracy, OPERATION BLUE LIGHT: My Secret Life Among Psychic Spies (Cherubim Publishing, ISBN 978-0-9816024-0-0), is one of the most scintillating memoirs ever to be written. A true story of deception and subterfuge, it took Philip Chabot 40 years to tell us about his amazing experience.

New Children's Book from Jeremy Zilber Lets Kids Know 'Mama Voted for Obama!'
MADISON, Wis. -- Building on the success of 'Why Mommy is a Democrat,' author and political activist Jeremy Zilber announces the release of his third self-published children's book, 'Mama Voted for Obama!' (ISBN: 978-0-9786688-2-2). With its Seuss-like use of repetition, rhythm, and rhyme, Mama Voted for Obama offers a whimsical celebration of Obama's historic presidential campaign while providing his supporters an entertaining way to let their kids know how they voted in 2008.

Epic Fantasy Book Series Website Honored in 2008 National Best Books Awards
LANCASTER, Texas -- The Green Stone of Healing(R) epic fantasy website is among the finalists of the 2008 National Best Books Awards sponsored by USABookNews, HealingStone Books announced today. The award-winning website is honored in the Best Website Design category. The site provides much-needed background for a complex saga packed with romance, intrigue, mysticism, and adventure.

Le Cote de Guermantes (Premiere partie) - Marcel Proust

M >> Marcel Proust >> Le Cote de Guermantes (Premiere partie)

Pages:
1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | 13 | 14 | 15 | 16

MARCEL PROUST

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

VI

LE COTE DE GUERMANTES

_(PREMIERE PARTIE)_

_nrf_

GALLIMARD




OEUVRES DE MARCEL PROUST

_A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU_

DU COTE DE CHEZ SWANN (_2 Vol._).

A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS (_3 vol._).

LE COTE DE GUERMANTES (_3 vol._).

SODOME ET GOMORRHE (_2 vol._).

LA PRISONNIERE (_2 vol._).

ALBERTINE DISPARUE.

LE TEMPS RETROUVE (_2 vol._).

* * * * *

PASTICHES ET MELANGES.

LES PLAISIRS ET LES JOURS.

CHRONIQUES.

LETTRES A LA N.R.F.

MORCEAUX CHOISIS.

UN AMOUR DE SWANN (_edition illustree par Laprade_).

* * * * *

_Collection in-8 "A la Gerbe"_

OEUVRES COMPLETES (_18 vol._).




A LEON DAUDET

_A L'AUTEUR_

DU VOYAGE DE SHAKESPEARE

DU PARTAGE DE L'ENFANT

DE L'ASTRE NOIR

DE FANTOMES ET VIVANTS

DU MONDE DES IMAGES

DE TANT DE CHEFS-D'OEUVRE


_A L'INCOMPARABLE AMI_

EN TEMOIGNAGE DE RECONNAISSANCE ET D'ADMIRATION

M.P.




