La comedie de la mort - Theophile Gautier
L'on avance toujours et voici que l'on voit
Quelque chose de vert que l'on se montre au doigt,
C'est un bois de cypres, seme de blanches pierres.
Dieu, pour vous reposer, dans le desert du temps,
Comme des oasis, a mis les cimetieres.
Couchez-vous et dormez, voyageurs haletants.
DESTINEE.
SONNET.
Comme la vie est faite, et que le train du monde
Nous pousse aveuglement en des chemins divers;
Pareil au juif maudit, l'un, par tout l'univers,
Promene sans repos sa course vagabonde;
L'autre, vrai docteur Faust, baigne d'ombre profonde,
Aupres de sa croisee etroite, a carreaux verts,
Poursuit de son fauteuil quelques reves amers,
Et dans l'ame sans fond laisse filer la sonde.
Eh bien! celui qui court sur la terre, etait ne
Pour vivre au coin du feu; le foyer, la famille,
C'etait son voeu; mais Dieu ne l'a pas couronne.
Et l'autre, qui n'a vu du ciel que ce qui brille
Par le trou du volet, etait le voyageur;
Ils ont passe tous deux a cote du bonheur.
NOTRE-DAME.
I.
Las de ce calme plat ou d'avance fanees,
Comme une eau qui s'endort, croupissent nos annees;
Las d'etouffer ma vie en un salon etroit,
Avec de jeunes fats et des femmes frivoles,
Echangeant sans profit de banales paroles;
Las de toucher toujours mon horizon du doigt.
Pour me refaire au grand et me relargir l'ame,
Ton livre dans ma poche, aux tours de Notre-Dame;
Je suis alle souvent, Victor,
A huit heures, l'ete, quand le soleil se couche,
Et que son disque fauve, au bord des toits qu'il touche,
Flotte comme un gros ballon d'or.
Tout chatoie et reluit; le peintre et le poete
Trouvent la des couleurs pour charger leur palette,
Et des tableaux ardents a vous bruler les yeux;
Ce ne sont que saphirs, cornalines, opales,
Tons a faire trouver Rubens et Titien pales;
Ithuriel repand son ecrin dans les cieux.
Cathedrales de brume aux arches fantastiques;
Montagnes de vapeurs, colonnades, portiques,
Par la glace de l'eau doubles,
La brise qui s'en joue et dechire leurs franges,
Imprime, en les roulant, mille formes etranges
Aux nuages echeveles.
Comme, pour son bonsoir, d'une plus riche teinte,
Le jour qui fuit revet la cathedrale sainte,
Ebauchee a grands traits a l'horizon de feu;
Et les jumelles tours, ces cantiques de pierre,
Semblent les deux grands bras que la ville en priere,
Avant de s'endormir, eleve vers son Dieu.
Ainsi que sa patronne, a sa tete gothique,
La vieille eglise attache une gloire mystique
Faite avec les splendeurs du soir;
Les roses des vitraux, en rouges etincelles,
S'ecaillent brusquement, et comme des prunelles,
S'ouvrent toutes rondes pour voir.
La nef epanouie, entre ses cotes minces,
Semble un crabe geant faisant mouvoir ses pinces,
Une araignee enorme, ainsi que des reseaux,
Jetant au front des tours, au flanc noir des murailles,
En fils aeriens, en delicates mailles,
Ses tulles de granit, ses dentelles d'arceaux.
Aux losanges de plomb du vitrail diaphane,
Plus frais que les jardins d'Alcine ou de Morgane,
Sous un chaud baiser de soleil,
Bizarrement peuples de monstres heraldiques,
Eclosent tout d'un coup cent parterres magiques
Aux fleurs d'azur et de vermeil.
Legendes d'autrefois, merveilleuses histoires
Ecrites dans la pierre, enfers et purgatoires,
Devotement tailles par de naifs ciseaux;
Piedestaux du portail, qui pleurent leurs statues,
Par les hommes et non par le temps abattues,
Licornes, loups-garous, chimeriques oiseaux,
Dogues hurlant au bout des gouttieres; tarasques,
Guivres et basilics, dragons et nains fantasques,
Chevaliers vainqueurs de geants,
Faisceaux de piliers lourds, gerbes de colonnettes,
Myriades de saints roules en collerettes,
Autour des trois porches beants.
