Un tournoi a Romans en 1484 - Ulysse Chevalier
UN TOURNOI A ROMANS
en 1484
PAR LE Dr ULYSSE CHEVALIER
ROMANS
1888
UN TOURNOI A ROMANS
En 1673, parut a Grenoble, sans nom d'auteur, un petit volume, aujourd'hui
fort rare, contenant le recit, naturellement tres fantaisiste, de l'amour
de Zizim, prince ottoman, pour Philippine de Sassenage[1].
De ce roman justement attribue a Guy Allard, avocat au Parlement, nous
avons extrait la description archaique d'un tournoi qui aurait eu lieu a
Romans, aux fetes de la Pentecote (6, 7 et 8 juin de l'annee presumee
1484), a l'occasion du mariage d'Antoine de Montchenu avec Louise de
Clermont.
Si le recit romanesque que nous publions avec les notes historiques et
biographiques qu'il comporte, est de pure fantaisie, les lieux, les faits,
les personnes qui le constituent sont conformes, de tout point, a la verite
historique.
Le lieu de cette fete chevaleresque est indique sur la _grande place_.
C'etait, en effet, a cette epoque, la seule place qu'il y eut a Romans.
Elle etait au centre de la ville, bien abritee et nivelee, assez spacieuse,
car alors la rangee des maisons qui en forme le cote meridional n'existait
pas: ce qui donnait a cette arene une longueur de 100 metres et une largeur
de 35, et enfin permettait d'adosser, sans encombrement, contre l'eglise
les estrades, gradins et echafauds que l'on construisait lorsque l'on
celebrait des jeux chevaleresques et des fetes populaires sur cette place.
Les trois autres cotes etaient bordes par des edifices particuliers, dont,
aux jours de fetes, les salles et les chambres, les balcons et les croisees
devenaient pour de nombreux spectateurs des loges et des stalles, aussi
commodes que peu couteuses.
Deja, dans ce champ clos, il s'etait donne plusieurs fois des joutes et des
tournois comme on le voit par les comptes municipaux. Ainsi, le 21 janvier
1428, il fut alloue a Durand Reynier, un des syndics (consul), 25 sols 1/2
tournois, plus 1 florin 8 gros qui avaient ete employes a preparer, pour
l'honneur de la ville, des _lysses_ (lices) ou la noblesse devait combattre
a cheval (_equester_) avec des lances (_in astiludiis_). Le 15 juillet
1430, nouvelle depense par ordre du gouverneur de la province pour le
tournoi donne a l'occasion de la reunion des trois ordres ou Etats-generaux
a Romans. Le compte fait mention de barrieres, de pieux, de tentes, de
cordages. Le 1er mai 1431, solde de 5 florins pour les frais necessites par
certaines joutes, etc.
Nous croyons devoir rappeler, a propos de l'episode romanesque qui fait le
sujet de ce recit, que pendant le moyen-age et meme jusqu'a la Revolution,
la ville de Romans, a cause de sa position centrale, de sa route et de son
pont tres frequentes, a ete une cite importante du Dauphine. De grands
personnages y ont sejourne ou passe: souvent on y a reuni les
Etats-generaux de la province, celebre des drames religieux et, comme on
vient de le rappeler, donne des jeux chevaleresques.
Les noms des _tenants_ et _assaillants_ de ce tournoi, au nombre de 84,
ainsi que les signes heraldiques qu'ils portaient sur leurs casques sont
parfaitement exacts: car, on le sait, Guy Allard avait une grande
connaissance des genealogies et des armoiries dauphinoises. Toutefois, dans
le but de flatter de hauts personnages, les nobles champions qu'il designe
comme ayant pris part a cette fete, sont en general choisis parmi les
ancetres des membres des familles qui, a l'epoque de l'impression du roman
de _Zizimi_, occupaient de grandes positions, surtout dans la magistrature.
Pour distinguer entre eux les combattants caches sous leur armure, l'auteur
orne le casque de chacun d'eux, d'un cimier heraldique representant la
figure principale de leurs armoiries, et dans le cas ou celles-ci ne
contenaient pas des signes particuliers ou en avaient de trop compliques,
il leur donne un timbre de fantaisie. Nous nous efforcerons de reparer
cette inexactitude ou cette lacune en decrivant, apres une petite note
biographique, les vrais blasons de chacun des combattants, tenants et
assaillants.
