La comedie de la mort - Theophile Gautier
LA
COMEDIE
DE LA MORT,
PAR
THEOPHILE GAUTIER.
1838.
* * * * *
PORTAIL.
Ne trouve pas etrange, homme du monde, artiste,
Qui que tu sois, de voir par un portail si triste
S'ouvrir fatalement ce volume nouveau.
Helas! tout monument qui dresse au ciel son faite,
Enfonce autant les pieds qu'il eleve la tete.
Avant de s'elancer tout clocher est caveau,
En bas, l'oiseau de nuit, l'ombre humide des tombes;
En haut, l'or du soleil, la neige des colombes,
Des cloches et des chants sur chaque soliveau;
En haut, les minarets et les rosaces freles,
Ou les petits oiseaux s'enchevetrent les ailes,
Les anges accoudes portant des ecussons;
L'acanthe et le lotus ouvrant sa fleur de pierre
Comme un lis seraphique au jardin de lumiere;
En bas, l'arc surbaisse, les lourds piliers saxons;
Les chevaliers couches de leur long, les mains jointes,
Le regard sur la voute et les deux pieds en pointes;
L'eau qui suinte et tombe avec de sourds frissons.
Mon oeuvre est ainsi faite, et sa premiere assise
N'est qu'une dalle etroite et d'une teinte grise
Avec des mots sculptes que la mousse remplit.
Dieu fasse qu'en passant sur cette pauvre pierre,
Les pieds des pelerins n'effacent pas entiere
Cette humble inscription et ce nom qu'on y lit.
Pales ombres des morts, j'ai pour vos promenades,
File patiemment la pierre en colonnades;
Dans mon Campo-Santo je vous ai fait un lit!
Vous avez pres de vous, pour compagnon fidele,
Un ange qui vous fait un rideau de son aile,
Un oreiller de marbre et des robes de plomb.
Dans le jaspe menteur de vos tombes royales,
On voit s'entre-baiser les soeurs theologales
Avec leur aureole et leur vetement long.
De beaux enfants tout nus, baissant leur torche eteinte,
poussent autour de vous leur eternelle plainte;
Un levrier sculpte vous leche le talon.
L'arabesque fantasque, apres les colonnettes,
Enlace ses rameaux et suspend ses clochettes
Comme apres l'espalier fait une vigne en fleur.
Aux reflets des vitraux la tombe rejouie,
Sous cette floraison toujours epanouie,
D'un air doux et charmant sourit a la douleur.
La mort fait la coquette et prend un ton de reine,
Et son front seulement sous ses cheveux d'ebene,
Comme un charme de plus garde un peu de paleur.
Les emaux les plus vifs scintillent sur les armes,
L'albatre s'attendrit et fond en blanches larmes;
Le bronze semble avoir perdu sa durete.
Dans leur lit les epoux sont arranges par couples,
Leurs tetes font ployer les coussins doux et souples,
Et leur beaute fleurit dans le marbre sculpte.
Ce ne sont que festons, dentelles et couronnes,
Trefles et pendentifs et groupes de colonnes
Ou rit la fantaisie en toute liberte.
Aussi bien qu'un tombeau, c'est un lit de parade,
C'est un trone, un autel, un buffet, une estrade;
C'est tout ce que l'on veut selon ce qu'on y voit.
Mais pourtant si pousse de quelque vain caprice,
Dans la nef, vers minuit, par la lune propice,
Vous alliez soulever le couvercle du doigt,
Toujours vous trouveriez, sous cette architecture,
Au milieu de la fange et de la pourriture
Dans le suaire use le cadavre tout droit,
Hideusement verdi, sans rayon de lumiere,
Sans flamme interieure illuminant la biere
Ainsi que l'on en voit dans les Christs aux tombeaux.
Entre ses maigres bras, comme une tendre epouse,
La mort les tient serres sur sa couche jalouse
Et ne lacherait pas un seul de leurs lambeaux.
A peine, au dernier jour, leveront-t-ils la tete
Quand les cieux trembleront au cri de la trompette
Et qu'un vent inconnu soufflera les flambeaux.
