La comedie de la mort - Theophile Gautier
Et cependant il est d'horribles agonies
Qu'on ne saura jamais; des douleurs infinies
Que l'on n'apercoit pas.
Il est plus d'une croix au calvaire de l'ame
Sans l'aureole d'or, et sans la blanche femme
Echevelee au bas.
Toute ame est un sepulcre ou gisent mille choses;
Des cadavres hideux dans des figures roses
Dorment ensevelis.
On retrouve toujours les larmes sous le rire,
Les morts sous les vivants, et l'homme est a vrai dire
Une Necropolis.
Les tombeaux deterres des vieilles cites mortes,
Les chambres et les puits de la Thebe aux cent portes
Ne sont pas si peuples,
On n'y rencontre pas de plus affreux squelettes,
Un plus vaste fouillis d'ossements et de tetes
Aux ruines meles.
L'on en voit qui n'ont pas d'epitaphe a leurs tombes,
Et de leurs trepasses font comme aux catacombes
Un grand entassement;
Dont le coeur est un champ uni, sans croix ni pierres,
Et que l'aveugle Mort de diverses poussieres
Remplit confusement.
D'autres, moins oublieux, ont des caves funebres
Ou sont ranges leurs morts, comme celles des Guebres
Ou des Egyptiens;
Tout autour de leur coeur sont debout les momies,
Et l'on y reconnait les figures blemies
De leurs amours anciens.
Dans un pur souvenir chastement embaumee
Ils gardent au fond d'eux l'ame qu'ils ont aimee;
Triste et charmant tresor!
La mort habite en eux au milieu de la vie;
Ils s'en vont poursuivant la chere ombre ravie
Qui leur sourit encor.
Ou ne trouve-t-on pas, en fouillant, un squelette?
Quel foyer reunit la famille complete
En cercle chaque soir?
Et quel seuil, si riant et si beau qu'il puisse etre,
Pour ne pas revenir n'a vu sortir le maitre
Avec un manteau noir?
Cette petite fleur, qui, toute rejouie,
Fait baiser au soleil sa bouche epanouie,
Est fille de la mort.
En plongeant sous le sol, peut-etre sa racine,
Dans quelque cendre chere a pris l'odeur divine
Qui vous charme si fort.
O fiances d'hier, encore amants, l'alcove
Ou nichent vos amours, a quelque vieillard chauve
A servi comme a vous;
Avant vos doux soupirs elle a redit son rale,
Et son souvenir mele une odeur sepulcrale
A vos parfums d'epoux!
Ou donc poser le pied qu'on ne foule une tombe?
Ah! lorsque l'on prendrait son aile a la colombe,
Ses pieds au daim leger;
Qu'on irait demander au poisson sa nageoire,
On trouvera partout l'hotesse blanche et noire
Prete a vous heberger.
Cessez donc, cessez donc, o vous, les jeunes meres
Bercant vos fils aux bras des riantes chimeres,
De leur rever un sort;
Filez-leur un suaire avec le lin des langes.
Vos fils, fussent-ils purs et beaux comme les anges,
Sont condamnes a mort!
V.
A travers les soupirs les plaintes et le rale
Poursuivons jusqu'au bout la funebre spirale
De ses detours maudits.
Notre guide n'est pas Virgile le poete,
La Beatrix vers nous ne penche pas la tete
Du fond du paradis.
Pour guide nous avons une vierge au teint pale
Qui jamais ne recut le baiser d'or du hale
Des levres du soleil.
Sa joue est sans couleur et sa bouche bleuatre,
Le bouton de sa gorge est blanc comme l'albatre
Au lieu d'etre vermeil.
Un souffle fait plier sa taille delicate,
Ses bras, plus transparents que le jaspe ou l'agate,
Pendent languissamment;
Sa main laisse echapper une fleur qui se fane,
Et, ployee a son dos, son aile diaphane
Reste sans mouvement.