" ...[2]. Un Heraut vint dans le Royanois annoncer le tournois qui se
devoit faire dans peu de jours dans la ville de Romans pour la solemnite
des nopces de Montchenu. Ce pretendu espoux de la fille du baron de
Clermont estoit un des plus galants hommes de son siecle, et quoy qu'il dut
bien tost posseder sa maitresse, il voulut neantmoins paroistre amant
jusque la, et en donner des marques publiques. Ce fut donc luy qui
entreprit ce tournois, et qui envoya par tout le Dauphine et dans les
provinces voisines pour en publier l'emprise qui estoit en ces termes:
_A la louange de Dieu. La Noblesse qui voudra se trouver dans la ville de
Romans, les festes de la Pentecoste prochaines, sera receue dans un
tournois qui se celebrera a la gloire de Louise de Clermont par les soins
d'Antoine de Montchenu. On y combattra a lance mornee, avec pouvoir d'en
changer jusques a ce que l'on soit abbatu. L'espee n'y servira que
d'ornement pour ne pas souiller par le sang, une feste qui ne doit estre
remplie que de plaisirs. On tirera au sort pour savoir quels seront les
tenans et les assaillans. On ne promet d'autre prix que l'honneur d'avoir
vaincu._
Apres que le Heraut eut ainsi annonce ce tournoi dans le Royanois, les plus
qualifiez gentilshommes du pays se preparerent pour y donner des marques de
leur force et de leur adresse. Et quand Zizimi eut sceu que la seule gloire
d'avoir vaincu devoit faire la recompense du victorieux, il fit dessein de
luy preparer un present digne de la Majeste d'un prince ottoman. Il avoit
encore quelques pierreries, et parmy elles une boette de diamans tres riche
et tres magnifique qu'il destina pour ce sujet.
Cependant toutes choses se preparoient a Romans pour le tournoi. On y
dressoit des barrieres pour les jouxtes et les echafaux pour les Juges du
camp et pour les Dames. Comme on fu a la premiere feste de la Pentecoste,
de tous costes on vit arriver des chevaliers. Zizimi partit ce meme jour et
passa l'Isere avec Rochechinard, suivi de son Cadilecher[3], de ses
capigis[4], de ses janissaires[5] et de ses esclaves; et il entra dans
Romans avec un ordre assez bien concerte pour donner curiosite a tout le
monde de le voir passer par les rues. Barachin le mena loger dans une
maison ou le gouverneur de la ville, qui estoit alors a Paris, avoit
coutume de demeurer quand il estoit a Romans[6].
Le lendemain au matin, Zizimi receut les visites de tout ce qu'il y avoit
de personnes de qualite dans la ville. Le baron de Clermont y fut, le
seigneur de Montchenu luy alla rendre graces de l'honneur qu'il luy
faisoit; enfin ce sultan qui depuis sa sortie de l'empire des Turcs n'avoit
receu aucun de ces grands honneurs que l'on rend aux princes, que dans la
ville de Rhodes, s'en trouva alors environne de toutes parts; et vit la
noblesse la plus galante du Dauphine luy en faire une cour assez
considerable et assez nombreuse pour l'etat ou il se trouvait alors.
L'apres-disner il marcha dans la place ou les barrieres avoient este
plantees. Son habillement etoit d'une veste tres precieuse. Il avoit sur sa
teste un chapeau tout couvert de plumes et garny de quelques pierreries.
Ses gens etoient tous vetus a la turque et couverts d'un turban. Le baron
de Clermont, celuy de Sassenage, les seigneurs de Chaste et d'Uriage nommes
pour juges du camp, l'accompagnerent jusques aux echaffaux preparez pour
eux. Plusieurs dames y avoient deja pris leur place, et la belle Philippine
y paroissoit comme un soleil parmy d'autres astres[7]. Lorsque chacun eut
pris sa place et que plusieurs trompettes et tambours eurent fait retentir
l'air de leur bruit, l'Ottoman fit publier par un des quatre herauts
d'armes qui estoient la, qu'il y avoit un present destine pour celuy qui
demeureroit vainqueur a la fin des jouxtes, et qu'il le recevroit des mains
de l'aimable Sassenage. Philippine ne scavoit point que Zizimi eust prepare
une boite de diamants pour le prix du tournois: et elle ne fut pas peu
etonnee lorsqu'un capigis le luy vint remettre, apres que le heraut eut
fait sa charge et publie la generosite du sultan.
