La comedie de la mort - Theophile Gautier
APRES LE BAL.
Adieu, puisqu'il le faut; adieu, belle nuit blanche,
Nuit d'argent, plus sereine et plus douce qu'un jour!
Ton page noir est la, qui, le poing sur la hanche,
Tient ton cheval en bride et t'attend dans la cour.
Aurora, dans le ciel que brunissaient tes voiles,
Entr'ouvre ses rideaux avec ses doigts roses;
O nuit, sous ton manteau tout parseme d'etoiles,
Cache tes bras de nacre au vent froid exposes.
Le bal s'en va finir. Renouez, heures brunes,
Sur vos fronts parfumes vos longs cheveux de jais,
N'entendez-vous pas l'aube aux rumeurs importunes,
Qui halete a la porte et souffle son air frais.
Le bal est enterre. Cavaliers et danseuses,
Sur la tombe du bal, jetez a pleines mains
Vos colliers defiles, vos parures soyeuses,
Vos dahlias fletris et vos pales jasmins.
Maintenant c'est le jour. La veille apres le reve;
La prose apres les vers: c'est le vide et l'ennui;
C'est une bulle encor qui dans les mains nous creve,
C'est le plus triste jour de tous; c'est aujourd'hui.
O Temps! que nous voulons tuer et qui nous tues,
Vieux porte-faux, pourquoi vas-tu trainant le pied,
D'un pas lourd et boiteux, comme vont les tortues,
Quand sur nos fronts blemis le spleen anglais s'assied.
Et lorsque le bonheur nous chante sa fanfare,
Vieillard malicieux, dis-moi, pourquoi cours-tu
Comme devant les chiens court un cerf qui s'effare,
Comme un cheval que fouille un eperon pointu?
Hier, j'etais heureux. J'etais. Mot doux et triste!
Le bonheur est l'eclair qui fuit sans revenir.
Helas! et pour ne pas oublier qu'il existe,
Il le faut embaumer avec le souvenir.
J'etais. Je ne suis plus. Toute la vie humaine
Resumee en deux mots, de l'onde et puis du vent.
Mon Dieu! n'est-il donc pas de chemin qui ramene
Au bonheur d'autrefois regrette si souvent.
Derriere nous le sol se crevasse et s'effondre.
Nul ne peut retourner. Comme un maigre troupeau
Que l'on mene au boucher, ne pouvant plus le tondre,
La vieille Mob nous pousse a grand train au tombeau.
Certe, en mes jeunes ans, plus d'un bal doit eclore,
Plein d'or et de flambeaux, de parfums et de bruit,
Et mon coeur effeuille peut refleurir encore;
Mais ce ne sera pas mon bal de l'autre nuit.
Car j'etais avec toi. Tous deux seuls dans la foule,
Nous faisant dans notre ame une chaste Oasis,
Et, comme deux enfants au bord d'une eau qui coule,
Voyant onder le bal, l'un contre l'autre assis.
Je ne pouvais savoir, sous le satin du masque,
De quelle passion ta figure vivait,
Et ma pensee, au vol amoureux et fantasque,
Realisait, en toi, tout ce qu'elle revait.
Je nuancais ton front des paleurs de l'agate,
Je posais sur ta bouche un sourire charmant,
Et sur ta joue en fleur, la pourpre delicate
Qu'en s'envolant au ciel laisse un baiser d'amant.
Et peut-etre qu'au fond de ta noire prunelle,
Une larme brillait au lieu d'eclair joyeux,
Et, comme sous la terre une onde qui ruisselle,
S'ecoulait sous le masque invisible a mes yeux.
Peut-etre que l'ennui tordait ta levre aride,
Et que chaque baiser avait mis sur ta peau,
Au lieu de marque rose, une tache livide
Comme on en voit aux corps qui sont dans le tombeau.
Car si la face humaine est difficile a lire,
Si deja le front nu ment a la passion,
Qu'est-ce donc, quand le masque est double? Comment dire
Si vraiment la pensee est soeur de l'action?