Lancettes, pendentifs, ogives, trefles greles
Ou l'arabesque folle accroche ses dentelles
Et son orfevrerie, ouvree a grand travail;
Pignons troues a jour, fleches dechiquetees,
Aiguilles de corbeaux et d'anges surmontees,
La cathedrale luit comme un bijou d'email!
II.
Mais qu'est-ce que cela? lorsque l'on a dans l'ombre
Suivi l'escalier svelte aux spirales sans nombre
Et qu'on revoit enfin le bleu,
Le vide par-dessus et par-dessous l'abime,
Une crainte vous prend, un vertige sublime
A se sentir si pres de Dieu!
Ainsi que sous l'oiseau qui s'y perche, une branche
Sous vos pieds qu'elle fuit, la tour frissonne et penche,
Le ciel ivre chancelle et valse autour de vous;
L'abime ouvre sa gueule, et l'esprit du vertige,
Vous fouettant de son aile en ricanant voltige
Et fait au front des tours trembler les garde-fous,
Les combles anguleux, avec leurs girouettes,
Decoupent, en passant, d'etranges silhouettes
Au fond de votre oeil ebloui,
Et dans le gouffre immense ou le corbeau tournoie,
Bete apocalyptique, en se tordant aboie,
Paris eclatant, inoui!
Oh! le coeur vous en bat, dominer de ce faite,
Soi, chetif et petit, une ville ainsi faite;
Pouvoir, d'un seul regard, embrasser ce grand tout,
Debout, la-haut, plus pres du ciel que de la terre,
Comme l'aigle planant, voir au sein du cratere,
Loin, bien loin, la fumee et la lave qui bout!
De la rampe, ou le vent, par les trefles arabes,
En se jouant, redit les dernieres syllabes
De l'hosanna du seraphin;
Voir s'agiter la-bas, parmi les brumes vagues,
Cette mer de maisons dont les toits sont les vagues;
L'entendre murmurer sans fin;
Que c'est grand! que c'est beau! les freles cheminees,
De leurs turbans fumeux en tout temps couronnees,
Sur le ciel de safran tracent leurs profils noirs,
Et la lumiere oblique, aux aretes hardies,
Jetant de tous cotes de riches incendies
Dans la moire du fleuve enchasse cent miroirs.
Comme en un bal joyeux, un sein de jeune fille,
Aux lueurs des flambeaux s'illumine et scintille
Sous les bijoux et les atours;
Aux lueurs du couchant, l'eau s'allume, et la Seine
Berce plus de joyaux, certes, que jamais reine
N'en porte a son col les grands jours.
Des aiguilles, des tours, des coupoles, des domes
Dont les fronts ardoises luisent comme des heaumes,
Des murs ecarteles d'ombre et de clair, des toits
De toutes les couleurs, des resilles de rues,
Des palais etouffes, ou, comme des verrues,
S'accrochent des etaux et des bouges etroits!
Ici, la, devant vous, derriere, a droite, a gauche,
Des maisons! des maisons! le soir vous en ebauche
Cent mille avec un trait de feu!
Sous le meme horizon, Tyr, Babylone et Rome,
Prodigieux amas, chaos fait de main d'homme,
Qu'on pourrait croire fait par Dieu!
III.
Et cependant, si beau que soit, o Notre-Dame,
Paris ainsi vetu de sa robe de flamme,
Il ne l'est seulement que du haut de tes tours.
Quand on est descendu tout se metamorphose,
Tout s'affaisse et s'eteint, plus rien de grandiose,
Plus rien, excepte toi, qu'on admire toujours.
Car les anges du ciel, du reflet de leurs ailes,
Dorent de tes murs noirs les ombres solennelles,
Et le Seigneur habite en toi.
Monde de poesie, en ce monde de prose,
A ta vue, on se sent battre au coeur quelque chose;
L'on est pieux et plein de foi!
Aux caresses du soir, dont l'or te damasquine,
Quand tu brilles au fond de ta place mesquine,
Comme sous un dais pourpre un immense ostensoir;
A regarder d'en bas ce sublime spectacle,
On croit qu'entre tes tours, par un soudain miracle,
Dans le triangle saint Dieu se va faire voir.
