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Aziyade - Pierre Loti

P >> Pierre Loti >> Aziyade

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AZIYADE

par PIERRE LOTI

De l'Academie francaise


Extrait des notes et lettres d'un lieutenant de la marine anglaise
entre au service de la Turquie le 10 mai 1876 tue dans les murs de
Kars le 27 octobre 1877.




PREFACE DE PLUMKETT

AMI DE LOTI


Dans tout roman bien conduit, une description du heros est de rigueur.
Mais ce livre n'est point un roman, ou, du moins, c'en est un qui n'a
pas ete plus conduit que la vie de son heros. Et puis decrire au public
indifferent ce Loti que nous aimions n'est pas chose aisee, et les plus
habiles pourraient bien s'y perdre.

Pour son portrait physique, lecteur, allez a Musset: ouvrez "_Namouna_,
conte oriental" et lisez:

Bien cambre, bien lave; ........
Des mains de patricien, l'aspect fier et nerveux
Ce qu'il avait de beau surtout, c'etaient les yeux.

Comme Hassan, il etait tres joyeux, et pourtant tres maussade;
indignement naif, et pourtant tres blase. En bien comme en mal, il
allait loin toujours; mais nous l'aimions mieux que cet Hassan egoiste,
et c'etait a Rolla plutot qu'il eut pu ressembler ...

Dans plus d'une ame on voit deux choses a la fois:

..................

Le ciel,--qui teint les eaux a peine remuees,

..................

Et la vase,--fond morne, affreux, sombre et dormant.

(VICTOR HUGO, _les Ondines_.)

PLUMKETT.



1

SALONIQUE

JOURNAL DE LOTI



I

16 mai 1876.

... Une belle journee de mai, un beau soleil, un ciel pur ... Quand les
canots etrangers arriverent, les bourreaux, sur les quais, mettaient la
derniere main a leur oeuvre: six pendus executaient en presence de la
foule l'horrible contorsion finale ... Les fenetres, les toits etaient
encombres de spectateurs; sur un balcon voisin, les autorites turques
souriaient a ce spectacle familier.

Le gouvernement du sultan avait fait peu de frais pour l'appareil du
supplice; les potences etaient si basses que les pieds nus des condamnes
touchaient la terre. Leurs ongles crispes grincaient sur le sable.



II

L'execution terminee, les soldats se retirerent et les morts resterent
jusqu'a la tombee du jour exposes aux yeux du peuple. Les six cadavres,
debout sur leurs pieds, firent, jusqu'au soir, la hideuse grimace de la
mort au beau soleil de Turquie, au milieu de promeneurs indifferents et
de groupes silencieux de jeunes femmes.



III

Les gouvernements de France et d'Allemagne avaient exige ces executions
d'ensemble, comme reparation de ce massacre des consuls qui fit du bruit
en Europe au debut de la crise orientale.

Toutes les nations europeennes avaient envoye sur rade de Salonique
d'imposants cuirasses. L'Angleterre s'y etait une des premieres fait
representer, et c'est ainsi que j'y etais venu moi-meme, sur l'une des
corvettes de Sa Majeste.



IV

Un beau jour de printemps, un des premiers ou il nous fut permis de
circuler dans Salonique de Macedoine, peu apres les massacres, trois
jours apres les pendaisons, vers quatre heures de l'apres-midi, il
arriva que je m'arretai devant la porte fermee d'une vieille mosquee,
pour regarder se battre deux cigognes.

La scene se passait dans une rue du vieux quartier musulman. Des maisons
caduques bordaient de petits chemins tortueux, a moitie recouverts par
les saillies des shaknisirs (sorte d'observatoires mysterieux, de grands
balcons fermes et grilles, d'ou les passants sont reluques par des
petits trous invisibles). Des avoines poussaient entre les paves de
galets noirs, et des branches de fraiche verdure couraient sur les
toits; le ciel, entrevu par echappees, etait pur et bleu; on respirait
partout l'air tiede et la bonne odeur de mai.