Et cependant, malgre cette pensee amere,
Tu m'as laisse, cher bal, un souvenir charmant;
Jamais reve d'ete, jamais blonde chimere,
Ne m'ont entre leurs bras berce plus mollement.
Je crois entendre encor tes rumeurs etouffees,
Et voir devant mes yeux, sous ta blanche lueur,
Comme au sortir du bain, les peris et les fees,
Luire des seins d'argent et des cols en sueur.
Et je sens sur ma bouche une amoureuse haleine,
Passer et repasser comme une aile d'oiseau,
Plus suave en odeur que n'est la marjolaine
Ou le muguet des bois, au temps du renouveau.
O nuit! aimable nuit! soeur de Luna la blonde,
Je ne veux plus servir qu'une deesse au ciel,
Endormeuse des maux et des soucis du monde,
J'apporte a ta chapelle un pavot et du miel.
Nuit, mere des festins, mere de l'allegresse,
Toi qui pretes le pan de ton voile a l'amour,
Fais-moi, sous ton manteau, voir encor ma maitresse,
Et je brise l'autel d'Apollo, dieu du jour.
TOMBEE DU JOUR.
Le jour tombait, une pale nuee,
Du haut du ciel laissait nonchalamment
Dans l'eau du fleuve a peine remuee,
Tremper les plis de son blanc vetement.
La nuit parut, la nuit morne et sereine,
Portant le deuil de son frere le jour,
Et chaque etoile a son trone de reine,
En habits d'or s'en vint faire sa cour.
On entendait pleurer les tourterelles,
Et les enfants rever dans leurs berceaux,
C'etait dans l'air comme un frolement d'aile,
Comme le bruit d'invisibles oiseaux.
Le ciel parlait a voix basse a la terre,
Comme au vieux temps ils parlaient en hebreu,
Et repetaient un acte du mystere;
Je n'y compris qu'un seul mot: c'etait Dieu.
LA DERNIERE FEUILLE.
Dans la foret chauve et rouillee,
Il ne reste plus au rameau
Qu'une pauvre feuille oubliee,
Rien qu'une feuille et qu'un oiseau.
Il ne reste plus dans mon ame
Qu'un seul amour pour y chanter,
Mais le vent d'automne qui brame,
Ne permet pas de l'ecouter.
L'oiseau s'en va, la feuille tombe,
L'amour s'eteint, car c'est l'hiver;
Petit oiseau, viens sur ma tombe,
Chanter, quand l'arbre sera vert!
LE TROU DU SERPENT.
Au long des murs, quand le soleil y donne,
Pour rechauffer mon vieux sang engourdi;
Avec les chiens, aupres du lazarrone,
Je vais m'etendre a l'heure de midi.
Je reste la sans reve et sans pensee,
Comme un prodigue a son dernier ecu,
Devant ma vie, aux trois quarts depensee,
Deja vieillard et n'ayant pas vecu.
Je n'aime rien, parce que rien ne m'aime,
Mon ame usee abandonne mon corps,
Je porte en moi le tombeau de moi-meme,
Et suis plus mort que ne sont bien des morts.
Quand le soleil s'est cache sous la nue,
Devers mon trou, je me traine en rampant,
Et jusqu'au fond de ma peine inconnue,
Je me retire aussi froid qu'un serpent.
LES VENDEURS DU TEMPLE.
I.
Il est par les faubourgs, un ramas de maisons
Dont les murs verts ont l'air de suer des poisons
Et dont les pieds baignes d'eau croupie et de boue
Passent en puanteur l'odeur de la gadoue.
Rien n'est plus triste a voir, dans ce vilain Paris,
Entre le ciel tout jaune et le pave tout gris,
Que ne sont ces maisons laides et rechignees.
Les carreaux y sont faits de toiles d'araignees;
Le toit pleure toujours comme un oeil chassieux,
Les murs batis d'hier semblent deja tout vieux;
Pas un seul pan d'aplomb, pas une pierre egale,
Ils sont tout bourgeonnes, pleins de lepre et de gale,
Pareils a des vieillards de debauche pourris,
Ruines sans grandeur et dignes de mepris.