Plus sombres que la nuit, plus fixes que la pierre,
Sous leur sourcil d'ebene et leur longue paupiere
Luisent ses deux grands yeux,
Comme l'eau du Lethe qui va muette et noire,
Ses cheveux debordes baignent sa chair d'ivoire
A flots silencieux.
Des feuilles de cigue avec des violettes
Se melent sur son front aux blanches bandelettes,
Chaste et simple ornement;
Quant au reste, elle est nue, et l'on rit et l'on tremble
En la voyant venir; car elle a tout ensemble
L'air sinistre et charmant.
Quoiqu'elle ait mis le pied dans tous les lits du monde
Sous sa blanche couronne elle reste infeconde
Depuis l'eternite.
L'ardent baiser s'eteint sur la levre fatale
Et personne n'a pu cueillir la rose pale
De sa virginite.
C'est par elle qu'on pleure et qu'on se desespere:
C'est elle qui ravit au giron de la mere
Son doux et cher souci;
C'est elle qui s'en va se coucher, la jalouse,
Entre les deux amants, et qui veut qu'on l'epouse
A son tour elle aussi.
Elle est amere et douce, elle est mechante et bonne;
Sur chaque front illustre elle met la couronne
Sans peur ni passion.
Amere aux gens heureux et douce aux miserables,
C'est la seule qui donne aux grands inconsolables
Leur consolation.
Elle prete des lits a ceux qui, sur le monde,
Comme le Juif errant, font nuit et jour leur ronde
Et n'ont jamais dormi.
A tous les parias elle ouvre son auberge,
Et recoit aussi bien la Phryne que la vierge,
L'ennemi que l'ami.
Sur les pas de ce guide au visage impassible,
Nous marchons en suivant la spirale terrible
Vers le but inconnu,
Par un enfer vivant sans caverne ni gouffre,
Sans bitume enflamme, sans mers aux flots de soufre,
Sans Belzebuth cornu.
Voici contre un carreau comme un reflet de lampe
Avec l'ombre d'un homme. Allons, montons la rampe,
Approchons et voyons.
Ah! c'est toi, docteur Faust! Dans la meme posture
Du sorcier de Rembrandt sur la noire peinture
Aux flamboyants rayons.
Quoi! tu n'as pas brise tes fioles d'alchimiste,
Et tu penches toujours ton grand front chauve et triste
Sur quelque manuscrit!
Dans ton livre, aux lueurs de ce soleil mystique,
Quoi! tu cherches encor le mot cabalistique
Qui fait venir l'Esprit.
Eh bien! Scientia, ta maitresse adoree
A tes chastes desirs s'est-elle enfin livree?
Ou, comme au premier jour,
N'en es-tu qu'a baiser sa robe ou sa pantoufle,
Ta poitrine asthmatique a-t-elle encor du souffle
Pour un soupir d'amour?
Quel sable, quel corail a ramene ta sonde?
As-tu touche le fond des sagesses du monde?
En puisant a ton puits,
Nous as-tu dans ton seau fait monter toute nue
La blanche Verite jusqu'ici meconnue?
Arbre, ou sont donc tes fruits?
FAUST.
J'ai plonge dans la mer sous le dome des ondes;
Les grands poissons jetaient leurs ondes vagabondes
Jusques au fond des eaux;
Leviathan fouettait l'abime de sa queue,
Les Syrenes peignaient leur chevelure bleue
Sur les bancs de coraux.
La seiche horrible a voir, le polype difforme,
Tendaient leurs mille bras, le caiman enorme
Roulait ses gros yeux verts;
Mais je suis remonte, car je manquais d'haleine;
C'est un manteau bien lourd pour une epaule humaine
Que le manteau des mers!
Je n'ai pu de mon puits tirer que de l'eau claire;
Le Sphinx interroge continue a se taire;
Si chauve et si casse,
Helas! j'en suis encore a peut-etre, et que sais-je?
Et les fleurs de mon front ont fait comme une neige
Aux lieux ou j'ai passe.
Malheureux que je suis d'avoir sans defiance
Mordu les pommes d'or de l'arbre de science!
La science est la mort.