Le pepiement matinal des oiseaux semblait insipide a Francoise. Chaque
parole des "bonnes" la faisait sursauter; incommodee par tous leurs pas,
elle s'interrogeait sur eux; c'est que nous avions demenage. Certes les
domestiques ne remuaient pas moins, dans le "sixieme" de notre ancienne
demeure; mais elle les connaissait; elle avait fait de leurs allees et
venues des choses amicales. Maintenant elle portait au silence meme une
attention douloureuse. Et comme notre nouveau quartier paraissait aussi
calme que le boulevard sur lequel nous avions donne jusque-la etait
bruyant, la chanson (distincte de loin, quand elle est faible, comme un
motif d'orchestre) d'un homme qui passait, faisait venir des larmes aux
yeux de Francoise en exil. Aussi, si je m'etais moque d'elle qui, navree
d'avoir eu a quitter un immeuble ou l'on etait "si bien estime, de
partout" et ou elle avait fait ses malles en pleurant, selon les rites
de Combray, et en declarant superieure a toutes les maisons possibles
celle qui avait ete la notre, en revanche, moi qui assimilais aussi
difficilement les nouvelles choses que j'abandonnais aisement les
anciennes, je me rapprochai de notre vieille servante quand je vis que
l'installation dans une maison ou elle n'avait pas recu du concierge qui
ne nous connaissait pas encore les marques de consideration necessaires
a sa bonne nutrition morale, l'avait plongee dans un etat voisin du
deperissement. Elle seule pouvait me comprendre; ce n'etait certes pas
son jeune valet de pied qui l'eut fait; pour lui qui etait aussi peu de
Combray que possible, emmenager, habiter un autre quartier, c'etait
comme prendre des vacances ou la nouveaute des choses donnait le meme
repos que si l'on eut voyage; il se croyait a la campagne; et un rhume
de cerveau lui apporta, comme un "coup d'air" pris dans un wagon ou la
glace ferme mal, l'impression delicieuse qu'il avait vu du pays; a
chaque eternuement, il se rejouissait d'avoir trouve une si chic place,
ayant toujours desire des maitres qui voyageraient beaucoup. Aussi, sans
songer a lui, j'allai droit a Francoise; comme j'avais ri de ses larmes
a un depart qui m'avait laisse indifferent, elle se montra glaciale a
l'egard de ma tristesse, parce qu'elle la partageait. Avec la
"sensibilite" pretendue des nerveux grandit leur egoisme; ils ne peuvent
supporter de la part des autres l'exhibition des malaises auxquels ils
pretent chez eux-memes de plus en plus d'attention. Francoise, qui ne
laissait pas passer le plus leger de ceux qu'elle eprouvait, si je
souffrais detournait la tete pour que je n'eusse pas le plaisir de voir
ma souffrance plainte, meme remarquee. Elle fit de meme des que je
voulus lui parler de notre nouvelle maison. Du reste, ayant du au bout
de deux jours aller chercher des vetements oublies dans celle que nous
venions de quitter, tandis que j'avais encore, a la suite de
l'emmenagement, de la "temperature" et que, pareil a un boa qui vient
d'avaler un boeuf, je me sentais peniblement bossue par un long bahut
que ma vue avait a "digerer", Francoise, avec l'infidelite des femmes,
revint en disant qu'elle avait cru etouffer sur notre ancien boulevard,
que pour s'y rendre elle s'etait trouvee toute "deroutee", que jamais
elle n'avait vu des escaliers si mal commodes, qu'elle ne retournerait
pas habiter la-bas "pour un empire" et lui donnat-on des
millions--hypothese gratuite--que tout (c'est-a-dire ce qui concernait
la cuisine et les couloirs) etait beaucoup mieux "agence" dans notre
nouvelle maison. Or, il est temps de dire que celle-ci--et nous etions
venus y habiter parce que ma grand'mere ne se portant pas tres bien,
raison que nous nous etions gardes de lui donner, avait besoin d'un air
plus pur--etait un appartement qui dependait de l'hotel de Guermantes.

A l'age ou les Noms, nous offrant l'image de l'inconnaissable que nous
avons verse en eux, dans le meme moment ou ils designent aussi pour nous
un lieu reel, nous forcent par la a identifier l'un a l'autre au point
que nous partons chercher dans une cite une ame qu'elle ne peut contenir
mais que nous n'avons plus le pouvoir d'expulser de son nom, ce n'est
pas seulement aux villes et aux fleuves qu'ils donnent une
individualite, comme le font les peintures allegoriques, ce n'est pas
seulement l'univers physique qu'ils diaprent de differences, qu'ils
peuplent de merveilleux, c'est aussi l'univers social: alors chaque
chateau, chaque hotel ou palais fameux a sa dame, ou sa fee, comme les
forets leurs genies et leurs divinites les eaux. Parfois, cachee au fond
de son nom, la fee se transforme au gre de la vie de notre imagination
qui la nourrit; c'est ainsi que l'atmosphere ou Mme de Guermantes
existait en moi, apres n'avoir ete pendant des annees que le reflet d'un
verre de lanterne magique et d'un vitrail d'eglise, commencait a
eteindre ses couleurs, quand des reves tout autres l'impregnerent de
l'ecumeuse humidite des torrents.