Un baton, comme un bras que la maigreur decharne,
Un lange sale au poing sort de chaque lucarne.
Ce ne sont sur le bord des fenetres, que pots,
Matelas a secher, guenilles et drapeaux,
Si que chaque maison, depassant ses murailles,
A l'air d'un ventre ouvert dont coulent les entrailles.
Des hommes vivent la, dans leur fange abrutis,
Leurs femmes mettent bas et leur font des petits
Qui grouillent aussitot sous les pieds de leurs peres,
Comme sous un fumier grouille un noeud de viperes.
Dans la plus noire ordure, au milieu des ruisseaux,
On les voit barbotter pareils a des pourceaux;
On les voit scrophuleux, noues et culs-de-jattes,
Comme un crapaud blesse qui saute sur trois pattes,
Descendre en trebuchant quelque raide escalier
Ou suivre tout en pleurs un coin de tablier.
D'autres, en vagissant d'une bouche fletrie,
Sucent une mamelle epuisee et tarie,
Et les meres s'en vont chantant d'une aigre voix
Un ignoble refrain en ignoble patois.
Quant aux hommes, ils sont partis a la maraude,
A peine verrez-vous quelque fievreux qui rode,
Le corps entortille dans un pale lambeau,
Plus jaune et plus osseux qu'un mort sous le tombeau.
Aucun soleil jamais ne dore ces fronts haves,
Nul rayon ne descend en ces affreuses caves
Et n'y jette a travers la noire humidite
Un blond fil de lumiere aux chauds jours de l'ete.
Une odeur de prison et de maladrerie,
Je ne sais quel parfum de vieille juiverie
Vous ecoeure en entrant et vous saisit au nez.
Des vivants comme nous sont pourtant condamnes
A respirer cet air aux miasmes mephitiques,
Ainsi qu'en exhalaient les avernes antiques;
Les belles fleurs de mai ne s'ouvrent pas pour eux,
C'est pour d'autres qu'en juin les cieux se font plus bleus,
Ils sont desherites de toute la nature,
Pour apanage ils n'ont que fange et pourriture.
Ces hommes, n'est-ce pas, ont le sort bien mauvais?
Tout malheureux qu'ils sont, moi pourtant je les hais
Et si j'ai fait jaillir de ma sombre palette,
Avec ses tons boueux cette ebauche incomplete;
Certes ce n'etait pas dans le dessein pieux
De secher votre bourse et de mouiller vos yeux.
Dieu merci! je n'ai pas tant de philanthropie
Et je dis anatheme, a cette race impie.
II.
Entrez dans leurs taudis. Parmi tous ces haillons,
Vous verrez s'allumer de flamboyants rayons.
Moins l'aile et le bec d'aigle ils sont en tout semblables
Aux avares griffons dont nous parlent les fables,
Et veillent accroupis sans cligner leurs yeux verts,
Sur de gros monceaux d'or de fumier recouverts
Pour y chercher de l'or, ils vous fendraient le ventre;
Pour l'or ils perceraient la terre jusqu'au centre,
Ils iraient dans le ciel, de leurs marteaux hardis,
Arracher vos clous d'or, portes du paradis!
Et pour les faire fondre en vos cavernes noires,
Anges et cherubins ils vous prendraient vos gloires.
Non que l'or soit pour eux ce qu'il serait pour nous,
Un moyen d'imposer ses volontes a tous,
Et de faire fleurir sa libre fantaisie
Comme un lotus qui s'ouvre au chaud pays d'Asie.
L'or, ce n'est pas pour eux des chateaux au soleil,
Un voyage lointain sous un ciel plus vermeil,
Un serail a choisir, de belles courtisanes,
Baignant de noirs cheveux leurs tempes diaphanes;
Des coureurs de pur sang, une meute de chiens,
Une collection de grands maitres anciens,
L'imperial tokay, cote a cote en sa cave,
Avec les pleurs de Christ sur leur natale lave.