Apres le jugement, l'ange en faisant sa ronde
Retrouvera leurs os sur les debris du monde;
Car aucun de ceux-la ne doit ressusciter.
Le Christ lui-meme irait comme il fit au Lazare
Leur dire: Levez-vous! que le sepulcre avare
Ne s'entr'ouvrirait pas pour les laisser monter.
Mes vers sont les tombeaux tout brodes de sculptures,
Ils cachent un cadavre, et sous leurs fioritures
Ils pleurent bien souvent en paraissant chanter.
Chacun est le cercueil d'une illusion morte;
J'enterre la les corps que la houle m'apporte
Quand un de mes vaisseaux a sombre dans la mer;
Beaux reves avortes, ambitions decues,
Souterraines ardeurs, passions sans issues,
Tout ce que l'existence a d'intime et d'amer.
L'ocean tous les jours me devore un navire,
Un recif, pres du bord, de sa pointe dechire
Leurs flancs doubles de cuivre et leur quille de fer.
Combien j'en ai lance plein d'ivresse et de joie
Si beaux et si coquets sous leurs flammes de soie.
Que jamais dans le port mes yeux ne reverront!
Quels passagers charmants, tetes fraiches et rondes,
Desirs aux seins gonfles, espoirs, chimeres blondes;
Que d'enfants de mon coeur entasses sur le pont!
Le flot a tout couvert de son linceul verdatre,
Et les rougeurs de rose, et les paleurs d'albatre,
Et l'etoile et la fleur eclose a chaque front.
Le flux jette a la cote entre le corps du phoque,
Et les debris de mats que la vague entre-choque,
Mes reves naufrages tout gonfles et tout verts;
Pour ces chercheurs d'un monde etrange et magnifique,
Colombs qui n'ont pas su trouver leur Amerique,
En funebres caveaux creusez-vous, o mes vers!
Puis montez hardiment comme les cathedrales,
Allongez-vous en tours, tordez-vous en spirales,
Enfoncez vos pignons au coeur des cieux ouverts.
Vous, oiseaux de l'amour et de la fantaisie,
Sonnets, o blancs ramiers du ciel de poesie,
Posez votre pied rose au toit de mon clocher.
Messageres d'avril, petites hirondelles,
Ne fouettez pas ainsi les vitres a coups d'ailes,
J'ai dans mes bas-reliefs des trous ou vous nicher;
Mes vierges vous prendront dans un pli de leur robe,
L'empereur tout expres laissera choir son globe,
Le lotus ouvrira son coeur pour vous cacher.
J'ai brode mes reseaux des dessins les plus riches,
Evide mes piliers, mis des saints dans mes niches,
Pose mon buffet d'orgue et peint ma voute en bleu.
J'ai prie saint Eloi de me faire un calice;
Le roi mage Gaspard, pour le saint sacrifice,
M'a donne le cinname et le charbon de feu.
Le peuple est a genoux, le chapelain s'affuble
Du brocart radieux de la lourde chasuble;
L'eglise est toute prete; y viendrez-vous, mon Dieu?
LA COMEDIE DE LA MORT.
LA VIE DANS LA MORT.
I.
C'etait le jour des morts: Une froide bruine
Au bord du ciel raye, comme une trame fine,
Tendait ses filets gris;
Un vent de nord sifflait; quelques feuilles rouillees
Quittaient en frissonnant les cimes depouillees
Des ormes rabougris;
Et chacun s'en allait dans le grand cimetiere,
Morne, s'agenouiller sur le coin de la pierre
Qui recouvre les siens,
Prier Dieu pour leur ame, et, par des fleurs nouvelles,
Remplacer en pleurant les pales immortelles
Et les bouquets anciens.
Moi, qui ne connais pas cette douleur amere,
D'avoir couche la-bas ou mon pere ou ma mere
Sous les gazons fletris,
Je marchais au hasard, examinant les marbres,
Ou, par une echappee, entre les branches d'arbres,
Les domes de Paris;
Et, comme je voyais bien des croix sans couronne,
Bien des fosses dont l'herbe etait haute, ou personne
Pour prier ne venait,
Une pitie me prit, une pitie profonde
De ces pauvres tombeaux delaisses, dont au monde
Nul ne se souvenait.