Cependant, la fee deperit si nous nous approchons de la personne reelle
a laquelle correspond son nom, car, cette personne, le nom alors
commence a la refleter et elle ne contient rien de la fee; la fee peut
renaitre si nous nous eloignons de la personne; mais si nous restons
aupres d'elle, la fee meurt definitivement et avec elle le nom, comme
cette famille de Lusignan qui devait s'eteindre le jour ou disparaitrait
la fee Melusine. Alors le Nom, sous les repeints successifs duquel nous
pourrions finir par retrouver a l'origine le beau portrait d'une
etrangere que nous n'aurons jamais connue, n'est plus que la simple
carte photographique d'identite a laquelle nous nous reportons pour
savoir si nous connaissons, si nous devons ou non saluer une personne
qui passe. Mais qu'une sensation d'une annee d'autrefois--comme ces
instruments de musique enregistreurs qui gardent le son et le style des
differents artistes qui en jouerent--permette a notre memoire de nous
faire entendre ce nom avec le timbre particulier qu'il avait alors pour
notre oreille, et ce nom en apparence non change, nous sentons la
distance qui separe l'un de l'autre les reves que signifierent
successivement pour nous ses syllabes identiques. Pour un instant, du
ramage reentendu qu'il avait en tel printemps ancien, nous pouvons
tirer, comme des petits tubes dont on se sert pour peindre, la nuance
juste, oubliee, mysterieuse et fraiche des jours que nous avions cru
nous rappeler, quand, comme les mauvais peintres, nous donnions a tout
notre passe etendu sur une meme toile les tons conventionnels et tous
pareils de la memoire volontaire. Or, au contraire, chacun des moments
qui le composerent employait, pour une creation originale, dans une
harmonie unique, les couleurs d'alors que nous ne connaissons plus et
qui, par exemple, me ravissent encore tout a coup si, grace a quelque
hasard, le nom de Guermantes ayant repris pour un instant apres tant
d'annees le son, si different de celui d'aujourd'hui, qu'il avait pour
moi le jour du mariage de Mlle Percepied, il me rend ce mauve si doux,
trop brillant, trop neuf, dont se veloutait la cravate gonflee de la
jeune duchesse, et, comme une pervenche incueillissable et refleurie,
ses yeux ensoleilles d'un sourire bleu. Et le nom de Guermantes d'alors
est aussi comme un de ces petits ballons dans lesquels on a enferme de
l'oxygene ou un autre gaz: quand j'arrive a le crever, a en faire sortir
ce qu'il contient, je respire l'air de Combray de cette annee-la, de ce
jour-la, mele d'une odeur d'aubepines agitee par le vent du coin de la
place, precurseur de la pluie, qui tour a tour faisait envoler le
soleil, le laissait s'etendre sur le tapis de laine rouge de la
sacristie et le revetir d'une carnation brillante, presque rose, de
geranium, et de cette douceur, pour ainsi dire wagnerienne, dans
l'allegresse, qui conserve tant de noblesse a la festivite. Mais meme en
dehors des rares minutes comme celles-la, ou brusquement nous sentons
l'entite originale tressaillir et reprendre sa forme et sa ciselure au
sein des syllabes mortes aujourd'hui, si dans le tourbillon vertigineux
de la vie courante, ou ils n'ont plus qu'un usage entierement pratique,
les noms ont perdu toute couleur comme une toupie prismatique qui tourne
trop vite et qui semble grise, en revanche quand, dans la reverie, nous
reflechissons, nous cherchons, pour revenir sur le passe, a ralentir, a
suspendre le mouvement perpetuel ou nous sommes entraines, peu a peu
nous revoyons apparaitre, juxtaposees, mais entierement distinctes les
unes des autres, les teintes qu'au cours de notre existence nous
presenta successivement un meme nom.