Ni l'upa de Java, ni l'euphorbe d'Afrique,
Ni le mancenilier au sommeil magnetique.
N'ont un poison plus fort.
Je ne crois plus a rien. J'allais, de lassitude,
Quand vous etes venus, renoncer a l'etude
Et briser mes fourneaux.
Je ne sens plus en moi palpiter une fibre,
Et comme un balancier seulement mon coeur vibre
A mouvements egaux.
Le neant! Voila donc ce que l'on trouve au terme!
Comme une tombe, un mort, ma cellule renferme
Un cadavre vivant.
C'est pour arriver la que j'ai pris tant de peine,
Et que j'ai sans profit, comme on fait d'une graine,
Seme mon ame au vent.
Un seul baiser, o douce et blanche Marguerite,
Pris sur ta bouche en fleur, si fraiche et si petite,
Vaut mieux que tout cela.
Ne cherchez pas un mot qui n'est pas dans le livre;
Pour savoir comme on vit n'oubliez pas de vivre.
Aimez, car tout est la!
VI.
La spirale sans fin dans le vide s'enfonce;
Tout autour, n'attendant qu'une fausse reponse
Pour vous pomper le sang,
Sur leurs grands piedestaux semes d'hieroglyphes,
Des Sphinx aux seins pointus, aux doigts armes de griffes,
Roulent leur oeil luisant.
En passant devant eux, a chaque pas l'on cogne
Des os demi ronges, des restes de charogne,
Des cranes sonnant creux.
On voit de chaque trou sortir des jambes raides,
Des apparitions monstrueusement laides
Fendent l'air tenebreux.
C'est ici que l'enigme est encor sans Oedipe,
Et qu'on attend toujours le rayon qui dissipe
L'antique obscurite.
C'est ici que la mort propose son probleme,
Et que le voyageur, devant sa face bleme
Recule epouvante.
Ah que de nobles coeurs et que d'ames choisies,
Vainement, a travers toutes les poesies,
Toutes les passions,
Ont poursuivi le mot de la page fatale
Dont les os gisent la sans pierre sepulcrale
Et sans inscriptions!
Combien, don Juans obscurs, ont leurs listes remplies
Et qui cherchent encor! Que de levres palies
Sous les plus doux baisers,
Et qui n'ont jamais pu se joindre a leur chimere!
Que de desirs au ciel sont remontes de terre
Toujours inapaises!
Il est des ecoliers qui voudraient tout connaitre,
Et qui ne trouvent pas pour valet et pour maitre
De Mephistopheles.
Dans les greniers, il est des Faust sans Marguerite
Dont l'enfer ne veut pas et que Dieu desherite;
Tous ceux-la, plaignez-les!
Car ils souffrent un mal, helas! inguerissable;
Ils melent une larme a chaque grain de sable
Que le temps laisse choir.
Leur coeur, comme un orfraie au fond d'une ruine,
Rale piteusement dans leur maigre poitrine
L'hymne du desespoir.
Leur vie est comme un bois a la fin de l'automne,
Chaque souffle qui passe arrache a leur couronne
Quelque reste de vert.
Et leurs reves en pleurs s'en vont fendant les nues,
Silencieux, pareils a des files de grues
Quand approche l'hiver.
Leurs tourments ne sont point redits par le poete;
Martyrs de la pensee, ils n'ont pas sur leur tete
L'aureole qui luit;
Par les chemins du monde ils marchent sans cortege,
Et sur le sol glace tombent comme la neige
Qui descend dans la nuit.
Comme je m'en allais, ruminant ma pensee,
Triste, sans dire mot, sous la voute glacee,
Par le sentier etroit;
S'arretant tout a coup, ma compagne blafarde
Me dit en etendant sa main frele: Regarde
Du cote de mon doigt.
C'etait un cavalier avec un grand panache,
De longs cheveux boucles, une noire moustache
Et des eperons d'or;
Il avait le manteau, la rapiere et la fraise,
Ainsi qu'un raffine du temps de Louis treize,
Et semblait jeune encor.
