La vampire - Paul H.C. Feval
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LA VAMPIRE
par
PAUL FEVAL
AVANT-PROPOS
Ceci est une etrange histoire dont le fond, rigoureusement
authentique, nous a ete fourni comme les neuf dixiemes des materiaux
qui composent ce livre, par le manuscrit du "papa Severin".
Mais le hasard, ici, est venu ajouter, aux renseignements exacts
donnes par l'excellent homme, d'autres renseignements qui nous ont
permis d'expliquer certains faits que notre heroique bonne d'enfants
des Tuileries regardait comme franchement surnaturels.
Ces eclaircissements, grace auxquels ce drame fantastique va passer
sous les yeux du lecteur dans sa bizarre et sombre realite, sont
puises a deux sources: une page inedite de la correspondance du duc de
Rovigo, qui eut, comme on sait, la confiance intime de l'empereur
et qui fut charge, pendant la retraite de Fouche (1802-1804), de
controler militairement la police generale, dont les bureaux etaient
administrativement reunis au departement de la justice, dirige par le
grand-juge Regnier, duc de Massa.
Ceci est la premiere source. La seconde, tout orale, consiste en
de nombreuses conversations avec le respectable M.G----, ancien
secretaire particulier du comte Dubois, prefet de police a la meme
epoque.
Nous nous occuperons peu des evenements politiques, interieurs, qui
tourmenterent cette periode, precedant immediatement le couronnement
de Napoleon. Saint-Rejant, Pichegru, Moreau, la machine infernale
n'entrent point dans notre sujet et c'est a peine si nous verrons
passer ce gros homme, Bru, tus de la royaute, audacieux et solide
comme un conjure antique: Georges Cadoudal.
Les guerres etrangeres nous prendront encore moins de place. On
n'entendait en 1804 que le lointain canon de l'Angleterre.
Nous avons a raconter un episode, historique il est vrai, mais
bourgeois, et qui n'a aucun trait ni a l'intrigue du cabinet ni aux
victoires et conquetes.
C'est tout bonnement une page de la biographie secrete de ce geant
qu'on nomme Paris et qui, en sa vie, eut tant d'aventures!
Laissons donc de cote les cinq cents volumes de memoires diffus qui
disent le blanc et le noir sur cette grande crise de notre Revolution,
et tournant le dos au chateau ou la main crochue de ce bon M.
Bourrienne griffonne quelques verites parmi des monceaux de mensonges
bien payes, plongeons-nous de parti pris dans le fourre le plus
profond de la foret parisienne.
Nous avons l'espoir que le lecteur n'aura pas oublie cette touchante
et sereine figure qui traverse les pages de notre introduction. Il n'y
a que des recits dans ce livre: notre preface elle-meme etait encore
un recit, dont le heros se nommait le "papa Severin".
Nous avons la certitude que le lecteur se souvient d'une autre
physionomie, tendre et bonne aussi, mais d'une autre maniere, moins
austere et plus male, plus tourmentee, moins pacifique surtout: le
chantre de Saint-Sulpice, le prevot d'armes qui, dans la _Chambre des
Amours_, enseigna si rudement ce beau coup droit, degage main sur
main, a M. le baron de Guitry, gentilhomme de la chambre du roi
Louis XVI.
Un Severin aussi: Severin, dit Gateloup.
Ce Gateloup, presque vieillard, et papa Severin presque enfant, vont
avoir des roles dans cette histoire.
L'un etait le pere de l'autre.
Et s'il m'etait permis de descendre encore plus avant dans nos communs
souvenirs, je vous rappellerais cette chere petite famille, composee
de cinq enfants qui ne se ressemblaient point, et dont papa Severin
etait la bonne aux Tuileries: Eugenie, Angele et Jean qui avaient le
meme age, Louis et Julien, des bambins.