Comme nos monuments a tournure bourgeoise
Se font petits devant ta majeste gauloise,
Gigantesque soeur de Babel,
Pres de toi, tout la-haut, nul dome, nulle aiguille,
Les faites les plus fiers ne vont qu'a ta cheville,
Et, ton vieux chef heurte le ciel.
Qui pourrait preferer, dans son gout pedantesque,
Aux plis graves et droits de ta robe Dantesque,
Ces pauvres ordres grecs qui se meurent de froid,
Ces pantheons batards, decalques dans l'ecole,
Antique friperie empruntee a Vignole,
Et, dont aucun dehors ne sait se tenir droit.
O vous! macons du siecle, architectes athees,
Cervelles, dans un moule uniforme jetees,
Gens de la regle et du compas;
Batissez des boudoirs pour des agents de change,
Et des huttes de platre a des hommes de fange;
Mais des maisons pour Dieu, non pas!
Parmi les palais neufs, les portiques profanes,
Les parthenons coquets, eglises courtisanes,
Avec leurs frontons grecs sur leurs piliers latins,
Les maisons sans pudeur de la ville paienne;
On dirait, a te voir, Notre-Dame chretienne,
Une matrone chaste au milieu de catins!
MAGDALENA.
J'entrai dernierement dans une vieille eglise;
La nef etait deserte, et sur la dalle grise,
Les feux du soir, passant par les vitraux dores,
Voltigeaient et dansaient, ardemment colores.
Comme je m'en allais, visitant les chapelles,
Avec tous leurs festons et toutes leurs dentelles,
Dans un coin du jube j'apercus un tableau
Representant un Christ qui me parut tres-beau.
On y voyait saint Jean, Madeleine et la Vierge;
Leurs chairs, d'un ton pareil a la cire de cierge,
Les faisaient ressembler, sur le fond sombre et noir,
A ces fantomes blancs qui se dressent le soir,
Et vont croisant les bras sous leurs draps mortuaires;
Leurs robes a plis droits, ainsi que des suaires,
S'allongeaient tout d'un jet de leur nuque a leurs pieds;
Ainsi faits, l'on eut dit qu'ils fussent copies
Dans le campo-Santo sur quelque fresque antique,
D'un vieux maitre Pisan, artiste catholique,
Tant l'on voyait reluire autour de leur beaute,
Le nimbe rayonnant de la mysticite,
Et tant l'on respirait dans leur humble attitude,
Les parfums onctueux de la beatitude.
Sans doute que c'etait l'oeuvre d'un Allemand,
D'un eleve d'Holbein, mort bien obscurement,
A vingt ans, de misere et de melancolie,
Dans quelque bourg de Flandre, au retour d'Italie;
Car ses tetes semblaient, avec leur blanche chair,
Un reve de soleil par une nuit d'hiver.
Je restai bien longtemps dans la meme posture,
Pensif, a contempler cette pale peinture;
Je regardais le Christ sur son infame bois,
Pour embrasser le monde, ouvrant les bras en croix;
Ses pieds meurtris et bleus et ses deux mains clouees,
Ses chairs, par les bourreaux, a coups de fouets trouees,
La blessure livide et beante a son flanc;
Son front d'ivoire ou perle une sueur de sang;
Son corps blafard, raye par des lignes vermeilles,
Me faisaient naitre au coeur des pities nompareilles,
Et mes yeux debordaient en des ruisseaux de pleurs,
Comme dut en verser la Mere de Douleurs.
Dans l'outremer du ciel les cherubins fideles,
Se lamentaient en choeur, la face sous leurs ailes,
Et l'un d'eux recueillait, un ciboire a la main,
Le pur sang de la plaie ou boit le genre humain;
La sainte vierge, au bas, regardait: pauvre mere
Son divin fils en proie a l'agonie amere;
Madeleine et saint Jean, sous les bras de la croix
Mornes, echeveles, sans soupirs et sans voix,
Plus degouttants de pleurs qu'apres la pluie un arbre,
Etaient debout, pareils a des piliers de marbre.
C'etait, certe, un spectacle a faire reflechir,
Et je sentis mon cou, comme un roseau, flechir
Sous le vent que faisait l'aile de ma pensee,
Avec le chant du soir, vers le ciel elancee.