La population de Salonique conservait encore envers nous une attitude
contrainte et hostile; aussi l'autorite nous obligeait-elle a trainer
par les rues un sabre et tout un appareil de guerre. De loin en loin,
quelques personnages a turban passaient en longeant les murs, et aucune
tete de femme ne se montrait derriere les grillages discrets des
_haremlikes_; on eut dit une ville morte.

Je me croyais si parfaitement seul, que j'eprouvai une etrange
impression en apercevant pres de moi, derriere d'epais barreaux de fer,
le haut d'une tete humaine, deux grands yeux verts fixes sur les miens.

Les sourcils etaient bruns, legerement fronces, rapproches jusqu'a se
rejoindre; l'expression de ce regard etait un melange d'energie et de
naivete; on eut dit un regard d'enfant, tant il avait de fraicheur et de
jeunesse.

La jeune femme qui avait ces yeux se leva, et montra jusqu'a la ceinture
sa taille enveloppee d'un camail a la turque (_feredje_) aux plis longs
et rigides. Le camail etait de soie verte, orne de broderies d'argent.
Un voile blanc enveloppait soigneusement la tete, n'en laissant paraitre
que le front et les grands yeux. Les prunelles etaient bien vertes, de
cette teinte vert de mer d'autrefois chantee par les poetes d'Orient.

Cette jeune femme etait Aziyade.




V


Aziyade me regardait fixement. Devant un Turc, elle se fut cachee; mais
un giaour n'est pas un homme; tout au plus est-ce un objet de curiosite
qu'on peut contempler a loisir. Elle paraissait surprise qu'un de ces
etrangers, qui etaient venus menacer son pays sur de si terribles
machines de fer, put etre un tres jeune homme dont l'aspect ne lui
causait ni repulsion ni frayeur.




VI


Tous les canots des escadres etaient partis quand je revins sur le quai;
les yeux verts m'avaient legerement captive, bien que le visage exquis
cache par le voile blanc me fut encore inconnu; j'etais repasse trois
fois devant la mosquee aux cigognes, et l'heure s'en etait allee sans
que j'en eusse conscience.

Les impossibilites etaient entassees comme a plaisir entre cette jeune
femme et moi; impossibilite d'echanger avec elle une pensee, de lui
parler ni de lui ecrire; defense de quitter le bord apres six heures du
soir, et autrement qu'en armes; depart probable avant huit jours pour ne
jamais revenir, et, par dessus tout, les farouches surveillances des
harems.

Je regardai s'eloigner les derniers canots anglais, le soleil pres de
disparaitre, et je m'assis irresolu sous la tente d'un cafe turc.




VII


Un attroupement fut aussitot forme autour de moi; c'etait une bande de
ces hommes qui vivent a la belle etoile sur les quais de Salonique,
bateliers ou portefaix, qui desiraient savoir pourquoi j'etais reste a
terre et attendaient la, dans l'espoir que peut-etre j'aurais besoin de
leurs services.

Dans ce groupe de Macedoniens, je remarquai un homme qui avait une drole
de barbe, separee en petites boucles comme les plus antiques statues de
ce pays; il etait assis devant moi par terre et m'examinait avec
beaucoup de curiosite; mon costume et surtout mes bottines paraissaient
l'interesser vivement. Il s'etirait avec des airs calins, des mines de
gros chat angora, et baillait en montrant deux rangees de dents toutes
petites, aussi brillantes que des perles.

Il avait d'ailleurs une tres belle tete, une grande douceur dans les
yeux qui resplendissaient d'honnetete et d'intelligence. Il etait tout
depenaille, pieds nus, jambes nues, la chemise en lambeaux, mais propre
comme une chatte.

Ce personnage etait Samuel.




VIII


Ces deux etres rencontres le meme jour devaient bientot remplir un role
dans mon existence et jouer, pendant trois mois, leur vie pour moi; on
m'eut beaucoup etonne en me le disant. Tous deux devaient abandonner
ensuite leur pays pour me suivre, et nous etions destines a passer
l'hiver ensemble, sous le meme toit, a Stamboul.




