La comedie de la mort - Theophile Gautier
Votre armure faussee, entre ces bras robustes,
Comme un mince carton s'aplatit sur ces bustes,
Ou le poil pousse en plein terrain;
Avec ces forts lutteurs, les plus puissantes armes,
O guerrieres! seraient les appas et les charmes
Caches sous vos corsets d'airain.
S'ils n'etaient repousses par les rudes ecailles,
Par les mailles d'acier qui herissent vos tailles,
Les bras se suspendraient autour;
Si vous aviez voulu, douce et modeste gloire,
Vous auriez, sans combat, remporte la victoire,
Car la force cede a l'amour.
Penchez-vous sur le col de vos promptes cavales
Qui volent, de la brise et de l'eclair rivales.
Fuyez sans vous tourner pour voir,
Et, ne vous arretez qu'en des retraites sures,
Ou se trouve un flot clair pour laver vos blessures
Et du gazon pour vous asseoir!
III.
C'est la necessite! c'est la regle fatale!
Toujours l'esprit le cede a la force brutale;
Et quand la passion, aux beaux elans divins,
Avec le positif veut en venir aux mains,
Ardente, et n'ecoutant que le feu qui l'anime,
Engage le combat sur le pont de l'abime;
Elle ne peut tenir, avec ses mains d'enfant,
Contre ces grands chevaux a forme d'elephant,
Cabres et renverses sur leurs enormes croupes,
Contre ces forts guerriers et ces robustes troupes
Aux bras durs et noueux comme des chenes verts,
Aux musculeux poitrails, de buffle recouverts;
Toujours le pied lui manque, et de fleches criblee,
Elle tombe en hurlant dans l'onde flagellee,
Ou son corps va trouver les caimans du fond.
Cependant, les vainqueurs, sur la crete du pont,
Sans donner une plainte aux victimes noyees,
Passent, tambours battants, enseignes deployees.
Cette planche, gravee en six cartons divers,
Par Lucas Vostermann, d'apres Rubens, d'Anvers,
Femmes, au coeur hautain, pales cariatides,
Qui ployez a regret des tetes moins timides
Sous le fronton pesant des devoirs et des lois,
Et qui vous refusez a porter votre croix,
De votre destinee est l'effrayant symbole
Et je l'y vois ecrite en sombre parabole:
Comme vous, autrefois, folles de liberte,
Des femmes au grand coeur, a la male beaute,
Se brulerent un sein, et mirent a la place
La Meduse sculptee au coeur de la cuirasse;
Elles laisserent la l'aiguille et les fuseaux,
La navette qui court a travers les reseaux,
Les travaux de la femme et les soins du menage,
Pour la lance et l'epee, instruments de carnage;
Negligeant la parure, et n'ayant pour se voir
Qu'un bouclier d'airain, fauve et louche miroir;
Au Thermodon, qu'enjambe un pont d'une seule arche,
Leur troupe rencontra la grande armee en marche;
Ce fut un choc terrible, et sur le pont, longtemps
Incertaine maree, on vit les combattants,
Les chevelures d'or ou bien les tetes brunes,
Femmes, soldats, suivant leurs diverses fortunes,
Pousser et repousser leur flux et leur reflux,
Et longtemps la victoire, aux pieds irresolus,
Mesurant le terrain et supputant les pertes,
Erra d'un camp a l'autre avec ses palmes vertes.
De fatigue a la fin, les bras freles et blancs
Laisserent, tout meurtris, choir leurs glaives sanglants
Trop faibles ouvriers pour de si fortes ames;
Et, dans l'eau, jusqu'au soir, il plut des corps de femmes!
ELEGIE.
J'ai fait une remarque hier en te quittant.
Sans doute j'ai mal vu; mais quand on aime tant,
On a peur; on se fait, avec la moindre chose,
Un sujet de tourments. On veut savoir la cause
De chaque effet. Un mot, un geste, une ombre, un rien,
La plus folle chimere, un souvenir ancien
Qui dormait dans un coin du coeur et qui s'eveille,
Tout vous effraie. On dit qu'infortune pareille,
Ne s'est pas encor vue et que l'on en mourra;
L'on n'en meurt pas; demain peut-etre on en rira.
Vous veniez pour vous plaindre; un baiser, un sourire,
Et vous ne savez plus ce que vous veniez dire.
Quand tu liras ces vers, sans doute tu diras
Que mon idee est folle et tu m'embrasseras,
Et puis, j'oublierai tout, excepte que je t'aime
Et que je t'aimerai toujours. Fais-en de meme.
Or, voici ma remarque. Il m'a semble cela.