Je croisai gravement mes deux bras sur mon sein,
Et je pris mon menton dans le creux de ma main,
Et je me dis: "O Christ! tes douleurs sont trop vives;
Apres ton agonie au jardin des Olives,
Il fallait remonter pres de ton pere, au ciel,
Et nous laisser a nous l'eponge avec le fiel;
Les clous percent ta chair, et les fleurons d'epines
Entrent profondement dans tes tempes divines.
Tu vas mourir, toi, Dieu, comme un homme. La mort
Recule epouvantee a ce sublime effort;
Elle a peur de sa proie, elle hesite a la prendre,
Sachant qu'apres trois jours il la lui faudra rendre,
Et qu'un ange viendra, qui, radieux et beau,
Levera de ses mains la pierre du tombeau;
Mais tu n'en as pas moins souffert ton agonie,
Adorable victime entre toutes benie;
Mais tu n'en a pas moins avec les deux voleurs,
Etendu tes deux bras sur l'arbre de douleurs.
O rigoureux destin! une pareille vie,
D'une pareille mort si promptement suivie!
Pour tant de maux soufferts, tant d'absynthe et de fiel,
Ou donc est le bonheur, le vin doux et le miel?
La parole d'amour pour compenser l'injure,
Et la bouche qui donne un baiser par blessure?
Dieu lui-meme a besoin quand il est blaspheme,
Pour nous benir encor de se sentir aime,
Et tu n'as pas, Jesus, traverse cette terre,
N'ayant jamais presse sur ton coeur solitaire
Un coeur sincere et pur, et fait ce long chemin
Sans avoir une epaule ou reposer ta main,
Sans une ame choisie ou repandre avec flamme
Tous les tresors d'amour enfermes dans ton ame.
Ne vous alarmez pas, esprits religieux,
Car l'inspiration descend toujours des cieux,
Et mon ange gardien, quand vint cette pensee,
De son bouclier d'or ne l'a pas repoussee.
C'est l'heure de l'extase ou Dieu se laisse voir,
L'Angelus eplore tinte aux cloches du soir;
Comme aux bras de l'amant, une vierge pamee,
L'encensoir d'or exhale une haleine embaumee;
La voix du jour s'eteint, les reflets des vitraux,
Comme des feux follets, passent sur les tombeaux,
Et l'on entend courir, sous les ogives freles,
Un bruit confus de voix et de battements d'ailes;
La foi descend des cieux avec l'obscurite;
L'orgue vibre; l'echo repond: Eternite!
Et la blanche statue, en sa couche de pierre,
Rapproche ses deux mains et se met en priere.
Comme un captif, brisant les portes du cachot,
L'ame du corps s'echappe et s'elance si haut,
Qu'elle heurte, en son vol, au detour d'un nuage,
L'etoile echevelee et l'archange en voyage;
Tandis que la raison, avec son pied boiteux,
La regarde d'en-bas se perdre dans les cieux.
C'est a cette heure-la que les divins poetes,
Sentent grandir leur front et deviennent prophetes.
O mystere d'amour! o mystere profond!
Abime inexplicable ou l'esprit se confond;
Qui de nous osera, philosophe ou poete,
Dans cette sombre nuit plonger avant la tete?
Quelle langue assez haute et quel coeur assez pur,
Pour chanter dignement tout ce poeme obscur?
Qui donc ecartera l'aile blanche et doree,
Dont un ange abritait cette amour ignoree?
Qui nous dira le nom de cette autre Eloa?
Et quelle ame, o Jesus, a t'aimer se voua?
Murs de Jerusalem, venerables decombres,
Vous qui les avez vus et couverts de vos ombres,
O palmiers du Carmel! o cedres du Liban!
Apprenez-nous qui donc il aimait mieux que Jean?
Si vos troncs vermoulus et si vos tours minees,
Dans leur echo fidele, ont, depuis tant d'annees,
Parmi les souvenirs des choses d'autrefois,
Conserve leur memoire et le son de leur voix;
Parlez et dites-nous, o forets! o ruines!
Tout ce que vous savez de ces amours divines!
Dites quels purs eclairs dans leurs yeux reluisaient,
Et quels soupirs ardents de leurs coeurs s'elancaient!