L'or, ce n'est pas pour eux la clef de l'ideal,
L'anneau de Salomon, le talisman fatal,
Qui, forcant a venir les demons et les anges,
Fait les realites de nos reves etranges.
Ils aiment l'or pour l'or: c'est la leur passion;
Le seul bonheur pour eux c'est la possession;
Comme un vieil impuissant aime une jeune fille;
Quoiqu'ils n'en fassent rien, ils aiment l'or qui brille,
Et voudraient sous leurs dents, pour grossir leur tresor
Pouvoir, comme Midas, changer le pain en or.
Les choses de ce monde et les choses divines,
Les plus grands souvenirs, les plus saintes ruines,
Ils ne respectent rien et vont detruisant tout.
Ils jettent sans pitie dans le creuset qui bout,
Avec leurs cercueils peints et dores, les momies
Des generations dans le temps endormies.
Ils brulent le passe pour avoir ce peu d'or
Qu'aux plis de son manteau les ans laissaient encor.
Chandeliers de l'autel, vases du sacrifice,
Ouvrages merveilleux pleins d'art et de caprice,
Cadres et bas-reliefs aux fantasques dessins,
L'ange du tabernacle et les chasses des saints,
Les beaux lambris d'eglise et les stalles sculptees
Gisent au fond des cours a pleines charretees;
Pour cuire leur pature ils n'ont pas d'autre bois
Que des debris d'autel et des morceaux de croix.
C'est un bucher dore qui chauffe leur cuisine,
Cependant qu'accroupie au coin du feu Lesine,
Les yeux caves, le teint plus pale qu'un citron,
Tourne un maigre brouet au fond d'un grand chaudron;
L'epine de son dos est collee a son ventre,
Son epaule est convexe et sa poitrine rentre,
Elle a des sourcils gris meles de longs poils blancs;
Comme un bissac de pauvre a chacun de ses flancs,
Sa mamelle s'allonge et passe la ceinture;
On peut compter les fils de sa robe de bure,
Et quoiqu'elle soit riche a payer vingt palais;
Ses manches laissent voir ses coudes violets;
Elle claque du bec comme fait la cigogne,
Et quand elle remue et vaque a sa besogne,
On entend ses os secs a chaque mouvement,
Comme un gond mal graisse rendre un sourd grincement.
III.
Ah! race de corbeaux, ignoble bande noire,
Hyenes du passe, vrais chakals de l'histoire,
C'est vous qui disputez, dans les tombeaux ouverts,
Pour prendre leur linceul, les trepasses aux vers,
Et qui ne laissez pas debout une colonne
Sur la fosse d'un siecle ou pendre sa couronne.
Par la vie et la mort, par l'enfer et le ciel,
Par tout ce que mon coeur peut contenir de fiel.
Soyez maudits!
Jamais deluge de barbares,
Ni Huns, ni Visigoths, ni Russiens, ni Tartares,
Non, Genseric jamais; non, jamais Attila,
N'ont fait autant de mal que vous en faites la;
Quand ils eurent tue la ville aux sept collines,
Ils laisserent au corps son linceul de ruines.
Ils detruisaient, car telle etait leur mission,
Mais ne speculaient pas sur leur destruction.
C'est vous qui perdez l'art et par qui les statues,
Pres de leurs piedestaux moisissent abattues;
Destructeurs endiables, c'est vous dont le marteau
Laisse une cicatrice au front de tout chateau;
C'est vous qui decoiffez toutes nos metropoles,
Et, comme on prend un casque, enlevez leurs coupoles;
Vous qui deshabillez les saintes et les saints,
Qui, pour avoir le plomb, cassez les vitreaux peints
Et rompez les clochers, comme une jeune fille
Entre ses doigts distraits rompt une frele aiguille;
C'est a cause de vous que l'on dit des Francais:
Ils brisent leur passe: c'est un peuple mauvais.
Encor, si vous etiez la vieille bande noire!
Mais vous etes venus bien apres la victoire.