Je voudrais oublier toutes ces choses-la.
Mais je ne puis. Hier tu paraissais distraite,
Et ce n'est pas ainsi, certes, que Juliette
Laisse aller Romeo qui part. En ce moment
Ou mon ame pamee a chaque embrassement,
S'elancait sur ta bouche au-devant de ton ame,
Ou ma prunelle en pleurs baignait ma joue en flamme,
Ou mon coeur eperdu, sur ton coeur qu'il cherchait,
Vibrait comme une lyre au toucher de l'archet,
Ou mes deux bras noues, comme ceux d'un avare
Qui tient son or et craint qu'un larron s'en empare,
Te tenaient enfermee et t'enchainaient a moi.
Toi, tu ne disais rien; tu n'ecoutais pas, toi;
Mes baisers s'eteignaient sur ta levre glacee;
Je ne te sentais pas sentir; ta main pressee
N'entendait pas la mienne et ne repondait rien.
J'etais la, devant toi, comme un musicien,
Tourmentant le clavier d'un clavecin sans cordes.
O mon ame! pourquoi faut-il, quand tu debordes,
Comme un lis rempli d'eau que le vent fait pencher,
Que l'ame ou tout en pleurs tu voudrais t'epancher,
Se ferme et te repousse et te laisse repandre
Tes plus divins parfums sans en vouloir rien prendre?
J'ai cherche vainement pourquoi cette froideur,
Apres tant de baisers vivants et pleins d'ardeur,
Apres tant de serments et de douces paroles,
Tant de soupirs d'ivresse et de caresses folles;
Je n'ai rien pu trouver autre chose, sinon
Qu'on etait fou d'avoir au fond du coeur un nom
Que l'on ne dira pas, et que c'etait chimere
D'aimer une autre femme au monde que sa mere.
Rousseau dit quelque part:--Regardez votre amant
Au sortir de vos bras. Il a raison vraiment.
Lorsque, le desir mort, nait la melancolie,
Que l'amour satisfait se recueille et s'oublie,
Comme au sein de sa mere un enfant qui s'endort;
Que l'ennui vient d'entrer et que le plaisir sort,
Le moment est venu de regarder en face
L'amant qu'on s'est choisi. Quoi qu'il dise ou qu'il fasse,
Vous lirez sur son front son amour tel qu'il est.
Le mot sans doute est beau, mais ce qui m'en deplait,
C'est qu'il s'adresse a l'homme et non pas a la femme.
Quand le corps assouvi laisse en paix regner l'ame,
Qu'on s'ecoute penser et qu'on entend son coeur,
Et que dans la maitresse on embrasse la soeur,
La premiere lassee est la femme. La honte
D'avoir ete vaincue, au fond d'elle surmonte
Le bonheur d'etre aimee; elle hait son amant,
Comme on hait un vainqueur, et, certe, en ce moment
Les choses sont ainsi; s'il est quelqu'un au monde
Qu'elle haisse bien et de haine profonde,
C'est lui, car c'est son maitre et son seigneur; il peut
Divulguer tout; il peut la perdre s'il le veut;
Il ne le voudra pas, mais il le peut. La crainte
A remplace l'amour; une froide contrainte
Succede aux beaux elans de folle liberte.
Adieu l'enivrement, le rire et la gaite.
La femme se repent et l'homme se repose,
Il a touche son but, il a gagne sa cause;
C'est le triomphateur, le vainqueur, le Cesar,
Qui, la couronne au front, au devant de son char,
Malgre tout son amour, s'il peut la prendre vive,
Trainera sans pitie Cleopatre captive.
Aspic, dresse ton col tout gonfle de venin!
Sors du panier de fleurs, siffle et mord ce beau sein.
Cesar attend dehors! il lui faut Cleopatre,
Pour suivre le triomphe et paraitre au theatre.
Il faut que sur leurs bancs les chevaliers romains
Disent:--Heureux Cesar! et lui battent des mains.
La femme sait cela que de reine et maitresse,
Elle devient esclave et que son pouvoir cesse;
Mais le sceptre qu'hier, dans l'oubli du plaisir,
Elle a laisse tomber, aujourd'hui le desir
Le lui remet en main et la fait souveraine.
Il faut que son amant a ses genoux se traine
Et lui baise les pieds et demande pardon.
Mais elle maintenant, froide et sans abandon,
Avec un double fil nouant son nouveau masque,
Ainsi qu'un chevalier a l'abri sous son casque,
Guette a couvert l'instant ou, faible et desarme,
Se livre a son poignard l'amant qu'on croit aime.
