La comedie de la mort - Theophile Gautier
Je suis trop jeune encor, je veux aimer et vivre,
O mort... et je ne puis me resoudre a te suivre
Dans le sombre chemin;
Je n'ai pas eu le temps de batir la colonne
Ou la gloire viendra suspendre ma couronne;
O mort, reviens demain!
Vierge aux beaux seins d'albatre, epargne ton poete,
Souviens-toi que c'est moi qui le premier t'ai faite
Plus belle que le jour;
J'ai change ton teint vert en paleur diaphane,
Sous de beaux cheveux noirs j'ai cache ton vieux crane,
Et je t'ai fait la cour.
Laisse-moi vivre encor, je dirai tes louanges,
Pour orner tes palais, je sculpterai des anges,
Je forgerai des croix;
Je ferai dans l'eglise et dans le cimetiere
Fondre le marbre en pleurs et se plaindre la pierre
Comme au tombeau des rois!
Je te consacrerai mes chansons les plus belles:
Pour toi j'aurai toujours des bouquets d'immortelles
Et des fleurs sans parfum.
J'ai plante mon jardin, o mort, avec tes arbres;
L'if, le buis, le cypres y croisent sur les marbres
Leurs rameaux d'un vert brun.
J'ai dit aux belles fleurs, doux honneur du parterre,
Au lis majestueux ouvrant son blanc cratere,
A la tulipe d'or,
A la rose de mai que le rossignol anime,
J'ai dit au dahlia, j'ai dit au chrysantheme,
A bien d'autres encor.
Ne croissez pas ici! cherchez une autre terre,
Frais amours du printemps; pour ce jardin austere
Votre eclat est trop vif:
Le houx vous blesserait de ses pointes aigues,
Et vous boiriez dans l'air le poison des cigues,
L'odeur acre de l'if.
Ne m'abandonne pas, o ma mere, o nature,
Tu dois une jeunesse a toute creature,
A toute ame un amour;
Je suis jeune et je sens le froid de la vieillesse,
Je ne puis rien aimer. Je veux une jeunesse,
N'eut-elle qu'un seul jour.
Ne me sois pas maratre, o nature cherie,
Redonne un peu de seve a la plante fletrie
Qui ne veut pas mourir;
Les torrents de mes yeux ont noye sous leur pluie
Son bouton tout ronge que nul soleil n'essuie,
Et qui ne peut s'ouvrir.
Air vierge, air de cristal, eau principe du monde,
Terre qui nourris tout, et toi flamme feconde,
Rayon de l'oeil de Dieu,
Ne laissez pas mourir, vous qui donnez la vie,
La pauvre fleur qui penche et qui n'a d'autre envie
Que de fleurir un peu!
Etoiles, qui d'en haut voyez valser les mondes,
Faites pleuvoir sur moi, de vos paupieres blondes,
Vos pleurs de diamant;
Lune, lis de la nuit, fleur du divin parterre,
Verse-moi tes rayons, o blanche solitaire,
Du fond du firmament!
Oeil ouvert sans repos au milieu de l'espace,
Perce, soleil puissant, ce nuage qui passe!
Que je te voie encor;
Aigles, vous qui fouettez le ciel a grands coups d'ailes:
Griffons, au vol de feu, rapides hirondelles,
Pretez-moi votre essor!
Vents, qui prenez aux fleurs leurs ames parfumees
Et les aveux d'amour aux bouches bien aimees,
Air sauvage des monts,
Encor tout impregne des senteurs du meleze,
Brise de l'Ocean ou l'on respire a l'aise,
Emplissez mes poumons!
Avril, pour m'y coucher, m'a fait un tapis d'herbe;
Le lilas sur mon front s'epanouit en gerbe,
Nous sommes au printemps.
Prenez-moi dans vos bras, doux reves du poete,
Entre vos seins polis, posez ma pauvre tete
Et bercez-moi longtemps.
Loin de moi, cauchemars, spectres des nuits! Les roses,
Les femmes, les chansons, toutes les belles choses
Et tous les beaux amours,
Voila ce qu'il me faut. Salut, o muse antique,
Muse au frais laurier vert, a la blanche tunique
Plus jeune tous les jours!
Brune aux yeux de lotus, blonde a paupiere noire,
O Grecque de Milet, sur l'escabeau d'ivoire
Pose tes beaux pieds nus,
Que d'un nectar vermeil la coupe se couronne!