Mais en regardant bien, je vis que sa perruque
Sous ses faux cheveux bruns laissait pres de sa nuque
Passer des cheveux blancs;
Son front, pareil au front de la mer soucieuse,
Se ridait a longs plis; sa joue etait si creuse
Que l'on comptait ses dents.
Malgre le fard epais dont elle etait platree,
Comme un marbre couvert d'une gaze pourpree
Sa paleur transpercait;
A travers le carmin qui colorait sa levre,
Sous son rire d'emprunt on voyait que la fievre
Chaque nuit le baisait.
Ses yeux sans mouvement semblaient des yeux de verre
Ils n'avaient rien des yeux d'un enfant de la terre,
Ni larmes ni regard.
Diamant enchasse dans sa morne prunelle
Brillait d'un eclat fixe, une froide etincelle.
C'etait bien un vieillard!
Comme l'arche d'un pont son dos faisait la voute,
Ses pieds endoloris, tout gonfles par la goutte.
Chancelaient sous son poids.
Ses mains pales tremblaient; ainsi tremblent les vagues,
Sous les baisers du Nord, et laissaient fuir leurs bagues
Trop larges pour ses doigts.
Tout ce luxe, ce fard sur cette face creuse,
Formait une alliance etrange et monstrueuse.
C'etait plus triste a voir
Et plus laid, qu'un cercueil chez des filles de joie,
Qu'un squelette pare d'une robe de soie,
Qu'une vieille au miroir.
Confiant a la nuit son amoureuse plainte,
Il attendait devant une fenetre eteinte,
Sous un balcon desert.
Nul front blanc ne venait s'appuyer au vitrage,
Nul soleil de beaute ne montrait son visage
Au fond du ciel ouvert.
Dis, que fais-tu donc la, vieillard, dans les tenebres,
Par une de ces nuits ou les essaims funebres
S'envolent des tombeaux?
Que vas-tu donc chercher si loin, si tard, a l'heure
Ou l'Ange de minuit au beffroi chante et pleure
Sans page et sans flambeaux?
Tu n'as plus l'age ou tout vous rit et vous accueille,
Ou la vierge repand a vos pieds, feuille a feuille,
La fleur de sa beaute.
Et ce n'est plus pour toi que s'ouvrent les fenetres;
Tu n'es bon qu'a dormir aupres de tes ancetres
Sous un marbre sculpte.
Entends-tu le hibou qui jette ses cris aigres?
Entends-tu dans les bois hurler les grands loups maigres?
O vieillard sans raison!
Rentre, c'est le moment ou la lune reveille
Le vampire blafard sur sa couche vermeille;
Rentre dans ta maison.
Le vent moqueur a pris ta chanson sur son aile,
Personne ne t'ecoute, et ta cape ruisselle
Des pleurs de l'ouragan...
Il ne me repond rien; dites quel est cet homme
O mort, et savez-vous le nom dont on le nomme!
Cet homme, c'est don Juan.
VII.
DON JUAN.
Heureux adolescents, dont le coeur s'ouvre a peine
Comme une violette a la premiere haleine
Du printemps qui sourit,
Ames couleurs de lait, frais buissons d'aubepine
Ou, sous le pur rayon, dans la pluie argentine
Tout gazouille et fleurit.
O vous tous qui sortez des bras de votre mere
Sans connaitre la vie et la science amere,
Et qui voulez savoir,
Poetes et reveurs, plus d'une fois, sans doute,
Aux lisieres des bois, en suivant votre route
Dans la rougeur du soir,
A l'heure enchanteresse, ou sur le bout des branches
On voit se becqueter les tourterelles blanches
Et les bouvreuils au nid,
Quand la nature lasse en s'endormant soupire,
Et que la feuille au vent vibre comme une lyre
Apres le chant fini;
Quand le calme et l'oubli viennent a toutes choses
Et que le sylphe rentre au pavillon des roses
Sous les parfums plie;
Emus de tout cela, pleins d'ardeurs inquietes
Vous avez souhaite ma liste et mes conquetes;
Vous m'avez envie
Les festins, les baisers sur les epaules nues,
Toutes ces voluptes a votre age inconnues,
Aimable et cher tourment!