Sans doute quelque forme se decoupait a mes yeux en ce nom de
Guermantes, quand ma nourrice--qui sans doute ignorait, autant que
moi-meme aujourd'hui, en l'honneur de qui elle avait ete composee--me
bercait de cette vieille chanson: _Gloire a la Marquise de Guermantes_
ou quand, quelques annees plus tard, le vieux marechal de Guermantes
remplissant ma bonne d'orgueil, s'arretait aux Champs-Elysees en
disant: "Le bel enfant!" et sortait d'une bonbonniere de poche une
pastille de chocolat, cela je ne le sais pas. Ces annees de ma premiere
enfance ne sont plus en moi, elles me sont exterieures, je n'en peux
rien apprendre que, comme pour ce qui a eu lieu avant notre naissance,
par les recits des autres. Mais plus tard je trouve successivement dans
la duree en moi de ce meme nom sept ou huit figures differentes; les
premieres etaient les plus belles: peu a peu mon reve, force par la
realite d'abandonner une position intenable, se retranchait a nouveau un
peu en deca jusqu'a ce qu'il fut oblige de reculer encore. Et, en meme
temps que Mme de Guermantes, changeait sa demeure, issue elle aussi de
ce nom que fecondait d'annee en annee telle ou telle parole entendue qui
modifiait mes reveries, cette demeure les refletait dans ses pierres
memes devenues reflechissantes comme la surface d'un nuage ou d'un lac.
Un donjon sans epaisseur qui n'etait qu'une bande de lumiere orangee et
du haut duquel le seigneur et sa dame decidaient de la vie et de la mort
de leurs vassaux avait fait place--tout au bout de ce "cote de
Guermantes" ou, par tant de beaux apres-midi, je suivais avec mes
parents le cours de la Vivonne--a cette terre torrentueuse ou la
duchesse m'apprenait a pecher la truite et a connaitre le nom des fleurs
aux grappes violettes et rougeatres qui decoraient les murs bas des
enclos environnants; puis c'avait ete la terre hereditaire, le poetique
domaine ou cette race altiere de Guermantes, comme une tour jaunissante
et fleuronnee qui traverse les ages, s'elevait deja sur la France, alors
que le ciel etait encore vide la ou devaient plus tard surgir Notre-Dame
de Paris et Notre-Dame de Chartres; alors qu'au sommet de la colline de
Laon la nef de la cathedrale ne s'etait pas posee comme l'Arche du
Deluge au sommet du mont Ararat, emplie de Patriarches et de Justes
anxieusement penches aux fenetres pour voir si la colere de Dieu s'est
apaisee, emportant avec elle les types des vegetaux qui multiplieront
sur la terre, debordante d'animaux qui s'echappent jusque par les tours
ou des boeufs, se promenant paisiblement sur la toiture, regardent de
haut les plaines de Champagne; alors que le voyageur qui quittait
Beauvais a la fin du jour ne voyait pas encore le suivre en tournoyant,
depliees sur l'ecran d'or du couchant, les ailes noires et ramifiees de
la cathedrale. C'etait, ce Guermantes, comme le cadre d'un roman, un
paysage imaginaire que j'avais peine a me representer et d'autant plus
le desir de decouvrir, enclave au milieu de terres et de routes reelles
qui tout a coup s'impregneraient de particularites heraldiques, a deux
lieues d'une gare; je me rappelais les noms des localites voisines comme
si elles avaient ete situees au pied du Parnasse ou de l'Helicon, et
elles me semblaient precieuses comme les conditions materielles--en
science topographique--de la production d'un phenomene mysterieux. Je
revoyais les armoiries qui sont peintes aux soubassements des vitraux de
Combray et dont les quartiers s'etaient remplis, siecle par siecle, de
toutes les seigneuries que, par mariages ou acquisitions, cette illustre
maison avait fait voler a elle de tous les coins de l'Allemagne, de
l'Italie et de la France: terres immenses du Nord, cites puissantes du
Midi, venues se rejoindre et se composer en Guermantes et, perdant leur
materialite, inscrire allegoriquement leur donjon de sinople ou leur
chateau d'argent dans son champ d'azur. J'avais entendu parler des
celebres tapisseries de Guermantes et je les voyais, medievales et
bleues, un peu grosses, se detacher comme un nuage sur le nom amarante
et legendaire, au pied de l'antique foret ou chassa si souvent
Childebert et ce fin fond mysterieux des terres, ce lointain des
siecles, il me semblait qu'aussi bien que par un voyage je penetrerais
dans leurs secrets, rien qu'en approchant un instant a Paris Mme de
Guermantes, suzeraine du lieu et dame du lac, comme si son visage et ses
paroles eussent du posseder le charme local des futaies et des rives et
les memes particularites seculaires que le vieux coutumier de ses
archives. Mais alors j'avais connu Saint-Loup; il m'avait appris que le
chateau ne s'appelait Guermantes que depuis le XVIIe siecle ou sa
famille l'avait acquis. Elle avait reside jusque-la dans le voisinage,
et son titre ne venait pas de cette region. Le village de Guermantes
avait recu son nom du chateau, apres lequel il avait ete construit, et
pour qu'il n'en detruisit pas les perspectives, une servitude restee en
vigueur reglait le trace des rues et limitait la hauteur des maisons.
Quant aux tapisseries, elles etaient de Boucher, achetees au XIXe siecle
par un Guermantes amateur, et etaient placees, a cote de tableaux de
chasse mediocres qu'il avait peints lui-meme, dans un fort vilain salon
drape d'andrinople et de peluche. Par ces revelations, Saint-Loup avait
introduit dans le chateau des elements etrangers au nom de Guermantes
qui ne me permirent plus de continuer a extraire uniquement de la
sonorite des syllabes la maconnerie des constructions. Alors au fond de
ce nom s'etait efface le chateau reflete dans son lac, et ce qui m'etait
apparu autour de Mme de Guermantes comme sa demeure, c'avait ete son
hotel de Paris, l'hotel de Guermantes, limpide comme son nom, car aucun
element materiel et opaque n'en venait interrompre et aveugler la
transparence. Comme l'eglise ne signifie pas seulement le temple, mais
aussi l'assemblee des fideles, cet hotel de Guermantes comprenait tous
ceux qui partageaient la vie de la duchesse, mais ces intimes que je
n'avais jamais vus n'etaient pour moi que des noms celebres et
poetiques, et, connaissant uniquement des personnes qui n'etaient elles
aussi que des noms, ne faisaient qu'agrandir et proteger le mystere de
la duchesse en etendant autour d'elle un vaste halo qui allait tout au
plus en se degradant.