Je bois a ta beaute d'abord, blanche Theone,
Puis aux dieux inconnus.
Ta gorge est plus lascive et plus souple que l'onde;
Le lait n'est pas si pur et la pomme est moins ronde.
Allons, un beau baiser,
Hatons-nous, hatons-nous. Notre vie, o Theone,
Est un cheval aile que le temps eperonne;
Hatons-nous d'en user.
Chantons Io, Pean! Mais quelle est cette femme
Si pale sous son voile? Ah! c'est toi, vieille infame,
Je vois ton crane ras;
Je vois tes grands yeux creux, prostituee immonde,
Courtisane eternelle environnant le monde
Avec tes maigres bras!
FIN DE LA COMEDIE DE LA MORT
LE NUAGE.
Dans son jardin la sultane se baigne,
Elle a quitte son dernier vetement;
Et delivres des morsures du peigne
Ses grands cheveux baisent son dos charmant.
Par son vitrail le sultan la regarde,
Et caressant sa barbe avec sa main,
Il dit: L'eunuque en sa tour fait la garde
Et nul hors moi ne la voit dans son bain.
Moi je la vois, lui repond, chose etrange!
Sur l'arc du ciel un nuage accoude;
Je vois son sein vermeil comme l'orange
Et son beau corps de perles inonde.
Ahmed devint bleme comme la lune,
Prit son kandjar au manche cisele
Et poignarda sa favorite brune...
Quant au nuage, il s'etait envole!
LES COLOMBES.
GHAZEL.
Sur le coteau, la-bas ou sont les tombes,
Un beau palmier, comme un panache vert
Dresse sa tete, ou le soir les colombes
Viennent nicher et se mettre a couvert.
Mais le matin elles quittent les branches,
Comme un collier qui s'egraine, on les voit
S'eparpiller dans l'air bleu, toutes blanches,
Et se poser plus loin sur quelque toit.
Mon ame est l'arbre ou tous les soirs comme elles
De blancs essaims de folles visions
Tombent des cieux, en palpitant des ailes,
Pour s'envoler des les premiers rayons.
PANTOUM.
Les papillons couleur de neige
Volent par essaims sur la mer;
Beaux papillons blancs, quand pourrai-je
Prendre le bleu chemin de l'air?
Savez-vous, o belle des belles,
Ma bayadere aux yeux de jais,
S'ils me pouvaient preter leurs ailes,
Dites, savez-vous ou j'irais?
Sans prendre un seul baiser aux roses
A travers vallons et forets,
J'irais a vos levres mi-closes,
Fleur de mon ame, et j'y mourrais.
TENEBRES.
Taisez-vous, o mon coeur! taisez-vous, o mon ame!
Et n'allez plus chercher de querelles au sort;
Le neant vous appelle et l'oubli vous reclame.
Mon coeur, ne battez plus, puisque vous etes mort;
Mon ame, repliez le reste de vos ailes,
Car vous avez tente votre supreme effort.
Vos deux linceuls sont prets, et vos fosses jumelles
Ouvrent leur bouche sombre au flanc de mon passe,
Comme au flanc d'un guerrier, deux blessures mortelles.
Couchez-vous tout du long dans votre lit glace;
Puisse avec vos tombeaux, que va recouvrir l'herbe,
Votre souvenir etre a jamais efface!
Vous n'aurez pas de croix ni de marbre superbe,
Ni d'epitaphe d'or, ou quelque saule en pleurs
Laisse les doigts du vent eparpiller sa gerbe.
Vous n'aurez ni blasons, ni chants, ni vers, ni fleurs;
On ne repandra pas les larmes argentees
Sur le funebre drap, noir manteau des douleurs.
Votre convoi muet, comme ceux des athees,
Sur le triste chemin rampera dans la nuit:
Vos cendres sans honneur seront au vent jetees.
La pierre qui s'abime en tombant fait son bruit;
Mais vous, vous tomberez sans que l'onde s'emeuve,
Dans ce gouffre sans fond ou le remords nous suit.
Vous ne ferez pas meme un seul rond sur le fleuve,
Nul ne s'apercevra que vous soyez absens,
Aucune ame ici-bas ne se sentira veuve.
Et le chaste secret du reve de vos ans
Perira tout entier sous votre tombe obscure
Ou rien n'attirera le regard des passants.
Que voulez-vous? helas! notre mere nature,
Comme toute autre mere, a ses enfants gates,
Et pour les malvenus elle est avare et dure.