Zerbine, Elvire, Anna, mes Romaines jalouses,
Mes beaux lis d'Albion, mes brunes Andalouses,
Tout mon troupeau charmant.
Et vous vous etes dit par la voix de vos ames:
Comment faisais-tu donc pour avoir plus de femmes
Que n'en a le sultan?
Comment faisais-tu donc, malgre verroux et grilles,
Pour te glisser au lit des belles jeunes filles,
Heureux, heureux don Juan!
Conquerant oublieux, une seule de celles
Que tu n'inscrivais pas, une entre tes moins belles
Ta plus modeste fleur,
Oh! combien et longtemps nous l'eussions adoree!
Elle aurait embelli, dans une urne doree,
L'autel de notre coeur.
Elle aurait parfume, cette humble paquerette
Dont sous l'herbe ton pied a fait ployer la tete,
Notre pale printemps;
Nous l'aurions recueillie, et de nos pleurs trempee,
Cette etoile aux yeux bleus, dans le bal echappee
A tes doigts inconstants.
Adorables frissons de l'amoureuse fievre,
Ramiers qui descendez du ciel sur une levre,
Baisers acres et doux,
Chutes du dernier voile, et vous cascades blondes,
Cheveux d'or, inondant un dos brun de vos ondes
Quand vous connaitrons-nous?
Enfant, je les connais tous ces plaisirs qu'on reve;
Autour du tronc fatal l'antique serpent d'Eve
Ne s'est pas mieux tordu.
Aux yeux mortels, jamais dragon a tete d'homme
N'a d'un plus vif eclat fait reluire la pomme
De l'arbre defendu.
Souvent, comme des nids de fauvettes farouches,
Tout prets a s'envoler, j'ai surpris sur des bouches
Des nids d'aveux tremblants,
J'ai serre dans mes bras de ravissants fantomes,
Bien des vierges en fleur m'ont verse les purs baumes
De leurs calices blancs.
Pour en avoir le mot, courtisanes rusees,
J'ai presse, sous le fard, vos levres plus usees
Que le gres des chemins.
Egouts impurs, ou vont tous les ruisseaux du monde,
J'ai plonge sous vos flots; et toi, debauche immonde,
J'ai vu tes lendemains.
J'ai vu les plus purs fronts rouler apres l'orgie
Parmi les flots de vin, sur la nappe rougie;
J'ai vu les fins de bal
Et la sueur des bras, et la paleur des tetes
Plus mornes que la mort sous leurs boucles defaites
Au soleil matinal.
Comme un mineur qui suit une veine infeconde,
J'ai fouille nuit et jour l'existence profonde
Sans trouver le filon.
J'ai demande la vie a l'amour qui la donne,
Mais vainement; je n'ai jamais aime personne
Ayant au monde un nom.
J'ai brule plus d'un coeur dont j'ai foule la cendre,
Mais je restai toujours comme la Salamandre,
Froid au milieu du feu.
J'avais un ideal frais comme la rosee,
Une vision d'or, une opale irisee
Par le regard de Dieu;
Femme, comme jamais sculpteur n'en a petrie,
Type reunissant Cleopatre et Marie,
Grace, pudeur, beaute;
Une rose mystique, ou nul ver ne se cache,
Les ardeurs du volcan et la neige sans tache
De la virginite!
Au carrefour douteux, Y grec de Pythagore,
J'ai pris la branche gauche et je chemine encore
Sans arriver jamais.
Trompeuse volupte, c'est toi que j'ai suivie,
Et peut-etre, o vertu! l'enigme de la vie;
C'est toi qui la savais.
Que n'ai-je, comme Faust, dans ma cellule sombre,
Contemple sur le mur la tremblante penombre
Du microcosme d'or!