Ces cinq etres, abandonnes, orphelins, mais a qui Dieu clement avait
rendu le meilleur des peres, reviendront tous et chacun sous notre
plume. Ils forment a eux cinq, dans la personne de leurs parents, la
legende lamentable du suicide.
Papa Severin avait dit en montrant Angele, la plus jolie de ces
petites filles, et celle dont la precoce paleur nous frappa comme un
signe de fatalite:
--Celle-ci tient a ma famille par trois liens.
Il avait ajoute ce jour ou la fillette jetait ses regards avides a
travers les glaces de la Morgue:
--Elle a deja l'idee...
Car papa Severin croyait a la transmission d'un heritage fatal.
Notre histoire va montrer la premiere des trois Angele.
Notre histoire va montrer aussi les tables de marbre toutes neuves
et vierges encore de tout contact mortel. Nous y verrons quelle fut
l'etrenne de la Morgue du Marche-Neuf.
Tout cela a propos d'un adorable et impur demon qui ressuscita un
instant, au beau milieu de Paris et pres du berceau de notre "siecle
des lumieres", les plus noires superstitions du moyen age.
LA VAMPIRE
I
LA PECHE MIRACULEUSE
Le commencement du siecle ou nous sommes fut beaucoup plus legendaire
qu'on ne le croit generalement. Et je ne parle pas ici de cette
immense legende de nos gloires militaires, dont le sang republicain
ecrivit les premieres pages au bruit triomphant de la fanfare
marseillaise, qui deroula ses chants a travers l'eblouissement de
l'empire et noya sa derniere strophe--un cri splendide--dans le grand
deuil de Waterloo.
Je parle de la legende des conteurs, des recits qui endorment ou
passionnent la veillee, des choses poetiques, bizarres, surnaturelles,
dont le scepticisme du dix-huitieme siecle avait essaye de faire table
nette.
Souvenons-nous que l'empereur Napoleon Ier aimait a la folie les
brouillards reveurs d'Ossian, passes par M. Baour au tamis academique.
C'est la legende guindee, roidie par l'empois; mais c'est toujours la
legende.
Et souvenons-nous aussi que le roi legitime des pays legendaires,
Walter Scott, avait trente ans quand le siecle naquit.
Anne Radcliffe, la sombre mere de tant de mysteres et de tant de
terreurs, etait alors dans tout l'eclat de cette vogue qui donna
le frisson a l'Europe. On courait apres la peur, on recherchait le
tenebreux. Tel livre sans queue ni tete obtenait un frenetique succes
rien que par la description d'une oubliette a ressort, d'un cimetiere
peuple de fantomes a l'heure "ou l'airain sonne douze fois" ou d'un
confessionnal a double fond bourre d'impossibilites horribles et
lubriques.
C'etait la mode; on faisait a ces fadaises une toilette de grands
mots, appartenant specialement a cette epoque solennelle; on mettait
le tout comme une puree sous le heros, cuit a point, qui etait un
"coeur vertueux", une "ame sensible", daignant croire au "souverain
maitre de l'univers" et aimant a voir lever l'aurore.
Le contraste de ces confitures philosophiques et de ces sepulcrales
abominations formait un plat hybride, peu comestible, mais d'un gout
etrange qui plaisait a ces jolies dames, vetues si drolement, avec des
bagues aux orteils, la ceinture au-dessus du sein, la hanche dans
un fourreau de parapluie et la tete sous une gigantesque feuille de
chicoree.
Paris a toujours adore d'ailleurs les contes a dormir debout, qui lui
procurent la delicieuse sensation de la chair de poule. Quand Paris
etait encore tout petit, il avait deja nombre d'histoires a faire
fremir, depuis la coupable association formee entre le barbier et le
patissier de la rue des Marmousets, pour le debit des vol-au-vent de
gentilshommes, jusqu'a la boucherie galante de la maison du cul-de-sac
Saint-Benoit, dont les murs demolis avaient plus d'ossements humains
que de pierres.