IX


Samuel s'enhardit jusqu'a me dire les trois mots qu'il savait d'anglais:

--_Do you want to go on board_? (Avez-vous besoin d'aller a bord?)

Et il continua en sabir:

--_Te portarem col la mia barca_. (Je t'y porterai avec ma barque.)

Samuel entendait le sabir; je songeai tout de suite au parti qu'on
pouvait tirer d'un garcon intelligent et determine, parlant une langue
connue, pour cette entreprise insensee qui flottait deja devant moi a
l'etat de vague ebauche.

L'or etait un moyen de m'attacher ce va-nu-pieds, mais j'en avais peu.
Samuel, d'ailleurs, devait etre honnete, et un garcon qui l'est ne
consent point pour de l'or a servir d'intermediaire entre un jeune homme
et une jeune femme.




X


A WILLIAM BROWN, LIEUTENANT AU 3E D'INFANTERIE DE LIGNE, A LONDRES

Salonique, 2 juin.

... Ce n'etait d'abord qu'une ivresse de l'imagination et des sens;
quelque chose de plus est venu ensuite, de l'amour ou peu s'en faut;
j'en suis surpris et charme.

Si vous aviez pu suivre aujourd'hui votre ami Loti dans les rues d'un
vieux quartier solitaire, vous l'auriez vu monter dans une maison
d'aspect fantastique. La porte se referme sur lui avec mystere. C'est la
case choisie pour ces changements de decors qui lui sont familiers.
(Autrefois, vous vous en souvenez, c'etait pour Isabelle B ..., l'etoile
: la scene se passait dans un fiacre, ou Hay-Market street, chez la
maitresse du grand Martyn; vieille histoire que ces changements de
decors, et c'est a peine si le costume oriental leur prete encore
quelque peu d'attrait et de nouveaute.)

Debut de melodrame. Premier tableau: Un vieil appartement obscur.
Aspect assez miserable, mais beaucoup de couleur orientale. Des
narguilhes trainent a terre avec des armes.

Votre ami Loti est plante au milieu et trois vieilles juives
s'empressent autour de lui sans mot dire. Elles ont des costumes
pittoresques et des nez crochus, de longues vestes ornees de paillettes,
des sequins enfiles pour colliers, et, pour coiffure, des catogans de
soie verte. Elles se depechent de lui enlever ses vetements d'officier
et se mettent a l'habiller a la turque, en s'agenouillant pour commencer
par les guetres dorees et les jarretieres. Loti conserve l'air sombre et
preoccupe qui convient au heros d'un drame lyrique.

Les trois vieilles mettent dans sa ceinture plusieurs poignards dont les
manches d'argent sont incrustes de corail, et les lames damasquinees
d'or; elles lui passent une veste doree a manches flottantes, et le
coiffent d'un tarbouch. Apres cela, elles expriment, par des gestes, que
Loti est tres beau ainsi, et vont chercher un grand miroir.

Loti trouve qu'il n'est pas mal en effet, et sourit tristement a cette
toilette qui pourrait lui etre fatale; et puis il disparait par une
porte de derriere et traverse toute une ville saugrenue, des bazars
d'Orient et des mosquees; il passe inapercu dans des foules bariolees,
vetues de ces couleurs eclatantes qu'on affectionne en Turquie; quelques
femmes voilees de blanc se disent seulement sur son passage: " Voici un
Albanais qui est bien mis, et ses armes sont belles."

Plus loin, mon cher William, il serait imprudent de suivre votre ami
Loti; au bout de cette course, il y a l'amour d'une femme turque,
laquelle est la femme d'un Turc,--entreprise insensee en tout temps,
et qui n'a plus de nom dans les circonstances du jour.--Aupres d'elle,
Loti va passer une heure de complete ivresse, au risque de sa tete, de
la tete de plusieurs autres, et de toutes sortes de complications
diplomatiques.