Aux uns tous les bonheurs et toutes les beautes!
L'occasion leur est toujours bonne et fidele:
Ils trouvent au desert des palais enchantes;
Ils tettent librement la feconde mamelle;
La chimere a leur voix s'empresse d'accourir,
Et tout l'or du Pactole entre leurs doigts ruisselle;
Les autres moins aimes, ont beau tordre et petrir
Avec leurs maigres mains la mamelle tarie,
Leur frere a bu le lait qui les devait nourrir.
S'il eclot quelque chose au milieu de leur vie,
Une petite fleur sous leur pale gazon,
Le sabot du vacher l'aura bientot fletrie,
Un rayon de soleil, brille a leur horizon:
Il fait beau dans leur ame; a coup sur un nuage
Avec un flot de pluie eteindra le rayon.
L'espoir le mieux fonde, le projet le plus sage,
Rien ne leur reussit; tout les trompe et leur ment:
Ils se perdent en mer sans quitter le rivage.
L'aigle, pour le briser, du haut du firmament,
Sur leur front decouvert lachera la tortue,
Car ils doivent perir inevitablement.
L'aigle manque son coup; quelque vieille statue,
Sans tremblement de terre, on ne sait pas pourquoi,
Quitte son piedestal, les ecrase et les tue.
Le coeur qu'ils ont choisi ne garde pas sa foi;
Leur chien meme les mord et leur donne la rage;
Un ami jurera qu'ils ont trahi le roi.
Fils du Danube, ils vont se noyer dans le Tage,
D'un bout du monde a l'autre ils courent a leur mort:
Ils auraient pu du moins s'epargner le voyage.
Si dur qu'il soit, il faut qu'ils remplissent leur sort;
Nul n'y peut resister, et le genou d'Hercule,
Pour un pareil athlete est a peine assez fort.
Apres la vie obscure une mort ridicule;
Apres le dur grabat un cercueil sans repos
Au bord d'un carrefour ou la foule circule.
Ils tombent inconnus de la mort des heros
Et quelque ambitieux, pour se hausser la taille,
Se fait effrontement un socle de leurs os.
Sur son trone d'airain, le destin qui s'en raille,
Imbibe leur eponge avec du fiel amer,
Et la necessite les tord dans sa tenaille.
Tout buisson trouve un dard pour dechirer sa chair,
Tout beau chemin pour eux cache une chausse-trappe,
Et les chaines de fleurs leur sont chaines de fer.
Si le tonnerre tombe, entre mille il les frappe,
Pour eux l'aveugle nuit semble prendre des yeux,
Tout plomb vole a leur coeur et pas un seul n'echappe.
La tombe vomira leur fantome odieux.
Vivants, ils ont servi de bouc expiatoire;
Morts, ils seront bannis de la terre et des cieux.
Cette histoire sinistre est votre propre histoire;
O mon ame! o mon coeur! peut-etre meme, helas!
La votre est-elle encor plus sinistre et plus noire.
C'est une histoire simple ou l'on ne trouve pas
De grands evenements et des malheurs de drame,
Une douleur qui chante et fait un grand fracas;
Quelques fils bien communs en composent la trame,
Et cependant elle est plus triste et sombre a voir
Que celle qu'un poignard denoue avec sa lame.
Puisque rien ne vous veut, pourquoi donc tout vouloir
Quand il vous faut mourir, pourquoi donc vouloir vivre
Vous qui ne croyez pas et n'avez pas d'espoir?
O vous que nul amour et que nul vin n'enivre!
Freres desesperes, vous devez etre prets
Pour descendre au neant ou mon corps vous doit suivre!
Le neant a des lits et des ombrages frais.
La mort fait mieux dormir que son frere Morphee,
Et les pavots devraient jalouser les cypres.
Sous la cendre a jamais, dors, o flamme etouffee!
Orgueil, courbe ton front jusque sur tes genoux,
Comme un Scythe captif qui supporte un trophee.
Cesse de te raidir contre le sort jaloux,
Dans l'eau du noir Lethe plonge de bonne grace,
Et laisse a ton cercueil planter les derniers clous.
Le sable des chemins ne garde pas ta trace,
L'echo ne redit pas ta chanson, et le mur
Ne veut pas se charger de ton ombre qui passe.
Pour y graver un nom ton airain est bien dur;
O Corinthe! et souvent froide et blanche Carrare,
Le ciseau ne mord pas sur ton marbre si pur.