Et depuis si longtemps, a cet egard, Paris a peu change. Aux premiers
mois de l'annee 1804, il y avait dans Paris une vague et lugubre
rumeur, nee de ce fait que des peches miraculeuses avaient lieu depuis
quelque temps a la pointe orientale de l'Ile Saint-Louis, en tournant
un peu vers le sud-est, non loin de l'endroit ou les bains Petit
reunissent aujourd'hui, dans les mois d'ete, l'elite des tritons
parisiens.
C'est chose rare qu'un banc de poisson dans Paris. Tant d'hamecons,
tant de nasses, tant d'engins divers sont caches sous l'eau entre
Bercy et Grenelle, que les goujons seuls, d'ordinaire, et les
imprudents barbillons se hasardent dans ce parcours seme de perils.
Vous n'y trouveriez ni une carpe, ni une tanche, ni une perche, et si
parfois un brochet s'y engage, c'est que ce requin d'eau douce a le
caractere tout particulierement aventureux.
Aussi la gent pecheuse faisait-elle grand bruit de l'aubaine envoyee
par la Providence aux citoyens amateurs de la ligne, de l'epervier et
du carrelet. Sur un parcours d'une centaine de pas depuis l'egout de
Bretonvilliers jusqu'au quai de la Tournelle, tout le long du quai de
Bethune, vous auriez vu, tant que le jour durant, une file de vrais
croyants, immobiles et silencieux, tenant la ligne et suivant d'un
oeil inquiet le bouchon flottant au fil de l'eau.
Dire que tout le monde emplissait son panier serait une imposture. Les
bancs de poisson, a Paris, ne ressemblent a ceux de nos cotes; mais il
est certain que ca et la un heureux gaillard piquait un gros brochet
ou un barbillon de taille inusitee. Les goujons abondaient, les
chevaignes tournoyaient a fleur d'eau, et l'on voyait glisser dans
l'onde trouble ces reflets pourpres qui annoncent la presence du
gardon.
Ceci, en plein hiver et alors que d'habitude les poissons parisiens,
frileux comme des marmottes, semblent deserter la Seine pour aller se
chauffer on ne sait ou.
En apparence, il y a loin de cette joie des pecheurs et de cette folie
du poisson a la rumeur lugubre dont nous avons annonce la naissance.
Mais Paris est un raisonneur de premiere force; il remonte volontiers
de l'effet a la cause, et Dieu sait qu'il invente parfois de bien
droles de causes pour les plus vulgaires effets.
D'ailleurs, nous n'avons pas tout dit. Ce n'etait pas exclusivement
pour pecher du poisson que tant de lignes suspendaient l'amorce
le long du quai de Bethune. Parmi les pecheurs de profession ou
d'habitude qui venaient la chaque jour, il y avait nombre de profanes,
gens d'aventures et d'imagination, qui visaient a une tout autre
proie.
Le Perou etait passe de mode et l'on n'avait pas encore invente la
Californie. Les pauvres diables qui courent apres la fortune ne
savaient trop ou donner de la tete et cherchaient leur vie au hasard.
L'Europe ingrate ne sait pas le service que lui rendent ces feeriques
vesicatoires qui se nomment sur la carte du monde San-Francisco,
Monterey, Sydney ou Melbourne.
Il y avait bien la guerre, en ce temps-la, mais a la guerre on gagne
plus de horions que d'ecus, et les aventuriers modeles, les "vrais
chercheurs d'or" font rarement les bons soldats de la bataille rangee.
Il y avait la, sous le quai de Bethune, des poetes declasses, des
inventeurs vaincus, d'anciens don Juan, banqueroutiers de l'industrie
d'amour qui s'etaient casse bras et jambes en voulant grimper a
l'echelle des femme, des hommes politiques dont l'ambition avait
pris racine dans le ruisseau, des artistes souffletes par la
renommee,--cette cruelle!--des comediens honnis, des philanthropes
maladroits, des genies persecutes, et ce notaire qui est partout, meme
au bagne, pour avoir accompli son sacerdoce avec trop de ferveur.