Les chevaliers prest d'entrer en lyce, estoient cependant dans une ardeur
et dans une impatience extreme de combattre. On les fit tirer au sort pour
les diviser en tenans et en assaillans. Voicy les noms des Tenans avec
leurs cimiers.
Damian ROSTAIN du lieu de Chevrieres, dont le cimier estoit une corneille
d'or[8].
Louis D'ARCES, seigneur de Reaumont, avoit pour cimier un lyon d'or[9].
Jean DE LATTIER, un lacs d'amour[10].
Gabriel DE LA POYPE, seigneur de Saint-Jullien, timbre des armes de la
maison d'Autriche[11].
Louis DE SASSENAGE, fils aisne du baron qui portait sur son timbre une
melusine[12].
Claude YSERAN, seigneur de La Grange, avoit sur le sien un griffon
d'argent[13].
Pierre de RIVOIRE, fils du seigneur de Romagnieu, estoit timbre d'une fleur
de lys d'azur[14].
Aynard de GRAMONT, seigneur de Vacheres, d'un lyon d'or[15].
Laurent de BEAUMONT, seigneur de Saint-Quentin, amant de la belle
Philippine, avoit sur son heaume une fleur de lys d'azur[16].
Lantelme AYNARD, un lyon d'or[17].
Aynard DE MORETON, seigneur de Chabrillant, une patte de lyon d'or[18].
Philippe DE LA TOUR-SASSENAGE, surnomme le brave Vatillieu, pere de
Sidonie[19], une patte de lyon d'or[20].
Francois PAPE, seigneur de Saint-Auban, fils du celebre Guy Pape, une croix
d'argent[21].
Aymon D'ARVILARS, seigneur de la Bastie, estoit tout fier de l'aigle d'azur
qu'il portait sur son casque[22].
Guillaume de VIENNOIS, seigneur d'Ambel, avoit pour cimier un Dauphin pour
marque qu'il estoit du sang des premiers Dauphins de Viennois[23].
Jean de BUFFEVANT, seigneur de Buffieres et de Flevin, avoit sur son cimier
des ailes de moulin a vent[24].
Antoine de POLLOUD, seigneur de l'Isle d'Abaud, un sauvage[25].
Bernardin de CLERMONT, seigneur de Saint-Andre-en-Royans, fils du baron de
Clermont et frere de Louise pour laquelle estoit cette feste, avoit une
Thiare Papale sur son timbre[26].
Claude de MARSANE avoit pour cimier un lyon d'or[27].
Imbert de VAUX, seigneur de Milieu avoit aussi un lyon, mais il etoit
d'argent[28].
Lancelot de COMIERS portoit sur son heaume un bouquet de roses au
naturel[29].
George ARBALESTIER, une pomme de pin de Sinople[30].
Louis d'HYERES, un rameau de lierre d'or[31].
Guigues d'ORGEOISE, une fleur de lys d'argent[32].
Pierre de LA PORTE, une croix d'or pour cimier[33].
Charles de CHAPONAY avoit un coq d'or[34].
Guillaume de GENAS fit paroistre un genest sur son timbre[35].
Aymar de GROLEE, baron de Bressieu, amant de Philippine, portoit une
couronne d'argent pour cimier[36].
Antoine de THEYS, sieur de Bayette, avoit mis sur son casque un faisceau de
bouts de piques de sable[37].
Georges de TORCHEFELON avoit une hermine sur son timbre[38].
Charles d'HOSTUNG, seigneur de la Baume, frere da la maitresse de
Rochechinard, une croix engrelee d'or[39].
Olivier du MOTET, un aigle d'argent[40].
Jean de BRIANCON, seigneur de Varces, avait orne son casque d'une croix
d'or pour cimier[41].