Dans les fetes qu'elle donnait, comme je n'imaginais pour les invites
aucun corps, aucune moustache, aucune bottine, aucune phrase prononcee
qui fut banale, ou meme originale d'une maniere humaine et rationnelle,
ce tourbillon de noms introduisant moins de matiere que n'eut fait un
repas de fantomes ou un bal de spectres autour de cette statuette en
porcelaine de Saxe qu'etait Mme de Guermantes, gardait une transparence
de vitrine a son hotel de verre. Puis quand Saint-Loup m'eut raconte des
anecdotes relatives au chapelain, aux jardiniers de sa cousine, l'hotel
de Guermantes etait devenu--comme avait pu etre autrefois quelque
Louvre--une sorte de chateau entoure, au milieu de Paris meme, de ses
terres, possede hereditairement, en vertu d'un droit antique bizarrement
survivant, et sur lesquelles elle exercait encore des privileges
feodaux. Mais cette derniere demeure s'etait elle-meme evanouie quand
nous etions venus habiter tout pres de Mme de Villeparisis un des
appartements voisins de celui de Mme de Guermantes dans une aile de son
hotel. C'etait une de ces vieilles demeures comme il en existe peut-etre
encore et dans lesquelles la cour d'honneur--soit alluvions apportees
par le flot montant de la democratie, soit legs de temps plus anciens ou
les divers metiers etaient groupes autour du seigneur--avait souvent sur
ses cotes des arriere-boutiques, des ateliers, voire quelque echoppe de
cordonnier ou de tailleur, comme celles qu'on voit accotees aux flancs
des cathedrales que l'esthetique des ingenieurs n'a pas degagees, un
concierge savetier, qui elevait des poules et cultivait des fleurs--et
au fond, dans le logis "faisant hotel", une "comtesse" qui, quand elle
sortait dans sa vieille caleche a deux chevaux, montrant sur son chapeau
quelques capucines semblant echappees du jardinet de la loge (ayant a
cote du cocher un valet de pied qui descendait corner des cartes a
chaque hotel aristocratique du quartier), envoyait indistinctement des
sourires et de petits bonjours de la main aux enfants du portier et aux
locataires bourgeois de l'immeuble qui passaient a ce moment-la et
qu'elle confondait dans sa dedaigneuse affabilite et sa morgue
egalitaire.