Mon ange, n'est-ce pas qu'une telle pensee
N'eut pas du me venir et doit etre chassee,
Et que je suis bien fou de douter d'un amour
Dont personne ne doute, et prouve chaque jour.
J'ai tort; mais que veux-tu? ces angoisses si vives,
Ces haines, ces retours et ces alternatives,
Ces desespoirs mortels suivis d'espoirs charmants,
C'est l'amour, c'est ainsi que vivent les amants.
Cette existence-la c'est la mienne, la notre;
Telle qu'elle est, pourtant, je n'en voudrais pas d'autre.
On est bien malheureux, mais pour un tel malheur
Les heureux volontiers changeraient leur bonheur.
Aimer! ce mot-la seul contient toute la vie.
Pres de l'amour, que sont les choses qu'on envie?
Tresors, sceptres, lauriers, qu'est tout cela, mon Dieu!
Comme la gloire est creuse et vous contente peu!
L'amour seul peut combler les profondeurs de l'ame,
Et toute ambition meurt aux bras d'une femme!
LA BONNE JOURNEE.
Ce jour, je l'ai passe ploye sur mon pupitre,
Sans jeter une fois l'oeil a travers la vitre.
Par Apollo! cent vers; je devrais etre las,
On le serait a moins; mais je ne le suis pas;
Je ne sais quelle joie intime et souveraine
Me fait le regard vif et la face sereine,
Comme apres la rosee une petite fleur;
Mon front se leve en haut avec moins de paleur;
Un sourire d'orgueil sur mes levres rayonne,
Et mon souffle presse plus fortement resonne.
J'ai rempli mon devoir comme un brave ouvrier.
Rien ne m'a pu distraire; en vain mon levrier,
Entre mes deux genoux posant sa longue tete,
Semblait me dire:--En chasse! en vain d'un air de fete
Le ciel tout bleu dardait, par le coin du carreau,
Un filet de soleil jusque sur mon bureau;
Pres de ma pipe, en vain, ma joyeuse bouteille
M'etalait son gros ventre et souriait vermeille;
En vain ma bien-aimee, avec son beau sein nu,
Se penchait en riant de son rire ingenu;
Sur mon fauteuil gothique, et dans ma chevelure
Repandait les parfums de son haleine pure.
Sourd comme saint Antoine a la tentation,
J'ai poursuivi mon oeuvre avec religion;
L'oeuvre de mon amour qui mort me fera vivre,
Et ma journee ajoute un feuillet a mon livre.
L'HIPPOPOTAME.
L'hippopotame au large ventre
Habite aux Jungles de Java,
Ou grondent, au fond de chaque antre,
Plus de monstres qu'on n'en reva.
Le boa se deroule et siffle,
Le tigre fait son hurlement;
Le bufle en colere renifle;
Il dort en paix tranquillement.
Il ne craint ni kriss ni zagaies;
Il regarde l'homme sans fuir,
Et rit des balles des cypaies
Qui rebondissent sur son cuir.
Je suis comme l'hippopotame;
De ma conviction couvert,
Forte armure que rien n'entame,
Je vais sans peur par le desert.
VILLANELLE RHYTHMIQUE.
Quand viendra la saison nouvelle,
Quand auront disparu les froids,
Tous les deux, nous irons, ma belle,
Pour cueillir le muguet au bois;
Sous nos pieds egrenant les perles,
Que l'on voit au matin trembler,
Nous irons ecouter les merles
Siffler.
Le printemps est venu, ma belle,
C'est le mois des amants beni,
Et l'oiseau, satinant son aile,
Dit des vers au rebord du nid.
Oh! viens donc sur le banc de mousse,
Pour parler de nos beaux amours,
Et dis-moi de ta voix si douce:
Toujours!
Loin, bien loin, egarant nos courses,
Faisons fuir le lapin cache,
Et le daim au miroir des sources
Admirant son grand bois penche;
Puis, chez nous, tout joyeux, tout aises,
En panier, enlacant nos doigts,
Revenons rapportant des fraises
Des bois.
LE SOMMET DE LA TOUR.
Lorsque l'on veut monter aux tours des cathedrales,
On prend l'escalier noir qui roule ses spirales,
Comme un serpent de pierre au ventre du clocher.
L'on chemine d'abord dans une nuit profonde,
Sans trefle de soleil et de lumiere blonde,
Tatant le mur des mains, de peur de trebucher;
Car les hautes maisons voisines de l'eglise
Vers le pied de la tour versent leur ombre grise,
Qu'un rayon lumineux ne vient jamais trancher.