Que n'ai-je, feuilletant cabales et grimoires,
Aupres de mon fourneau, passe les heures noires
A chercher le tresor!
J'avais la tete forte, et j'aurais lu ton livre
Et bu ton vin amer, Science, sans etre ivre
Comme un jeune ecolier.
J'aurais contraint Isis a relever son voile;
Et du plus haut des cieux fait descendre l'etoile
Dans mon noir atelier.
N'ecoutez pas l'amour car c'est un mauvais maitre;
Aimer, c'est ignorer, et vivre c'est connaitre.
Apprenez, apprenez;
Jetez et rejetez a toute heure la sonde;
Et plongez plus avant sous cette mer profonde
Que n'ont fait vos aines.
Laissez Leviathan souffler par ses narines,
Laissez le poids des mers au fond de vos poitrines
Presser votre poumon.
Fouillez les noirs ecueils qu'on n'a pu reconnaitre,
Et dans son coffre d'or vous trouverez peut-etre
L'anneau de Salomon!
VIII.
Ainsi parla don Juan, et sous la froide voute,
Las, mais voulant aller jusqu'au bout de la route,
Je repris mon chemin.
Enfin je debouchai dans une plaine morne
Qu'un ciel en feu fermait a l'horizon sans borne,
D'un cercle de carmin.
Le sol de cette plaine etait d'un blanc d'ivoire,
Un fleuve la coupait comme un ruban de moire
Du rouge le plus vif.
Tout etait ras; ni bois, ni clocher, ni tourelle,
Et le vent ennuye la balayait de l'aile
Avec un ton plaintif.
J'imaginai d'abord que cette etrange teinte,
Cette couleur de sang dont cette onde etait peinte,
N'etait qu'un vain reflet;
Que la craie et le tuf formaient ce blanc d'ivoire,
Mais je vis que c'etait (me penchant pour y boire)
Du vrai sang qui coulait.
Je vis que d'os blanchis la terre etait couverte,
Froide neige de morts, ou nulle plante verte,
Nulle fleur ne germait;
Que ce sol n'etait fait que de poussiere d'homme,
Et qu'un peuple a remplir Thebes, Palmyre et Rome
Etait la qui dormait.
Une ombre, dos voute, front penche, dans la brise
Passa. C'etait bien LUI, la redingote grise
Et le petit chapeau.
Un aigle d'or planait sur sa tete sacree,
Cherchant, pour s'y poser, inquiete effaree,
Un baton de drapeau.
Les squelettes tachaient de rajuster leurs tetes,
Le spectre du tambour agitait ses baguettes
A son pas souverain;
Une immense clameur volait sur son passage,
Et cent mille canons lui chantaient dans l'orage
Leur fanfare d'airain.
Lui ne paraissait pas entendre ce tumulte,
Et, comme un Dieu de marbre, insensible a son culte,
Marchait silencieux;
Quelquefois seulement, comme a la derobee,
Pour retrouver au ciel son etoile tombee
Il relevait les yeux
Mais le ciel empourpre d'un reflet d'incendie,
N'avait pas une etoile, et la flamme agrandie
Montait, montait toujours.
Alors, plus pale encor qu'aux jours de Sainte-Helene,
Il refermait ses bras sur sa poitrine pleine
De gemissements sourds.
Quand il fut devant nous: Grand empereur, lui dis-je,
Ce mot mysterieux que mon destin m'oblige
A chercher ici-bas,
Ce mot perdu que Faust demandait a son livre,
Et don Juan a l'amour, pour mourir ou pour vivre,
Ne le sauriez-vous pas?
O malheureux enfant! dit l'ombre imperiale,
Retourne-t'en la-haut, la bise est glaciale
Et je suis tout transi.
Tu ne trouverais pas, sur la route, d'auberge
Ou rechauffer tes pieds, car la mort seule heberge
Ceux qui passent ici.
Regarde... C'en est fait. L'etoile est eclipsee,
Un sang noir pleut du flanc de mon aigle blessee
Au milieu de son vol.