Nous le repetons, de nos jours, tous ces braves eussent ete dans la
Sonore ou en Australie, qui sont de bien utiles pays. En l'annee 1804,
s'ils grelottaient les pieds dans l'eau, sondant avec melancolie le
cours trouble de la Seine, c'est que la legende placait au fond de la
Seine un fantastique Eldorado.
Au coin de la rue de Bretonvilliers et du quai, il y avait un petit
cabaret de fondation nouvelle qui portait pour enseigne un tableau,
brosse naivement par un peintre etranger a l'Academie des beaux-arts.
Ce tableau representait deux sujets fraternellement juxtaposes dans le
meme cadre.
Premier sujet: Ezechiel en costume de ravageur, faisant tourner d'une
main sa sebile, au fond de laquelle on voyait briller des pieces
d'or, et relevant de l'autre une ligne, dont la gaule, pliee en
deux, supportait un monstre marin copie sur nature dans le recit de
Theramene.
Ezechiel etait le nom du maitre du cabaret.
Second sujet: Ezechiel en costume de maison, eventrant, dans le
silence du cabinet, le monstre dont il est question ci-dessus et
retirant de son ventre une bague chevaliere ornee d'un brillant qui
reluisait comme le soleil.
Il est juste d'ajouter que la bague etait passee a un doigt et que le
doigt appartenait a une main. Le tout avait ete avale par le monstre
du recit de Theramene, sans mastication prealable et avec une evidente
volupte dont temoignait encore:
Sa croupe recourbee en replis tortueux.
Les deux sujets jumeaux n'avaient qu'une seule legende qui disait en
lettre mal formees:
_A la peche miraculeuse_.
Le lecteur commence peut-etre a comprendre la connexite existant entre
le fameux banc de poisson de l'ile Saint-Louis et cette rumeur funebre
qui courait vaguement dans Paris.
Nous ne lui marchanderons point, du reste, le chapitre des
explications.
Mais, pour le moment, il nous faut dire que tout Paris connaissait
l'aventure d'Ezechiel representee par le tableau, aventure
authentique, acceptee, populaire, et dont personne ne se serait avise
de mettre en doute l'exactitude averee.
En effet, avec le produit de la vente de ce bijou trouve dans
l'estomac du monstre, Ezechiel avait monte, au vu et au su de tout le
monde, son etablissement de cabaretier.
Et comme il avait decouvert le premier ce Perou en miniature, ce
gisement de richesses subaquatiques, il etait permis a l'imagination
des badauds d'enfiler a son sujet tout un chapelet d'hypotheses
dorees. Son nom indiquait une origine israelite, et l'on sait la bonne
reputation accordee a l'ancien peuple de Dieu par la classe ouvriere.
On parlait deja d'un caveau ou Ezechiel amoncelait des tresors.
Les autres etaient venus quand la veine aurifere etait deja ecremee;
les autres, pecheurs naifs ou pecheurs d'aventures: les poetes, les
inventeurs, les don Juan battus, les industriels tombes, les artistes
manques, les comediens fourbus, les philanthropes uses jusqu'a la
corde, les genies piques aux vers--et le notaire n'avaient eu pour
tout potage que les restes de cet heureux Ezechiel.
Ils etaient la, non point pour le poisson qui foisonnait reellement
d'une facon extraordinaire, mais pour la bague chevaliere dont le
chaton en brillants reluisait comme le soleil.
Ils eussent volontiers plonge tete premiere pour explorer le fond de
l'eau, si la Seine, jaune, haute, rapide et entrainant dans sa course
des tourbillons ecumeux, n'eut pas defendu les prouesses de ce genre.
Ils apportaient des sebiles pour _ravager_ le bas de la berge des que
l'eau abaisserait son niveau.