Pas un seul brin de mousse a tous ces mausolees,
Cependant, et des noms de veuves desolees,
D'epoux desesperes,
Sans qu'un gramen voilat leurs majuscules noires
Etalaient hardiment leurs mensonges notoires
A tous les yeux livres.
Ce spectacle me fit sourdre au coeur une idee
Dont j'ai, depuis ce temps, toujours l'ame obsedee.
Si c'etait vrai, les morts
Tordraient leurs bras noueux de rage dans leur biere
Et feraient pour lever leurs couvercles de pierre
D'incroyables efforts!
Peut-etre le tombeau n'est-il pas un asile
Ou, sur son chevet dur, on puisse enfin tranquille
Dormir l'eternite,
Dans un oubli profond de toute chose humaine,
Sans aucun sentiment de plaisir ou de peine
D'etre ou d'avoir ete.
Peut-etre n'a-t-on pas sommeil! Et quand la pluie
Filtre jusques a vous, l'on a froid, l'on s'ennuie
Dans sa fosse tout seul.
Oh! que l'on doit rever tristement dans ce gite
Ou pas un mouvement, pas une onde n'agite
Les plis droits du linceul!
Peut-etre aux passions qui nous brulaient, emue,
La cendre de nos coeurs vibre encore et remue
Par-dela le tombeau,
Et qu'un ressouvenir de ce monde dans l'autre,
D'une vie autrefois enlacee a la notre,
Traine quelque lambeau.
Ces morts abandonnes sans doute avaient des femmes,
Quelque chose de cher et d'intime; des ames
Pour y verser la leur;
S'ils etaient eveilles au fond de cette tombe,
Ou jamais une larme avec des fleurs ne tombe,
Quelle affreuse douleur!
Sentir qu'on a passe sans laisser plus de marque
Qu'au dos de l'ocean le sillon d'une barque;
Que l'on est mort pour tous;
Voir que vos mieux aimes si vite vous oublient,
Et qu'un saule pleureur aux longs bras qui se plient
Seul se plaigne sur vous.
Au moins, si l'on pouvait, quand la lune blafarde,
Ouvrant ses yeux sereins aux cils d'argent regarde
Et jette un reflet bleu
Autour du cimetiere, entre les tombes blanches,
Avec le feu follet dans l'herbe et sous les branches,
Se promener un peu!
S'en revenir chez soi, dans la maison, theatre
De sa premiere vie, et frileux, pres de l'atre,
S'asseoir dans son fauteuil,
Feuilleter ses bouquins et fouiller son pupitre
Jusqu'au moment ou l'aube illuminant la vitre,
Vous renvoie au cercueil.
Mais non; il faut rester sur son lit mortuaire,
N'ayant pour se couvrir que le lin du suaire,
N'entendant aucun bruit,
Sinon le bruit du ver qui se traine et chemine
Du cote de sa proie, ouvrant sa sourde mine,
Ne voyant que la nuit.
Puis, s'ils etaient jaloux, les morts, tout ce que Dante
A place de tourments dans sa spirale ardente
Pres des leurs seraient doux.
Amants, vous qui savez ce qu'est la jalousie,
Ce qu'on souffre de maux a cette frenesie,
Un cadavre jaloux!
Impuissance et fureur! Etre la, dans sa fosse,
Quand celle qu'on aimait de tout son amour, fausse
Aux beaux serments jures,
En se raillant de vous, dans d'autres bras repete
Ce qu'elle vous disait, rouge et penchant la tete
Avec des mots sacres.