Et toi, Jourdain, reponds, sous les berceaux de palmes,
Quand la lune trempait ses pieds dans tes eaux calmes,
Et que le ciel semait sa face de plus d'yeux,
Que n'en traine apres lui le paon tout radieux;
Ne les as-tu pas vus sur les fleurs et les mousses,
Glisser en se parlant avec des voix plus douces
Que les roucoulements des colombes de mai,
Que le premier aveu de celle que j'aimai;
Et dans un pur baiser, symbole du mystere,
Unir la terre au ciel et le ciel a la terre.
Les echos sont muets, et le flot du Jourdain
Murmure sans repondre et passe avec dedain;
Les morts de Josaphat, troubles dans leur silence,
Se tournent sur leur couche, et le vent frais balance
Au milieu des parfums dans les bras du palmier,
Le chant du rossignol et le nid du ramier.
Frere, mais voyez donc comme la Madeleine
Laisse sur son col blanc couler a flots d'ebene
Ses longs cheveux en pleurs, et comme ses beaux yeux,
Melancoliquement, se tournent vers les cieux!
Qu'elle est belle! Jamais, depuis Eve la blonde,
Une telle beaute n'apparut sur le monde;
Son front est si charmant, son regard est si doux,
Que l'ange qui la garde, amoureux et jaloux,
Quand le desir craintif rode et s'approche d'elle,
Fait luire son epee et le chasse a coups d'aile.
O pale fleur d'amour eclose au paradis!
Qui repands tes parfums dans nos deserts maudits,
Comment donc as-tu fait, o fleur! pour qu'il te reste
Une couleur si fraiche, une odeur si celeste?
Comment donc as-tu fait, pauvre soeur du ramier,
Pour te conserver pure au coeur de ce bourbier?
Quel miracle du ciel, sainte prostituee,
Que ton coeur, cette mer, si souvent remuee,
Des coquilles du bord et du limon impur,
N'ait pas, dans l'ouragan, souille ses flots d'azur,
Et qu'on ait toujours vu sous leur manteau limpide,
La perle blanche au fond de ton ame candide!
C'est que tout coeur aimant est rehabilite,
Qu'il vous vient une autre ame et que la purete
Qui remontait au ciel redescend et l'embrasse,
comme a sa soeur coupable une soeur qui fait grace;
C'est qu'aimer c'est pleurer, c'est croire, c'est prier;
C'est que l'amour est saint et peut tout expier.
Mon grand peintre ignore, sans en savoir les causes,
Dans ton sublime instinct tu comprenais ces choses,
Tu fis de ses yeux noirs ruisseler plus de pleurs;
Tu gonflas son beau sein de plus hautes douleurs;
La voyant si coupable et prenant pitie d'elle,
Pour qu'on lui pardonnat, tu l'as faite plus belle,
Et ton pinceau pieux, sur le divin contour,
A promene longtemps ses baisers pleins d'amour;
Elle est plus belle encor que la vierge Marie,
Et le pretre, a genoux, qui soupire et qui prie,
Dans sa pieuse extase, hesite entre les deux,
Et ne sait pas laquelle est la reine des cieux.
O sainte pecheresse! o grande repentante!
Madeleine, c'est toi que j'eusse pour amante
Dans mes reves choisie, et toute la beaute,
Tout le rayonnement de la virginite,
Montrant sur son front blanc la blancheur de son ame,
Ne sauraient m'emouvoir, o femme vraiment femme,
Comme font tes soupirs et les pleurs de tes yeux,
Ineffable rosee a faire envie aux cieux!
Jamais lis de Saron, divine courtisane,
Mirant aux eaux des lacs sa robe diaphane,
N'eut un plus pur eclat ni de plus doux parfums;
Ton beau front inonde de tes longs cheveux bruns,
Laisse voir, au travers de ta peau transparente,
Le reve de ton ame et ta pensee errante,
Comme un globe d'albatre eclaire par dedans!
Ton oeil est un foyer dont les rayons ardents
Sous la cendre des coeurs ressuscitent les flammes;
O la plus amoureuse entre toutes les femmes!