Vous becquetez le corps que d'autres ont tue;
Vous avez attendu que sa chair ait pue,
Avant que de tomber sur le geant a terre,
Vautours du lendemain! Dans le champ solitaire,
Par une nuit sans lune, ou le firmament noir,
N'avait pas un seul oeil entr'ouvert pour vous voir,
Vous avez abattu votre vol circulaire
Et porte tout joyeux la charogne a votre aire.
Les bons et braves chiens, lors que le cerf est mort,
S'en vont. Toute la meute arrive alors et mord,
Melant ses vils abois a la trompe de cuivre,
Le noble cerf dix cors, qu'a peine elle osait suivre;
Et les bassets trapus, arrives les derniers,
Ont de plus gros morceaux que n'en ont les premiers.
Vous etes les bassets. Vous mangez la curee;
Par les chiens courageux aux laches preparee.
Quand les guerriers ont fait, les goujats vont au corps,
Et derobent l'argent dans les poches des morts.
O fille de Satan, o toi, la vieille bande,
Comme ta mission, tu fus horrible et grande.
Je ne sais quelle rude et sombre majeste,
Drape sinistrement ta monstruosite;
Une fausse aureole autour de toi rayonne
Et ton bonnet sanglant luit comme une couronne.
Des nerfs herculeens se tordent a tes bras,
L'airain, comme un gravier, se creuse sous ton pas;
Sur le marbre, en courant, tu laisses des empreintes,
Et le monde ebranle craque dans tes etreintes.
C'est toi qui commenca ce perilleux duel
Du peuple avec le roi, de la terre et du ciel;
Et quand tu secouais de tes mains insensees,
Les croix sur les clochers, si pres de Dieu dressees;
On croyait que le Christ, par les pieds et le flanc,
En signe de douleur allait pleurer le sang;
On croyait voir s'ouvrir la bouche de sa plaie
Et reluire a son front une aureole vraie,
Et l'on fut bien surpris que ton bras et ton poing
Apres l'avoir frappe ne se sechassent point.
Tout le monde attendait un grand coup de tonnerre,
Comme au saint vendredi quand l'on baise la terre;
On ignorait comment Dieu prendrait tout cela,
Et quel foudre il gardait a ces insultes-la.
Nulle voix ne sortit du fond du tabernacle,
Le ciel pour se venger ne fit aucun miracle;
Et comme dans les bois fait un essaim d'oiseaux,
Les anges effares quitterent leurs arceaux;
Mais tu ne savais pas si dans les nefs desertes
Tu n'allais pas trouver, avec leurs plumes vertes,
Leur oeil de diamant et leurs lances de feu,
A cheval sur l'eclair, les milices de Dieu,
La premiere et sans peur tu mis la main sur l'arche,
Et tes enfants perdus allerent droit leur marche,
Sans savoir si le sol tout d'un coup sur leurs pas,
En entonnoir d'enfer ne se creuserait pas.
Tu fus la poesie et l'ideal du crime;
Tu detronais Jesus de son gibet sublime,
Comme Louis Capet de son fauteuil de roi.
La vieille monarchie avec la vieille foi
Ralait entre tes bras, toute bleue et livide,
Comme autrefois Anthee aux bras du grand Alcide.
Et le Christ et le roi sous tes puissants efforts,
Du trone et de l'autel tous deux sont tombes morts.
Au seul bruit de tes pas les noires basiliques
Tremblottaient de frayeur sous leurs chapes gothiques;
Leurs genoux de granit sous elles se ployaient,
Les tarasques sifflaient, les guivres aboyaient;
Le dragon se tordant au bout de la gouttiere,
Tachait de degager ses ailerons de pierre,
Les anges et les saints pleuraient dans les vitreaux;
Les morts se retournant au fond de leurs tombeaux,
Demandaient: "Qu'est-ce donc?" a leurs voisins plus blemes,
Et les cloches des tours se brisaient d'elles-memes.
Quand tu manquais de rois a jeter a tes chiens,
Tu forcais Saint-Denis a te rendre les siens;
Tu descendais sans peur sous les funebres porches;
Les spectres eblouis aux lueurs de tes torches,
Fuyaient echeveles en poussant des clameurs.