Et ne pouvoir venir, quelque nuit de decembre,
Pendant qu'elle est au bal, se tapir dans sa chambre,
Et lorsque, de retour,
Rieuse, elle defait au miroir sa toilette,
Dans le cristal profond reflechir son squelette
Et sa poitrine a jour,
Riant affreusement, d'un rire sans gencive,
Marbrer de baisers froids sa gorge convulsive,
Et, tenaillant sa main,
Sa main blanche et rosee avec sa main osseuse,
Faire raler ces mots d'une voix caverneuse
Qui n'a plus rien d'humain:
"Femme, vous m'avez fait des promesses sans nombre.
Si vous oubliez, vous, dans ma demeure sombre,
Moi je me ressouviens.
Vous avez dit a l'heure ou la mort me vint prendre,
Que vous me suivriez bientot; lasse d'attendre,
Pour vous chercher je viens!"
Dans un repli de moi, cette pensee etrange
Est la comme un cancer qui m'use et qui me mange;
Mon oeil en devient creux;
Sur mon front nuager de nouveaux plis se fouillent,
De cheveux et de chair mes tempes se depouillent,
Car ce serait affreux!
La mort ne serait plus le remede supreme;
L'homme, contre le sort, dans la tombe elle-meme
N'aurait pas de recours,
Et l'on ne pourrait plus se consoler de vivre,
Par l'espoir tant fete du calme qui doit suivre
L'orage de nos jours.
II.
Dans le fond de mon ame, agitant ma pensee,
Je restais la reveur et la tete baissee
Debout contre un tombeau.
C'etait un marbre neuf, et sur la blanche epaule
D'un genie eplore, les longs cheveux d'un saule
Tombaient comme un manteau.
La bise feuille a feuille emportait la couronne
Dont les debris jonchaient le fut de la colonne;
On aurait dit les pleurs
Que sur la jeune fille, au printemps moissonnee,
Pauvre fleur du matin, avant midi fanee,
Versaient les autres fleurs.
La lune entre les ifs faisait luire sa corne;
De grands nuages noirs couraient sur le ciel morne
Et passaient par devant;
Les feux follets valsaient autour du cimetiere,
Et le saule pleureur secouait sa criniere
Eparpillee au vent.
On entendait des bruits venus de l'autre monde,
Des soupirs de terreur et d'angoisse profonde,
Des voix qui demandaient
Quand donc a leurs tombeaux l'on mettrait des fleurs neuves,
Comment allait la terre, et pourquoi donc leurs veuves
Aussi longtemps tardaient?
Tout a coup... j'ose a peine en croire mon oreille,
Sous le marbre entr'ouvert, o terreur! o merveille!
J'entendis qu'on parlait.
C'etait un dialogue, et, du fond de la fosse,
A la premiere voix, une voix aigre et fausse
Par instant se melait.
Le froid me prit. Mes dents d'epouvante claquerent;
Mes genoux chancelants sous moi s'entrechoquerent.
Je compris que le ver
Consommait son hymen avec la trepassee,
Eveillee en sursaut dans sa couche glacee,
Par cette nuit d'hiver.
LA TREPASSEE.
Est-ce une illusion? Cette nuit tant revee,
La nuit du mariage elle est donc arrivee?
C'est le lit nuptial.
Voici l'heure ou l'epoux, jeune et parfume, cueille
La beaute de l'epouse, et sur son front effeuille
L'oranger virginal.
LE VER.
Cette nuit sera longue, o blanche trepassee,
Avec moi, pour toujours, la mort t'a fiancee;
Ton lit c'est le tombeau.
Voici l'heure ou le chien contre la lune aboie,
Ou le pale vampire erre et cherche sa proie,
Ou descend le corbeau.
LA TREPASSEE.
Mon bien-aime, viens donc! l'heure est deja passee
Oh! tiens-moi sur ton coeur, entre tes bras pressee.
J'ai bien peur, j'ai bien froid.
Rechauffe a tes baisers ma bouche qui se glace.
Oh! viens, je tacherai de te faire une place
Car le lit est etroit!
LE VER.
Cinq pieds de long sur deux de large. La mesure
Est prise exactement; cette couche est trop dure,
L'epoux ne viendra pas.
Il n'entend pas tes cris. Il rit dans quelque fete.
Allons, sur ton chevet repose en paix ta tete
Et recroise tes bras.