Les seraphins du ciel a peine ont dans le coeur,
Plus d'extase divine et de sainte langueur;
Et tu pourrais couvrir de ton amour profonde,
Comme d'un manteau d'or la nudite du monde!
Toi seule sais aimer, comme il faut qu'il le soit,
Celui qui t'a marquee au front avec le doigt,
Celui dont tu baignais les pieds de myrrhe pure,
Et qui pour s'essuyer avait ta chevelure;
Celui qui t'apparut au jardin, pale encor
D'avoir dormi sa nuit dans le lit de la mort;
Et, pour te consoler, voulut que la premiere
Tu le visses rempli de gloire et de lumiere.
En faisant ce tableau, Raphael inconnu,
N'est-ce pas? ce penser comme a moi t'est venu,
Et que ta reverie a sonde ce mystere,
Que je voudrais pouvoir a la fois dire et taire?
O poetes! allez prier a cet autel,
A l'heure ou le jour baisse, a l'instant solennel,
Quand d'un brouillard d'encens la nef est toute pleine.
Regardez le Jesus et puis la Madeleine;
Plongez-vous dans votre ame et revez au doux bruit
Que font en s'eployant les ailes de la nuit;
Peut-etre un cherubin detache de la toile,
A vos yeux, un moment, soulevera le voile,
Et dans un long soupir l'orgue murmurera
L'ineffable secret que ma bouche taira.
CHANT DU GRILLON.
Souffle, bise! tombe a flots, pluie!
Dans mon palais, tout noir de suie,
Je ris de la pluie et du vent;
En attendant que l'hiver fuie,
Je reste au coin du feu, revant.
C'est moi qui suis l'esprit de l'atre!
Le gaz, de sa langue bleuatre,
Leche plus doucement le bois;
La fumee, en filet d'albatre,
Monte et se contourne a ma voix.
La bouilloire rit et babille;
La flamme aux pieds d'argent sautille
En accompagnant ma chanson;
La buche de duvet s'habille;
La seve bout dans le tison.
Le soufflet au rale asthmatique,
Me fait entendre sa musique;
Le tourne-broche aux dents d'acier
Mele au concerto domestique
Le tic-tac de son balancier.
Les etincelles rejouies,
En etoiles epanouies,
vont et viennent, croisant dans l'air,
Les salamandres eblouies,
Au ricanement grele et clair.
Du fond de ma cellule noire,
Quand Berthe vous conte une histoire,
_Le Chaperon_ ou l'_Oiseau bleu_,
C'est moi qui soutiens sa memoire,
C'est moi qui fais taire le feu.
J'etouffe le bruit monotone
du rouet qui grince et bourdonne;
J'impose silence au matou;
Les heures s'en vont, et personne
N'entend le timbre du coucou.
Pendant la nuit et la journee,
Je chante sous la cheminee;
Dans mon langage de grillon,
J'ai, des rebuts de son ainee,
Souvent console Cendrillon.
Le renard glapit dans le piege;
Le loup, hurlant de faim, assiege
La ferme au milieu des grands bois;
Decembre met, avec sa neige,
Des chemises blanches aux toits.
Allons, fagot, petille et flambe;
Courage, farfadet ingambe,
Saute, bondis plus haut encor;
Salamandre, montre ta jambe,
Leve, en dansant, ton jupon d'or.
Quel plaisir! prolonger sa veille,
Regarder la flamme vermeille
Prenant a deux bras le tison;
A tous les bruits preter l'oreille;
Entendre vivre la maison!
Tapi dans sa niche bien chaude,
Sentir l'hiver qui pleure et rode,
Tout bleme et le nez violet,
Tachant de s'introduire en fraude
Par quelque fente du volet.
Souffle, bise! tombe a flots, pluie!
Dans mon palais, tout noir de suie,
Je ris de la pluie et du vent;
En attendant que l'hiver fuie
Je reste au coin du feu, revant.
CHANT DU GRILLON.
Regardez les branches,
Comme elles sont blanches;
Il neige des fleurs!
Riant dans la pluie,
Le soleil essuie
Les saules en pleurs,
Et le ciel reflete
Dans la violette,
Ses pures couleurs.
La nature en joie
Se pare et deploie
Son manteau vermeil.
Le paon qui se joue,
Fait tourner en roue,
Sa queue au soleil.