S'envolant tout a coup, les chouettes peureuses
Vous flagellent le front de leurs ailes poudreuses,
Et les chauve-souris s'abattent sur vos bras.
Les spectres, les terreurs qui hantent les tenebres,
Vous frolent en passant de leurs crepes funebres;
Vous les entendez geindre et chuchoter tout bas.
A travers l'ombre on voit la chimere accroupie
Remuer, et l'echo de la voute assoupie
Derriere votre pas suscite un autre pas.
Vous sentez a l'epaule une penible haleine,
Un souffle intermittent, comme d'une ame en peine
Qu'on aurait eveillee et qui vous poursuivrait.
Et si l'humidite fait des yeux de la voute,
Larmes du monument, tomber l'eau goutte a goutte,
Il semble qu'on derange une ombre qui pleurait.
Chaque fois que la vis, en tournant, se derobe,
Sur la derniere marche un dernier pli de robe,
Irritante terreur, brusquement disparait.
Bientot le jour filtrant par les fentes etroites,
Sur le mur oppose trace des lignes droites,
Comme une barre d'or sur un ecusson noir.
L'on est deja plus haut que les toits de la ville,
Edifices sans nom, masse confuse et vile,
Et par les arceaux gris le ciel bleu se fait voir.
Les hiboux disparus font place aux tourterelles,
Qui lustrent au soleil le satin de leurs ailes
Et semblent roucouler des promesses d'espoir.
Des essaims familiers perchent sur les tarasques,
Et, sans se rebuter de la laideur des masques,
Dans chaque bouche ouverte un oiseau fait son nid.
Les guivres, les dragons et les formes etranges
Ne sont plus maintenant que des figures d'anges,
Seraphiques gardiens tailles dans le granit,
Qui depuis huit cents ans, pensives sentinelles,
Dans leurs niches de pierre, appuyes sur leurs ailes,
Montent leur faction qui jamais ne finit.
Vous debouchez enfin sur une plate-forme
Et vous apercevez, ainsi qu'un monstre enorme,
La Cite grommelante accroupie alentour.
Comme un requin, ouvrant ses immenses machoires,
Elle mord l'horizon de ses mille dents noires,
Dont chacune est un dome, un clocher, une tour.
A travers le brouillard, de ses naseaux de platre,
Elle souffle dans l'air son haleine bleuatre,
Que dore par flocons un chaud reflet de jour.
Comme sur l'eau qui bout monte et chante l'ecume,
Sur la ville toujours plane une ardente brume,
Un bourdonnement sourd fait de cent bruits confus.
Ce sont les tintements et les greles volees
Des cloches, de leurs voix sonores ou felees,
Chantant, a plein gosier, dans leurs beffrois touffus;
C'est le vent dans le ciel et l'homme sur la terre;
C'est le bruit des tambours et des clairons de guerre,
Ou des canons grondeurs sonnant sur leurs affuts;
C'est la rumeur des chars, dont la prompte lanterne
File comme une etoile a travers l'ombre terne,
Emportant un heureux aux bras de son desir;
Le soupir de la vierge, au balcon accoudee,
Le marteau sur l'enclume et le fait sur l'idee;
Le cri de la douleur ou le chant du plaisir.
Dans cette symphonie au colossal orchestre,
Que n'ecrira jamais musicien terrestre,
Chaque objet fait sa note impossible a saisir.
Vous pensiez etre en haut, mais voici qu'une aiguille,
Ou le ciel decoupe par dentelles scintille,
Se presente soudain devant vos pieds lasses.
Il faut monter encor dans la mince tourelle,
L'escalier qui serpente en spirale plus frele,
Se pendant aux crampons de loin en loin places.
Le vent, d'un air moqueur, a vos oreilles siffle,
La goule etend sa griffe et la guivre renifle;
Le vertige alourdit vos pas embarrasses.
Vous voyez loin de vous, comme dans des abimes,
S'aplanir les clochers et les plus hautes cimes;
Des aigles les plus fiers vous dominez l'essor.
Votre sueur se fige a votre front en nage;
L'air trop vif vous etouffe: allons, enfant, courage!
Vous etes pres des cieux; allons, un pas encor!
Et vous pourrez toucher, de votre main surprise,
L'archange colossal que fait tourner la brise,
Le saint Michel geant qui tient un glaive d'or;
Et si, vous accoudant sur la rampe de marbre,
Qui palpite au grand vent, comme une branche d'arbre,
Vous dirigez en bas un oeil moins effraye;
Vous verrez la campagne a plus de trente lieues,
Un immense horizon, borde de franges bleues,
Se deroulant sous vous comme un tapis raye;
Les carres de ble d'or, les cultures zebrees,
Les plaques de gazon, de troupeaux noirs tigrees;
Et, dans le sainfoin rouge, un chemin blanc fraye;
Les cites, les hameaux, nids semes dans la plaine,
Et partout, ou se groupe une famille humaine,
Un clocher vers le ciel, comme un doigt s'allongeant.