Dans la maison que nous etions venus habiter, la grande dame du fond de
la cour etait une duchesse, elegante et encore jeune. C'etait Mme de
Guermantes, et grace a Francoise, je possedais assez vite des
renseignements sur l'hotel. Car les Guermantes (que Francoise designait
souvent par les mots de "en dessous", "en bas") etaient sa constante
preoccupation depuis le matin, ou, jetant, pendant qu'elle coiffait
maman, un coup d'oeil defendu, irresistible et furtif dans la cour, elle
disait: "Tiens, deux bonnes soeurs; cela va surement en dessous" ou "oh!
les beaux faisans a la fenetre de la cuisine, il n'y a pas besoin de
demander d'ou qu'ils deviennent, le duc aura-t-ete a la chasse",
jusqu'au soir, ou, si elle entendait, pendant qu'elle me donnait mes
affaires de nuit, un bruit de piano, un echo de chansonnette, elle
induisait: "Ils ont du monde en bas, c'est a la gaiete"; dans son visage
regulier, sous ses cheveux blancs maintenant, un sourire de sa jeunesse
anime et decent mettait alors pour un instant chacun de ses traits a sa
place, les accordait dans un ordre apprete et fin, comme avant une
contredanse.

Mais le moment de la vie des Guermantes qui excitait le plus vivement
l'interet de Francoise, lui donnait le plus de satisfaction et lui
faisait aussi le plus de mal, c'etait precisement celui ou la porte
cochere s'ouvrant a deux battants, la duchesse montait dans sa caleche.
C'etait habituellement peu de temps apres que nos domestiques avaient
fini de celebrer cette sorte de paque solennelle que nul ne doit
interrompre, appelee leur dejeuner, et pendant laquelle ils etaient
tellement "tabous" que mon pere lui-meme ne se fut pas permis de les
sonner, sachant d'ailleurs qu'aucun ne se fut pas plus derange au
cinquieme coup qu'au premier, et qu'il eut ainsi commis cette
inconvenance en pure perte, mais non pas sans dommage pour lui. Car
Francoise (qui, depuis qu'elle etait une vieille femme se faisait a tout
propos ce qu'on appelle une tete de circonstance) n'eut pas manque de
lui presenter toute la journee une figure couverte de petites marques
cuneiformes et rouges qui deployaient au dehors, mais d'une facon peu
dechiffrable, le long memoire de ses doleances et les raisons profondes
de son mecontentement. Elle les developpait d'ailleurs, a la cantonade,
mais sans que nous puissions bien distinguer les mots. Elle appelait
cela--qu'elle croyait desesperant pour nous, "mortifiant",
"vexant",--dire toute la sainte journee des "messes basses".

Les derniers rites acheves, Francoise, qui etait a la fois, comme dans
l'eglise primitive, le celebrant et l'un des fideles, se servait un
dernier verre de vin, detachait de son cou sa serviette, la pliait en
essuyant a ses levres un reste d'eau rougie et de cafe, la passait dans
un rond, remerciait d'un oeil dolent "son" jeune valet de pied qui pour
faire du zele lui disait: "Voyons, madame, encore un peu de raisin; il
est esquis", et allait aussitot ouvrir la fenetre sous le pretexte qu'il
faisait trop chaud "dans cette miserable cuisine". En jetant avec
dexterite, dans le meme temps qu'elle tournait la poignee de la croisee
et prenait l'air, un coup d'oeil desinteresse sur le fond de la cour,
elle y derobait furtivement la certitude que la duchesse n'etait pas
encore prete, couvait un instant de ses regards dedaigneux et passionnes
la voiture attelee, et, cet instant d'attention une fois donne par ses
yeux aux choses de la terre, les levait au ciel dont elle avait d'avance
devine la purete en sentant la douceur de l'air et la chaleur du soleil;
et elle regardait a l'angle du toit la place ou, chaque printemps,
venaient faire leur nid, juste au-dessus de la cheminee de ma chambre,
des pigeons pareils a ceux qui roucoulaient dans sa cuisine, a Combray.