Ils attendaient, consultant l'etiage d'un oeil fievreux, et voyant au
fond de l'eau des amas de richesses.
Ezechiel, assis a son comptoir, leur vendait de l'eau-de-vie et les
entretenait avec soin dans cette opinion qui achalandait son cabaret.
Il etait eloquent, cet Ezechiel, et racontait volontiers que la nuit,
au clair de la lune, il avait vu, de ses yeux, des poissons qui se
disputaient des lambeaux de chair humaine a la surface de l'eau.
Bien plus, il ajoutait qu'ayant noye ses lignes de fond, amorcees de
fromage de Gruyere et de sang de boeuf, en aval de l'egout, il avait
pris une de ces anguilles courtes, repletes et marquees de taches de
feu qu'on rencontre en Loire entre Paimboeuf et Nantes, mais qui
sont rares en Seine, autant que le merle blanc dans nos vergers:
une lamproie, ce poisson cannibale, que les patriciens de Rome
nourrissaient avec de la chair d'esclave.
D'ou venait l'abondante et mysterieuse pature qui attirait tant
d'hotes voraces precisement en ce lieu?
Cette question etait posee mille fois tous les jours, les reponses ne
manquaient point. Il y en avait de toutes couleurs; seulement, aucune
n'etait vraisemblable ni bonne.
Cependant, le cabaret de la _Peche miraculeuse_ et son maitre Ezechiel
prosperaient. L'enseigne faisait fortune comme presque toutes les
choses a double entente. Elle flattait a la fois, en effet, les
pecheurs serieux, les pecheurs de poissons, et cette autre categorie
plus nombreuse, les pecheurs de chimeres, poetes, peintres, comediens,
trouveurs, industriels, bourreaux de femmes en disponibilite et le
notaire.
Chacun de ceux-la esperait a tout instant qu'un solitaire de mille
louis allait s'accrocher a son hamecon.
Et vis-a-vis de la rangee des pecheurs, il y avait, de l'autre cote de
la riviere, une rangee de badauds qui regardaient de tous leurs yeux.
Les cancans allaient et venaient, les commentaires se croisaient:
on fabriquait la assez de bourdes pour desalterer tout Paris,
incessamment altere de choses vraies qui n'ont pas le sens commun.
Je dis choses vraies, parce que, soyez bien persuades de cela, sous
toute rumeur populaire, si absurde qu'elle puisse paraitre, un fait
reel se cache toujours.
L'opinion la plus accreditee, sinon la plus vraisemblable, se resumait
en un mot qui sollicitait energiquement les imaginations et valait
a lui seul deux ou trois des plus tenebreux livres de Mme Anne
Radcliffe. Ce mot etait plus sombre que le titre fameux _le
Confessionnal des penitents noirs_. Ce mot etait plus mysterieux que
les _Mysteres du chateau des Pyrenees_, que les _Mysteres d'Udolphe_
et que les _Mysteres de la caverne des Apennins_; il sonnait le glas,
il flairait la tombe.
Ce mot, sincerement appetissant pour les esprits inquiets, curieux,
avides, pour les femmes, pour les jeunes gens, pour tous les curieux
de terreur et d'horreur, c'etait la VAMPIRE.
Notre education au sujet de ces funebres pages du merveilleux en deuil
a peu marche depuis lors. On a bien ecrit quelques-uns de ces livres
qui dissertent sans expliquer, qui compilent sans condenser et qui
relient en de gros volumes le pale ennui de leurs pages didactiques,
mais il semblerait que les savants eux-memes, ces braves de la
pensee, abordent avec un esprit trouble les redoutables questions
de demonologie. Parmi eux, les croyants ont un peu physionomie de
maniaques, et les incredules restent mouilles de cette sueur froide,
le doute, qui communique a coup sur l'ennui contagieux.