Vous direz qu'il faut, pour en arriver la, un terrible fond d'egoisme;
je ne dis pas le contraire; mais j'en suis venu a penser que tout ce qui
me plait est bon a faire et qu'il faut toujours epicer de son mieux le
repas si fade de la vie.

Vous ne vous plaindrez pas de moi, mon cher William: je vous ai ecrit
longuement. Je ne crois nullement a votre affection, pas plus qu'a celle
de personne; mais vous etes, parmi les gens que j'ai rencontres deca et
dela dans le monde, un de ceux avec lesquels je puis trouver du plaisir
a vivre et a echanger mes impressions. S'il y a dans ma lettre quelque
peu d'epanchement, il ne faut pas m'en vouloir: j'avais bu du vin de
Chypre.

A present c'est passe; je suis monte sur le pont respirer l'air vif du
soir, et Salonique faisait pietre mine; ses minarets avaient l'air d'un
tas de vieilles bougies, posees sur une ville sale et noire ou
fleurissent les vices de Sodome. Quand l'air humide me saisit comme une
douche glacee, et que la nature prend ses airs ternes et piteux, je
retombe sur moi-meme; je ne retrouve plus au-dedans de moi que le vide
ecoeurant et l'immense ennui de vivre.

Je pense aller bientot a Jerusalem, ou je tacherai de ressaisir quelques
bribes de foi. Pour l'instant, mes croyances religieuses et
philosophiques, mes principes de morale, mes theories sociales, etc.,
sont representes par cette grande personnalite: le gendarme.

Je vous reviendrai sans doute en automne dans le Yorkshire. En
attendant, je vous serre les mains et je suis votre devoue.

LOTI.




XI


Ce fut une des epoques troublees de mon existence que ces derniers jours
de mai 1876.

Longtemps j'etais reste aneanti, le coeur vide, inerte, a force d'avoir
souffert; mais cet etat transitoire avait passe, et la force de la
jeunesse amenait le reveil. Je m'eveillais seul dans la vie; mes
dernieres croyances s'en etaient allees, et aucun frein ne me retenait
plus.

Quelque chose comme de l'amour naissait sur ces ruines, et l'Orient
jetait son grand charme sur ce reveil de moi-meme, qui se traduisait par
le trouble des sens.




XII


Elle etait venue habiter avec les trois autres femmes de son maitre un
yali de campagne, dans un bois, sur le chemin de Monastir; la, on la
surveillait moins.

Le jour je descendais en armes. Par grosse mer, toujours, un canot me
jetait sur les quais, au milieu de la foule des bateliers et des
pecheurs; et Samuel, place comme par hasard sur mon passage, recevait
par signes mes ordres pour la nuit.

J'ai passe bien des journees a errer sur ce chemin de Monastir. C'etait
une campagne nue et triste, ou l'oeil s'etendait a perte de vue sur des
cimetieres antiques; des tombes de marbre en ruine, dont le lichen
rongeait les inscriptions mysterieuses; des champs plantes de menhirs de
granit; des sepultures grecques, byzantines, musulmanes, couvraient ce
vieux sol de Macedoine ou les grands peuples du passe ont laisse leur
poussiere. De loin en loin, la silhouette aigue d'un cypres, ou un
platane immense, abritant des bergers albanais et des chevres; sur la
terre aride, de larges fleurs lilas pale, repandant une douce odeur de
chevrefeuille, sous un soleil deja brulant. Les moindres details de ce
pays sont restes dans ma memoire.

La nuit, c'etait un calme tiede, inalterable, un silence mele de bruits
de cigales, un air pur rempli de parfums d'ete; la mer immobile, le ciel
aussi brillant qu'autrefois dans mes nuits des tropiques.

Elle ne m'appartenait pas encore; mais il n'y avait plus entre nous que
des barrieres materielles, la presence de son maitre, et le grillage de
fer de ses fenetres.