LA TREPASSEE.
Quel est donc ce baiser humide et sans haleine,
Cette bouche sans levres est-ce une bouche humaine,
Est-ce un baiser vivant?
O prodige! A ma droite, a ma gauche, personne.
Mes os craquent d'horreur, toute ma chair frissonne
Comme un tremble au grand vent.
LE VER.
Ce baiser c'est le mien: je suis le ver de terre;
Je viens pour accomplir le solennel mystere.
J'entre en possession;
Me voila ton epoux, je te serai fidele.
Le hibou tout joyeux fouettant l'air de son aile
Chante notre union.
LA TREPASSEE.
Oh! si quelqu'un passait aupres du cimetiere!
J'ai beau heurter du front les planches de ma biere,
Le couvercle est trop lourd!
Le fossoyeur dort mieux que les morts qu'il enterre.
Quel silence profond! la route est solitaire;
L'echo lui-meme est sourd.
LE VER.
A moi tes bras d'ivoire, a moi ta gorge blanche,
A moi tes flancs polis avec ta belle hanche
A l'ondoyant contour;
A moi tes petits pieds, ta main douce et ta bouche,
Et ce premier baiser que ta pudeur farouche
Refusait a l'amour.
LA TREPASSEE.
C'en est fait! c'en est fait! Il est la! sa morsure
M'ouvre au flanc une lame et profonde blessure;
Il me ronge le coeur.
Quelle torture! O Dieu, quelle angoisse cruelle!
Mais que faites-vous donc lorsque je vous appelle,
O ma mere, o ma soeur?
LE VER.
Dans leur ame deja ta memoire est fanee,
Et pourtant sur ta fosse, o pauvre abandonnee,
L'oranger est tout frais.
La tenture funebre a peine repliee,
Comme un songe d'hier elles t'ont oubliee,
Oubliee a jamais.
LA TREPASSEE.
L'herbe pousse plus vite au coeur que sur la fosse;
Une pierre, une croix, le terrain qui se hausse,
Disent qu'un mort est la.
Mais quelle croix fait voir une tombe dans l'ame!
Oubli! seconde mort, neant que je reclame,
Arrivez, me voila!
LE VER.
Console-toi.--La mort donne la vie.--Eclose
A l'ombre d'une croix l'eglantine est plus rose
Et le gazon plus vert.
La racine des fleurs plongera sous tes cotes;
A la place ou tu dors les herbes seront hautes;
Aux mains de Dieu tout sert!
Un mort qu'ils reveillaient les pria de se taire;
Un pale eclair parti non du ciel mais de terre
Me fit dans leurs tombeaux
Voir tous les trepasses cadavres ou squelettes,
Avec leurs os jaunis ou leurs chairs violettes,
S'en allant par lambeaux;
Les jeunes et les vieux, peuple du cimetiere,
Pauvres morts oublies n'entendant sur leur pierre
Gemir que l'ouragan,
Et devores d'ennui dans leur froide demeure,
De leurs yeux sans regard cherchant a savoir l'heure
A l'eternel cadran.
Puis tout devint obscur, et je repris ma route,
Pale d'avoir tant vu, plein d'horreur et de doute,
L'esprit et le corps las;
Et me suivant partout, mille cloches felees,
Comme des voix de mort me jetaient par volees
Les ralements du glas.
III.
Et je rentrai chez moi.--De lugubres pensees
Tournaient devant mes yeux sur leurs ailes glacees
Et me rasaient le front.
Comme on voit sur le soir autour des cathedrales,
Des essaims de corbeaux derouler leurs spirales
Et voltiger en rond.
Dans ma chambre, ou tremblait une jaune lumiere,
Tout prenait une forme horrible et singuliere,
Un aspect effrayant.
Mon lit etait la biere et ma lampe le cierge,
Mon manteau deploye le drap noir qu'on asperge
Sous la porte en priant.
Dans son cadre terni, le pale Christ d'ivoire
Cloue les bras en croix sur son etoffe noire,
Redoublait de paleur;
Et comme au Golgotha, dans sa dure agonie,
Les muscles en relief de sa face jaunie
Se tordaient de douleur.