Il faut un grand genie avec un bonheur rare
Pour faire jusqu'au ciel monter son monument,
Et de ce double don le destin est avare.
Helas! et le poete est pareil a l'amant,
Car ils ont tous les deux leur maitresse ideale,
Quelque reve cheri caresse chastement.
Eldorado lointain, pierre philosophale
Qu'ils poursuivent toujours sans l'atteindre jamais,
Un astre imperieux, une etoile fatale.
L'etoile fuit toujours, ils lui courent apres;
Et, le matin venu, la lueur poursuivie,
Quand ils la vont saisir, s'eteint dans un marais.
C'est une belle chose et digne qu'on l'envie
Que de trouver son reve au milieu du chemin,
Et d'avoir devant soi le desir de sa vie.
Quel plaisir quand on voit briller le lendemain
Le baiser du soleil aux freles colonnades
Du palais que la nuit eleva de sa main!
Il est beau, qu'un plongeur, comme dans les ballades,
Descende au gouffre amer chercher la coupe d'or,
Et perce triomphant les vitreuses arcades!
Il est beau d'arriver ou tendait votre essor,
De trouver sa beaute, d'aborder a son monde,
Et quand on a fouille, d'exhumer un tresor.
De faire, du plus creux de votre ame profonde,
Jaillir votre pensee ou votre passion,
D'etre l'oiseau qui chante et la foudre qui gronde;
D'unir heureusement le reve a l'action,
D'aimer et d'etre aime, de gagner quand on joue,
Et de donner un trone a son ambition;
D'arreter, quand on veut, la fortune et sa roue,
Et de sentir, la nuit, quelque baiser royal
Se suspendre en tremblant aux fleurs de votre joue.
Ceux-la sont peu nombreux dans notre age fatal;
Polycrate aujourd'hui pourrait garder sa bague:
Nul bonheur insolent n'ose appeler le mal.
L'eau s'avance et nous gagne, et pas a pas la vague,
Montant les escaliers qui menent a nos tours,
Mele aux chants du festin son chant confus et vague.
Les phoques monstrueux, trainant leurs ventres lourds
Viennent jusqu'a la table, et leurs larges machoires
S'ouvrent avec des cris et des grognements sourds.
Sur les autels deserts des basiliques noires,
Les saints desesperes, et reniant leur Dieu,
S'arrachent a pleins poings, l'or chevelu des gloires.
Le soleil desole, penchant son oeil de feu,
Pleure sur l'univers une larme sanglante;
L'ange dit a la terre un eternel adieu.
Rien ne sera sauve, ni l'homme, ni la plante;
L'eau recouvrira tout: la montagne et la tour;
Car la vengeance vient, quoique boiteuse et lente.
Les plumes s'useront aux ailes du vautour,
Sans qu'il trouve une place ou rebatir son aire,
Et du monde vingt fois il refera le tour.
Puis il retombera dans cette eau solitaire
Ou le rond de sa chute ira s'elargissant:
Alors tout sera dit pour cette pauvre terre.
Rien ne sera sauve, pas meme l'innocent.
Ce sera, cette fois, un deluge sans arche;
Les eaux seront les pleurs des hommes et leur sang.
Plus de mont Ararat ou se pose, en sa marche,
Le vaisseau d'avenir qui cache en ses flancs creux
Les trois nouveaux Adams et le grand patriarche.
Entendez-vous la-haut ces craquements affreux?
Le vieil Atlas lasse retire son epaule
Au lourd entablement de ce ciel tenebreux.
L'essieu du monde ploie ainsi qu'un brin de saule;
La terre ivre a perdu son chemin dans le ciel;
L'aimant deconcerte ne trouve plus son pole.
Le Christ, d'un ton railleur, tord l'eponge de fiel
Sur les levres en feu du monde a l'agonie,
Et Dieu, dans son Delta, rit d'un rire cruel.
Quand notre passion sera-t-elle finie?
Le sang coule avec l'eau de notre flanc ouvert;
La sueur rouge teint notre face jaunie.
Assez comme cela nous avons trop souffert.
De nos levres, Seigneur, detournez ce calice,
Car pour nous racheter votre fils s'est offert.
Christ n'y peut rien: il faut que le sort s'accomplisse;
Pour sauver ce vieux monde il faut un Dieu nouveau,
Et le pretre demande un autre sacrifice.