Raymond DURAND portoit pour cimier une sorte de leopard, de gueules[42].
FOUQUET DU PUY, seigneur de Montbrun, un lyon de gueules[43].
Antoine RACHAIS avoit un semblable cimier[44].
Pierre DE VOISSANC avoit fait le sien d'une etoile cometee[45].
Pierre DE VESC, seigneur de Beconne avoit le sien d'un chateau
d'argent[46].
Antoine D'ARZAC portoit pour cimier un aigle de sable[47].
Antoine BLANC de la Coste-Saint-Andre, une hermine[48].
Hugues DE MONTS avoit sur son casque plusieurs bandes de sable qui
pendoient nonchalamment[49].
Etienne DE POISSIEU, bailli des montagnes de Dauphine, avoit fait attacher
un chevron d'argent sur son casque, qui luy servoit de cimier[50].
Voicy les noms des assaillans:
Ferrand DE PRACOMTAL, seigneur d'Ancone avoit une fleur de lys d'or[51].
Pierre GUIFFREY, dit le chevalier de Boutieres, un griffon d'argent[52].
Barachim ALLEMAN, seigneur de Rochechinard, une fleur de lys d'or[53].
Gabriel DE GROLEE, seigneur de Viriville, un ange[54].
Antoine DE BOCSOZEL, seigneur de Chastelard, avoit un echiquier d'argent et
d'azur[55].
Francois DE LANGON avoit une tour d'argent[56].
Aymon DE SALVAING, seigneur de Boissieu, sur le timbre duquel paraissoit
l'aigle de l'Empire[57].
Francois DE SASSENAGE, autre frere de Philippine, prit un cimier semblable
a celuy de son frere: c'est-a-dire la Melusine[58].
Hector de MONTAYNARD, seigneur de Montaynard, avoit un casque tout
vaire[59].
Claude FALCOZ avoit pour cimier un faucon d'argent[60].
Claude de CHASTELARD, une cigogne d'argent[61].
Guillaume de VIRIEU, seigneur de Pupetieres, trois bourlets d'argent[62].
Antoine de VACHON, une vache d'or[63].
Louis de THOLON, seigneur de Sainte-Jalle, un cygne d'argent[64].
Antoine de MONTCHENU en fut aussi bien que les autres, et la clef d'argent
qu'il portoit pour cimier temoignoit facilement que c'estoit pour une fille
de la maison de Clermont que son coeur soupiroit[65].
Philibert de CLERMONT, seigneur de Monteson, avoit une thiare papale pour
cimier[66].
Claude de BERANGER, seigneur du Gaz, un lyon d'or[67].
Christophe ADEMAR, baron de La Garde, qui depuis trois ans avoit epouse la
soeur du seigneur de Montchenu, portoit un vaisseau pour cimier[68].
Pierre de la BAUME, seigneur de Suze, un lyon d'argent[69].
Claude de la POYPE, seigneur de Serrieres, un lyon d'or qui tenoit une
bande ou fasce volante d'argent[70].
Aymon de la BALME, seigneur de Montchalin, buste d'une femme de
sinople[71].
Jacques de MONTBEL, comte d'Entremont, avoit charge son casque d'une
hermine au naturel et d'un lyon de sable. Ce fut dans ce tournoi qu'il
commenca d'aimer Philippine de la quelle il fut le troisieme mary[72].
George de BEAUMONT, fils du seigneur des Adrets, avoit une fleur de lys
d'azur pour cimier[73].
Jacques de BRUNIER, seigneur de Larnage, avoit un singe assis[74].
Andre BOUVIER, un teste de boeuf d'or[75].
Aymar de LERS, seigneur d'Aubenas, un croissant d'or[76].
Guy de SAUTEREAU, un epervier d'argent[77].
Andre de CLAVEYSON portoit pour cimier un clef de sable[78].
Guillaume de FASSION, sieur de Mantonne, une etoile d'or[79].
Hugues de MAUGIRON, seigneur d'Ampuis, un foudre d'or[80].
Guy de LORAS, un cerf volant de sable[81].
Raymon de CHISSE, un lyon de sable[82].
Pierre de MANISSI, de la ville de Romans, avoit charge son casque de deux
clefs d'argent passees en sautoir[83].