Troubles dans leur sommeil, tous ces pales dormeurs,
Revant d'eternite, pensaient l'heure venue,
Ou le Christ doit juger les hommes sur sa nue;
Et quand tu soulevais de ton doigt curieux
Leur paupiere embaumee afin de voir leurs yeux,
Certes ils pouvaient croire a ton rire sauvage,
A l'air fauve et cruel de ton hideux visage,
Qu'ils etaient bien damnes, et qu'un diable d'enfer
Venait les emporter dans ses griffes de fer.
L'epouvante crispait leur bouche violette,
Ils joignaient, pour prier, leurs deux mains de squelette,
Mais tu les retuais sans plus sentir d'effroi
Que pour guillotiner un veritable roi.
Tes reves n'etaient pas hantes de noirs fantomes,
Toutes les sommites, tetes de rois et domes,
Devaient fatalement tomber sous ton marteau,
Et tu n'avais pas plus de remords qu'un couteau;
Tu n'etais que le bras de la nouvelle idee,
Et le sang comme l'eau, sur ta robe inondee,
Coulait et te faisait une pourpre a ton tour.
O tueuse de rois, souveraine d'un jour!
Tes forfaits etaient noirs et grands comme l'abime,
Mais tu gardais au moins la majeste du crime,
Mais tu ne grattais pas la dorure des croix,
Et si tu profanais les cadavres des rois,
C'etait pour te venger et non pas pour leur prendre
Les anneaux de leurs doigts ni pour les aller vendre!
A UN JEUNE TRIBUN.
Ami, vous avez beau, dans votre austerite,
N'estimer chaque objet que par l'utilite,
Demander tout d'abord a quoi tendent les choses
Et les analyser dans leurs fins et leurs causes;
Vous avez beau vouloir vers ce pole commun
Comme l'aiguille au nord faire tourner chacun;
Il est dans la nature, il est de belles choses,
Des rossignols oisifs, de paresseuses roses,
Des poetes reveurs et des musiciens
Qui s'inquietent peu d'etre bons citoyens,
Qui vivent au hasard et n'ont d'autre maxime,
Sinon que tout est bien pourvu qu'on ait la rime,
Et que les oiseaux bleus, penchant leurs cols pensifs,
Ecoutent le recit de leurs amours naifs.
Il est de ces esprits qu'une facon de phrase,
Un certain choix de mots tient un jour en extase,
Qui s'enivrent de vers comme d'autres de vin
Et qui ne trouvent pas que l'art soit creux et vain;
D'autres seront epris de la beaute du monde,
Et du rayonnement de la lumiere blonde;
Ils resteront des mois assis devant des fleurs,
Tachant de s'impregner de leurs vives couleurs;
Un air de tete heureux, une forme de jambe,
Un reflet qui miroite, une flamme qui flambe,
Il ne leur faut pas plus pour les faire contents.
Qu'importent a ceux-la les affaires du temps
Et le grave souci des choses politiques!
Quand ils ont vu quels plis font vos blanches tuniques
Et comment sont coupes vos cheveux blonds ou bruns
Que leur font vos discours, magnanimes tribuns!
Vos discours sont tres-beaux, mais j'aime mieux des roses.
Les antiques Venus, aux gracieuses poses,
Que l'on voit, etalant leur sainte nudite,
Realiser en marbre un reve de beaute,
Ont plus fait, a mon sens, pour le bonheur du monde,
Que tous ces vains travaux ou votre orgueil se fonde;
Restez assis plutot que de perdre vos pas.
Le lis ne file pas et ne travaille pas;
Il lui suffit d'avoir la blancheur eclatante,
Il jette son parfum et cela le contente.
Dans sa coupe il reserve aux voyageurs du ciel,
Une perle de pluie, une goutte de miel,
Et la sylphide, au bal d'Oberon invitee,
Se taille dans sa feuille une robe argentee.
Qui de vous osera lui dire, paresseux!
Parce qu'il ne fait pas de chemises pour ceux
Qui grelotant de froid, et, les chairs toutes rouges,
Se cachent en hiver sous la paille des bouges,
Et qu'il ne petrit pas de ses doigts blancs du pain
A tous les malheureux qui vont criant la faim?