Je passais ces nuits a l'attendre, a attendre ce moment, tres court
quelquefois, ou je pouvais toucher ses bras a travers les terribles
barreaux, et embrasser dans l'obscurite ses mains blanches, ornees de
bagues d'Orient.

Et puis, a certaine heure du matin, avant le jour, je pouvais, avec
mille dangers, rejoindre ma corvette par un moyen convenu avec les
officiers de garde.




XIII


Mes soirees se passaient en compagnie de Samuel. J'ai vu d'etranges
choses avec lui, dans les tavernes des bateliers; j'ai fait des etudes
de moeurs que peu de gens ont pu faire, dans les _cours des miracles_ et
les _tapis francs_ des juifs de la Turquie. Le costume que je promenais
dans ces bouges etait celui des matelots turcs, le moins compromettant
pour traverser de nuit la rade de Salonique. Samuel contrastait
singulierement avec de pareils milieux; sa belle et douce figure
rayonnait sur ces sombres repoussoirs. Peu a peu je m'attachais a lui,
et son refus de me servir aupres d'Aziyade me faisait l'estimer
davantage.

Mais j'ai vu d'etranges choses la nuit avec ce vagabond, une
prostitution etrange, dans les caves ou se consomment jusqu'a complete
ivresse le mastic et le raki ...




XIV


Une nuit tiede de juin, etendus tous deux a terre dans la campagne, nous
attendions deux heures du matin,--l'heure convenue.--Je me souviens
de cette belle nuit etoilee, ou l'on n'entendait que le faible bruit de
la mer calme. Les cypres dessinaient sur la montagne des larmes noires,
les platanes des masses obscures; de loin en loin, de vieilles bornes
seculaires marquaient la place oubliee de quelque derviche d'autrefois;
l'herbe seche, la mousse et le lichen avaient bonne odeur; c'etait un
bonheur d'etre en pleine campagne une pareille nuit, et il faisait bon
vivre.

Mais Samuel paraissait subir cette corvee nocturne avec une detestable
humeur, et ne me repondait meme plus.

Alors je lui pris la main pour la premiere fois, en signe d'amitie, et
lui fis en espagnol a peu pres ce discours:

--Mon bon Samuel, vous dormez chaque nuit sur la terre dure ou sur des
planches; l'herbe qui est ici est meilleure et sent bon comme le
serpolet. Dormez, et vous serez de plus belle humeur apres. N'etes-vous
pas content de moi? et qu'ai-je pu vous faire?

Sa main tremblait dans la mienne et la serrait plus qu'il n'eut ete
necessaire.

--_Che volete_, dit-il d'une voix sombre et troublee, _che volete mi?_
(Que voulez-vous de moi?) ...

Quelque chose d'inoui et de tenebreux avait un moment passe dans la tete
du pauvre Samuel;--dans le vieil Orient tout est possible!--et puis
il s'etait couvert la figure de ses bras, et restait la, terrifie de
lui-meme, immobile et tremblant ...

Mais, depuis cet instant etrange, il est a mon service corps et ame; il
joue chaque soir sa liberte et sa vie en entrant dans la maison
qu'Aziyade habite; il traverse, dans l'obscurite, pour aller la
chercher, ce cimetiere rempli pour lui de visions et de terreurs
mortelles; il rame jusqu'au matin dans sa barque pour veiller sur la
notre, ou bien m'attend toute la nuit, couche pele-mele avec cinquante
vagabonds, sur la _cinquieme_ dalle de pierre du quai de Salonique. Sa
personnalite est comme absorbee dans la mienne, et je le trouve partout
dans mon ombre, quels que soient le lieu et le costume que j'aie choisis,
pret a defendre ma vie au risque de la sienne.




XV


LOTI A PLUMKETT, LIEUTENANT DE MARINE

Salonique, mai 1876.

Mon cher Plumkett,

Vous pouvez me raconter, sans m'ennuyer jamais, toutes les choses
tristes ou saugrenues, ou meme gaies, qui vous passeront par la tete;
comme vous etes classe pour moi en dehors du " vil troupeau ", je lirai
toujours avec plaisir ce que vous m'ecrirez.