Jean MARCEL avoit sur son timbre trois croissants d'argent[84].
Claude de THIVOLAY avoit sur le sien trois lozanges de sable[85].
Antoine de LESTANG portait plusieurs crenaux d'argent en forme de
couronne[86].
Imbert de Murinais, chevalier de Saint-Jean-de-Jerusalem, avait pour cimier
un lyon d'or[87].
Antoine d'URRE-CORNILLON, seigneur du Puis Saint-Martin, Une estoile
d'argent[88].
Pierre COSTE, de la ville de Romans, avoit un aigle de gueules pour
cimier[89].
Jean de GRIMAUD, une teste et col de chameau dor[90].
Pierre de COLOMB avoit une colombe d'azur[91].
Jean RIGAUD, un lozange d'or[92].
Apres que l'on eut ainsi divise ces chevaliers, le baron de Sassenage
proposa aux autres juges du camp qu'il faloit que les tenans combatissent
sous les etendars du Roy, et les assaillans sous ceux de Zizimi, et tous a
l'honneur de la belle de Clermont. Cette proposition fut trouvee agreable;
on la fit au prince, qui accepta l'honneur que l'on luy vouloit faire: et
il ajouta que quoy qu'il previst bien que son parti alloit estre le plus
faible, puisque les tenans se sentiroient animes du souvenir de leur Roy;
il voyoit neanmoins tant de gloire a pouvoir entrer en concours avec le
plus grand prince de la chretiente, que quelque succes qu'eussent les
jouxtes, il ne se plaindroit pas de la defaite de son party.
Afin de preparer toutes choses, on renvoya de combattre a quatre jours de
la, et les chevaliers se retirerent....
Le jour prepare pour commencer les jouxtes estant venu les tenans parurent
tous ombrages par des plumes blanches, et ceints par des echarpes de la
meme couleur, et sur leur escu estoient peintes les armoiries de France:
d'azur a trois fleurs de d'or. Les assaillans avoient sur leur casque des
plumes de diverses couleurs; un croissant estoit peint sur leur escu, et
ils avoient des ceintures bigarrees. Tous entrerent dans la place de divers
cotes. Le fils du baron de Clermont estoit a la teste des Tenans, et
Montchenu a celle des Assaillans. Divers estendars des deux nations
paroissoient de rang en rang, et plusieurs trompettes precedoient ou
suivoient.
Les barrieres ayant este ouvertes, six des tenans et six des assaillans y
entroient et fournirent leur carriere sans avantage. Ils recommencerent;
mais ce ne fut pas heureusement pour les assaillans: trois des leurs furent
abattus, et il n'y en eut qu'un du coste des autres.
Ces douze s'estant retires, il en entra encore six, de chaque party, qui
firent trois courses sans s'ebranler, ensuite il y en eut deux de chaque
party qui tomberent. Douze autres leur succederent, Saint-Quentin en estoit
aussi bien que Monteson. Quand ils se furent reconnus, ils se choisirent
pour le but de leurs coups. Ils ramasserent toute leur force, et comme deux
jeunes lyons, ils se heurterent avec une violence sans egale. Ils
s'ebranlerent aussi peu que s'ils avoient combattu contre des rochers. Ils
rompirent trois lances, et voyant qu'il estoit temps de finir, parce que
trois des assaillans avoient este abattus, ils sortirent des barrieres pour
y laisser entrer douze chevaliers nouveaux.
De ceux-ci un des tenans fut seulement abattu, et la nuit s'approchant, il
fallut renvoyer les jouxtes pour le jour suivant.
Toute la nuit on entendit les trompettes et les tambours, et le lendemain
on continua les courses de la maniere qu'elles avoient este commencees.
Zizimi, les quatre juges et les dames occupant toujours les echaffaux. Ce
prince temoigna qu'il seroit bien aise d'etre aupres de Philippine, en
effet, il s'y mit, et il lui parla longtemps avec assez de facilite. On
peut juger qu'il n'oublia pas son amour, et que tant de beaux coups qui se
firent dans cette journee n'eurent pas toute son attention. Il ne prit pas
garde que des douze qui coururent les premiers, il y en eut cinq de son
party qui furent abattus, que des autres douze des jouxtes furent egales,
et que des douze qui suivirent, deux des tenans et un des assaillans
allerent mordre la poussiere.