Qui donc dira cela: que toute chose belle,
Femme, musique ou fleur ne porte pas en elle
Et son enseignement et sa moralite?
Comment pourrons-nous croire a la divinite
Si nous n'ecoutons pas le rossignol qui chante,
Si nous n'en voyons pas une preuve touchante
Dans la suave odeur qu'envoie au ciel, le soir,
La fleur de la vallee avec son encensoir?
Qui douterait de Dieu devant de belles femmes?
Ah! veillons sur nos coeurs et fermons bien nos ames,
Laissons tourner le monde et les choses aller;
Sans que nous la poussions, la terre peut rouler,
Et nous pouvons fort bien retirer notre epaule,
Sans faire choir le ciel et deranger le pole;
Se croire le pivot de la creation
Est une erreur commune a toute ambition;
L'on est persuade qu'on est indispensable
Et l'on ne pese pas le poids d'un grain de sable
Aux balances d'airain des grands evenements.
L'on tombe chaque jour en des etonnements
A voir quel peu d'ecume, au torrent de l'abime,
Fait un homme jete de la plus haute cime,
Et comme en peu de temps pour grand qu'il ait passe,
Par le premier qui vient on le voit remplace.
Nos agitations ne laissent pas de trace:
C'est la bulle sur l'eau qui creve et qui s'efface;
En vain l'on se raidit. Toujours d'un flot egal,
Le fleuve a travers tout court au gouffre fatal,
Et dans l'eternite mysterieuse et noire
Entraine ce gravier que l'on nomme l'histoire.
Quand votre nom serait creuse dans le rocher,
L'intarissable flot qui semble le lecher,
Ainsi qu'un chien soumis qui veut flatter son maitre,
De sa langue d'azur le fera disparaitre,
Et, si profondement qu'ait fouille le ciseau,
Le rocher a coup sur durera moins que l'eau;
Et vous, mon jeune ami, tete sereine et blonde,
A la fleur de vos ans pourquoi tenter une onde
Qui jamais n'a rendu le vaisseau confie?
Ou retrouverez-vous le temps sacrifie,
Et ce qu'a de votre ame emporte sur son aile
Des revolutions la tempete eternelle?
Pourquoi, tout en sueur, sous le soleil de plomb,
Le siroco soufflant, suivre un chemin si long,
Et traverser a pied ce grand desert de prose,
Quand le ciel est d'un bleu d'outremer, quand la rose
Offre candidement sa bouche a vos baisers,
A l'age ou les bonheurs sont tellement aises,
Que c'en est un deja d'etre au monde et de vivre?
De ses parfums ambres le printemps vous enivre,
La fleur aux doux yeux bleus vous lorgne avec amour;
Les oiseaux de leurs nids vous donnent le bonjour,
Et la fee amoureuse, afin de vous seduire,
Se baigne devant vous dans la source, et fait luire
A travers les roseaux, sous le flot argentin,
Son epaule de nacre et son dos de satin.
Mais, sourd a tout cela comme un anachorete,
Vous foulez sans pitie la pauvre violette;
La fee en soupirant rattache ses cheveux,
Rouge d'avoir pour rien fait les premiers aveux,
Et reprend tristement ses habits sur les branches.
Si vous aviez voulu, quatre licornes blanches,
Au pays d'Avalon vous auraient emporte;
Dans les tourelles d'or d'un palais enchante
Vous auriez pu passer votre vie en doux reves;
Mais non; sur les cailloux, sur les sables des greves,
Sur les eclats de verre et les tessons casses,
A travers les debris des trones renverses,
Vous avez prefere, faussant votre nature,
Pieds nus et dans la nuit, marcher a l'aventure;
Vous avez oublie les sentiers d'autrefois,
Et vous ne suivez plus la reverie au bois:
Tout ce qui vous charmait vous semble choses vaines;
Vous fermez votre oreille au babil des fontaines
Et diriez volontiers: silence! au rossignol,
Le front tout soucieux et penche vers le sol,
Vous passez sans repondre au gai salut des merles;
Ou donc est-il ce temps ou vous comptiez les perles
Et les beaux diamants aux eclairs diapres,
Que repand le matin sur le velours des pres?