Les tableaux ravivant leurs nuances eteintes
Aux reflets du foyer prenaient d'etranges teintes,
Et, d'un air curieux,
Comme des spectateurs aux loges d'un theatre,
Vieux portraits enfumes, pastels aux tons de platre,
Ouvraient tout grands leurs yeux.
Une tete de mort sur nature moulee
Se detachait en blanc, grimacante et pelee,
Sous un rayon blafard.
Je la vis s'avancer au bord de la console;
Ses machoires semblaient rechercher leur parole
Et ses yeux leur regard.
De ses orbites noirs ou manquaient les prunelles,
Jaillirent tout a coup de fauves etincelles
Comme d'un oeil vivant.
Une haleine passa par ses dents dechaussees...
Les rideaux a plis droits tombaient sur les croisees;
Ce n'etait pas le vent.
Faible comme ces voix que l'on entend en reve,
Triste comme un soupir des vagues sur la greve
J'entendis une voix.
Or, comme ce jour-la j'avais vu tant de choses,
Tant d'effets merveilleux dont j'ignorais les causes,
J'eus moins peur cette fois.
RAPHAEL.
Je suis le Raphael, le Sanzio, le grand maitre!
O frere, dis-le-moi, peux-tu me reconnaitre
Dans ce crane hideux?
Car je n'ai rien parmi ces platres et ces masques,
Tous ces cranes luisants, polis comme des casques,
Qui me distingue d'eux.
Et pourtant c'est bien moi! Moi, le divin jeune homme,
Le roi de la beaute, la lumiere de Rome,
Le Raphael d'Urbin!
L'enfant aux cheveux bruns qu'on voit aux galeries,
Mollement accoude, suivre ses reveries,
La tete dans sa main.
O ma Fornarina! ma blanche bien aimee,
Toi qui dans un baiser pris mon ame pamee
Pour la remettre au ciel;
Voila donc ton amant, le beau peintre au nom d'ange,
Cette tete qui fait une grimace etrange:
Eh bien, c'est Raphael!
Si ton ombre endormie au fond de la chapelle
S'eveillait et venait a ma voix qui t'appelle,
Oh! je te ferais peur!
Que le marbre entr'ouvert sur ta tete retombe.
Ne viens pas! ne viens pas et garde dans ta tombe
Le reve de ton coeur.
Analyseurs damnes, abominable race,
Hyenes qui suivez le cortege a la trace
Pour deterrer le corps;
Aurez-vous bientot fait de declouer les bieres,
Pour mesurer nos os et peser nos poussieres;
Laissez dormir les morts!
Mes maitres, savez-vous, qui donc a pu le dire?
Ce qu'on sent quand la scie avec ses dents dechire
Nos lambeaux palpitants.
Savez-vous si la mort n'est pas une autre vie,
Et si quand leur depouille a la tombe est ravie
Les aieux sont contents?
Ah! vous venez fouiller de vos ongles profanes
Nos tombeaux violes, pour y prendre nos cranes,
Vous etes bien hardis.
Ne craignez vous donc pas qu'un beau jour, pale et bleme,
Un trepasse se leve et vous dise: Anatheme!
Comme je vous le dis.
Vous imaginez donc, dans cette pourriture,
Surprendre les secrets de la mere nature
Et le travail de Dieu?
Ce n'est pas par le corps qu'on peut comprendre l'ame.
Le corps n'est que l'autel, le genie est la flamme;
Vous eteignez le feu!
O mes Enfants-Jesus! O mes brunes madones!
O vous qui me devez vos plus fraiches couronnes,
Saintes du paradis!
Les savants font rouler mon crane sur la terre,
Et vous souffrez cela sans prendre le tonnerre,
Sans frapper ces maudits!
Il est donc vrai! Le ciel a perdu sa puissance.
Le Christ est mort, le siecle a pour Dieu, la science,
Pour foi, la liberte.
Adieu les doux parfums de la rose mystique;
Adieu l'amour; adieu la poesie antique;
Adieu sainte beaute!