Les juges s'approcherent du Sultan pour avoir son avis, et scavoir quel de
tous les chevaliers meritoit le prix qu'il avoit destine au vainqueur. Je
ne scay, repartit-il; et ceux qui sont demeurez a cheval et ceux qui ont
este abattus m'ont paru si vaillans, que je ne veux pas me determiner la
dessus. Mais si vous le trouvez a propos, faisons faire demain de petits
combats a l'epee emoussee par ceux qui sont restes a cheval, et celuy qui
fera des exploits de plus grande valeur, obtiendra le prix que la belle
Sassenage luy donnera. On s'accorda a cette proposition, et l'on la publia
parmy tous les chevaliers. Apparemment ceux qui avaient este abattus n'y
prirent pas plaisir, mais aussy la joye des autres fut extreme.
Le lendemain, les vainqueurs vinrent dans la place en forme d'escadron.
Tous avec un desir egal d'obtenir le prix plutot pour leur propre gloire
que pour aucune consideration du present de Zizimi. Bressieu, Saint-Quentin
et Monteson brulaient d'impatience d'en venir aux mains, afin de pouvoir
estre recompensez de celles de la belle Sassenage. Ainsi l'amour et
l'honneur les animoient tous puissamment. Les barrieres estant ouvertes,
ils firent voir leurs espees nues, et on entendit un moment apres mille
chamaillis. Comme cette sorte de combats ne pouvaient pas permettre a ces
chevaliers de se renverser les uns les autres, ny de donner aucune marque
certaine d'avoir vaincu, Zizimi, les juges et les spectateurs ne purent
connoistre qui meritoit mieux le prix et l'on fut fort en peine qui de tant
de braves combattants, devoit estre declare vainqueur. On estoit donc dans
cette incertitude, lorsque Philippine parla bas au Sultan, et le Sultan
pour temoigner qu'il approuvoit ce qu'elle luy avoit dit, en fit le rapport
aux juges qui y consentirent, et des lors le Seigneur de Montchenu ayant
este appele par un herault, la belle Sassenage luy donna la boette de
diamants preparee pour le vainqueur. On vit bien que Montchenu l'avoit
obtenue a cause que la feste se faisoit pour ses nopces, et quoiqu'il y en
eust d'autres dont la valeur etoit aussi bien connue que la sienne, et qui
en avoient donne des preuves assez convainquantes, neanmoins il n'y eut pas
un qui en murmurast ny qui temoignast d'en estre fache. Comme Montchenu eut
receu ce beau present, il alla le presenter a sa maitresse qui le receut
comme venant d'une personne qui lui estoit tres chere.
Le jour qui suivit les jouxtes fut celuy de ses nopces et apres avoir disne
magnifiquement dans Romans, ou le prince se trouva, Montchenu amena sa
femme en son chateau de Montchenu ou il fut suivi d'une partie des
chevaliers qui avaient combattu.
Zizimi fut convie d'y aller; mais ayant appris que Philippine retournoit
dans le Royanois, il ne voulut point la quitter. Comme il l'eut ramenee a
la Bastie, il retourna a Rochechinard avec Barachim.
NOTES
A.--GUY ALLARD, ne a Grenoble le 16 septembre 1635. Il fut avocat au
Parlement et secretaire de la commission instituee pour la recherche des
usurpateurs des titres de noblesse, fonctions qui lui mirent entre les
mains une quantite considerable de documents dont il se servit plus tard
pour ecrire sur le Dauphine et la noblesse de cette province des ouvrages
nombreux et erudits, mais dans lesquels malheureusement le besoin de plaire
aux hommes puissants a altere trop souvent la verite. Il est mort le 24
decembre 1716, etant doyen des avocats du Parlement.