Voici bien deux mille ans que l'on saigne l'agneau;
Il est mort a la fin, et sa gorge epuisee
N'a plus assez de sang pour teindre le couteau.
Le Dieu ne viendra pas. L'Eglise est renversee.
THEBAIDE.
Mon reve le plus cher et le plus caresse,
Le seul qui rie encor a mon coeur oppresse,
C'est de m'ensevelir au fond d'une chartreuse,
Dans une solitude inabordable, affreuse;
Loin, bien loin, tout la-bas, dans quelque Sierra
Bien sauvage, ou jamais voix d'homme ne vibra,
Dans la foret de pins, parmi les apres roches,
Ou n'arrive pas meme un bruit lointain de cloches;
Dans quelque Thebaide, aux lieux les moins hantes,
Comme en cherchaient les saints pour leurs austerites;
Sous la grotte ou grondait le lion de Jerome,
Oui, c'est la que j'irais pour respirer ton baume
Et boire la rosee a ton calice ouvert,
O frele et chaste fleur, qui crois dans le desert
Aux fentes du tombeau de l'Esperance morte!
De non coeur depeuple je fermerais la porte
Et j'y ferais la garde, afin qu'un souvenir
Du monde des vivants n'y put pas revenir;
J'effacerais mon nom de ma propre memoire;
Et de tous ces mots creux: Amour, Science et Gloire
Qu'aux jours de mon avril mon ame en fleur revait,
Pour y dormir ma nuit j'en ferais un chevet;
Car je sais maintenant que vaut cette fumee
Qu'au-dessus du neant pousse une renommee.
J'ai regarde de pres et la science et l'art:
J'ai vu que ce n'etait que mensonge et hasard;
J'ai mis sur un plateau de toile d'araignee
L'amour qu'en mon chemin j'ai recue et donnee:
Puis sur l'autre plateau deux grains du vermillon
Impalpable, qui teint l'aile du papillon,
Et j'ai trouve l'amour leger dans la balance.
Donc, recois dans tes bras, o douce somnolence,
Vierge aux pales couleurs, blanche soeur de la mort,
Un pauvre naufrage des tempetes du sort!
Exauce un malheureux qui te prie et t'implore,
Egraine sur son front le pavot inodore,
Abrite-le d'un pan de ton grand manteau noir,
Et du doigt clos ses yeux qui ne veulent plus voir.
Vous, esprits du desert, cependant qu'il sommeille,
Faites taire les vents et bouchez son oreille,
Pour qu'il n'entende pas le retentissement
Du siecle qui s'ecroule, et ce bourdonnement
Qu'en s'en allant au but ou son destin la mene
Sur le chemin du temps fait la famille humaine!
Je suis las de la vie et ne veux pas mourir;
Mes pieds ne peuvent plus ni marcher ni courir;
J'ai les talons uses de battre cette route
Qui ramene toujours de la science au doute.
Assez, je me suis dit, voila la question.
Va, pauvre reveur, cherche une solution
Claire et satisfaisante a ton sombre probleme,
Tandis qu'Ophelia te dit tout haut: Je t'aime;
Mon beau prince danois marche les bras croises,
Le front dans la poitrine et les sourcils fronces,
D'un pas lent et pensif arpente le theatre,
Plus pale que ne sont ces figures d'albatre,
Pleurant pour les vivants sur les tombeaux des morts;
Epuise ta vigueur en steriles efforts,
Et tu n'arriveras, comme a fait Ophelie,
Qu'a l'abrutissement ou bien a la folie.
C'est a ce degre-la que je suis arrive.
Je sens ployer sous moi mon genie enerve;
Je ne vis plus; je suis une lampe sans flamme,
Et mon corps est vraiment le cercueil de mon ame.
Ne plus penser, ne plus aimer, ne plus hair,
Si dans un coin du coeur il eclot un desir,
Lui couper sans pitie ses ailes de colombe,
Etre comme est un mort, etendu sous la tombe,
Dans l'immobilite savourer lentement,
Comme un philtre endormeur, l'aneantissement:
Voila quel est mon voeu, tant j'ai de lassitude,
D'avoir voulu gravir cette cote apre et rude,
Brocken mysterieux, ou des sommets nouveaux
Surgissent tout a coup sur de nouveaux plateaux,
Et qui ne laisse voir de ses plus hautes cimes
Que l'esprit du vertige errant sur les abimes.