Tout court, tout s'agite,
Pas un lievre au gite;
L'ours sort du sommeil.
La mouche ouvre l'aile,
Et la demoiselle
Aux prunelles d'or,
Au corset de guepe,
Depliant son crepe,
A repris l'essor.
L'eau gaiment babille,
Le goujon fretille,
Un printemps encor!
Tout se cherche et s'aime;
Le crapaud lui-meme,
Les aspics mechants;
Toute creature,
Selon sa nature:
La feuille a des chants;
Les herbes resonnent,
Les buissons bourdonnent;
C'est concert aux champs.
Moi seul je suis triste;
Qui sait si j'existe,
Dans mon palais noir?
Sous la cheminee,
Ma vie enchainee,
Coule sans espoir.
Je ne puis, malade,
Chanter ma ballade
Aux hotes du soir.
Si la brise tiede
Au vent froid succede;
Si le ciel est clair,
Moi, ma cheminee
N'est illuminee
Que d'un pale eclair;
Le cercle folatre
Abandonne l'atre:
Pour moi c'est l'hiver.
Sur la cendre grise,
La pincette brise
Un charbon sans feu.
Adieu les paillettes,
Les blondes aigrettes;
Pour six mois adieu
La maitresse buche,
Ou sous la peluche,
Sifflait le gaz bleu.
Dans ma niche creuse,
Ma natte boiteuse
Me tient en prison.
Quand l'insecte rode,
Comme une emeraude,
Sous le vert gazon,
Moi seul je m'ennuie;
Un mur, noir de suie,
Est mon horizon.
ABSENCE.
Reviens, reviens, ma bien-aimee,
Comme une fleur loin du soleil;
La fleur de ma vie est fermee,
Loin de ton sourire vermeil.
Entre nos coeurs tant de distance;
Tant d'espace entre nos baisers.
O sort amer! o dure absence!
O grands desirs inapaises!
D'ici la-bas, que de campagnes,
Que de villes et de hameaux,
Que de vallons et de montagnes,
A lasser le pied des chevaux!
Au pays qui me prend ma belle,
Helas! si je pouvais aller;
Et si mon corps avait une aile
Comme mon ame pour voler!
Par-dessus les vertes collines,
Les montagnes au front d'azur,
Les champs rayes et les ravines,
J'irai, d'un vol rapide et sur.
Le corps ne suit pas la pensee;
Pour moi, mon ame, va tout droit,
Comme une colombe blessee,
T'abattre au rebord de son toit.
Descends dans sa gorge divine,
Blonde et fauve comme de l'or,
Douce comme un duvet d'hermine,
Sa gorge, mon royal tresor;
Et dis, mon ame, a cette belle,
"Tu sais bien qu'il compte les jours,
O ma colombe! a tire d'aile,
Retourne au nid de nos amours."
AU SOMMEIL.
HYMNE ANTIQUE.
Sommeil, fils de la nuit et frere de la mort;
Ecoute-moi, Sommeil: lasse de sa veillee,
La lune, au fond du ciel, ferme l'oeil et s'endort
Et son dernier rayon, a travers la feuillee,
Comme un baiser d'adieu, glisse amoureusement,
Sur le front endormi de son bleuatre amant,
Par la porte d'ivoire et la porte de corne.
Les songes vrais ou faux de l'Erebe envoles,
Peuplent seuls l'univers silencieux et morne;
Les cheveux de la nuit, d'etoiles d'or meles,
Au long de son dos brun pendent tout deboucles;
Le vent meme retient son haleine, et les mondes,
Fatigues de tourner sur leurs muets pivots,
S'arretent assoupis et suspendent leurs rondes.
O jeune homme charmant! couronne de pavots,
Qui tenant sur la main une patere noire,
Pleine d'eau du Lethe, chaque nuit nous fais boire,
Mieux que le doux Bacchus, l'oubli de nos travaux;
Enfant mysterieux, hermaphrodite etrange,
Ou la vie, au trepas, s'unit et se melange,
Et qui n'as de tous deux que ce qu'ils ont de beau;
Sous les epais rideaux de ton alcove sombre,
Du fond de ta caverne inconnue au soleil;
Je t'implore a genoux, ecoute-moi, sommeil!