B.--ZIZIM (Djem), fils de Mahomet II, empereur des Turcs, et frere puine de
Bajazet. Il disputa l'empire a son frere et ayant ete completement vaincu
pres du mont Taurus, il se refugia a Rhodes ou il arriva le 24 juillet
1482. Le grand maitre de l'Ordre de Saint-Jean de Jerusalem le recut avec
magnificence, mais traita secretement avec Bajazet a qui, moyennant une
rente annuelle de 45,000 ducats, il promit d'empecher Zizim de rien
entreprendre. Il envoya bientot en Europe ce malheureux prince qui, sur un
vaisseau de l'Ordre et sous la conduite du commandeur Charles Alleman[93],
vint avec une suite nombreuse debarquer a Genes ou il resta quatre mois. Il
fut ensuite conduit a Lyon ou il rencontra le roi de France Louis XI, puis
a Saint-Jean-de-Maurienne, a Chambery, a Rumillie ou se trouvait une
commanderie de l'Ordre. Charles Alleman craignant de sourdes intrigues, fit
desarmer vingt-neuf seigneurs de la suite de son illustre captif qu'il
conduisit, le 26 juin 1483, a Poet-Laval dont il etait le commandeur, enfin
au chateau de Rochechinard[94] qui appartenait a son neveu
Barachin-Alleman. Peu apres son arrivee, le prince ottoman recut la visite
de seigneurs du voisinage. C'etaient: le baron de Sassenage, le seigneur de
la Baume, Jean Vallin, Antoine Copier, Antoine Vehyer, Francois Auberjon,
Humbert Colonel, Pierre Lauberge, Aynard de Villars, Jean de Flandene,
Aymar de Bologne, Francois de Langon, Claude Servient et Ennemond Yseran.
Zizim eut dans ce sejour toute la liberte qu'il desirait, et dans ses
courses il fit la connaissance de Philippine de Sassenage dont il devint
eperdument amoureux a ce point de demander sa main et d'offrir de se faire
chretien. Mais peu de temps apres, au mois d'octobre 1484, il fut conduit a
Bourganeuf en Auvergne, par Merlo de Piozazo, prieur de Lombardie, Guy de
Rochefort, commandeur de Monterolz, et le chevalier Guillaume de
Rochechinard, deputes par le Grand maitre de l'Ordre aupres de Zizim. Le
baron du Bouchage et Barachin Alleman tinrent a accompagner ce prince, mais
le quitterent bientot apres. Quoique reclame par le pape Innocent VIII, les
choses trainerent en longueur et ce n'est que par lettres patentes du 3
fevrier 1488 que le baron du Bouchage fut autorise a conduire le prince
ottoman a Rome ou il fut recu avec les plus grands honneurs: le pape lui
fit faire une entree magnifique. Mais plus tard, par ordre du pape
Alexandre VI,[95] il fut enferme dans le chateau Saint-Ange ou il demeura
longtemps prisonnier. Le roi Charles VIII etant entre en Italie, le demanda
au pape qui le lui envoya; mais cet infortune sultan mourut peu apres a
Capoue d'une maladie d'entrailles assez violente pour faire supposer qu'il
avait ete empoisonne: crime qui, dit-on, fut paye 200,000 ducats par
Bajazet. Les deux fils que Zizim avait laisses en Caramanie perirent avec
toute sa famille par ordre de l'empereur des Turcs.
C.--PHILIPPINE DE SASSENAGE, surnommee Helene, a cause de sa merveilleuse
beaute, etait la reine d'un essaim d'autres beautes au nombre desquelles
figuraient ses trois jeunes soeurs: Francoise, qui epousa Jean Robe,
seigneur de Miribel, Huguette et Isabeau. "Elle avait un visage a demi
ovale une petite bouche, des yeux bien fendus, noirs et remplis d'esprit,
une physionomie heureuse et un caractere surprenant." Elle n'avait alors
que seize ans et sortait du monastere de Saint-Just ou elle avait ete
elevee. A son retour au chateau de la Batie en Royans qu'habitait sa
famille, elle eut une foule d'adorateurs parmi lesquels Saint-Quentin, le
baron de Bressieu, Philibert de Clermont, le jeune d'Hostun, la seigneur de
Claveyson, celui de Murinais et plusieurs autres. Le prince Zizim, qui
etait alors interne au chateau de Rochechinard, vint bientot augmenter ce
nombre et mettre aux pieds de la belle Philippine sa fierte ottomane.