C'est pourquoi je m'assieds au revers du fosse,
Desabuse de tout, plus voute, plus casse
Que ces vieux mendiants que jusques a la porte
Le chien de la maison en grommelant escorte.
C'est pourquoi, fatigue d'errer et de gemir,
Comme un petit enfant, je demande a dormir;
Je veux dans le neant renouveler mon etre,
M'isoler de moi-meme et ne plus me connaitre;
Et comme en un linceul, sans y laisser un seul pli,
Rester enveloppe dans mon manteau d'oubli.
J'aimerais que ce fut dans une roche creuse,
Au penchant d'une cote escarpee et pierreuse,
Comme dans les tableaux de _Salvator Rosa_,
Ou le pied d'un vivant jamais ne se posa;
Sous un ciel vert, zebre de grands nuages fauves,
Dans des terrains galeux clairsemes d'arbres chauves,
Avec un horizon sans couronne d'azur,
Bornant de tous cotes le regard comme un mur,
Et dans les roseaux secs pres d'une eau noire et plate
Quelque maigre heron debout sur une patte.
Sur la caverne, un pin, ainsi qu'un spectre en deuil
Qui tend ses bras voiles au-dessus d'un cercueil,
Tendrait ses bras en pleurs, et du haut de la voute
Un maigre filet d'eau suintant goutte a goutte,
Marquerait par sa chute aux sons intermittents
Le battement egal que fait le coeur du temps.
Comme la Niobe qui pleurait sur la roche,
Jusqu'a ce que le lierre autour de moi s'accroche,
Je demeurerais la les genoux au menton,
Plus ploye que jamais, sous l'angle d'un fronton,
Ces Atlas accroupis gonflant leurs nerfs de marbre;
Mes pieds prendraient racine et je deviendrais arbre;
Les faons aupres de moi tondraient le gazon ras,
Et les oiseaux de nuit percheraient sur mes bras.
C'est la ce qu'il me faut plutot qu'un monastere;
Un couvent est un port qui tient trop a la terre;
Ma nef tire trop d'eau pour y pouvoir entrer
Sans en toucher le fond et sans s'y dechirer.
Dut sombrer le navire avec toute sa charge,
J'aime mieux errer seul sur l'eau profonde et large.
Aux barques de pecheur l'anse a l'abri du vent,
Aux simples naufrages de l'ame, le couvent.
A moi la solitude effroyable et profonde,
par dedans, par dehors!
Un couvent, c'est un monde;
On y pense, on y reve, on y prie, on y croit:
La mort n'est que le seuil d'une autre vie; on voit
Passer au long du cloitre une forme angelique;
La cloche vous murmure un chant melancolique;
La Vierge vous sourit, le bel enfant Jesus
Vous tend ses petits bras de sa niche; au-dessus
De vos fronts inclines, comme un essaim d'abeilles,
Volent les Cherubins en legions vermeilles.
Vous etes tout espoir, tout joie et tout amour,
A l'escalier du ciel vous montez chaque jour;
L'extase vous remplit d'ineffables delices,
Et vos coeurs parfumes sont comme des calices;
Vous marchez entoures de celestes rayons
Et vos pieds apres vous laissent d'ardents sillons!
Ah! grands voluptueux, sybarites du cloitre,
Qui passez votre vie a voir s'ouvrir et croitre
Dans le jardin fleuri de la mysticite,
Les petales d'argent du lis de purete,
Vrais libertins du ciel, devots Sardanapales,
Vous, vieux moines chenus, et vous, novices pales,
Foyers couverts de cendre, encensoirs ignores,
Quel don Juan a jamais sous ses lambris dores
Senti des voluptes comparables aux votres!
Aupres de vos plaisirs, quels plaisirs sont les notres!
Quel amant a jamais, a l'age ou l'oeil reluit,
Dans tout l'enivrement de la premiere nuit,
Pousse plus de soupirs profonds et pleins de flamme,
Et baise les pieds nus de la plus belle femme
Avec la meme ardeur que vous les pieds de bois
Du cadavre insensible allonge sur la croix!
Quelle bouche fleurie et d'ambroisie humide,
Vaudrait la bouche ouverte a son cote livide!
Notre vin est grossier; pour vous, au lieu de vin,
Dans un calice d'or perle le sang divin;
Nous usons notre levre au seuil des courtisanes,
Vous autres, vous aimez des saintes diaphanes,
Qui se parent pour vous des couleurs des vitreaux
Et sur vos fronts tondus, au detour des arceaux,
Laissent flotter le bout de leurs robes de gaze:
Nous n'avons que l'ivresse et vous avez l'extase.