Vos peintres auront beau, pour voir comme elle est faite,
Tourner entre leurs mains et retourner ma tete,
Mon secret est a moi.
Ils copieront mes tons, ils copieront mes poses,
Mais il leur manquera ce que j'avais, deux choses,
L'amour avec la foi!
Dites qui d'entre vous, fils de ce siecle infame,
Peut rendre saintement la beaute de la femme;
Aucun, helas! aucun.
Pour vos petits boudoirs, il faut des priapees;
Qui vous jette un regard, o mes vierges drapees,
O mes saintes! Pas un.
L'aiguille a fait son tour. Votre tache est finie,
Comme un pale vieillard le siecle a l'agonie
Se lamente et se tord.
L'ange du jugement embouche la trompette
Et la voix va crier: Que justice soit faite,
Le genre humain est mort!
Je n'entendis plus rien. L'aube aux levres d'opale,
Tout endormie encor, sur le vitrage pale
Jetait un froid rayon,
Et je vis s'envoler, comme on voit quelque orfraye,
Que sous l'arceau gothique une lueur effraye,
L'etrange vision!
LA MORT DANS LA VIE.
IV.
La mort est multiforme, elle change de masque
Et d'habit plus souvent qu'une actrice fantasque;
Elle sait se farder,
Et ce n'est pas toujours cette maigre carcasse,
Qui vous montre les dents et vous fait la grimace
Horrible a regarder.
Ses sujets ne sont pas tous dans le cimetiere,
Ils ne dorment pas tous sur des chevets de pierre
A l'ombre des arceaux;
Tous ne sont pas vetus de la pale livree,
Et la porte sur tous n'est pas encor muree
Dans la nuit des caveaux.
Il est des trepasses de diverse nature,
Aux uns la puanteur avec la pourriture,
Le palpable neant,
L'horreur et le degout, l'ombre profonde et noire,
Et le cercueil avide entr'ouvrant sa machoire
Comme un monstre beant.
Aux autres, que l'on voit sans qu'on s'en epouvante
Passer et repasser dans la cite vivante
Sous leur linceul de chair,
L'invisible neant, la mort interieure
Que personne ne sait, que personne ne pleure,
Meme votre plus cher.
Car, lorsque l'on s'en va dans les villes funebres
Visiter les tombeaux inconnus ou celebres,
De marbre ou de gazon;
Qu'on ait ou qu'on n'ait pas quelque paupiere amie
Sous l'ombrage des ifs a jamais endormie,
Qu'on soit en pleurs ou non,
On dit: Ceux-la sont morts. La mousse etend son voile
Sur leurs noms effaces; le ver file sa toile
Dans le trou de leurs yeux;
Leurs cheveux ont perce les planches de la biere,
A cote de leurs os, leur chair tombe en poussiere
Sur les os des aieux.
Leurs heritiers, le soir, n'ont plus peur qu'ils reviennent;
C'est a peine a present si leurs chiens s'en souviennent.
Enfumes et poudreux,
Leurs portraits adores trainent dans les boutiques,
Leurs jaloux d'autrefois font leurs panegyriques;
Tout est fini pour eux.
L'ange de la douleur, sur leur tombe en priere,
Est seul a les pleurer de ses larmes de pierre.
Comme le ver leur corps,
L'oubli ronge leur nom avec sa lune sourde;
Ils ont pour draps de lit six pieds de terre lourde.
Ils sont morts! et bien morts!
Et peut-etre une larme a votre ame echappee
Sur leur cendre, de pluie et de neige trempee,
Filtre insensiblement.
Qui les va rejouir dans leur triste demeure;
Et leur coeur desseche, comprenant qu'on les pleure,
Retrouve un battement.
Mais personne ne dit, voyant un mort de l'ame:
Paix et repos sur toi! L'on refuse a la lame
Ce qu'on donne au fourreau;
L'on pleure le cadavre et l'on panse la plaie,
L'ame se brise et meurt sans que nul s'en effraie
Et lui dresse un tombeau.