Je cherche, et je ne trouve pas dans mes souvenirs d'enfant le titre
du prodigieux bouquin qui prononca pour la premiere fois a mes yeux
le mot _Vampire_. Ce n'etait pas un decourageant article de revue,
ce n'etait pas une tranche de ce pain banal qu'on emiette dans les
dictionnaires: c'etait un pauvre conte allemand, plein de seve et de
fougue sous sa toilette de naivete empesee. Il racontait bonnement,
presque timidement, des histoires si sauvages, que j'en ai encore le
coeur serre.
Je me souviens qu'il etait en trois petits volumes, et qu'il y avait
une gravure en taille-douce a la tete de chaque tome.
Elles ne valaient pas un prix fou, mais, Seigneur Dieu, comme elles
faisaient fremir!
La premiere gravure en taille-douce, calme et paisible comme le
prologue de tout grand poeme, representait... j'allais dire Faust et
Marguerite a leur premiere rencontre.
Il n'y avait rien la qu'un jeune homme regardant une jeune fille, et
cela vous mettait du froid dans les veines, tant Marguerite subissait
manifestement le magnetisme fatal qui jaillissait en gerbes invisibles
de la prunelle de Faust!
Pourquoi ne garderions-nous pas ces noms: Faust et Marguerite? Qu'est
le chef d'oeuvre de Goethe, sinon la splendide mise en scene de
l'eternel fait de vampirisme qui, depuis le commencement du monde, a
desseche et vide le coeur de tant de familles?
Donc Faust regardait Marguerite.--Et c'etait une noce, figurez-vous,
une noce de campagne ou Marguerite etait la Fiancee et Faust un invite
de hasard. On dansait sur l'herbe parmi des buissons de roses.
Les parents imprudents et le marie aussi, car il avait le bouquet au
cote, le pauvre jeune rustre, contemplaient avec admiration Faust qui
faisait valser Marguerite.
Faust souriait; la tete charmante de Marguerite allait se penchant sur
son epaule, vetue du dolman hongrois.
Et sur le buisson de roses qui fleurissait au premier plan, il y avait
un large filet dodecagone: une toile d'araignee, au centre de laquelle
l'insecte monstrueux qu'on appelle aussi la vampire sucait a loisir la
moelle d'une mouche prisonniere...
C'etait tout pour la gravure en taille-douce. Au texte maintenant.
La plume peint mieux que le crayon.--Ce sont des plaines immenses que
la vieille forteresse d'Ofen regarde par-dessus le Danube, qui la
separe de Pesth la moderne.
De Pesth jusqu'aux forets Baconier, le long de la Theiss bourbeuse et
tumultueuse, c'est la plaine, toujours la plaine, sans limites comme
la mer.
Le jour, le soleil sourit a cet ocean de verdure, et la brise heureuse
caresse en se jouant l'incommensurable champ de mais, qui est la
Hongrie du sud.
La nuit, la lune glisse au-dessus de ces muettes solitudes. La-bas,
les villages ont soixante mille ames, mais il n'y a point de hameaux.
Le souvenir de la guerre avec le Turc agglomere encore les rustiques
habitations, abritees comme les troupeaux de moutons au bercail,
derriere la tour ventrue coiffee du dome oriental et armee de canons
hors d'usage.
C'est la nuit. Les morts vont vite au pays magyare en Allemagne, mais
ils vont en chariot et non a cheval.
C'est la nuit. La lune pend a la coupole d'azur, regardant passer les
nues qui galopent follement.
L'horizon plat s'arrondit a perte de vue, montrant ca et la un arbre
isole ou la bascule d'un puits relevee comme une potence.
Un char attele de quatre chevaux a tous crins passe rapide comme la
tempete: un char etrange, haut sur roues, moitie valaque, moitie
tartare, et dont l'essieu jette des cris eclatants.