Avec un soin plus grand que pour des pierres fines,
Vous enleviez aux fleurs les gouttes argentines,
Et prenant pour cordon un brin de ce fil blanc,
Que la vierge des cieux laisse choir en filant,
Vous composiez avec, enfantines merveilles,
Des colliers a trois rangs et des pendants d'oreilles.
Quel crime ont donc commis ces chers coquelicots,
Qui, passant leur front rouge entre les bles egaux,
Au revers du sillon, de leurs petites langues,
Vous faisaient autrefois de si belles harangues?
De votre negligence ils sont tout attristes
Et se plaignent au vent de n'etre plus chantes.
C'est en vain que juillet les convie a sa fete;
Ainsi que des vieillards ils vont courbant la tete,
Et s'ils pouvaient noircir ils se mettraient en deuil.
Les bluets desoles ont tous la larme a l'oeil,
Car ils vous pensent mort et ne peuvent pas croire.
Que vous avez perdu si vite la memoire
Des entretiens naifs et des charmants amours
Que vous aviez ensemble au midi des beaux jours!
Ami, vous etiez fait pour chanter sous le hetre,
Comme le doux berger que Mantoue a vu naitre,
La blonde Amaryllis en couplets alternes.
De sauvages odeurs vos vers tout impregnes,
Sentent le serpolet, le thym et la frambroise;
A vos molles chansons le bouvreuil s'apprivoise,
Et, tout emerveille, du sommet des ormeaux,
Descend de branche en branche et vient sur vos pipeaux.
Ne faites pas sortir le tonnerre des Gracques,
D'une bouche formee aux chants elegiaques;
Laisser cette besogne aux orateurs braillards,
Qui, le pied sur la borne et les cheveux epars,
Jurent a six gredins, tout grouillants de vermine,
Qu'ils ont vraiment sauve Rome de la ruine.
Rome se sauvera toute seule, tres-bien;
Ses destins sont ecrits et nous n'y ferons rien;
Qui pourrait enrayer la fortune et sa roue?
Que le char de l'etat s'enfonce dans la boue,
Ou, par les rangs presses de ce betail humain,
S'ouvre, en les ecrasant, un plus large chemin;
Nous trouverons toujours dans l'ombre et sur la mousse
Quelque petit sentier, par une pente douce,
Regagnant le sommet d'un coteau separe,
D'ou l'oeil se perd au fond d'un lointain azure;
Et nous attendrons la que notre jour arrive,
Voyant de haut la mer se briser a la rive,
Et les vaisseaux la-bas palpiter sous le vent.
La mort n'a pas besoin que l'on aille au devant;
Marchands, hommes de guerre, orateurs et poetes,
La Mort, de tout cela, fait de pareils squelettes;
Pour sa gerbe elle prend l'epi comme la fleur,
Et ne respecte rien, ni forme, ni couleur;
Elle va, du coupant de sa courbe faucille,
Jetant bas le vieillard avec la jeune fille;
Elle fauche le champ de l'un a l'autre bout,
Et dans son grenier noir elle serre le tout.
A quoi bon s'efforcer jusques a perdre haleine,
Courir a droite, a gauche, et prendre tant de peine,
Quand peut-etre le fer, pres de notre sillon,
Se balance et fait luire un sinistre rayon.
Quelle chose est utile en ce monde ou nous sommes?
Et quand la vieille a mis en tas ses gerbes d'hommes,
Qui peut dire lequel etait Napoleon,
Ou l'obscur amoureux des roses du vallon?
Qui le decidera? L'existence est un songe
Ou rien n'est sur, sinon que le meme ver ronge
Le corps du citoyen utile et positif
Et le corps du reveur et du poete oisif.
Entre la fleur qui s'ouvre et le cerveau qui pense,
Entre neant et rien quelle est la difference?