--Ah! Combray, Combray, s'ecriait-elle. (Et le ton presque chante sur
lequel elle declamait cette invocation eut pu, chez Francoise, autant
que l'arlesienne purete de son visage, faire soupconner une origine
meridionale et que la patrie perdue qu'elle pleurait n'etait qu'une
patrie d'adoption. Mais peut-etre se fut-on trompe, car il semble qu'il
n'y ait pas de province qui n'ait son "midi" et, combien ne
rencontre-t-on pas de Savoyards et de Bretons chez qui l'on trouve
toutes les douces transpositions de longues et de breves qui
caracterisent le meridional.) Ah! Combray, quand est-ce que je te
reverrai, pauvre terre! Quand est-ce que je pourrai passer toute la
sainte journee sous tes aubepines et nos pauvres lilas--en ecoutant les
pinsons et la Vivonne qui fait comme le murmure de quelqu'un qui
chuchoterait, au lieu d'entendre cette miserable sonnette de notre jeune
maitre qui ne reste jamais une demi-heure sans me faire courir le long
de ce satane couloir. Et encore il ne trouve pas que je vais assez vite,
il faudrait qu'on ait entendu avant qu'il ait sonne, et si vous etes
d'une minute en retard, il "rentre" dans des coleres epouvantables.
Helas! pauvre Combray! peut-etre que je ne te reverrai que morte, quand
on me jettera comme une pierre dans le trou de la tombe. Alors, je ne
les sentirai plus tes belles aubepines toutes blanches. Mais dans le
sommeil de la mort, je crois que j'entendrai encore ces trois coups de
la sonnette qui m'auront deja damnee dans ma vie.

Mais elle etait interrompue par les appels du giletier de la cour,
celui qui avait tant plu autrefois a ma grand'mere le jour ou elle etait
allee voir Mme de Villeparisis et n'occupait pas un rang moins eleve
dans la sympathie de Francoise. Ayant leve la tete en entendant ouvrir
notre fenetre, il cherchait deja depuis un moment a attirer l'attention
de sa voisine pour lui dire bonjour. La coquetterie de la jeune fille
qu'avait ete Francoise affinait alors pour M. Jupien le visage
ronchonneur de notre vieille cuisiniere alourdie par l'age, par la
mauvaise humeur et par la chaleur du fourneau, et c'est avec un melange
charmant de reserve, de familiarite et de pudeur qu'elle adressait au
giletier un gracieux salut, mais sans lui repondre de la voix, car si
elle enfreignait les recommandations de maman en regardant dans la cour,
elle n'eut pas ose les braver jusqu'a causer par la fenetre, ce qui
avait le don, selon Francoise, de lui valoir, de la part de Madame,
"tout un chapitre". Elle lui montrait la caleche attelee en ayant l'air
de dire: "Des beaux chevaux, hein!" mais tout en murmurant: "Quelle
vieille sabraque!" et surtout parce qu'elle savait qu'il allait lui
repondre, en mettant la main devant la bouche pour etre entendu tout en
parlant a mi-voix: "_Vous_ aussi vous pourriez en avoir si vous vouliez,
et meme peut-etre plus qu'eux, mais vous n'aimez pas tout cela."