Votre lettre m'a ete remise sur la fin d'un diner au vin d'Espagne, et
je me souviens qu'elle m'a un peu, a premiere vue, abasourdi par son
ensemble original. Vous etes en effet " un drole de type ", mais cela,
je le savais deja. Vous etes aussi un garcon d'esprit, ce qui etait
connu. Mais ce n'est point la seulement ce que j'ai demele dans votre
longue lettre, je vous l'assure.

J'ai vu que vous avez du beaucoup souffrir, et c'est la un point de
commun entre nous deux. Moi aussi, il y a dix longues annees que j'ai
ete lance dans la vie, a Londres, livre a moi-meme a seize ans; j'ai
goute un peu toutes les jouissances; mais je ne crois pas non plus
qu'aucun genre de douleur m'ait ete epargne. Je me trouve fort vieux,
malgre mon extreme jeunesse physique, que j'entretiens par l'escrime et
l'acrobatie.

Les confidences d'ailleurs ne servent a rien; il suffit que vous ayez
souffert pour qu'il y ait sympathie entre nous.

Je vois aussi que j'ai ete assez heureux pour vous inspirer quelque
affection; je vous en remercie. Nous aurons, si vous voulez bien, ce que
vous appelez une _amitie intellectuelle_, et nos relations nous aideront
a passer le temps maussade de la vie.

A la quatrieme page de votre papier, votre main courait un peu vite sans
doute, quand vous avez ecrit: " une affection et un devouement
illimites. " Si vous avez pense cela, vous voyez bien, mon cher ami,
qu'il y a encore chez vous de la jeunesse et de la fraicheur, et que
tout n'est pas perdu. Ces belles amities-la, a la vie, a la mort,
personne plus que moi n'en a eprouve tout le charme; mais, voyez-vous,
on les a a dix-huit ans; a vingt-cinq, elles sont finies, et on n'a plus
de devouement que pour soi-meme. C'est desolant, ce que je vous dis la,
mais c'est terriblement vrai.




XVI


Salonique, juin 1876.

C'etait un bonheur de faire a Salonique ces corvees matinales qui vous
mettaient a terre avant le lever du soleil. L'air etait si leger, la
fraicheur si delicieuse, qu'on n'avait aucune peine a vivre; on etait
comme penetre de bien-etre. Quelques Turcs commencaient a circuler,
vetus de robes rouges, vertes ou orange, sous les rues voutees des
bazars, a peine eclairees encore d'une demi-lueur transparente.

L'ingenieur Thompson jouait aupres de moi le role du confident
d'opera-comique, et nous avons bien couru ensemble par les vieilles rues
de cette ville, aux heures les plus prohibees et dans les tenues les
moins reglementaires.

Le soir, c'etait pour les yeux un enchantement d'un autre genre: tout
etait rose ou dore. L'Olympe avait des teintes de braise ou de metal en
fusion, et se reflechissait dans une mer unie comme une glace. Aucune
vapeur dans l'air: il semblait qu'il n'y avait plus d'atmosphere et que
les montagnes se decoupaient dans le vide, tant leurs aretes les plus
lointaines etaient nettes et decidees.

Nous etions souvent assis le soir sur les quais ou se portait la foule,
devant cette baie tranquille. Les _orgues de Barbarie_ d'Orient y
jouaient leurs airs bizarres, accompagnes de clochettes et de chapeaux
chinois; les _cafedjis_ encombraient la voie publique de leurs petites
tables toujours garnies, et ne suffisaient plus a servir les narguilhes,
les skiros, le lokoum et le raki.

Samuel etait heureux et fier quand nous l'invitions a notre table. Il
rodait alentour, pour me transmettre par signes convenus quelque
rendez-vous d'Aziyade, et je tremblais d'impatience en songeant a la
nuit qui allait venir.




XVII


Salonique, juillet 1876.