Nous, nos contentements dureront peu de jours,
Les votres, bien plus vifs, doivent durer toujours.
Calculateurs prudents, pour l'abandon d'une heure,
Sur une terre ou nul plus d'un jour ne demeure,
Vous achetez le ciel avec l'eternite.
Malgre ta regle etroite et ton austerite,
Maigre et jaune Rance, tes moines taciturnes
S'entr'ouvrent a l'amour comme des fleurs nocturnes,
Une tete de mort grimacante pour nous
Sourit a leur chevet du rire le plus doux;
Ils creusent chaque jour leur fosse au cimetiere,
Ils jeunent et n'ont pas d'autre lit qu'une biere,
Mais ils sentent vibrer sous leur suaire blanc,
Dans des transports divins, un coeur chaste et brulant;
Ils se baignent aux flots de l'ocean de joie,
Et sous la volupte leur ame tremble et ploie,
Comme fait une fleur sous une goutte d'eau,
Ils sont dignes d'envie et leur sort est tres-beau;
Mais ils sont peu nombreux dans ce siecle incredule
Creux qui font de leur ame une lampe qui brule,
Et qui peuvent, baisant la blessure du Christ,
Croire que tout s'est fait comme il etait ecrit.
Il en est qui n'ont pas le don des saintes larmes,
Qui veillent sans lumiere et combattent sans armes;
Il est des malheureux qui ne peuvent prier
Et dont la voix s'eteint quand ils veulent crier;
Tous ne se baignent pas dans la pure piscine
Et n'ont pas meme part a la table divine:
Moi, je suis de ce nombre, et comme saint Thomas,
Si je n'ai dans la plaie un doigt, je ne crois pas.
Aussi je me choisis un antre pour retraite
Dans une region detournee et secrete
D'ou l'on n'entende pas le rire des heureux
Ni le chant printanier des oiseaux amoureux,
L'antre d'un loup creve de faim ou de vieillesse,
Car tout son m'importune et tout rayon me blesse,
Tout ce qui palpite, aime ou chante, me deplait,
Et je hais l'homme autant et plus que ne le hait
Le buffle a qui l'on vient de percer la narine.
De tous les sentiments croules dans la ruine,
Du temple de mon ame, il ne reste debout
Que deux piliers d'airain, la haine et le degout.
Pourtant je suis a peine au tiers de ma journee;
Ma tete de cheveux n'est pas decouronnee;
A peine vingt epis sont tombes du faisceau:
Je puis derriere moi voir encor mon berceau.
Mais les soucis amers de leurs griffes arides
M'ont fouille dans le front d'assez profondes rides
Pour en faire une fosse a chaque illusion.
Ainsi me voila donc sans foi ni passion,
Desireux de la vie et ne pouvant pas vivre,
Et des le premier mot sachant la fin du livre.
Car c'est ainsi que sont les jeunes d'aujourd'hui:
Leurs meres les ont faits dans un moment d'ennui.
Et qui les voit aupres des blancs sexagenaires
Plutot que les enfants les estime les peres;
Ils sont venus au monde avec des cheveux gris;
Comme ces arbrisseaux freles et rabougris
Qui, des le mois de mai, sont pleins de feuilles mortes,
Ils s'effeuillent au vent, et vont devant leurs portes
Se chauffer au soleil a cote de l'aieul,
Et du jeune et du vieux, a coup sur, le plus seul,
Le moins accompagne sur la route du monde,
Helas! c'est le jeune homme a tete brune ou blonde
Et non pas le vieillard sur qui l'age a neige;
Celui dont le navire est le plus allege
D'esperance et d'amour, lest divin dont on jette
Quelque chose a la mer chaque jour de tempete,
Ce n'est pas le vieillard, dont le triste vaisseau
Va bientot echouer a l'ecueil du tombeau.
L'univers decrepit devient paralytique,
La nature se meurt, et le spectre critique
Cherche en vain sous le ciel quelque chose a nier.
Qu'attends-tu donc, clairon du jugement dernier?
Dis-moi, qu'attends-tu donc, archange a bouche ronde
Qui dois sonner la-haut la fanfare du monde?
Toi, sablier du temps, que Dieu tient dans sa main,
Quand donc laisseras-tu tomber ton dernier grain?