Vous verrez dans le golfe, aux bras des promontoires,
La mer se diaprer et se gauffrer de moires,
Comme un kandjiar turc damasquine d'argent;
Les vaisseaux, alcyons balances sur leurs ailes,
Piquer l'azur lointain de blanches etincelles
Et croiser en tous sens leur vol intelligent.
Comme un sein plein de lait gonflant leurs voiles ronde,
Sur la foi de l'aimant, ils vont chercher des mondes,
Des rivages nouveaux sur de nouvelles mers!
Dans l'Inde, de parfums, d'or et de soleil pleine,
Dans la Chine bizarre, aux tours de porcelaine,
Chimerique pays peuple de dragons verts;
Ou vers Otaiti, la belle fleur des ondes,
De ses longs cheveux noirs tordant les perles blondes,
Comme une autre Venus, fille des flots amers!
A Ceylan, a Java, plus loin encor peut-etre,
Dans quelque ile deserte et dont on se rend maitre;
Vers une autre Amerique echappee a Colomb!
Helas! et vous aussi, sans crainte, o mes pensees!
Livrant aux vents du ciel vos ailes empressees,
Vous tentez un voyage aventureux et long.
Si la foudre et le nord respectent vos antennes,
Des pays inconnus et des iles lointaines
Que rapporterez-vous? de l'or, ou bien du plomb?...
La spirale soudain s'interrompt et se brise.
Comme celui qui monte au clocher de l'eglise,
Me voici maintenant au sommet de ma tour.
J'ai plante le drapeau tout au haut de mon oeuvre.
Ah! que depuis longtemps, pauvre et rude manoeuvre,
Insensible a la joie, a la vie, a l'amour.
Pour garder mon dessin avec ses lignes pures,
J'emousse mon ciseau contre des pierres dures,
Elevant a grand'peine une assise par jour!
Pendant combien de mois suis-je reste sous terre,
Creusant comme un mineur ma fouille solitaire,
Et cherchant le roc vil pour mes fondations!
Et pourtant le soleil riait sur la nature;
Les fleurs faisaient l'amour, et toute creature
Livrait sa fantaisie au vent des passions.
Le printemps dans les bois faisait courir la seve,
Et le flot, en chantant, venait baiser la greve;
Tout n'etait que parfum, plaisir, joie et rayons!
Patient architecte, avec mes mains pensives,
Sur mes piliers trapus inclinant mes ogives,
Je faisais sous l'eglise un temple souterrain.
Puis, l'eglise elle-meme, avec ses colonnettes,
Qui semble, tant elle a d'aiguilles et d'aretes,
Un madrepore immense, un polypier marin;
Et le clocher hardi, grand peuplier de pierre,
Ou gazouillent, quand vient l'heure de la priere,
Avec les blancs ramiers, des nids d'oiseaux d'airain.
Du haut de cette tour avec peine achevee,
Pourrais-je t'entrevoir, perspective revee;
Terre de Chanaan ou tendait mon effort?
Pourrais-je apercevoir la figure du monde,
Les astres, dans le ciel, accomplissant leur ronde,
Et les vaisseaux quittant et regagnant le port?
Si mon clocher passait seulement de la tete
Les toits et les tuyaux de la ville, ou le faite
De ce donjon aigu, qui du brouillard ressort;
S'il etait assez haut pour decouvrir l'etoile
Que la colline bleue avec son dos me voile;
Le croissant qui s'ecorne au toit de la maison;
Pour voir au ciel de smalt les flottantes nuees,
Par le vent du matin mollement remuees,
Comme un troupeau de l'air secouer leur toison;
Et la gloire, la gloire, astre et soleil de l'ame,
Dans un ocean d'or, avec le globe en flamme,
Majestueusement monter a l'horizon!
A UNE HEURE APRES MIDI, JEUDI 25 JANVIER 1838,
J'AI FINI CE PRESENT VOLUME:
GLOIRE A DIEU, ET PAIX AUX HOMMES DE BONNE VOLONTE!
THEOPHILE GAUTIER.
* * * * *
TABLE
Portail.
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Le Thermodon.
Elegie.
La bonne Journee.
L'Hippopotame.
Villanelle rhythmique.
Le Sommet de la Tour.