Avec les blancs flocons de la neige eternelle,
Du haut du ciel obscur, les plumes de son aile
Descendent sur le sol.
Helas! je ne saurais contenter ton envie;
J'ai vainement cherche le mot de cette vie,
Comme Faust et don Juan,
Je ne sais rien de plus, qu'au jour de ma naissance,
Et pourtant je faisais dans ma toute-puissance,
Le calme et l'ouragan.
Pourtant l'on me nommait par excellence, L'HOMME:
L'on portait devant moi l'aigle et les faisceaux, comme
Aux vieux Cesars romains:
Pourtant j'avais dix rois pour me tenir ma robe,
J'etais un Charlemagne emprisonnant le globe
Dans une de mes mains.
Je n'ai rien vu de plus du haut de la colonne
Ou ma gloire, arc-en-ciel tricolore, rayonne
Que vous autres d'en bas.
En vain de mon talon j'eperonnais le monde,
Toujours le bruit des camps et du canon qui gronde,
Des assauts, des combats.
Toujours des plats d'argent avec des clefs de villes,
Un concert de clairons et de hurrahs serviles,
Des lauriers, des discours;
Un ciel noir, dont la pluie etait de la mitraille,
Des morts a saluer sur tout champ de bataille.
Ainsi passaient mes jours.
Que ton doux nom de miel, Laetitia ma mere,
Mentait cruellement a ma fortune amere!
Que j'etais malheureux!
Je promenais partout ma peine vagabonde,
J'avais reve l'empire, et la boule du monde
Dans ma main sonnait creux.
Ah! le sort des bergers, et le hetre ou Tytire
Dans la chaleur du jour a l'ecart se retire
Et chante Amaryllis,
Le grelot qui resonne et le troupeau qui bele,
Le lait pur ruisselant d'une blanche mamelle
Entre des doigts de lys!
Le parfum du foin vert et l'odeur de l'etable,
Le pain bis des pasteurs, quelques noix sur la table,
Une ecuelle de bois;
Une flute a sept trous jointe avec de la cire,
Et six chevres, voila tout ce que je desire,
Moi, le vainqueur des rois.
Une peau de mouton couvrira mes epaules,
Galathee en riant s'enfuira sous les saules
Et je l'y poursuivrai:
Mes vers seront plus doux que la douce ambroisie,
Et Daphnis deviendra pale de jalousie
Aux airs que je jouerai.
Ah! je veux m'en aller de mon ile de Corse,
Par le bois dont la chevre en passant mord l'ecorce,
Par le ravin profond,
Le long du sentier creux ou chante la cigale,
Suivre nonchalamment en sa marche inegale
Mon troupeau vagabond.
Le Sphinx est sans pitie pour quiconque se trompe,
Imprudent, tu veux donc qu'il t'egorge et te pompe
Le pur sang de ton coeur;
Le seul qui devina cette enigme funeste
Tua Laius son pere et commit un inceste:
Triste prix du vainqueur!
IX.
Me voila revenu de ce voyage sombre,
Ou l'on n'a pour flambeaux et pour astre dans l'ombre
Que les yeux du hibou;
Comme apres tout un jour de labourage, un buffle
S'en retourne a pas lents, morne et baissant le muffle,
Je vais ployant le cou.
Me voila revenu du pays des fantomes;
Mais je conserve encor loin des muets royaumes,
Le teint pale des morts.
Mon vetement pareil au crepe funeraire
Sur une urne jete, de mon dos jusqu'a terre,
Pend au long de mon corps.
Je sors d'entre les mains d'une mort plus avare
Que celle qui veillait au tombeau de Lazare;
Elle garde son bien:
Elle lache le corps mais elle retient l'ame;
Elle rend le flambeau, mais elle eteint la flamme,
Et Christ n'y pourrait rien.
Je ne suis plus, helas! que l'ombre de moi-meme,
Que la tombe vivante ou git tout ce que j'aime,
Et je me survis seul,
Je promene avec moi les depouilles glacees
De mes illusions, charmantes trepassees
Dont je suis le linceul.