Et Francoise apres un signe modeste, evasif et ravi dont la
signification etait a peu pres: "Chacun son genre; ici c'est a la
simplicite", refermait la fenetre de peur que maman n'arrivat. Ces
"vous" qui eussent pu avoir plus de chevaux que les Guermantes, c'etait
nous, mais Jupien avait raison de dire "vous", car, sauf pour certains
plaisirs d'amour-propre purement personnels--comme celui, quand elle
toussait sans arreter et que toute la maison avait peur de prendre son
rhume, de pretendre, avec un ricanement irritant, qu'elle n'etait pas
enrhumee--pareille a ces plantes qu'un animal auquel elles sont
entierement unies nourrit d'aliments qu'il attrape, mange, digere pour
elles et qu'il leur offre dans son dernier et tout assimilable residu,
Francoise vivait avec nous en symbiose; c'est nous qui, avec nos vertus,
notre fortune, notre train de vie, notre situation, devions nous charger
d'elaborer les petites satisfactions d'amour-propre dont etait
formee--en y ajoutant le droit reconnu d'exercer librement le culte du
dejeuner suivant la coutume ancienne comportant la petite gorgee d'air a
la fenetre quand il etait fini, quelque flanerie dans la rue en allant
faire ses emplettes et une sortie le dimanche pour aller voir sa
niece--la part de contentement indispensable a sa vie. Aussi comprend-on
que Francoise avait pu deperir, les premiers jours, en proie, dans une
maison ou tous les titres honorifiques de mon pere n'etaient pas encore
connus, a un mal qu'elle appelait elle-meme l'ennui, l'ennui dans ce
sens energique qu'il a chez Corneille ou sous la plume des soldats qui
finissent par se suicider parce qu'ils s'"ennuient" trop apres leur
fiancee, leur village. L'ennui de Francoise avait ete vite gueri par
Jupien precisement, car il lui procura tout de suite un plaisir aussi
vif et plus raffine que celui qu'elle aurait eu si nous nous etions
decides a avoir une voiture.--"Du bien bon monde, ces Jupien, de bien
braves gens et ils le portent sur la figure." Jupien sut en effet
comprendre et enseigner a tous que si nous n'avions pas d'equipage,
c'est que nous ne voulions pas. Cet ami de Francoise vivait peu chez
lui, ayant obtenu une place d'employe dans un ministere. Giletier
d'abord avec la "gamine" que ma grand'mere avait prise pour sa fille, il
avait perdu tout avantage a en exercer le metier quand la petite qui
presque encore enfant savait deja tres bien recoudre une jupe, quand ma
grand'mere etait allee autrefois faire une visite a Mme de
Villeparisis, s'etait tournee vers la couture pour dames et etait
devenue jupiere. D'abord "petite main" chez une couturiere, employee a
faire un point, a recoudre un volant, a attacher un bouton ou une
"pression", a ajuster un tour de taille avec des agrafes, elle avait
vite passe deuxieme puis premiere, et s'etant faite une clientele de
dames du meilleur monde, elle travaillait chez elle, c'est-a-dire dans
notre cour, le plus souvent avec une ou deux de ses petites camarades de
l'atelier qu'elle employait comme apprenties. Des lors la presence de
Jupien avait ete moins utile. Sans doute la petite, devenue grande,
avait encore souvent a faire des gilets. Mais aidee de ses amies elle
n'avait besoin de personne. Aussi Jupien, son oncle, avait-il sollicite
un emploi. Il fut libre d'abord de rentrer a midi, puis, ayant remplace
definitivement celui qu'il secondait seulement, pas avant l'heure du
diner. Sa "titularisation" ne se produisit heureusement que quelques
semaines apres notre emmenagement, de sorte que la gentillesse de Jupien
put s'exercer assez longtemps pour aider Francoise a franchir sans trop
de souffrances les premiers temps difficiles. D'ailleurs, sans
meconnaitre l'utilite qu'il eut ainsi pour Francoise a titre de
"medicament de transition", je dois reconnaitre que Jupien ne m'avait
pas plu beaucoup au premier abord. A quelques pas de distance,
detruisant entierement l'effet qu'eussent produit sans cela ses grosses
joues et son teint fleuri, ses yeux debordes par un regard compatissant,
desole et reveur, faisaient penser qu'il etait tres malade ou venait
d'etre frappe d'un grand deuil. Non seulement il n'en etait rien, mais
des qu'il parlait, parfaitement bien d'ailleurs, il etait plutot froid
et railleur. Il resultait de ce desaccord entre son regard et sa parole
quelque chose de faux qui n'etait pas sympathique et par quoi il avait
l'air lui-meme de se sentir aussi gene qu'un invite en veston dans une
soiree ou tout le monde est en habit, ou que quelqu'un qui ayant a
repondre a une Altesse ne sait pas au juste comment il faut lui parler
et tourne la difficulte en reduisant ses phrases a presque rien. Celles
de Jupien--car c'est pure comparaison--etaient au contraire charmantes.
Correspondant peut-etre a cette inondation du visage par les yeux (a
laquelle on ne faisait plus attention quand on le connaissait), je
discernai vite en effet chez lui une intelligence rare et l'une des plus
naturellement litteraires qu'il m'ait ete donne de connaitre, en ce sens
que, sans culture probablement, il possedait ou s'etait assimile, rien
qu'a l'aide de quelques livres hativement parcourus, les tours les plus
ingenieux de la langue. Les gens les plus doues que j'avais connus
etaient morts tres jeunes. Aussi etais-je persuade que la vie de Jupien
finirait vite. Il avait de la bonte, de la pitie, les sentiments les
plus delicats, les plus genereux. Son role dans la vie de Francoise
avait vite cesse d'etre indispensable. Elle avait appris a le doubler.


Pages:
1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | 13 | 14 | 15 | 16