Avez-vous reconnu ce hussard dont le dolman flotte a la brise?--Et
cette enfant, cette douce et blonde fille? Les morts vont vite: les
clochers de Czegled ont fui au lointain, et les tours de Keczkemet
et les minarets de Szegedin. Voici les fieres murailles de Temesvar,
puis, la-bas, Belgrade, la cite des mosquees...
Mais le char ne va pas jusque-la. Sa roue a touche les tables de
marbre du dernier cimetiere chretien; sa roue se brise. Faust est
debout, portant Marguerite evanouie dans ses bras...
La seconde gravure en taille-douce, oh! je m'en souviens bien!
representait l'interieur d'une tombe seigneuriale dans le cimetiere de
Petervardein: une longue file d'arceaux ou se mourait la lueur d'une
seule lampe.
Marguerite etait couchee sur un lit qui ressemblait a un cercueil.
Elle avait encore ses habits de fiancee. Elle dormait.
Sous les arceaux, eclaires vaguement, une longue file de cercueils,
qui ressemblaient a des lits, supportaient de belles et pales statues,
couchees et dormant l'eternel sommeil.
Toutes etaient vetues en fiancees; toutes avaient autour du front la
couronne de fleur d'oranger. Toutes etaient blanches de la tete aux
pieds, sauf un point ronge au-dessous du sein gauche: la blessure par
ou Faust-Vampire avait bu le sang de leur coeur.
Et Faust, il faut bien le dire, se penchait au-dessus de Marguerite
endormie: le beau Faust, le valseur admire, le tentateur et le
fascinateur.
Il etait have; sans son costume de hussard vous ne l'auriez point
reconnu; les ossements de son crane n'avaient plus de cheveux, et ses
yeux, ses yeux si beaux, manquaient a leurs orbites vides.
C'etait un cadavre, ce Faust, et, chose hideuse a penser, un cadavre
ivre!
Il venait d'achever sa lugubre orgie: il avait bu tout le sang du
coeur de Marguerite!
Et le texte? Ma foi, je ne sais plus. Ce second tome etait bien moins
amusant que le premier. Le vampire hongrois s'ennuie chez lui comme
don Juan l'Espagnol, comme l'Anglais Lovelace, comme le Francais,
bourreau des coeurs, quel que soit son nom. Tous ces coquins-la, tuent
platement, comme des pleutres qu'ils sont au fond. Ils ne valent
qu'avant l'assassinat. Je n'ai jamais pu decouvrir, pour ma part, la
grande difference qu'il y a entre ce pauvre Dumolard, vampire des
cuisinieres, et don Juan grand seigneur. La statue du commandeur
elle-meme ne me semble pas plus forte que la guillotine.
Et s'il est un maraud capable de plaider la cause aux trois quarts
perdue de la guillotine, c'est don Juan.
Passons a la troisieme gravure en taille-douce, et qu'on me decerne un
prix de memoire!
Celle-la etait la statue du commandeur, la guillotine, tout ce que
vous voudrez.
Personne n'ignore qu'un bon vampire etait invulnerable et immortel,
comme Achille, fils de Pelee, a la condition de n'etre point blesse
a un certain endroit et d'une certaine facon. Le fameux vampire de
Debreckzin vecut et mourut, pour mieux dire, pendant quatre cent
quarante quatre ans. Il vivrait encore si le professeur Hemzer ne
lui eut plonge dans la region cardiaque un fer a gaufrer rougi
prealablement au feu.
C'est la une recette bien connue et qui, au premier aspect, ne nous
semble pas depourvue d'efficacite.
La troisieme gravure montrait le vrai cercueil de Faust, ou il
reposait peut-etre depuis des siecles, gardant la bizarre permission
de se relever certaines nuits, de revetir son costume de hussard,
toujours propre et fort elegant, pour aller a la chasse de Marguerite.
Faust etait la, le monstre! avec ses yeux brillants et ses levres
humides. Il buvait le sang de Marguerite, couchee un peu plus loin.