Aziyade avait dit a Samuel qu'il resterait cette nuit-la aupres de nous.
Je la regardais faire avec etonnement: elle m'avait prie de m'asseoir
entre elle et lui, et commencait a lui parler en langue turque.

C'etait un entretien qu'elle voulait, le premier entre nous deux, et
Samuel devait servir d'interprete; depuis un mois, lies par l'ivresse
des sens, sans avoir pu echanger meme une pensee, nous etions restes
jusqu'a cette nuit etrangers l'un a l'autre et inconnus.

--Ou es-tu ne? Ou as-tu vecu? Quel age as-tu? As-tu une mere?
Crois-tu en Dieu? Es-tu alle dans le pays des hommes noirs? As-tu eu
beaucoup de maitresses? Es-tu un seigneur dans ton pays?

Elle, elle etait une petite fille circassienne venue a Constantinople
avec une autre petite de son age; un marchand l'avait vendue a un vieux
Turc qui l'avait elevee pour la donner a son fils; le fils etait mort,
le vieux Turc aussi; elle, qui avait seize ans, etait extremement belle;
alors, elle avait ete prise par cet homme, qui l'avait remarquee a
Stamboul et ramenee dans sa maison de Salonique.

--Elle dit, traduisait Samuel, que son Dieu n'est pas le meme que le
tien, et qu'elle n'est pas bien sure, d'apres le Koran, que les femmes
aient une ame comme les hommes; elle pense que, quand tu seras parti,
vous ne vous verrez jamais, meme apres que vous serez morts, et c'est
pour cela qu'elle pleure. Maintenant, dit Samuel en riant, elle demande
si tu veux te jeter dans la mer avec elle tout de suite; et vous vous
laisserez couler au fond en vous tenant serres tous les deux ... Et moi,
ensuite, je ramenerai la barque, et je dirai que je ne vous ai pas vus.

--Moi, dis-je, je le veux bien, pourvu qu'elle ne pleure plus; partons
tout de suite, ce sera fini apres.

Aziyade comprit, elle passa ses bras en tremblant autour de mon cou; et
nous nous penchames tous deux sur l'eau.

--Ne faites pas cela, cria Samuel, qui eut peur, en nous retenant tous
deux avec une poigne de fer. Vilain baiser que vous vous donneriez la.
En se noyant, on se mord et on fait une horrible grimace.

Cela etait dit en sabir avec une crudite sauvage que le francais ne peut
pas traduire.

..................

Il etait l'heure pour Aziyade de repartir, et, l'instant d'apres, elle
nous quitta.




XVIII


PLUMKETT A LOTI

Londres, juin 1876.

Mon cher Loti,

J'ai une vague souvenance de vous avoir envoye le mois dernier une
lettre sans queue ni tete, ni rime ni raison. Une de ces lettres que le
primesaut vous dicte, ou l'imagination galope, suivie par la plume, qui,
elle, ne fait que trotter, et encore en butant souvent comme une vieille
rossinante de louage.

Ces lettres-la, on ne les a jamais relues avant de les fermer car alors
on ne les aurait point envoyees. Des digressions plus ou moins
pedantesques dont il est inutile de chercher l'a-propos, suivies
d'aneries indignes du _Tintamarre_. Ensuite, pour le bouquet, un
auto-panegyrique d'individu incompris qui cherche a se faire plaindre,
pour recolter des compliments que vous etes assez bon pour lui envoyer.
Conclusion: tout cela etait bien ridicule.

Et les protestations de devouement!--Oh! pour le coup c'est la que
la vieille rossinante a deux becs prenait le mors aux dents! Vous
repondez a cet article de ma lettre comme eut pu le faire cet ecrivain
du XVIe siecle avant notre ere qui ayant essaye de tout, d'etre un grand
roi, un grand philosophe, un grand architecte, d'avoir six cents femmes,
etc., en vint a s'ennuyer et a se degouter tellement de toutes ces
choses, qu'il declara sur ses vieux jours, toutes reflexions faites, que
tout n'etait que vanite.


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